‹ Henry Esmond mémoires d'un officier de MarlboroughChapitre 49 sur 64 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Un article du Spectateur. \

Est-il quelque jeune gentilhomme de ma race qui , lisant les Mémoires de son vieux grand-père , se trouve être en proie à la passion de l'amour? Il est un remède humiliant, mais un remède qui est aisé et presque spécifique à cette maladie, c'est d'essayer d'un alibi. Esmond s'éloigna de sa maîtresse et fut guéri une demi-douzaine de fois ; il revint à côté d'elle, et aussitôt il fut repris de la fièvre. Il fit vœu de la quitter et de ne plus songer à elle, et il put réussir assez bien à réprimer du moins cette rage et ce désir ardent qu'il avoit toutes les fois qu'il étoit avec elle; mais dès qu'il étoit de retour, il redevenoit aussi malade que jamais. Objet vraiment risible et pitoyable, épuisant du moins la compassion de tout le monde , excepté de sa très-chère maîtresse , lady Castlewood, dans le cœur sensible de qui il déposa tous ses lamentables aveux , et qui ne se lassoit jamais de l'entendre et de plaider pour lui.

Parfois Esmond croyoit avoir quelque espérance. Puis il retomboit dans le découragement , par suite de quelque impertinence ou coquetterie de sa maîtresse. Des jours de suite ils étoient comme frère et sœur, ou les plus chers amis ; elle simple, affectueuse et charmante, lui heureux au delà de toute mesure de ses bons procédés. Mais tout cela s'évanouissoit soudain. Ou il étoit trop pressant et laissoit entrevoir son amour, auquel cas il s'attiroit immédiatement une rebuffade et faisoit donner par elle un soufflet à sa vanité; ou bien il étoit jaloux, et avec raison, Dieu sait, de quelque nouvel admirateur qui avoit surgi, ou de quelque riche jeune gentilhomme frais débarqué en ville , auquel cette incorrigible coquette tendoit ses filets et ses amorces. Si Esmond faisoit des remontrances, la petite rebelle disoit : c Qui êtes-vous? J'en ferai à ma fantaisie, mon cher monsieur, et ma fantaisie est d'avoir un mari , et ce n'est pas vous que je veux pour cela. Je suis faite pour mieux que vous, colonel, mieux que vous, entendez-vous bien? Vous pourriez faire l'affaire si vous aviez de la fortune et que vous fussiez plus jeune; vous dites que vous n'avez que huit ans de plus que moi : bah ! vous en avez cent de plus. Vous ête3 un vieux , un vieux rabat-joie , et je vous rendrois malheureux; ce seroit la seule consolation que j'aurois, si je vous écousois. Mais vous n'avez pas assez d'argent pour tenir un chat décemment après que vous avez payé les gages de votre domestique et le compte de votre hôtesse. Croyez-

vous que je vais vivre en chambre garnie, et tourner le mouton au bout d'une ficelle, tandis que Votre Honneur soignera Fenfant? Tarare! et pourquoi ne vous êtes-vous pas fait enlever cette sottise de la tête quand vous étiez à la guerre? Vous êtes revenu plus triste et plus lugubre que jamais. Maman et vous , vous êtes faits l'un pour l'autre. Vous pourriez faire Darby et Jeanne 1 , et jouer au cribbage* jusqu'à la fin de vos jours.

— Vous avouez, du moins, votre humeur mondaine, ma pauvre Trix, dit sa mère.

— Mon humeur mondaine? 0 ma jolie dame! me prenez- vous pour un enfant à qui on puisse faire peur de Croquemitaine? Mon humeur mondaine? Eh! oui, assurément, et, je vous prie, madame, où est le mal de vouloir être à son aise? Quand vous ne serez plus, ma très-chère vieille, ou quand je serai fatiguée de vous et que je me serai enfuie, où irai-je? Irai-je me placer comme gouvernante chez ma papiste de belle-sœur, faire prendre aux enfants leurs médecines , et leur donner le fouet, et les mettre au lit quand ils seront méchants? Faudra-t-il être femme de charge de Gastlewood, et, qui sait, épouser Tom Tusher? Merci 1 J'ai été assez longtemps l'humble servante de Frank. Quenesuis-jeunhomme! J en ai dix fois la cervelle, et si j'avois porté une. . . . allons, milady , n'ayez pas peur . . si j'avois porté une epée et une perruque au lieu de cette mante et de cette commode auxquelles la nature m'a condamnée (quoique ce soit assez joli après tout : cousin Esmond! vous irez à la Bourse demain , et vous m'apporterez le pareil de ce ruban , monsieur , entendezvous?), j'aurois fait parler de notre nom. Rabat-Joie aussi auroit fait quelque chose de notre nom s'il avoit représenté la famille. Milord Rabat-Joie, cela auroit fait très-bien. Oui, vous avez un fort joli genre, et vous auriez fait un grave orateur fort convenable.» Et ici elle se mit à contrefaire le maintien d'Esmond , et à lui parler sous le nez, et d'une façon si comique , que la maîtresse d'Esmond éclata de rire, et que lui-même recoanut qu'il y avoit quelque ressemblance dans cette fantasque et maligne caricature, c Oui, dit-elle, je jure solennellement, j'avoue et confesse que je veux un bon parti. Où est le mal? Ma figure est toute ma fortune. Qui veut l'acheter? Elle est à vendre, venez, venez! Je ne saurois travailler, et je ne sais pas filer; mais je sais jouer à vingt-trois jeux de cartes. Je suis capable de ne pas manquer une danse, de courre le cerf, et je crois que je saurois tirer au vol. Je puis dire autant de méchancetés que femme de mon âge, et je sais assez d'histoires pour amuser un mari maussade pendant mille et une nuits au moins. J'ai assez de goût pour la toilette, les diamants, le jeu et la vieille porcelaine. J'aime les bonbons, la dentelle de Malines ( celle que vous m'avez apportée,

1. Espèce de Philcmon et Baucis anglais. (Noie du traducteur.)

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