CHAPITRE Vin
Je voyage en France et rapporte un portrait de Rigaud.
M. Esmond ne crut pas devoir prendre congé de la cour, ni informer tout le monde de Pall-Mall et des cafés qu'il alloit quitter l'Angleterre, et il préféra partir le plus secrètement possible. Il se procura un passe-port comme pour un François t par le docteur Atterbury. qui fit rafFaire pour lui, obtenant la signature des bureaux mêmes de lord Bolingbroke , sans s'adresser personnellement au secrétaire. Quant à Lockwood, son fidèle
serviteur, il Tavoit emmené à Ca3tlewood, et l'y laissa, répandant le bruit, avant de quitter Londres, qu'il étoit malade, qu'il ail oit dans le Hampshire respirer l'air de la campagne ; et c'est ainsi qu'il alla à son affaire aussi silencieusement que possible.
Comme l'assistance de Frank Gastlewood étoit indispensable pour le plan de M. Esmond, sa première visite fut à Bruxelles ( passant par Anvers , où le duc de Marlborough étoit en exil ) , et dans la première de ces villes , Harry trouva son cher jeune Benedict, le marié, qui paroissoit assez mécontent de sa chaîne conjugale, et empêcné des embrassements obstinés de sa Glotilde. \Le colonel Esmond ne lui fut point présenté, mais M. Simon le fut, gentilhomme de Royal-Cravate (Esmond se souvint du régiment de l'honnête Irlandois qu'il avoit rencontré le lendemain de Malplaquet, lorsqu'il avoit vu pour la première fois le jeune roi ) ; et M. Simon iut présenté à la vicomtesse de Gastlewood , née comtesse Wertheim; aux nombreux comtes, les grands frères de lady Clotilde; à son père, le chambellan, et à la dame son épouse, belle-mère de Frank, grande et majestueuse personne de vastes proportions, comme il convenoit à la mère de la compagnie de grenadiers que formoient ses fils belliqueux. Toute la race vivoit a discrétion dans le petit château que Frank avoit pris près de Bruxelles , montoit ses chevaux, buvoit son vin, et vivoit commodément aux dépens du pauvre garçon. M. Esmond avoit toujours continué de parler couramment le français, qui étoit la langue de sa mère; et si cette famille, qui parloit françois avec l'accent flamand, découvrit quelque inexactitude dans la prononciation de M. Simon, elle devoit être attribuée à la longue résidence de ce dernier en Angleterre , où il s'étoit marié et étoit resté depuis qu'il avoit été fait prisonnier à Blenheim. Son histoire fut parfaitement acceptée; il n'y avoit là personne pour en douter, excepté l'honnête Frank, et il fut charmé du plan de son cousin, lorsqu'il en fut informé; et, dans le fait, il aamiroit toujours le colonel Esmond avec une fidélité affectueuse, et croyoit son cousin le plus sage et le meilleur des cousins et des hommes. Frank entra de tout cœur dans ce projet, qui lui plut d'autant plus qu'il le forçoit d'aller à Paris loin de ses frères, de son père et de sa belle-mère, dont les attentions le fatiguoient passablement.
Gastlewood, je l'ai dit, étoit né la même année que le prince de Galles ; il avoit beaucoup de l'air du prince, de sa taille et de sa tournure ; et, surtout depuis qu'il avoit vu le chevalier de Saint* George dans l'occasion déjà citée , il n'étoit pas peu fier de sa ressemblance avec une personne si illustre, ressemblance qu'il augmentoit par tous les moyens qui étoient en son pouvoir, portant des perruques châtain, telles qu'en portoit le prince, et des rubans, etc., de la couleur de ceux du chevalier.
Cette ressemblance étoit, par le fait, la circonstance sur laquelle le plan de M. Esmond étoit fondé; et, s'étant assuré de la
discrétion et de l'enthousiasme de Frank , il le quitta pour continuer son voyage et voir d'autres personnages dont le succès dépendoit. L'endroit où M. Simon se rendit ensuite fut Bar, ei Lorraine, où ce négociant arriva avec une consignation de gross draperie , de magnifiques dentelles de Malines , et des lettres pour son correspondant en cette ville.
Voudriez- vous savoir à quoi un nrince , héroïque par son infortune, et descendant d'une série de rois dont la race sembloit condamnée, comme ces Atrides du temps jadis; voudriez- vous savoir à quoi il étojt occupé quand l'envoyé , qui venoit à lui à travers mille dangers et difficultés, le vit pour la première fois? Le jeune roi, en jaquette de flanelle, jouoit à la paume avec les gentilshommes de sa suite , criant après les balles et jurant comme le dernier de ses sujets. La fois suivante que M. Esmond le vit , ce fut quand M. Simon porta un paquet de dentelles à miss Oglethorpe, qui servoit alors d'antichambre au prince, auprès de qui on ne pouvoit être admis qu'en frappant à cette ignoble porte. L'audience fut accordée, l'envoyé trouva le roi et sa maîtresse ensemble ; le couple jouoit aux cartes, et Sa Majesté étoit grise. Il tenoitbien plus a trois honneurs qu'à trois royaumes; et une demi-douzaine de verres de ratafia lui faisoient oublier tous ses malheurs et toutes ses pertes, la couronne de son père et la tête de son aïeul.
M. Esmond ne s'ouvrit point au prince alors. Sa Majesté n'étoit guère en état de l'entendre , et il douta qu'un roi qui buvoit tant pût garder un secret dans sa cervelle troublée , ou qu'une main qui trembloit tant fût assez forte pour saisir une couronne ; quoi qu'il en soit , à la fin et après avoir pris avis des conseillers du prince, parmi lesquels étoient plusieurs gentilshommes honnêtes et fidèles, le plan d'Esmond fut soumis au roi et à Sa Majesté de fait, la reine Oglethorpe, en conseil. Le projet plut assez au prince ; il étoit facile et hardi , et con venoit à son insouciante gaieté et à son esprit plein de vivacité et de jeunesse. Dans la matinée, après avoir cuvé son vin, il fut trèsgai, animé et agréable ; ses manières avoient un charme extrême de malice, et une bienveillante simplicité; et, pour lui rendre justice, Sa Majesté oglethorpienne étoit aimable , fine , résolue et de bon conseil; elle donnoit au prince de fort bons avis, qu'il étoit trop foible pour suivre, et l'aima avec une fidélité qu'il reconnut par une ingratitude toute royale
Ayant ses propres pressentiments au sujet de son plan, s'il étoit jamais exécuté, et ses doutes habituels de sceptique sur l'avantage que retireroit le pays du retour d'un jeune monarque ivre, le colonel Esmond eut son audience de congé. M. Simon partit. (A tout prendre, le jeune homme de Bar valoit bien le prétendant de Hanovre; au pis aller, on pourroit s'arranger aussi bien avec TAnglois qu'avec l'Allemand. M. Simon accomplit le long voyage de Nancy à Paris, et vit cette fameuse vill*
à la dérobée et comme un espion , ce qu'il étoit en vérité, et qui renferme assurément plus de magnificence et de misère, plus de haillons et de dentelles , plus d'ordure et de dorure qu'aucune cité du monde. Là il fut mis en communication avec le meilleur ami du roi, son demi-frère, le fameux duc de Berwick. Esmond reconnut en lui l'étranger qui étoit venu à Castlewood il y avoit près de vingt ans. Sa Grâce s'ouvrit à lui lorsqu'il sut que M. Esmond étoit du brave régiment de Webb, qui avoit été jadis celui de Sa Grâce. Il étoit vraiment l'épée et le bouclier de la cause des Stuarts; il n'y avoit d'autre tache sur son écu que la bari£ senestre que lui avoit laissée la sœur de Marlborough. Si Berwick eût été l'héritier de son père, Jacques III assurément fût monté sur le trône d'Angleterre. Il savoit oser , endurer , frapper, parler, se taire. Du feu et du génie , peut-être il n'en avoit pas (ces dons furent accordés à des hommes moins estimables); mais à cela près , il avoit plusieurs des principales qualités d'un chef. Sa Grâce connoissoit le père et l'histoire d Esmond , et il fit allusion à cette dernière de façon à faire penser au colonel qu'il en savoit les particularités. Mais Esmond ne voulut point aborder ce terrain , et le duc ne le pressa point. M. Esmond dit crue sans doute il entreroit en possession de son nom, si iamais de plus grands personnages entroient en possession du leur.
Ce qui confirma Esmond dans l'idée que le duc de Berwick savoit son histoire, fut que , lorsque le colonel alla rendre ses devoirs à Saint-Germain, la reine lui donna une fois le titre de marquis. Il portoit à Sa Majesté les souvenirs respectueux de sa filleule et de la dame qu'aux jours de sa prospérité Sa Majestéavoit protégée. La reine se souvint parfaitement de Rachel Esmond ; elle avoit ouï parler de la conversion de milord Castlewood, et étoit fort édifiée par cet acte du ciel en sa faveur. Elle savoit que d'autres memjbres de cette famille avoient été aussi de la seule vraie Église : « Votre père et votre mère, monsieur le marquis, a dit Sa Majesté ; ce fut la seule fois qu'elle prononça ce mot. M. Simon s inclina très-bas et dit qu'il avoit trouve d'autres parents que les siens, qui l'avoient instruit différemment; mais ceux-là n'avoient qu'un roi; sur quoi Sa Majesté daigna lui donner une médaille bénite par le pape, qui avoit été reconnue très-efficace dans des cas semblables au sien, et promettre de faire des prières pour sa conversion et celle de fa famille : ce que cette pieuse dame fit sans aucun doute, quoique jusqu'au moment pré sent, et après vingt-sept années, le colonel Esmond est forcé d< dire que ni la médaille ni les prières n'ont eu le plus léger effeconnu sur ses convictions religieuses.
Quant à l'éclat de Versailles, M. Simon, le négociant, ne le contempla qu'à distance, en humble spectateur, n ayant vu le vieux roi qu'une fois, lorsqu'il alloit donner à manger à ses carpes, et n ayant point demandé à être présenté à la cour de Sa Majesté.
\ 4î HENRY ESMOND.
Sur ces entrefaites , milord vicomte Castlewood étoit arrivé à Paris, où, comme l'annoncèrent bientôt les gazettes de Londres, milady accoucha d'un fils et héritier. Pendant longtemps après, elle fut d'une santé fort délicate, et les médecins lui défendirent de voyager; autrement on savoit bien que le vicomte Gastlewood se proposoit de retourner en Angleterre, et de fixer sa résidence dans son château.
Tandis qu'il restoit à Paris , milord Castlewood ât faire soc portrait par le fameux peintre françois, M. Rigaud, présent destiné à sa mère à Londres ; et cette toile, M. Simon l'emporta quand il revint dans cette ville, qu'il atteignit au mois dt mai de l'année 171k; et fort peu après, milady Gastlewood et sa fille, et leur parent, le colonel Esmond, qui avoit été tout ce temps à Gastlewood , revinrent aussi à Londres; Sa Seigneurie occupant sa maison de Kensington, M. Esmond retournant à son logement de Knightsbridge , plus près de la ville , et faisant de nouveau son apparition dans tous les lieux publics, sa santé ayant été grandement améliorée par son long séjour à la campagne.
Le portrait de milord, dans un beau cadre doré, fut accroche à la place d'honneur dans le salon de milady. Sa Seigneurie étoit représentée dans son uniforme rouge de capitaine de la gardç, avec une perruque châtain, une cuirasse sous son habit, un ruban bleu, et une garniture de dentelle de Bruxelles. Beaucoup d'amis de milady admirèrent cette toile outre mesure , et firent foule pour la voir : l'évêque Àtterbury, M. Lesly, le bon vieux M. Collier, et autres du clergé, furent enchantés de l'œuvre, et nombre de gens de la première qualité l'examinèrent et la louèrent; seulement je dois avouer que le docteur Tusher, se trouvant venir à Londres, et voyant la peinture (elle étoit ordinairement couverte d'un rideau, mais ce jour4à miss Béatrix la regardoit lorsque le docteur arriva), le vicaire de Castlew<
protesta qu'il ne pouvoit y avoir aucune ressemblance avec son ancien élève, si ce n'est peut-être un peu dans le menton et dans la perruque ; mais nous lui prouvâmes tous qu'il n'avoit pas vu Frank depuis cinq ans au moins, au'il ne se connoissoit pas plus en beaux-arts qu'un garçon de cnarrue , et qu'il devoit être dans l'erreur; et nous le renvoyâmes chex lui convaincu que le portrait étoit d'une ressemblance parfaite. Quant à milord Bohngbroke, qui honoroit de temps en temps Sa Seigneurie d'une visite, Quand le colonel Esmona lui montra la peinture , il éclata de rire et demanda dans quelle diable d'affaire il s'engageoit là ! Esmond avoua candidement que le portrait n'étoft pas celui du vicomte Gastlewood, conjura le secrétaire, sur son honneur, de garder le secret, dit que les dames de la maison étoient d'enthousiastes jacobites, comme cela étoit bien connu, et confessa que le portrait étoit celui du chevaliede Saint-George.
Le fait est que M. Simon, allant voir un jour lord Gastlewood chez M. Rigaud, tandis que Sa Seigneurie posoit pour son portrait, affecta d'être très-frappé d'une toile représentant le chevavalier, dont la tête seule étoit finie , et l'acheta du peintre pour cent écus. U avoit été destiné, dit l'artiste , à miss Oglethorpe , la maîtresse du prince; mais cette jeune dame, en quittant Paris, avoit laisse l'ouvrage à l'artiste; et emportant cette toile chez lui, quand le portrait de milord arriva, le colonel Esmond, autrement dit M. Simon , avoit copié l'uniforme et les autres accessoires d'après le portrait de milord , pour remplir la toile inachevée de Rigaud, le colonel, toute sa vie, s'étant occupé de peinture , surtout lors de sa longue résidence dans les villes de Flandre, au milieu des chefs-d'œuvre de Yan Dyck et de Rubens. Mon petit-fils a ce morceau, tel quel, maintenant en Virginie.
Au commencement du mois de juin, miss Béatrix Esmond, et milady vicomtesse, sa mère, arrivèrent de Gastlewood; la première pour reprendre son service à la cour, qui avoit été interrompu par la fatale catastrophe de la mort du duc Hamilton. Elle reprit donc sa place dans la suite de Sa Majesté, et à la table des filles d'honneur, étant toujours en faveur auprès de mistress Masham, la première femme de la reine , en partie , peut-être, à cause de son animosité contre la duchesse de Marl- Borough, que miss Béatrix n'aimoit pas mieux que ne faisoit sa rivale. Les gens de la cour , milord Bolingbroke , entre autres , avouèrent que la jeune lady étoit revenue plus belle que jamais , et que l'air sérieux et tragique qu'avoit pris involontairement sa figure lui seyoit mieux que ses sourires et sa malice d'autrefois.
Tous les anciens domestiques de la petite maison de Kensington-square étoient changés; le vieil intendant qui servoit la famille depuis vingt-cinq ans , depuis la naissance des enfants de la maison, fut expédié dans le royaume d'Irlande pour y surveiller le bien qu'y avoit milord; la femme de charge, qui avoit été la femme de milady de temps immémorial , et la gouvernante des jeunes enfants, fut envoyée, fort grognon, à Walcote, pour faire repeindre à neuf et préparer cette maison, que mûady douairière avoit l'intention d'occuper à l'avenir, laissant Gastlejwood à sa belle-fille , qu'on pouvoit de jour en jour s'attendre à voir arriver de France. Un autre domestique de la vicomtesse avoit été renvoyé aussi , avec une gratification , sous prétexte aue Sa Seigneurie vouloit diminuer son train, de sorte qu'en fin de compte, il ne restoit plus dans la maison une seule personne qui en eût fait partie durant le temps que mon jeune lord Castlewood y étoit encore.
Pour le plan que le colonel Esmond avoit en vue > et le coup qu'il projetait , il étoit nécessaire de mettre le moins de monde possible dans le secret. Il n'étoit guère connu que de trois ou quatre personnes de la famille , et il fut gardé à jairaci*. ^
Le 10 juin 1714, il arriva de Paris, par le messager de M. Prior, une lettre de milord vicomte Castlewood à sa mère, disant qu'il avoit fait des folies en fait d'argent, qu'il étoit honteux d'avouer qu'il avoit perdu au jeu, et autres extravagances, et qu'au lieu de donner de grandes fêtes, comme il l'avoit espéré cette année à Castlewood, il seroit forcé de vivre aussi tranquille qu'il pourroit, et de faire tous ses efforts pour économiser. Jusque*la chaque mot de la lettre du pauvre Frank étoit vrai , et il n'y avoit pas de doute que lui et son grand beau-frère avoient dépensé beaucoup plus qu'ils n'auroient dû , et engagé les revenus de la terre de Castlewood , que la tendre mère avoit administrée et améliorée avec tant de soin pendant sa tutelle.
Sa Clotilde, poursuivoit Castlewood, étoit toujours délicate, et les médecins étoient d'avis qu'il valoit mieux que ses couches se fissent à Paris. 11 viendroit sans milady , et seroit chez sa mère vers le 17 ou le 18 de juin , se proposant de partir à cheval de Paris immédiatement, et de n'amener çu'un domestique avec lui ; et il demandoit que les gens de loi de Gray's-Inn fussent invités à lui apporter leurs comptes , et le régisseur à venir de Castlewood avec les siens, de façon qu'il pût les régler promptement, se procurer une somme d'argent dont il avoit besoin, et revenir à sa vicomtesse pour l'époque de ses couches. Puis Sa Seigneurie donnoit quelques-unes des nouvelles de la ville, envoyoit son souvenir a ses parents , et ainsi finissoit sa lettre. Elle avoit été mise simplement à la poste , et sans aucun doute la police françoise et l'angloise là-bas en avoient copie , ce à quoi elles étoient les bienvenues.
Deux jours après, une autre lettre fut dépêchée par la poste publique de France, sans plus de précautions, et celle-ci , après avoir donné des nouvelles des modes de la cour , se terminoit par les phrases suivantes, dans lesquelles, excepté pour ceux qui en avoient la clef, il eût été difficile de deviner qu'il se cachoit aucun secret
c (Le roi prendra) médecine jeudi, Sa Majesté est mieux qu'elle n'a été depuis longtemps, quoique incommodée d'indigestion à cause de son trop grand appétit. On a joué une pièce de M. Racine à Saint-Cyr. Le duc de Shrewsbury et M. Prior, notre envoyé, et toute la noblesse angloise d'ici y étoient. (Les passe-ports du vicomte Castlewood) lui ont été refusés, dit-on; Sa Seigneurie étant poursuivie par un orfèvre pour de la vaisselle plate et un collier de perles livré à Mlle Méruel, de la Comédie-Françoise. C'est pitié de penser qu'une pareille nouvelle* se répandra au dehors (et ira en Angleterre) sur le compte de nos jeunes seigneurs d'ici. Mlle Méruel a été envoyée au For-l'Êvôque ; on dit qu'elle a commandé non-seulement de la vaisselle , mais des meubles , et un équipaçe et des chevaux (sous le nom de ce lord) , dont son infortunée vicomtesse ne soupçonne pas l'extravagance.
NRY ESMOND. U5
c (Sa Majesté sera) âgée de quatre-vingt-deux ans à son prochain jour de naissance. La cour se prépare à le célébrer par de grandes fêtes. M. Prior est dans une triste position par suite du refus qu'on fait là-bas de lui envoyer sa vaisselle. Tout le monde ici a admiré le portrait .de milord vicomte , et dit que c'étoit le chef-d'œuvre de Rigaud, L'avez-vous vu? Il est (chez lady Gastlewood dans JLensington-square); je crois qu'aucun peintre anglois ne pourroit rien iaire de pareil.
c Notre pauvre ami l'abbé a été à la Bastille, mais il est maintenant transféré à la Conciergerie (où ses amis pourront le visiter. Us doivent demander) une remise de sa peine bientôt. Espérons que le pauvre diable se sera repenti en prison.
« (Le lord Castlewood) a arrangé l'affaire de la vaisselle , et part pour l'Angleterre.
« N'est-ce pas là un ennuyeuse lettre? J'ai un maudit mal de tête d'avoir bu avec Mat et quelques autres hier au soir, et gris ou sobre, je suis.
« A toi toujours «t.. m
Toute cette lettre, sauf une douzaine de mots que j'ai mis cidessus entre parenthèses, n'étoit qu'un pur bavardage, quoique la substance de la lettre fût aussi importante qu'une lettre pouvoit l'être. Je disois à ceux qui avoient la clef : Le roi prendra les passe-ports du vicomte Castlewood et ira en Angleterre tous le nom de ce lord. Sa Majesté sera chez lady Castlewood dans Kensingtonsquare , où ses amis pourront le visiter ; ils doivent demander le lord Castlewood. Ce billet peut avoir passé sous les yeux de M. Prior, et sous ceux de nos nouveaux alliés les François , et ne leur avoit rien appris, quoiqu'il explique suffisamment aux personnes de Londres quel étoit l'événement qui alloit arriver, comme il montrera à ceux qui liront mes Mémoires dans cent ans d'ici quelle étoit l'affaire qui avoit occupé le colonel Esmond dans les derniers temps. Faire silencieusement et lestement ce qui étoit l'objet des conspirations et cabales maladroites de milliers de jacobites dans tout le pays; effectuer seul ce dont les meneurs ici ne faisoient que parler ; amener le prince de Galles dans le pays ouvertement, a la face de tous , sous les yeux mêmes de Bolingbroke , quand les murs étoient placardés d'une proclamation signée du nom du secrétaire et offrant cinq cents livres do récompense à qui l'appréhenderoit : c'étoit un coup que tout esprit aventureux pouvoit bien trouver plaisir à jouer et à gagner. La perte de l'enjeu pouvoit entraîner une peine considérable ; mais toute notre famille ne demandoit pas mieux que de courir ce risque pour la chance glorieuse de gagner la partie.
Et cela ne devroit pas s'appeler un jeu, excepté peut-être pour le, principal joueur, qui n'étoit ni plus ni moins sceptique que la plupart des hommes publics qu'il connoissoit à cette époque. Existe-t-il en Angleterre un homme public qui ait une foi en-
HeNBY EbMOXD. ~ n 10
UG
HENRY ESMGXD.
tière dans son parti? En est-il un qui, malgré ses doutes, ne se battra par pour luit
Le jeune Frank étoit disposé à se battre sans beaucoup de réflexion; il était jacobite comme son plrel'étoit avant lui, tous les Esmond étoient royalistes. Qu'on Jui donu H seulement le mot d'ordre , et il creroit : c Vive le l£i Jacques ! * devant la garde du palais, ou le mai planté dans le Strand. Et quant aux femmes , selon leur habitude , ce n'étoit point une question de parti, mais de foi ; leur croyance étoit une passion ; et la maîtresse d'Esmond et sa fille seroient mortes avec joie pour elle. J'ai souvent ri , en parlant du règne de Guillaume III, et dit que je croyois que lady Castlewood avoit été contrariée que le roi n'eût pas persécuté davantage la famille ; et ceux qui connoissent la nature des femmes peuvent se représenter à eux-mêmes ce qui n'a pas besoin d'être écrit ici , le transport avec lequel ces néophytes reçurent la confidence lorsqu'elle leur fut faite , l'impatience avec laquelle elles en attendirent la réalisation; le respect qu'elles eurent pour l'envoyé qui les initia à cette mystérieuse vérité , qui n'étoit encore connue que de peu de gens, mais qui devoit bientôt régner sur le monde. Assurément il n'est pas de bornes à la tendre confiance des femmes. Voyez Arrià prosternée devant ce lourdaud, cet ivrogne de mari qui la bat; voyez Gornelie enfermant, comme un joyau, dans son cœur maternel, son idiot de fils. J'ai connu une femme qui prêchoit l'écorce du Pérou, et ensu'te l'eau de goudron du docteur Berkeley, comme si la loi divine ordonnoit d'en prendre, et que s'y refuser fût quasi un blasphème.
A son retour de France, le colonel Esmond se mit à la tête de ce petit noyau de zélés conspirateurs. Ni la mort ni la torture, il îe savoit , n'effrayeroient leur courage. Lorsqu'il détailla son plan pour ramener le roi, l'aînée de ses maîtresses pensa que cette restauration devoit être attribuée, après le ciel, a la famille Castlewood et à son chef; et elle révéra et aima Esmond, s'il est possible, encore plus qu'elle n'avoit fait. Elle ne douta pas un seul instant du succès de son plan ; c'eût été une impiété à ses yeux que de n'y point croire. Et quant à Béatrix , quand elle en eut connoissance, et qu'elle l'accepta, comme elle le fit de tout son cœur, elle jeta sur Esmond un de ses regards brillants et scrutateurs : t Ah l Harry, dit-elle, pourquoi n'êtes-vous point le chef de notre maison? Vous êtes le seul capable de l'agrandir; pourquoi donnez-vous à ce petit sot le nom et le rang ? Mais ainsi va le monde, ceux-là obtiennent le prix qui ne le méritent . pas ou ne s'en soucient pas. Je voudrons pouvoir vous donner votre absurde récompense, cousin , mais je ne puis ; j'ai essayé et je ne puis. * Et elle s'en alla, en secouant tristement la tête; mais toujours il parut à Esmond que son affection et sa considération pour lui s'étoient grandement accrues, depuis qu'elle savoit tout ce qu'il étoit capable de faire , de supporter et de sacrifier
HEinRY esmond.
nT TAPlTRE IX.
L'original du portrait vient en Angleterre.
Il nit annoncé dans la famille que milord Castlewood alloit arriver, ayant à sa suite un François de confiance qui servoit de secrétaire à Sa Seigneurie , et qui étant papiste , et un étranger de bonne famille, quoique à présent dans une place quasi de domestique, prendroit ses repas dans sa chambre , et non avec les gens de la maison. La vicomtesse céda sa chambre à coucher, contiguë à celle de sa fille et ayant un grand et commode cabinet qui en dépendoit, et dans lequel on dressa un lit, ostensiblement pour M. Baptiste , le François , quoique , il n'est pas besoin de le dire, quand les portes de l'appartement étoient fermées à clef, et les deux hôtes retirés dedans, le jeune vicomte devenoit le serviteur de l'illustre prince au' il hébergeoit, et donnoit avec joie la chambre la plus commode et la plus aérée à son maître. Mme Béatrix se retira aussi dans la région supérieure, sa chambre étant convertie en salon pour milord. Afin de compléter l'illusion, Béatrix feignit de grommeler devant les domestiques, et d'être jalouse de se voir expulsée de sa chambre pour faire place à milord.
On ne fit pas de minces préparatifs, vous pouvez le croire, et l'attente ne fit pas médiocrement trembler le cœur des deux nobles dames de Gastlewood , avant l'arrivée des personnages qui alloient honorer leur maison. La chambre fut ornée de fleurs; le lit couvert de tout ce qu'il y avoit de plus beau en linge ; les deux dames insistant pour le faire elles-mêmes, ët s'agenouillant auprès du lit et baisant les draps par respect pour la toile qui alloit contenir la personne sacrée d un roi. La toilette étoit d'arçent et de cristal ; il y avoit un exemplaire de YEikon-Basilike déposé sur la table à écrire; un portrait du roi-martyr étoit suspendu de tout temps au-dessus de la cheminée, ayant au-dessous une épée de mon pauvre lord Gastlewood, et un petit tableau ou emblème que la veuve aimoit à avoir toujours devant les yeux en s'éveillant, et dans lequelles cheveux de son lord et de ses deux enfants étoient tressés ensemble. Quant à ses livres de dévotion particulière, comme ils étoient tous de l'Église anglicane, elle les emporta dans l'appartement d'au-dessus, qu'elle s'étoit réservé.
Les dames montrèrent à M. Esmond, lorsqu'ils furent achevés, les préparatifs qu'elles avoient faits avec amour. Ce fut alors que Béatrix se mit à genoux et baisa les draps. Quant à sa mère, lady Gastlewood fit une révérence à la porte, comme, .elle auroit
fait à l'autel en entrant dans une église , et avoua qu'e Je considéroit la chambre comme sacrée en quelque sorte.
La compagnie qui étoit réunie à l'office ne supposa pas un instant que ces apprêts étoient faits pour une autre personne que le jeune vicomte, le maître de la maison, que sa tendre mère avoit été tant d'années sans voir. Les deux dames étoient de parfaites ménagères , ayant le plus grand talent pour faire des confitures,! des eaux de senteur, etc., et exerçant une surveillance notable sur la cuisine. On avoit tué assez de veaux gras pour nourrir une armée d'enfants prodigues , à ce qu'Esmond pensa, et il rit lorsqu'il vint rendre ses devoirs aux dames, le jour où les hôtes dévoient arriver, de trouver deux paires des plus beaux bras et des plus ronds qui pussent se voir en Angleterre (milady Castlewood étoit remarquable pour la beauté de sa personne), couverts de farine jusqu'au coude, et préparant de la pâte, et tournant des rouleaux dans le cabinet de la femme de charge-J L'hôte ne devoit arriver que pour l'heure du souper, et milord préféroit prendre ce repas dans sa chambre. Vous pouvez croire que la plus brillante vaisselle plate de la maison lut mise là sur la table , et vous pouvez comprendre pourquoi les dames insistèrent pour être seules à servir le jeune chef de la famille.
Prenant un cheval, le colonel Esmond courut à Rochester, et là attendit le roi dans cette même ville où son père avoit mis pour la dernière fois le pied sur le rivage anglois. Une chambre y avoit été retenue dans une auberge pour milord Castlewood et son domestique; et le colonel Esmond combina si bien sa course qu'il étoit à peine depuis une demi-heure dans l'endroit, regardant sur le balcon dans la cour de l'auberge, lorsque deux voyageurs arrivèrent à la porte de la maison et le colonel, descendant précipitamment, embrassa l'instant d'après son cher jeune lord.
Le compagnon de milord, jouant son r61e de domestique, mit pied à terre, et alloit tenir létrier du vicomte; mais le colonel Ësmond, appelant son propre valet, qui étoit dans la cour, lui ordonna d'emmener les chevaux et de régler le compte du garçon qui avoit couru la poste avec les deux voyageurs, criant d'un ton cavalier et en françois au compagnon de milord , et affectant de grommeler de ce que le domestique de milord étoit François et ne connoissoit pas l'argent et les habitudes du pays: c Mon domestique veillera aux chevaux, Baptiste, dit le colonel Esmond : Do you under stand Englisitf — Very Utile*. — Eh bien, suivez milord et servez-le à table dans sa chambre, i L'aubergiste et ses gens montèrent bientôt, apportant les plats; il fut heureux qu'ils eussent fait du bruit dans le corridor, sans
1. «CompreoeMOU» l'anglais? — Très-peu. » Leetle au lieu éolittk.
(Note du traducteur.)
quoi ils auraient trouvé la colonel Esmond à genoux devant le domestique de lord Castlewood, souhaitant à Sa Majesté la bien* venue dans son royaume, et baisant la main du roi. Nous dîmes à l'aubergiste que le François serviroit son maître ; et le valet d'Esmond eut ordre de faire sentinelle dans le corridor en dehors de la porte. Le prince dîna de bon appétit, riant et parlant fort gaiement, et disant à ses deux compagnons de se mettre à table avec lui. Il étoit dans de meilleures dispositions que le pauvre Frank Castlewood qui, à ce qu'Esmond pensa, pouvoit être consterné de sa séparation avec sa divine Clotilde; mais le prince désirant de faire une courte sieste après dîner, et se retirant dans une chambre du fond où il y avoit un lit, la cause de l'air déconfit du pauvre Frank éclata; et, fondant en larmes, avec mainte expression de tendresse, d'amitié et d'humiliation, le fidèle garçon fit entendre à son cousin qu'il savoit maintenant toute la vérité, et les sacrifices que le colonel Esmond avoit faits pour lui.
Ne voyant aucun avantage à mettre le pauvre Frank dans ce secret, M. Esmond avoit supplié sa maîtresse aussi de ne le point révéler à son fils. Le prince avoit tout conté au pauvre enfant tandis qu'ils venoient de Douvres.
€ J'aurois autant aimé qu'il m'eût brûlé la cervelle , cousin, dit Frank. Je sa vois que vous étiez le meilleur, et le plus brave, et le plus aimable des hommes, poursuivit le jeune enthousiaste, mais je n'avois jamais pensé vous devoir ce que je vous dois, et j'ai peine à porter le poids de cette obligation.
— Je tiens lieu de votre père, dit affectueusement M. Esmond, et à coup sûr un père peut se dépouiller en faveur de son fils. J'abdique la couronne de deux sols, et je vous investis du royaume de Brentford : ne faites pas l'enfant et ne pleurez pas, vous faites un bien plus grand et bien plus beau vicomte que je ne pourrois jamais faire, a
Mais le tendre garçoq, avec des serments et des protestations, des éclats de rire et d'incohérentes effusions d'émotion passionnée, ne put, pour un peu de temps, prendre son parti des railleries d'Esmona ; il vouloit se mettre à genoux et lui baisoit les mains ; lui demandoit et le conjuroit de lui ordonner quelque chose, de commander à Castlewood de sacrifier sa vie ou d'ôter la sienne à quelque autre; enfin une occasion quelconque de prouver sa reconnoissance de la générosité qu'Esmond lui montroit.
« Le r.... il a ri, dit Frank en désignant du doigt la porte de la chambre où étoit le dormeur, et parlant à voix basse; je ne crois pas qu'il auroit dû rire en me racontant la chose. Comme nous venions de Douvres, causant en françois, il me parla de vous et de la visite çue vous lui aviez rendue à Bar; il vous appela « le grand sérieux i don Bellianis de Grèce, et je ne sais quels noms; contrefaisant vos manières (ici Castlewood se mit lui-même à rire), et il le faisoit fort bien. Il a l'air de se moquer
450 HENRf ESMOND.
de tout. Il ne ressemble pas à un roi : de façon ou d'autre, Harry, je m'imagine que vous ressemblez à un roi , tous. Il ne paroit pas songer au jeu que nous jouons tous. Il se seroit arrêté à Canterbury pour courir après la fille de l'auberge, si je ne l'avois pas supplié de repartir. Il a une* maison à Chaillot où il alloit s'enterrer pour des semaines loinde la reine, et avec toute espè( vous
tement, en faisant un signe de croix sur sa poitrine.
— Tu es mon cher brave garçon, dit le colonel Esmond, touché de la simplicité du jeune homme, et il y aura un noble gentilhomme à Castlewood aussi longtemps que mon Frank y sera. »
Le jeune impétueux alloit retomber à genoux, avec une autre explosion de gratitude, si nous n'eussions entendu de la chambre voisine la voix de l'auguste dormeur, qui s'éveilloit, et crioit : c Hé 1 La Fleur, un verre d'eau. * Sa Majesté arriva en bâillant: « Peste soit, dit-il, de votre aie angloise 1 elle est si forte que, ma foi, elle m'a porté à la tête. »
L'effet de Taie fut comme un éperon pour nos chevaux, et nous nous rendîmes fort rapidement à Londres, atteignant Kensington à la nuit tombante. Le domestique de M. Esmond fuj laissé derrière à Rochester, pour prendre soin des chevaux fatigués, vu que nous en avions de frais retenus le long de la route ; et, galopant à côté du prince, le colonel Esmond expliqua au prince de Galles quelles mesures il avoit prises : quels etoient les amis qui avoient connoissance de l'expédition, et auxquels le prince pouvoit se fier, à ce que croyoit Esmond ; le suppliant, par-dessus tout, de garder le secret le plus rigoureux Jusqu'au moment où Son Altesse Royale devroit se montrer. \ La ville fourmilloit de partisans de la cause du prince; il s'y trouvoit des vingtaines de correspondants avec Saint-Germain; des jacobites connus et secrets; des gens de haute et d'humble condition ; à la cour et auprès de la reine ; dans le parlement, dans l'Église, et parmi les négociants de la Cité. Le prince avoit des amis sans nombre dans l'armée, dans le conseil privé, et parmi les fonctionnaires du gouvernement. Le grand point, à ce qu'il sembloit au petit noyau de personnes qui avoient concerté le coup hardi d amener le frère de la reine dans son pays natal, étoit que sa visite restât inconnue jusqu'à l'époque convenable
peur de ses amis que de ses ennemis. Les mensonges et les commérages envoyés à Saint-Germain par les agents jacobites de Londres avoient fait un mal incalculable à sa cause, et l'avoient cruellement égaré, et c'étoit d'eux surtout eue les per-
sonnes engagées dans la présente aventure avownt à cœur de garantir le principal acteur 1 .
Les voyageurs atteignirent Londres au tomber de la nuit, laissant leurs chevaux a la maison de poste vis-à-vis de Westminster, et passant l'eau à l'endroit où la voiture de lady Esmond attendent déjà. Au bout d'une heure, nous étions tous à Kensington, et la maîtresse de la maison eut la satisfaction après laquelle son cœur soupiroit depuis plusieurs années, d'embrasser de nouveau son fils, qui, de son côté, au milieu de ses défauts, conserva toujours la plus tendre affection pour sa mère.
Elle ne réprima pas l'expression de ses sentiments, quoique les domestiques fussent là, et que celui de milord Castlewood fût debout dans le vestibule. Esmond eut à lui dire tout bas en françois d'ôter son chapeau. M. Baptiste négligeoit constamment son rôle avec une incroyable légèreté : plus d'une fois, sur la route de Londres, de petites observations de l'étranger, de légères remarques, et des mots annonçant la plus grande ignorance du pays que le prince venoit gouverner, avoient choqué la susceptibilité des deux gentilshommes qui formoient son escorté ; et l'un et l'autre ne pouvoient s'empêcher de convenir • *au jfond du cœur Qu'ils auroient voulu le voir se comporter autrement, et que le rire et la légèreté, pour ne pas dire la licence, qui caractérisoient sa conversation, ne convenoient guère à un si grand prince et à une occasion si solennelle. Ce n'est pas qu'au besoin il ne pût agir avec énergie et dignité. Il s'étoit conduit, comme nous savions tous, d une manière très-courageuse sur le champ de bataille. Esmond avoit yu une copie de la lettre que le prince écrivit de sa propre main quand ses amis d'Angleterre le pressoient d'abjurer, et admiré la mâle et magnanime réponse qu'il avoit faite pour refuser de céder à cette tentation. M. Baptiste ôta son chapeau, rougissant de l'avis que le colonel Esmond se hasardoit à lui donner, et dit en françois : «Tenez, elle est jolie, la petite mère; foi de chevalier, elle est charmante; mais l'autre, qui est cette nymphe, cet astre qui brille, cette Diane qui descend sur nous ?» Et il reculoit et il se portoit en avant, tandis que Béatrix descendoit l'escalier. Elle etoit en habits de couleur pour la première fois chez elle ; elle portoit les diamants qu'Esmond lui avait donnés ; il avoit été convenu entre eux qu'elle porteroit ces Jbrillants le jour que le roi entreroit dans la maison; et elle avoit l'air d une reine, rayonnante de charmes, et magnifique et impériale de beauté.
Castlewood lui-même fut stupéfait de cette beauté et de cet
I. Les meneurs étoient l'évêque , à qui on ne peut nuire en le citant, très-actif et loyal ecclésiastique non-conformiste, une dame en trèsgrande faveur à la cour, avec laquelle Béatrix Esmond étoit en relations, deux seigneurs du plus haut rang, et un membre de la chambre des Communes, qui fut impliqué dans plus d'une intrigue en faveur des Stuarts. ^ v 1
éclat: il recula et contempla sa sœur comme s'il ne se fût pas doute auparavant (ce qui, du reste, étoit probable} qu'elle fût si parfaitement adorable, et je crois qu'il rougit en r embrassant. Le prince ne la quittoit-pas des yeux ; il en oublia tout à fait son rôle de valet, quoiqu'il f eût été stylé, et qu'on eût préparé tout exprès un petit portemanteau fort léger pour qu'il pût le porter. Il passa devant milord vicomte. U fut heureux que les yeux des domestiques fussent occupés d'autre côté, sans quoi ils eussent vu que ce n'étoit point un domestique, ou, tout au moins, que c'en étoit un fort insolent et fort grossier.
De nouveau le colonel Esmond fut obliçé de crier : <r Baptiste, d'une voix forte et impérieuse, prenez soin de la valise : j> avis auquel le volontaire jeune homme grinça des dents avec quelque chose comme une imprécation sur Jes lèvres, et lança un coup d'œil qui n'avoit rien de satisfait à son mentor. Rappelé à lui, toutefois, il mit sur son épaule le petit portemanteau, et le porta en haut, précédé d'Esmond et d'un domestique avec des bougies allumées. Il jeta son fardeau à terre dans la chambre d'un air maussade.
t Un prince qui veut porter une couronne doit porter un masque, * dit M. Esmond en françois.
— • Ah ! peste I je vois ce que c'est, dit M. Baptiste, continuant la conversation en françois. Le Grand Sérieux est sérieusement....
— Alarmé pour M. Baptiste, i> interrompit le colonel. Esmond n'aimoit ni le ton dont le prince parloit aux dames, ni les yeux avec lesquels il les regardoit.
La chambre à coucher et les deux pièces attenantes, le cabinet et celle qui devoit s'appeler le parloir de milord, étoient déjà allumées et attendoient celui qui les devoit occuper ; et la collation étoit servie pour le souper de milord. Lord Castlewood et sa mère et sa sœur montèrent une minute après et, aussitôt que les domestiques eurent quitté l'appartement, Castlewood et Esmond mirent chapeau bas, et les deux dames s'agenouillèrent devant le prince, qui leur donna une main à chacune. Il iouoit son rôlè de prince avec beaucoup plus de naturel que celui de valet qu'il venoit d'essayer, et les releva avec beaucoup de noblesse, ainsi que de bonté dans son air. « Madame, dit-il, ma mère remerciera Votre Seigneurie de votre hospitalité pour sou fils; quant à vous, madame, se tournant vers Béatrix, je ne puis supporter de voir tant de beauté dans une telle posture. M. Baptiste se trahira si vous vous agenouillez devant lui; ce seroit nien plutôt à lui de s'agenouiller devant vous. *
Une lueur jaillit des yeux de Béatrix, une lueur assez brillante pour allumer la passion dans n'importe quel cœur. H y avoit des moments où cette créature étoit si beUe, qu'elle ressemblait, pour ainsi dire, à Vénus se révélant déesse dans un éclair de splendeur. Telle elle paroissoit maintenant, radieuse, et avec des yeux animés d'un éclat merveilleux. Une angoisse,
comme de rage et de jalousie, traversa le cœur d'Esmond, à la vue du regara qu'elle lançoit au prince; et il serra le poing involontairement et regarda Gastlewood, dont les yeux répondirent à son signal d'alarme et étaient aussi sur le qui- vive. Le prince donna à ses sujeteune audience de quelques minutes, et alors les deux dames et le colonel Esmond quittèrent la chambre. Lady Gastlewood lui serra la main, comme ils étoient sur l'escalier, et tous trois descendirent à l'étage inférieur, où ils attendirent que les voyageurs fussent ub peu remis de leur course et prêts pour leur repas.
Esmond regarda Béatrix, tout étin celante de pierreries sur son beau col. c-J'ai tenu ma parole, dit-il.
^— Et moi la mienne, dit Béatrix, abaissant les yeux sur les diamants.
— Si j'étois l'empereur du Mogol, dit le colonel, vous auriez tous ceux qu'on a trouvés à Golconde.
— Ceux-ci sont beaucoup trop bons pour moi, dit Béatrix en laissant tomber sa tête sur son beau sein; ils sont comme vous, comme vous tous, i Et lorsqu'elle la releva, ce qu'elle fit l'instant d'après, et avec un soupir, ses yeux, se reportant sur son cousin, avoient ce mélancolique et impénétrable regard qu'il étoit toujours impossible de sonder.
Quand vint le temps de souper, ce dont ils furent avertis par un coup frappé au-dessus de leur tête, le colonel Esmond et les deux damés montèrent dans la pièce d'au-dessus, où le prince étoit déjà, et, à son côté, le jeune vicomte, exactement de même âge, de même tournure, et avec des traits assez semblables, quoique ceux de Frank fussent les plus beaux. Le prince s'assit, et dit aux dames de s'asseoir. Les gentilshommes restèrent debout; il n'y avoit, dans le fait, qu'un couvert de plus sur la table. « Qui de vous prendra cette place? dit-il.
—Le chef de notre maison, dit lady Castlewood, prenant la main de son fils et regardant le colonel Bsmond avec un salut et un grand tremblement de voix ; le marquis d'Esmond aura l'honneur de servir le roi.
— J'aurai l'honneur de servir Son Altesse Royale , dit le colonel Esmond en remplissant une coupe de vin, et, comme c'étoit l'usage de ce temps-là, il la présenta au roi à genoux.
— Je bois à mon hôtesse et à sa famille, » dit le prince d'un air assez peu satisfait; mais le nuage passa immédiatement de dessus sa figure ; et il parla aux dames d'un ton vif et animé, sans s'occuper le moins du monde de la sombre mine du pauvre M. Esmond, qui devoit être fort maussade,
Quand vint le temps de prendre congé, Esmond s'en retourna a son logement, et rencontra ce soir-là sur la route M. Addison, qui regagnoit à pied un cottage qu'il avoit à Fulham, la lune brillant sur son beau et serein visage.
« Quelle joie, frère 1 dit Addison en riant ; je croyois que c'é-
Digiti^ed by
4oi
toit un voleur qui s'avançoit dans l'ombre, et roici que c'est un ami. Nous pouvons nous donner la main, colonel, dans l'obscurité, cela vaut mieux que de se battre en plein jour. Pourquoi nous querellerions-nous? parce que je suis whig et que tous êtes tory? Rebroussez chemin et venez avec moi à Finnam, où il y a un rossignol qui chante encore dans le jardin, et une fraîche bouteille dans une cave de ma connoissance; vous boirez au Prétendant, si vous voulez, et moi je boirai à ma guise. En ai-je eu assez de bon vin? Non, jamais 1 II n'est pas de mot tel qu assez comme bouchon pour le bon vin. Tu ne veux pas venir? venez n'importe quel jour, venez bientôt. Vous savez que je me rappelle le Simoïs et la Sigeia tellus, et les prœlia mixta moro, » répéta-t-il avec une légère touche de merum dans la voix; et il revint un peu sur la route avec Esmond, recommandant à l'autre de se souvenir qu'il étoit toujours son ami, et qu'il lui étoit redevable de son aide pour le poëme de la Campagne.
Et très-probablement M. le sous-secrétaire seroit monté et auroit bu une bouteille de plus chez le colonel, si ce dernier l'eût invité ; mais l'humeur d'Esmond n' étoit pas des plus gaies, et à sa porte il dit à son ami un adieu inhospitalier.
cJai fait le coup 1 , pensa-t-il en proie à l'insomnie et promenant ses regards dans les ténèbres; il est ici, et je l'y ai amené ; lui et Béatrix couchent à présent sous le môme toit. Qui ai-je voulu servir en l'amenant? Ëtoit-ce le prince, étoit-ce Henry Esmond? N'aurois-je pas mieux fait d'embrasser la mâle croyance d'Addison, qui rejette bien loin la vieille doctrine du droit divin, qui déclare hardiment que c'est le Parlement et le peuple qui sacrent le souverain, et non les évèques, ni les généalogies, ni les huiles, ni les couronnements?»
L'ardent regard du jeune prince épiant chacrue mouvement de Béatrix obsédoit Esmond et le poursuivoit. La figure du prince ap-
Îiarut devant lui dans ses rêves fiévreux bien des fois cette nuità. Il auroit bien voulu n'avoir pas accompli l'acte pour lequel il a voit pris tant de peine. Il n'étoit pas le premier qui eût été aux regrets de ce qu'il avoit fait, ou qui eût détruit son propre ouvrage. Détruit? auroit-il jamais à écrire ce mot? Non, plutôt remercier à deux genoux le ciel de ce ju'il croyoit alors son malheur, et de ce qui a causé toute la félicité subséquente de sa vie.
Le valet d'Esmond, l'honnête John Lockwooa, avoit toute sa vie servi son maître et la famille, et le colonel savoit qu'il pouvoit répondre de la fidélité de John comme de la sienne. John revint de Rochester avec les chevaux le lendemain de bon matin, et le colonel lui donna à entendre qu'en allant à Kensington, où il avoit libre accès à l'office, et même en courtisant la femme de chambre de mistress Béatrix, il ne devoit faire aucune question, ni trahir aucune surprise, mais affirmer résolûment