I have done the deed. Macbeth. {Note du traducteur
que le jeune gentilhomme qu'il y verroit en habit rouge étoit milord vicomte Castlewood, et que son compagnon gris étoit M. Baptiste, le François. Il devoit raconter à ses amis de la cuisine les histoires qu'il se rappelleroit de la jeunesse de milord vicomte à Castlewood ; quel démon c' étoit ; comme quoi il avoit coutume de faire faire l'exercice à Jack et de lui donner des coups de canne avant même qu'il fût soldat; enfin, tout ce qu'il savoit des premières années de milord vicomte. Les connoissances de Jack en peinture ne s'étoient pas beaucoup développées durant sa résidence en Flandre avec son maître; et avant le retour de mon jeune lord, il avoit été aisé de lui faire croire que le portrait apporté de Paris, et accroché maintenant dans le salon de lady Castlewood, étoit la ressemblance parfaite de son fils le jeune lord. Et les domestiques ayant tous vu maintes fois le portrait, et n'ayant eu le temps que d'entrevoir en passant les deux étrangers le soir de leur arrivée, n'avoient aucun motif de douter de sa fidélité, et le lendemain, quand ils virent l'original du tableau habillé exactement comme û y étoit représenté, avec la même perruque, les mêmes rubans et le même uniforme, ils prirent naturellement ce gentilhomme pour milord Castlewood, le fils de milady vicomtesse.
Le secrétaire de la veille au soir étoit maintenant le vicomte; le vicomte Dortoit le frac gris du secrétaire; et John Lockwood avoit pour instructions d insinuer aux gens de sa maison que milord étant papiste et très-dévot, son compagnon pourroit bien n'être autre que son chapelain de Bruxelles ; de cette manière, s'il prenoit ses repas en la compagnie de milord, il n'y auroit pas grand sujet d'être surpris. Frank , en outre , fut averti de
Earler anglois avec un accent étranger, tâche dont il s'acquitta ien , et cette précaution étoit d'autant plus nécessaire que le prince lui-même ne parloit pas précisément notre langue comme un natif de l'île ; et John Lockwood s'amusa avec les domestiques de la façon dont milord, après cinq années de séjour à l'étranger, oubhoit quelquefois sa propre langue et la parloit comme un François : c Je réponds , dit- il , qu'avec le bœuf et la bière d'Angleterre, Sa Seigneurie recommencera bientôt à faire un bon usage de sa langue. » Et, pour rendre justice au nouveau lord, il s'adonna très- volontiers au bœuf et à la bière.
Le prince buvoit tant , et parloit si haut et si imprudemment après boire, qu'Esmond souvent trembloit pour lui. On le servoit autant que possible dans sa chambre, quoique fréquemment il fît son apparition dans le parloir et le salon de lady Castlewood, appelant Béatrix « sœur > et Sa Seigneurie c mère » ou « madame, * devant les domestiques. Et voulant jouer complètement le rôle de frère et de fils, le prince baisoit' parfois mistress Béatrix et lady Castlewood avec une liberté que son secrétaire n'aimoit pas, et qui, pour sa part, mettoit le colonel dans des accès de rage, Los hôtes n'avoient pas été trois jours dans la maison, quand
le pauvre Jack Lockwood vint avec une mine piteuse à son maître, et dit: « Milord, c'est-à-dire.... le gentleman, a entrepris mistress Lucjr (la bien-aimée de Jack), et lui a donné des guinées et un baiser. * Je soupçonne que l'âme du colonel Esmond fut plutôt soulagée qu'autrement , lorsqu'il sut que le prince avoit fait choix de cette beauté d'antichambre. Sa Majesté étoit connue pour avoir cette sorte de goût, et il y resta fidèle par la suite. L'héritier d'un des plus grands noms, d'un des plus grands royaumes et d'une des plus grandes infortunes de 1 Europe, se plut souvent à mettre la dignité de sa naissance et de son chagrin aux pieds en sabots d'une servante françoise , et à se repentir ensuite (car il étoit fort dévot) en se couvrant de cendres prises sous le fourneau. C'est pour de semblables mortels que les nations souffrent, que les partis luttent, que les guerriers versent leur sang. Une année après, de vaillantes têtes tomboient, et Nithsdale étoit en fuite, et Derwentwater sur l'échafaud, tandis que l'insouciant ingrat, pour qui ils risquoient et perdoient tout, s'enivroit avec son sérail de maîtresses dans sa petite maison de Chaillot.
Honteux d'avoir à s'acquitter d'une telle commission, Esmond dut aller avertir le prince que la fille que Son Altesse vouloit corrompre étoit la bonne amie de John Lockwood, homme honnête et résolu, ayant fait six campagnes, et ne craignant rien, et sachant crue la personne qui s'appeloit lord Gastlewood n'étoit point son jeune maître ; et le colonel supplia le prince de considérer l'effet oue pouvoit avoir la jalousie d un seul homme , et de songer à <r autres desseins qu'il avoit entrepris, et plus importants que la séduction d'une servante et l'humiliation d un homme de cœur.
Dix fois peut-être, dans le cours d'autant de jours, M. Esmond dut avertir le royal aventurier de quelque imprudence ou de quelque liberté. Il reçut ces remontrances d'un air fort maussade, excepté peut-être dans l'affaire du pauvre Lockwood, où il daigna éclater de rire , et dit : c Quoi ! la soubrette a dénoncé l'amoureux, et Crispin est fâché, et Grispin a servi, et Crispra a été caporal? Dites-lui que nous payerons sa valeur d'un grade d'enseigne, et que nous récompenserons sa fidélité. »
Le colonel Esmond se hasarda à renouveler ses instances , mais le prince, frappant du pied d'un air impérieux, s'écria: c Assez , milord; je m ennuie au prêche 1 ; je ne suis pas venu à Londres pour aller au sermon. * Et il se plaignit plus tard à Gastlewood que le petit jaune, le noir colonel, le marquis misant** thrope /noms facétieux par lesquels Son Altesse Royale vouloit bien désigner le colonel Esmond), le fatigubit avec ses grands airs et ses vertueuses homélies.
L'évêque de Rochester, et d'autres personnes du complot qui avoit amené le prince, se rendirent auprès de gon Altesse Royale,
l. Les mots soulignéssont en français dans le texte. (Note du traducteur .)
HENRY ESMCXND
demandant toujours milord Castlewood à leur arrivée à Kensington, et étant ouvertement conduits à Son Altesse Royale, qui jouoit ce rôle, et lesrecevoit soit dans le salon demilady en bas, ou au-dessus dans son propre appartement; et tous le supplièrent de quitter la maison aussi peu que possible, et <Fy attendre que le signal lui fût donné de paroître. Les dames faisaient sa partie, amusement auquel il passoit bien des beures du jour et de la nuit. Il en passoit plus encore à boire, et pendant ce temps il babilloit fort agréablement, surtout s'il ne voyoit pas là le colonel, dont la présence sembloit toujours l'intimider ; et le pauvre colonel noir prit ce symptôme pour un ordre et troubloit rarement de sa face noire les repas ae son auguste prisonnier. A l'exception du peu de personnes dont le portier avoit la liste, la porte de lord Castlewood étoit refusée à tous les amis de la maison qui se présentoient pour voir Sa Seigneurie. La blessure qu'il avoit reçue s' étoit rouverte en voyageant à cheval, à ce qu'on annonça au monde et aux domestiques. Et le docteur A.', son médecin (je no dirai point son nom, mais il étoit médecin de la reine, Bcossois, et remarquable par sa bonté aussi bien que par son esprit), donna l'ordre qu'on le laissât parfaitement tranquille jusqu'à ce que sa blessure fût guérie. Cette personne, qui étoit une des plus actives et des plus influentes de notre parti, et les autres dont j'ai parlé, étoient seules dans le secret ; et il fut si fidèlement gardé, et l'histoire que nous avions faite étoit si simple et si naturelle, qu'il n'y avoit pas de probabilité d'être découverts, si ce n'est par l'imprudence du prince lui-môme, et par cette légèreté aventureuse qu'il avoit la plus grande peine àmaîtriser. Quant à lady Castlewood, quoiqu elle dît à peine une parole, il étoit aisé de deviner à son maintien et à un ou deux mots qui lui échappèrent, combien grande étoit sa mortification de voir que le héros qu'elle s'étoit promis de vénérer toute sa vie (et dont la restauration avoit été l'objet de ses plus ferventes prières peut-être) n'étoit qu'un homme, et pas des meilleurs. Elle pensoit que l'infortune auroit dû le réformer ; mais il s'étoit plutôt endurci au'il n'étoit devenu humble à cette école. Sa dévotion, qui étoit tien réelle, ne le préservoit d'aucune tentation. Sa conversation annonçoit de la bonne humeur, de la Çaieté, et même assez d'esprit; mais il y avoit dans ses actes et dans ses paroles une légèreté due à la société de ces libertins faux dévots parmi lesquels il avoit été élevé , et qui choquoit la simplicité et la pureté de la dame angloise dont il étoit l'hôte. Esmond s'exprima assez librement avec Béatrix sur le compte du prince, poussant son frère à risquer aussi un mot d'avis. Béatrix étoit entièrement de leur opinion; elle le trouvoit fort léger, fort léger et insouciant : elle ne Jui trouvoit pas même la bonne
1. Il est plus que probable que le docteur dont veut parler mon oher père étoit le fameux docteur Arbuthnot. — R. E. W .
HENRY ESMONB.
mine dont le colonel Esmond a voit parlé. Le prince avoit de mauvaises dents, et décidément il louchoit. Gomment pouvionsnous dire qu'il ne louchoit pas ? Ses yeux étoient beaux, mais ils n'étoient pas d'ensemble. Elle le railloit à table avec un esprit merveilleux ; elle parloit constamment de lui comme d'un enfant; elle aimoit Esmond plus que jamais, en faisoit l'éloge à son frère, en faisoit l'éloge au prince , quand Son Altesse Royale vouloit bien lancer des sarcasmes au colonel , et elle épousoit chaudement sa cause : c Et si Votre Majesté ne lui donne pas la jarretière au' avoit son père, quand le marquis d'Esmond viendra à la cour de Votre Majesté, je me pendrai avec la mienne, ou je perdrai les yeux à force de pleurer.
— Plutôt que de vous les voir perdre, dit le prince , nous le ferons archevêque et colonel de la garde. »
Ce fut Frank Castlewood qui me rapporta cette conversation après leur souper.
c Oui, s'écria-t-elle, avec un de ses rires, que je crois entendre encore (au bout de trente ans j'entends encore cette délicieuse musique), oui, il sera archevêque d'Esmond et marquis de Canterbury.
— Et gue sera Votre Seigneurie? dit le prince. Vous n'avez qu'à choisir.
— Moi , dit Béatrix, je serai mère des filles d'honneur de la reine de Sa Majesté le roi Jacques III. Vive le roi! a
Et elle lui fit une grande révérence, et but le quart d'un verre de vin en son honneur.
<r Le prince se saisit du verre et en but jusqu'à la dernière goutte, dit Castlewood, et ma mère, qui avoit l'air fort inquiet, se leva et demanda la permission de se retirer. Si cette Trii n'étoit pas la fille de ma mère, Harry, continua Frank, je ne sais pas quelle horrible crainte j'aurois d'elle. Je voudrois, je voudrois que cette affaire fût finie. Vous êtes plus âgé que moi, et plus sage, et meilleur, et je vous dois tout, et je voudrois mourir pour vous, et par Saint-George je le voudrois: mais il me tarde de voir finir ceci. j>
Aucun de nous vraisemblablement ne passa une nuit tran-
guille : l'âme d'Esmond étoit torturée par des doutes affreux, 'étoit une place d'ambition personnelle , un coup audacieux dans un but tout égoïste, il le savoit. Que lui importoit, au fond du cœur, qui fût roi? Est-ce que ses sympathies précisément et ses convictions secrètes n étoient pas de l'autre côté, du côté du peuple, du parlement, de la liberté? Et il se trou voit conspirant pour un prince qui savoit à peine ce que c'étoit que le mot de liberté ; dont les prêtres et les femmes , deux tyrans de leur nature , faisoient un instrument. Le misanthrope ne fut pas de meilleure humeur pour avoir entendu cette histoire, et sa iace refrognée devint plus noire et plus jaune que jamais*