‹ Henry Esmond mémoires d'un officier de MarlboroughChapitre 45 sur 64 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le général Webb gagne la bataille de Wynendael.

Les assiégeants et les assiégés de Lille accomplirent quelquesuns des plus brillants faits d'armes qui aient jamais illustré aucune guerre. Du côté des François (dont la bravoure fut prodigieuse, l'habileté et la valeur du maréchal Boufflers éclipsant réellement celles de son vainqueur, le prince de Savoie), on peut mentionner te trait d'audace de MM. de Luxembourg et Tournefort , qui , avec un corps de cavaliers et de dragons, introduisirent dans la ville de la poudre dont les assiégés avoient un besoin extrême, chaque soldat en ayant derrière lui un sac de quarante livres ; dangereuse provision avec laquelle ils se mesurèrent contre notre propre cavalerie, affrontèrent le feu de l'infanterie qu'on fit marcher à leur rencontre; et quoique la moitié des hommes eussent sauté dans la terrible mission do*it ils étoient chargés, une partie d'entre eux entra dans la ville avec les secours dont la garnison avoit si grand besoin. Un officier françois , M. Dubois , fit un acte également audacieux , et avec un entier succès. Comme la grande armée du duc étoit à Helchin et couvroit le siège, et qu'il étoit nécessaire pour M de Vendôme d'avoir des nouvelles de l'état de la place, le capitaine Dubois accomplit son fameux exploit, passant non-seulement à travers les lignes du siège, mais ne traversant ensuite à la naçe pas moins de sept fossés, et revenant par le même chemin, à la nage, ses lettres aux dents.

Dans ces lettres, M. de Boufflers disoit qu'il se^hargeoit de tenir jusqu'en octobre, et que, si un des convois des alliés pouvoit être intercepté, ils seroient forcés de lever le siège.

Un convoi, tel qu'il a été dit, se préparoit en ce moment à Ostende, et étoit sur le point d'être dirigé sur le siège; et, le 27 de septembre, nous eûmes, et les François aussi, la nouvelle qu'il étoit en marche. Il se composoit de sept cants chariots , contenant des munitions de toute sorte, et étoit escorté, depuis Ostende, par deux mille hommes d'infanterie et trois cents chevaux Au même temps, M. de La Mothe quittbit Bruges, ayant avec lui trente-cinq bataillons, et plus de soixante escadrons, et quarante canons, à la poursuite du convoi.

Le major général Webb avoit cependant rassemblé une force le vingt bataillons et trois escadrons de dragons à Turout, d'où il se mit en mouvement pour couvrir le convoi et poursuivre La Mothe, avec l'avant-garde de qui la nôtre se rencontra dans la grande plaine de Turout, et devant le petit bois et le château de Wynenaael, derrière lequel marchoit le convoi.

Dès qu'elle fut en vue de l'ennemi, notre avant-garde fit halte, ayant le bois derrière elle, et le reste de nos forces s'avança aussi vite que possible, notre petit corps de cavalerie se portant à l'entrée de la plaine pour amuser l'ennemi, comme dit notre général. Quand M. de La Mothe arriva, il nous trouva postés sur deux lignes en avant du bois, et forma sa propre armée en bataille en face de nous, sur huit lignes , quatre d'infanterie en tête, et dragons et cavalerie derrière.

Les François commencèrent l'action, comme d'habitude, par une canonnade qui dura trois heures, et alors ils firent leur attaque, avançant sur douze lignes , quatre d'infanterie et quatre de cavalerie, contre les troupes alliées, dans le Bois où nous étions postés. Leur infanterie se comporta mal : elle avoit ordre de charger à la baïonnette ; mais, au lieu de cela, elle se mit à tirer, et, presque à la première décharge de nos gens, elle rompit les rangs et s'enfuit. La cavalerie se conduisit mieux; avec elle seule , qui étoit trois ou quatre fois aussi nombreuse que toute notre force , M. de La Mothe auroit pu remporter la victoire ; mais deux de nos bataillons seulement furent un peu ébranlés, et encore se rallièrent-ils promptement ; et les attaques réitérées de la cavalerie française ne purent faire bouger d'un pouce nos troupes de leur position dans le bois où notre général les avoit placées.

Après deux heures d'attaque , les François se retirèrent, au tomoer de la nuit, entièrement déconcertés. Malgré toutes les pertes que nous lui avions fait essuyer, l'ennemi était encore trois fois plus fort que nous; et on ne pouvoit supposer que notre général poursuivît M. de La Mothe ou fît beaucoup plus que de maintenir notre position à côté du bois, d'où les François avoient en vain tenté de nous déloger. La Mothe se retira derrière ses quarante canons, sa cavalerie les protégeant mieux qu'elle n' avoit été à même de nous inquiéter; et, pendant ce -temps, le convoi, qui étoit de plus d'importance que notre petite force, et dont nous nous serions fait tuer jusqu'au dernier pour assurer le passage, s'éloiçnoit en toute sûreté durant l'action, et atteignit, à sa grande joie, le camp des assiégeants devant Lille.

Le major général Cadogan* quartier-maître général de milord duc (et entre qui et M. Webb il n'y avoit pas d'amitié perdue), accompagnoit le convoi, et rejoignit M. Webb avec une couple de centaines de cavaliers , juste comme la bataille étoit finie et l'ennemi en pleine retraite. Il olfrit, d'assez bonne grâce, de

HENRY ESMONLi

charger arec sa cavalerie les François, qui se replioient : sa troupe étoit trop, foible pouT leur faire aucun mal; et M: Webb, qui commandoit comme plus ancien une Cadogan , crut avoir assez fait de maintenir notre position devant un ennemi qui auroit pu encore nous écraser, si nous l'avions attaqué en rase campagne, et d'avoir assuré le libre passage du convoi. C'est pourquoi la cavalerie amenée par Cadogan ne tira pas l'épée , et paralysa seulement, par sa bonne contenance, toute intention que les François auroient pu avoir de renouveler leur attaque. Et comme il ne s'en faisoit pas, au tomber de la nuit, le général Cadogan se retira avec scn escadron , pour retourner au quartier général, les deux officiers, au départ, échangeant entre eux un salut maussade.

« Il sera à Roncq assez à temps pour lécher les plats de milord duc à souper. » dit M. Webb.

Nos gens passèrent la nuit dans les bois de Wynendael , et notre général soupa dans le petit château.

« Si i'étois Cadogan, j'aurois la pairie pour ce qui a été fait aujourd'hui, dit le général Webb; et, Harry, tu aurois un régiment. Tu as été cité dans les deux dernières actions ; tu fus presque tué dans la première. Je ferai mention de toi dans ma dépêche à Sa Grâce le commandant en chef, et te recommanderai pour le grade de major, que laisse vacant le pauvre Dick Harwood. Aunez-vous cent gumées à donner à Cardonnel? Glissezles-lui dans la main , quand vous irez demain au quartier général avec mon rapport. 3 " .

Dans ce rapport, le major général étoit assez bon pour mentionner le nom du capitaine Esmond avec une faveur particulière; et ce gentilhomme porta la dépêche au quartier général le lendemain, et ne fut pas peu charmé de rapporter une lettre adressée au lieutenant général Webb par le secrétaire de Sa Grâce. L'officier hollandois dépêché par le comte NassaUî-Woudenbourg, fils du feld -maréchal Àuverquerque , rapporta aussi une lettre de compliments à son commandant, qui avoit secondé M. Webb dans cette action avec beaucoup de valeur et d'habileté.

Esmond; avec un profond salut et une fijgure souriante , présenta sa dépêche, et salua M. Webb du titre de lieutenant général en la remettant. Les officiera qui l'entouroient, — il faisoit route avec sa suite vers Menin lorsque Esmond le rencontra , — poussèrent une exclamation, et il les remercia, et ouvrit la dépêche avec empressement et en rougissant de curiosité.

Il la frappa sur sa botte avec colère après l'avoir lue^ « Elle n'est pas même écrite de sa main. Lisez-ia, Esmond. ».

Et Esmond la lut.

Monsieur, M. Cadogan vient d'arriver, et m'a informé du succès de l'action que vous eûtes hier dans l'après-midi contre le

corps de troupes commandé par M. de La Mothe, à Wynendael, qui doit être attribué particulièrement à votre bonne conduite et résolution. Vous pouvez être sûr que je vous rendrai justice auprès du pays, et que je serai heureux de toutes les occasions de reconnoître le service que vous avez rendu en protégeant ce convoi.

<r A vous, etc., M. »

<r Deux lignes de ce damné de Cardonnel , et pas davantage , pour la prise de Lille, pour avoir battu cinq fois notre nombre , pour une action aussi brillante qu'il y en ait jamais eu ! dit le pauvre M. Webb. Lieutenant général! Il ne fait pas de ces choseslà. J'etois le plus ancien major général. Par Dieul je crois qu'il auroit mieux aimé que je fusse battu. »

La lettre à l'officier hollandois étoit en françois, et plus longue et plus complimenteuse que celle de M. Webb.

<r Et voilà l'homme, s'écria celai-ci, qui est gorgé d'or, qui est couvert de titres et d'honneurs que nous avons gagnés pour lui, et qui marchande même une ligne d'éloge à un compagnon d'armes ! Est-ce qu'il n'en a pas assez? Est-ce que nous ne nous battons pas pour qu'il puisse rouler sur l'or? Bien, bien, attendez la Gazette, messieurs I La reine et le pays nous feront justice, si Sa Grâce nous la refuse. »

Il y avoit des pleurs de rage dans les yeux du brave guerrier, tandis qu'il parloit, et il les essuya brusquement avec son çant Il secoua son poing dans l'air. <r Oh 1 par Dieul dit-il, je sais ce que j'aimerois mieux que la pairie !

— Et çpi'est-ce donc, monsieur? demanda quelqu'un.

— J'aimerois mieux un quart d'heure de tête-à-tête avec John Churchill , sur une belle pelouse, et seulement une paire de rapières entre ma chemise et la sienne....

— Monsieur I interrompit quelqu'un.

— Répétez-le-lui ! Je sais que c'est là ce que vous voulez dire. Je sais que chaque parole qui tombe de la bouche de tous les officiers généraux arrive à lui. Je ne dis pas qu'il ne soit pas brave. Maudit soit-H! il est assez brave; mais nous attendrons la Gazette, messieurs* Difea sauve Sa Majesté I elle nous fera justice. *

La Gazette ne nous arriva qu'un mois après , auand mon général et ses officiers eurent l'honneur de aîner dans Lille avec le prince Eugène , Son Altesse ayant eu la bonté de dire que nous avions apporté les provisions , et que nous devions avoir part au banquet. Ce fut un grand banquet. Sa Grâce de Marlborough étoit a la droite de Son Altesse, et à sa gauche le maréchal de Boufflers, qui avoit si bravement défendu la place. Les principaux officiers des deux armées étoient présents ; et vous pouvez être sûr que le général d'Esmond étoit splendide ce jour-là : sa grande et noble tournure et la mâle beauté de son visage le faisoient remarquer partout; il portoit, pour la pre-

mière fois, l'étoile de l'ordre de la Générosité , que Sa Majesté prussienne lui avoit envoyée pour sa victoire. Son Altesse le prince de Savoie porta la santé du vainqueur de Wynendael. MOord duc la but avec un sourire assez maussade. Les aides de camp étoient présents ; et Harry Esmond et son cher jeune lord étoient ensemble, comme ils tâchoient toujours d'être quand leur devoir le permettoit ; ils étoient en face de la table où étoient les généraux, et pouvoient voir assez bien tout ce qui s'y passoit Frank rit de lamine refrognée de milord duc; l'affaire de Wynendael et la conduite du capitaine général envers M. Webb avoient été le sujet des conversations de toute l'armée. Quand Son Altesse prit la parole et dit : « Le vainqueur de Wynendael, son armée et sa victoire, « ajoutant : * qui nous font dîner à Lille aujourd'hui, » il y eut de grandes acclamations dans la salle; car la bravoure de M. Webb, sa générosité et jusqu'à sa foiblesse de caractère, le faisoient >aimer dans l'armée.

« Beau comme Hector et brave comme Pâris! dit tout bas Frank Castlewood. Une Vénus, une Vénus sur le retour, ne pourroit lui refuser une pomme. Debout, Harry 1 Vois, nous buvons à l'armée de Wynendael. Ramillies n'est rien auprès. Hourra! hourra! *

En ce moment même , et comme notre général venoit de faire son remercîment , quelqu'un apporta une gazette angloise , et elle passa de main en main à la table. Les officiers étoient assez avides de la lire ; les mères et les sœurs , au pays, avoient dû sentir le cœur leur défaillir dessus. Il ne parut guère de gazette pendant six ans, qui ne relatât quelque mort héroïque ou quelque brillant exploit.

« La voici : Affaire de Wynendael, Vous voici , général, * dit Frank, se saisissant du petit papier brun que les soldats aimoient tant à lire ; et, quittant notre banc, il parvint à l'endroit où étoit assis le général, qui le connoissoit et avoit vu mainte fois à sa table cette belle et riante figure, qu'aimoient tous ceux qui la voyoient. Les généraux , avec leurs grandes perruques , lui firent place. U tendit le papier, par-dessus l'habit de buffle du général Dohna, à notre général, oui étoit du côté opposé.

Il revint traînant la jambe et rougissant de son exploit. « J'ai pensé qu'il en seroit bien aise, Harry, murmura le jeune homme. Nétois-je pas bien aise, moi. de lire mon nom après Ramillies dans la Gazette de Londres? « Le vicomte Castlewood servant a comme volontaire. * Eh! mais, qu'y a-t-il là-bas? *

M. Webb, en lisant la çazette , avoit un air fort étrange; il la jeta sur la table, puis se leva brusquement de sa place, et se mit a dire : « Plairoit-il à Votre Altesse de...? »

Sa Grâce le duc de Marlborough fit le même mouvement, t U y a quelque méprise, mon cher général Webb.

— Votre Grâce feroit bien de la rectifier, a dit M. Webb en présentant la lettre.

Mais il étoit à cinq places de distance de Sa Grâce le prince

duc, qui, d'ailleurs, étoit plus élevé que le général (étant assis avec le prince de Savoie, le prince électoral de Hanovre, et les envoyés de Prusse et de Danemark , sous un baldaquin ), et Webb ne put l'atteindre, tout grand qu'il étoit.

z Attenaez, » dit-il avec un sourire, comme s'il lui venoit une idée ; et alors, avec une courtoisie parfaite, tirant son épée, il en passa la pointe au travers de la gazette et dit : « Permettez-moi de l'offrir à Votre Grâce. »

La mine du duc devint très-sombre. <r Prenez-la , * dit-il à son premier écuyer, qui se tenoit derrière lui.

Le lieutenant général fit un salut très-profond, se retira et finit son verre. La gazette dans laquelle M. Cardonnel , le secrétaire du duc , rendoit compte de la victoire de Wynendael , citoit le nom de M. Webb, mais donnoit tous les éloges et la conduite de l'affaire au favori du duc, M. Cadogan.

Cette étrange action du général Webb , qui avoit tiré l'épée sur le commandant en chef, ne causa pas une médiocre rumeur ; mais le général , après cette première explosion de colère , en devint extérieurement tout à fait maître, et, par sa conduite subséquente, eut la satisfaction d'irriter encore plus le commandant en chef, qu'il n'eût pu le faire par aucune démonstration publique de ressentiment.

De retour à son quartier, et après s'être consulté avec son principal conseiller, M. Esmond, qui avoit maintenant toute la confiance du général et étoit traité par lui en ami et presque en fils, M. Webb écrivit une lettre à Sa Grâce le commandant en chef, dans laquelle il disoit :

c Votre Grâce doit comprendre que la lecture soudaine de la Gazette de Londres, dans laquelle le secrétaire de Votre Grâce, M. Cardonnel, a cité le major général Cadogan comme l'officier qui commandoit dernièrement à Wynendael , doit avoir causé tout autre sentiment qu'un sentiment de plaisir au général qui s'est battu ce jour-là.

c Votre Grâce doit savoir que M. Cadogan n'étoit pas même présent au combat, mais qu'il arriva avec des escadrons de cavalerie à la fin , et se mit sous les ordres de son officier supérieur. Et, comme le résultat de la bataille de Wynendael, ou le lieutenant général Webb eut le bonheur de commander , fut la capture de Lille, la délivrance de Bruxelles, alors investi par l'ennemi sous les ordres de l'électeur de Bavière, le recouvrement des grandes villes de Gand et de Bruges , dont l'ennemi (par trahison au dedans) avoit pris possession l'année précédente, M. Webb ne peut consentir à abandonner l'honneur d'un tel succès et d'un tel service au profit de M. Cadogan ou de toute autre personne.

c Dès que les opérations militaires de l'armée seront finies, le lieutenant général Webb demandera la permission de quitter l'armée et de reprendre sa place au Parlement . où il avertit Sa

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