PARIS GUSTAVE HAYARD, ÉDITEUR
15, RDB flOÉHiSAUD, 15
L'aaieur ei rédilenr se résenrent \e droit de (radnctiou et de reprodnciioD i rétranger.
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Nous sommes en présence de l'une des . plus originales figures de ce temps-ci.
Homme de lettres, dessinateur et co< médien, c'est-à-dire trois fois artiste, Henry Honnier a un triple droit à figurer dans noire galerie contemporaine.
Né à Paris, en 1802, il reçut le jour sous une humble habitation, que le ha-
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sard, parfois ironique, avait accolée à celle foule de majestueux hôtels où, depuis H. de BeaujoR, s'abrite l'aristocratie financière.
Son père était un honnête et pauvre employé.
L'enfance de Henry s'écoula, sinon dans la gêne, du moins dans une situation de fortune très-médiocre, et sans rien connaître du luxe, à rexceptron du peu que lui en montraient les ^lendides carrosses du voisinage et les galons de la valetaille en livrée.
A l'âge de dix ans, il obtint, à force d'instances, un petit uniforme de lancier polonais.
Toute la race enfantine de l'époque jouait à cette mascarade guerrière.
Ainsi affublé, portant haut la tête et traînant avec orgueil un sabre microscopique, Henry se dirigea vers le lycée Bonaparte, où son père renvoyait comme externe.
Il était en cinquième quand arriva le désastre de 1814.
Le jour où les Cosaques entrèrent dans Paris, notre lycéen, trouvant les portes de sa classe fermées, voulut regagner la maison paternelle; mais il lui fut impossible, au retour, de traverser le boulevard.
Nos amis les ennemis étaient en train d*accomplir leur défilé pompeux.
Ce spectacle est resté ineffaçable dans son souvenir, et, comme les impressions du jeune âge décident quelquefois des
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senlimeiits de toute l'existence, il en rap« porta le culte de la dynastie impériale, culte auquel il n'a jamais renoncé depuis cette époque.
On sait combien les passions s'exaltèrent lorsque la royauté légitime eut la pensée aussi maladroite qu'imprudente de traiter la France en pays conquis.
Sur les bancs du lycée, devenu collège royal de Bourbon, Forage politique grondait aussi fort que partout ailleurs.
Les élèves se partageaient en royalistes et en bonapartistes.
Ils se gourmaient avec un acharnement incroyable, les uns pour le drapeau blanc, les autres pour le drapeau tricolore.
Néanmoins, il faut le dire, le plus grand
nombre appuyait les fleurs de lis. Tous ceux qui se rangeaient sous la bannière hostile aux Bourbons étaient ignominieusement traités de fédérés.
Henry se moquait de l'épithète, ou plu*
tôt il la considérait comme un titre de gloire.
Dieu sait tout ce que sa ferveur pour la cause napoléonienne lui valut de horions et de coups de poing !
Il regardait le censeur du collège comme son ennemi personnel depuis certain acte de violence et de scandale commis en face de tous les élèves.
Voici l'histoire.
Un matin, à Touverture des classes, le
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censeur, congréganisle de premier choix, et, par cela même, fort bien en cour, se prend de querelle avec un ancien officier, devenu chef d*inslitulion. Il le traite de bonapartiste et de libéral.
Celui-ci riposte en Tappelant Tartufe.
Le censeur, furieux, se précipite sur son ennemi et s'efforce de lui arracher le ruban noué à sa boutonnière, tentative réprimée sur-le-champ par une paire de fOuilQets magnifiques.
On porte ce débat au jugement du ministre, et le chef d'institution est dépossédé de son brevet.
Henry se déclare aussitôt le vengeur de la victime.
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Dessinant déjà les bonshommes el les charges d*une manière fort pittoresque, il crayonne le long des murs de la cour et dans toutes les salles de classe . mille croquis peu flattés du censeur.
La charge était frappante.
Chacun pouvait aisément reconnaître le personnage à ses rares cheveux gris frisés en ailes de pigeon, à sa longue redingote noisette et à ses souliers à boucle.
Notre élève caricaturiste représentait le malheureux fonctionnaire déclamant deux tragédies, dont la rumeur publique le déclarait coupable. L'une de ces tragédies avait pour titre RomiUns, et l'autre Cassandre.
Or le premier chef-d'œuvre du censeur commençait ainsi :
RéniBS, dominez sar les remparts de Rome
Seulement Henry avait soin d'écrire :
Oremus, domine, etc.
C'était dans tout le collège une sorte de révolution. Les maîtres avaient beau donner Tordre d'effacer et de gratter ces caricatures impertinentes, elles reparaissaient le lendemain avec des enjolivements nouveaux, et l'artiste moqueur en couvrait les murailles de plus belle, sans jamais se laisser surprendre.
On eût dit qu'il possédait Tanneau de Gygès.
M. Legrand, — c'était le nom du cen-
seur, — en perdait l'appétit et le sommeil.
Son désespoir le rendit malade. U eut une
Henry Monnier quitta le collège à seize ans.
Sou front, nous devons le dire, était vierge de lauriers universitaires; et, depuis cette époque, il se brouilla complètement avec le grec et le latin.
De ses études classiques, il ne lui resta qu'une fort belle écriture et une orthographe sufiisante.
Assez inquiet de l'avenir d'un enfant qui n'annonçait un goût décidé pour aucune profession, H. Monnier le fit entrer chez un notaire, ressource habituelle des parents empêtrés de leur progéniture.
Henry végéta quelques mois dans les
fonctions de petit clerc, écrivant le matin, courant le soir, usant tour à tour ses coudes à noircir des paperasses et ses bottes à sauter les ruisseaux.
On ne lui parlait en aucune sorte d'appointements.
Quelques-uns de ses collègues gagnaient jusqu'à cent écus; lui ne recevait absolument rien, si ce n*est d'innombrables talocbes, quand il recbignait pour aller quérir le petit pain traditionnel et les deux sous de confitures destinés au déjeuner des clercs supérieurs.
M. Monnier comprit que dix années au moins se passeraient avant que son fils pût atteindre à la position lucrative de maître clerc, bâton de roarécbal des apprentis tabellions sans fortune.
HENRY HONNIER 15
L'exiguïié de ses ressources ne lui permettait pas d'entretenir longtemps le jeune homme aux frais de la maison paternelle.
II le plaça comme surnuméraire à la chancellerie, division des affaires criminelles. Le futur Prudhomme était chargé d'une correspondance activeet permanente avec tous les bourreaux de France et de Navarre.
Pécuniairement parlant, il se trouva d'abord dans les mêmes conditions qu*à son étude; mais il avait Tespoir d'émarger un état d*appoitit^(nents sous un terme assez rapproché.
Nous avons dit qu'il possédait, comme scribe, un mérite de premier ordre.
Cet avantage, aujourd'hui fort com->
mun, grâce aux progrès de l'écriture anglaise, était alors assez rare chez les em-
U en résultait pour Henry un inconvépient très-grave.
Tout ce qu'il y avait de neveux de directeurs ou de filleuls de chefs de division lui passaient sur le corps, attendu que ces jeunes gens, disgraciés au point de vue de la calligraphie, ne pouvaient se rendre utiles que dans l'emploi de rédacteurs.
Il n'apercevait donc à l'horizon administratif aucune espèce d'avancement.
Peu jaloux de rester trente années de sa vie expéditionuaîre à quinze ou dixhuit cents livres, il cherchait à sortir de
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cette position par trop rebutante, et qui, le jour où on le mettrait à la retraite, lui donnerait à peine de quoi subsister.
Tout contribuait à lui faire prendre sa place en dégoût.
Le chef de bureau, d'une nature atrabilaire et hargneuse, lui cherchait noise à chaque minute.
Quant au commis d*ordre, humilié de Torthograplie de Henry et de sa coulée splendide, il ne laissait échapper aucune occasion de lui être désagréable.
Mais comment secouer le joug bureaucratique?
Des fumées de gloire militaire monlaieut parfois au cerveau du jeune homme.
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Va\ lisant les fastes de FEmpire, il sentait un enthousiasme belliqueux lui échauffer l'àme.
Par malheur, le temps des exploits homériques n'était plus.
Napoléon venait de mourir à Sainte-Hélène, et la pacifique Restauration ne prodiguait pas ravancement dans Tarmée, surtout à qui n avait à offrir qu'un cerliticat de roture.
Henry ne s'arrêta donc pointa ses rêves d'héroïsme.
Il jeta les yeux sur la carrière commerciale. On lui proposait d'entrer dans une maison de roulage, dont le patron lui était > connu, lorsqu'une rencontre fortuite ou-
HEMIY MO.NNIEII ^9
viit tout à coup à son avenir une perspective plus noble.
Se promenant, un dimanche, au m'-ché du Louvre, il rencontre un ancien camarade de collège qui se jette avec effusion dans ses bras, et lui fait mille questions et mille caresses.
Nous laissons Henry Monnier rapporter lui-même le dialogue qu'ils eurent ensemble :
ff — Es.(u peintre? lui demanda son cx-condiscipic.
. « — Je suis tout bonnement expédivlionnaire.... Et loi?
^' « — Peinlre, cher amil... peintre^ élève de Girodet.
«—Et la vie?
« — Très- joyeuse. J'ai des leçons, je fais des portraits qui ne me sont pas payés bien cher; mais j*en fais beaucoup.
c — Et tu te sauves sur la quantité?
a — Je gagne en suffisance pour payer mes frais d'atelier et ne pas mourir de laim. Bref, ce mois-ci j aurai encaissé ueux cents francs.
« — Deux cents francs 1 . . . Mais ce sont les honoraires d'un commis d'ordre!...
Et tu es libre?
« — Libre comme Tair.
« — Et tu t'amuses?
f — Je ne fais que cela. Hais il faut piocher dur si Ton veut arriver.
« — Diable! c'est donc bien difficile, la peinture ?
a — Eh ! mon bon, c'est comme dans tout, il faut avoir des dispositions. Hais, j'y songe, tu en as de fameuses, toi ! Tu campais crânement les bonshommes au collège.
« — Tu penses que je pourrais essayer?
« — Parbleu ! Je t'offre mes leçons, d'abord.
« — Et je les accepte, mon ami. Vraiment, je crois qu'il me pousse enfin une vocation ! »
Tel fut l'encbainement de circonstances au moyen desquelles le jeune homme s'é-
n HENRY MO.NNIER
chappa du traquenard administratif pour se jeter à corps perdu dans les champs sans limite de Tari et de la Amtaisie.
Un mois après le dialogue que nous venons de rapporter, Henry envoyait fièrement sa démission au ministre de la justice.
Puis il fut reçu comme élève à Talelier de Girodet.
Sa famille jeta les hauts cris.
Mais il coupa court à toutes ks récri- , minalions en déclarant qu'il ne demanderait plus un centime à la bourse paternelle et qu'il saurait de lui-même subvenir aux besoins de Texistence.
— Et comment cela, malheureux? lui dit son père.
HENRY MOiNMKll i:.
— ie ferai pour les éditeurs des caricalures et des dessins, répoudit-il.
Eq eHet, son ami l'avait présenté à quelques-uns de ces industriels. Ceux-ci goûtaient fort ses pochades, et ils lii en achetaient déjà de nombreuses collections.
Une des plus curieuses est celle dos Efnployé&,
Dans l'atelier de Girodet-Trioson, noire dessinateur débutant ne se montra pas rio première force en académies. Seulemeni, tout d*abord, aucun élève ne put arriver à sa hauteur en fait de caricatures ou ilc charges parlées.
La scie (le mot n'était pas inventé,
mais la chose existait déjà) trouvait en lui son maître incomparable.
Chaque jour son entrée dans le cercle des rapins était accueiiUe par d'enthousiastes apdaudissements.
Ses camarades quittaient brosses et crayons.
On entourait Honnier, on lui demandait le compte rendu comique des charges de la veille, car il consacrait régulièrement ses soirées à de nombreuses mystificalions.
— Raconte-nous tes exploits I criaient en chœur nos jeunes diables.
Il ne se faisait pas prier.
D*un air grave et calme il entamait son
récit. Pendant une heure, les rapins se tenaient les côlés dans un accès de fou rire. Quelques-uns même se roulaient sur le carreau et demandaient grâce, tant leur gaieté frisait Tépilepsie*
Pour étonner des rapins, il faut cependant des choses de Tantre monde.
Monoier, disons-le, n'avait pas la moindre chance d'obtenir le prix de Rome, ni même un accessit; mais sa renommée de mysliGcateur et Finimilable talent qu'il déployait dans les scènes bouffonnes se répandirent au loin.
Tout ce que Paris comptait alors d'àmusanls viveurs cherchait à se lier avec lui.
su UENKY MONNtËR
On briguait la gloire de lai servir de complice.
Henry devint 1 ami intime de Romieu, de Romieu, qui, plus tard.... mais alors il ne s'occupait absolument qu'à satisfaire sa rancune féroce contre Vépicier, symbole éternel de tout ce qui n'est point .
artiste, littérateur ou savant.
Quelle recrue superbe pour le futur préfet, pour l'auteur à venir du Spectre ronge !
A eux seuls ils valaient toute Tarniéc de la scie.
Les combinaisons les plus ingénieuses et les plus désolantes pour leurs victinie> germaient constamment dans ces deux cervelles fécondes, et les charges arri-
HENRY MONNIER YI
valent bientôt à une exécution immédiate.
— Vois-tu, mon clier, disait Romieu, chaque homme, ici-bas, accomplit sa destinée. La nôtre consiste à fournir des documents à ceux qui rédigeront le martyrologe du bourgeois.
— Tu l'as dit, répondait Monnier. A propos, coDnais-tu notre voisin, le marcliand d'ombrelles ?
— Un individu grêlé, qui a le nez de travers et qui louciie des deux yeux?
— Précisément.
— Après?
— Tu vois, sur le devant de sa porle, quelque chose comme une cage.
— Oui, avec de petites bêles qui grouillent dedans.
— Ce sont des furets, je te le dis en confidence; mais n'eu abuse pas, et laisse-moi faire.
Henry descend ses quatre étages.
Il s'arrête devant le seuil de la boutique, oii le naïf marchand de riflards et d'ombrelles hume les miasmes du ruis« seau.
— Bon Dieu ! s'écric-t-il en regardant la cage avec toutes les marques de la surprise et de l'admiration, les jolis petits cochons d'Inde !
— Ah! pardon, jeune homme, pardon, fit le marchand, ce sont des furets.
— Des furels?... Allons donc! vous plaisanlez! Des furets.... ça?
— On me les a vendus pour des furets, je vous assure.
— Quelque ignorant stupidc en fait d'histoire naturelle, soit. Du reste, on ne vous a pas volé, mon cher monsieur, car ces animaux-là sont d'une espèce très-rare.
Ce sont des cochons dlnded'Océanie....
Ail ! mon Dieu ! mon Dieu ! les jolis petits cochons !
— Vous croyez?... Là, vraiment, votre parole.. . ce ne sont pas des furels? dit le marchand de parapluies.
S'il n'en était pas encore à la conviction absolue, il dépassait au moins déjà * les limites du doute.
su HENRY MONMER
— Parbleu! reprend Honnier, cest mon affaire, à moi, de distinguer les cochons des furets. Je suis empailleur au Jardin des Plantes.
— Ah! monsieur est empailleur....
Diable ! c*cst bien différent ! Recevez, je vous prie, toutes mes excuses.
Et voilà le pauvre homme entièrement persuadé qu^on Ta induit dans une grave erreur sur Tespèce véritable de ses animaux.
Le lendemain, il voit stationner devant la cage un autre jeune homme, qui, après avoir curieusement examiné les bêles, pousse tout haut cette exclamation :
— Saperlotte! les gentils furets!
— Vous vous (rompez, dit majestueu-
IIBNRY MONMER ot
seme>it le fabricant d'ombrelles. Ce ne sont pas des furets, ce sont des cochons d'Inde d'Océanie,
— Bourgeois, répond Bomieu d'un ton digne, pour qui me prenez-vous? Je sais peut-être distinguer un furet d'un coclion.
— Ta! ta! j'étais comme vous. Un de mes amis, empailleur au Jardin des Plantes, m'a certifié....
— Votre ami est un polisson, qui se raille de voire innocence.
— Permettez....
— Je ne permets rien, ce sont des furets.
La discussion iîit longue; Enfin le mar-^
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chand crul devoir se rendre aux excellentes raisons de Romieu.
— Ce farceur d*hier! s*écria-t-il. Je savais bien que je ne me trompais pas !
Monnier donne le mot à trois ateliers de rapins.
Quinze jours durant, l'industriel voit s'arrcter à sa devanture des façon? de savants anglais, italiens, allemands, espagnols, suédois; des naturalistes amenés là, pour sa damnation, des quatre parties du monde.
Le lundi, notre homme croit posséder de véritables furets.
On lui prouve, le mardi, que ce sont des cochons d*lnde.
UENllY MONNIER :,'
Le mercredi, on lui démontre que les cochons d'Inde, mammifères de l'ordre des rongeurs, n*ont jamais ressemblé à des furets; et, le jeudi, bon gré, malgré, on le force à convenir que les animaux de sa cage ne peuvent être que des cochons.
Tous les voisins du marchand d'ombrelles, corrompus par Monnier et par Romieu, prennent fait et cause, qui pour les cochons d*Inde, qui pour les furets.
Bref, las de voir sa vie troublée par une telle incertitude, le fabricant de parapluies donne, un beau malin, dans la cage un coup de pied furieux et Tenvoie rouler aii milieu de la rue avec les hôlcs qu'elle renferme.
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H étail sérieusement menacé d'une attaque de fièvre chaude.
Henry Monnier a donc commencé sa carrière d'artiste en faisant et en disant des charges; il en a toujours fait et dit par la suite; il en fait et il en dit encore.
S'il vient à mourir, nous gageons qu'il en fera ou qu'il en dira une à son heure dernière.
Ce ne sera peut-être pas la plus mauvaise.
On sent bien que nous devons renoncer à donner seulement la millième partie de ces histoires burlesques; elles composeraient la matière do quinze tomes infolio*.
* Une des plus connufs cçl celle des enseignes de
HENRY.M.ONNIER 35
Henry menait de front, sans y songer, Télude de sa triple profession d'auteur, d'acteur et de dessinaleur, qu'il devait conduire plus tard à un si haut point d'originalité.
Le talent d'observation se développait en lui d'une manière vraiment prodigieuse.
Quand il dessinait, rien n'échappait à son crayon railleur; et, dans ses charges pariées, il reproduisait tout ; le geste, l'attitude, la physionomie, la phrase et le mot.
Pas un détail n'était oublié.
tout un quartier, changées pendant la nnit. Le lendemain. Je charcutier se tronvait être lailleur ; répicier vendait d(s bottes, et ainsi do reste.
Beaucoup de jeuues auteurs dramatiques avaient, à cette époque, adopté, de préférence à tout autre, un café de la petite rue Saint^LouisS aux abords du Théâtre-Français.
Là se donnaient aussi rendez-vous quelques gens de lettres en vogue, et rétablissement avait reçu le nom de Café des Cruches t probablement par antiphrase.
Henry devint un des piliers du lieu.
Tous les soirs, en présence d*un cercle d'amis, il déroulait au Café des Cruches son bagage quotidien d'observations comiques.
' Complètement dispiruc dans les démolitions avec ta rae de Rohan, la rue de Chartres et bien d'^inircs.
HENK\ MONNIER 57
Dès qu'il entrait dans la salle» chacun de quitter au plus vile les dominos ou les échecs. On élargissait le cercle. H parlait devant la plus nombreuse et la plus sympathique assistance.
Les éclats de rire s'entendaient jusqu'au Palais-Royal.
Or les habitués du cercle avaient, comme tout le monde, leur côté- vulnérable.
Bientôt les manies, les ridicules, les prétentions de ces messieurs, fournirent leur contingent à la verve du comique improvisateur.
II avait remarqué dans son auditoire certain général en retraite, {)ersonnage d'une roideur superbe, et qui avait la con-
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versation dogmatique et tranchante an possible.
On l'appelait le général Beauvais.
Ce vieux brave , reçu au Café des Cruches en compagnie d'un ancien émigré , M. de Châteauneuf , ne s'imaginait point qu'il fût possible, en aucun cas, de parodier sa tournure ou ses discours.
11 se trompait.
Heury avait découvert dans toute sa personne une mine précieuse de ridicules , et la tentation d'exploiter celte mine élait trop forte pour que le mystificateur n'y succombât point.
Un soir, Honnicr entre au café comme un coup de vent.
HENRY MONNIEU 39
Sa loilelte a plus de recherche que de coutume. Un gigautesquejabot s'étale sur son gilet de cachemire à ramages. Son cou est emprisonné dans une cravate d'une éblouissante fraîcheur, et un col de chemise énorme , dont les bouts poignardent son chapeau j donne à sa face réjouie Taspect d'un bouquet de fête enveloppé d'une feuille de papier blanc.
Tous les habitués pressentent qu'il va se passer une scène nouvelle , insolite , étrange.
En effet, après avoir cordialement serré la main du vieux militaire, Monnier prend tout à coup une voix de basse- taille, lance quelques-unes de ces phrases devenues depuis si célèbres, nettoie avec à-pro-
M) HENHY MONNIER
|jos le verre de ses hmelles , secoue son jabot, tousse, crache , fulînine contre les iuslilulious du pays , et se rassied au milieu d'une hilarité vraiment olympienne.
On avait reconnu trait pour trait ce cher général.
Lui cependant riait plus fort que pas un , sans se douter que Prudhomme , l'immortel Prudliomme, venait d'être créé de pied en cap, et qu'il lui avait servi de modèle.
Quand, plus tard, Henry Monnier écrivit et publia ses Scènes papidaires, il fit lie M. Prudhomme, pour déguiser Foriiiinal , un professeur d'écriture.
Mais ce fut la seule altération du type.
HENRY M0NN1ER 4i
Sauf ce léger changement , le personnage resta tel quel , c'est-à-dire un portrait pris sur nature.
Après le général Beauvais, H. de Ghâteauneuf eut son tour. Monnier le mit en scène dans la Famille improvisée.
Rétrogradons un peu, et reprenons rhistoire du dessinateur.
En quittant l'atelier de Girodet, Henry passa la Manche et fit une tournée eu Angleterre avec Eugène Lamy.
Revenus de Londres , les deux artistes publièrent leur voyage ^
On chargea notre héros d'illustrer les
* Par la suite, Henry Monnier fit un voyage en Hollande. VIUMstrêliim de janvier 184S a publié des souvenirs de ce voyage, adressés au docteur HoreU de Lyon.
Chamonsile Déranger et les Fables delà Fontaine. Il s'en acquitta merveilleusement ; puis il donna une série de dessins , qui fut pour lui la poule aux œufs d'or.
Une vogue énorme le salua pendant sept ou huit années consécutives.
ff La lithographie, qui tua la gravure, a-t-il dit lui-même, nous donna la vie.
Elle mit du beuire dans nos épinards., pour nous servir d'une expression qui ne manque pas d'énergie. »
Dès à présent, nous pouvons dire du dessinateur et du caricaturiste ce que nous dirons bientôt de l'acteur et de Técrivain : c'est la réalité, saisie dans son expression la plus juste et la plus naïve,
HENRY HONNIER 45
pour tout ce qui a rapport au costume , à la physionomie et à la pose.
N'y cherchez pas le dessin , car il n'y brille que par son absence ; mais cherchez-y la vérité, vous la trouverez toujours.
Exirémcment original dans ses créations , l'artiste, quand il s'agit d'interpréter, révèle, en outre, un sens exquis, une intelligence supérieure. Ses vignettes pour les livres de Balzac sont autant de chefsd'œuvre qui traduisent et rendent plus saillante la pensée du grand romancier.
Faisant fort peu de cas de son incroyable talent d'imitation et d'assimihition , en dehors du dessin , Honnier ne se doutait gizère que cette faculté bizarre deviendrait
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pour lui uue ressource, et qu'il serait obligé d*en vivre.
La vogue de ses caricatures augmentait cliaque jour; il pouvait sans fatuité la croire durable.
Il acheta donc, à quelques lieues de Paris, une modeste maisonnette, espérant la payer fout à Taise avec le produit de ses œuvres.
Mais il avait compté sans la Révolution * de juillet.
Celle-ci intronisa chez nous, pour quelque temps du moins, une liberté illimitée qui devint fatale à notre héros.
Les caricatures, considérées comme audacieuses sous la Restauration, semblèrent
HENRY UONNIEH 45
tièdes sous le nouveau régime. Les insolents coups de boutoir portés à Louis-Philippe et à ses ministres par le Chanvari firent tout à coup pâlir les finesses d'allusions des dessinateurs de Tautre règne.
La témérité devait nécessairement tuer Tesprit.
Honnier se déclara battu sur ce terrain et déposa son crayon , plutôt que de le tremper dans la boite au gros sel, qui servait à épicer tous les ragoûts politiques du moment.
Si les caricatures ne se vendaient plus^ les maisons se payaient encore.
Force lui fut d'avoir recours à de nouveaux moyens pour faire honneur à ses engagements. Beaucoup d'hommes de
AG IIEttRY MONNIER
Jelires , de Lalouche, entre autres, et Alphonse Karr lui dirent :
— Mais pourquoi n'écrivez-vous pas ce que vous racontez si bien ? Jamais on n'a rien fait de semblable. Allons, du courage ! Nous vous aiderons.
Et les Scènes popidaires \nenl le jour.
De Latouche se chargea de reviser le manuscrit, élaguant les phrases parasites qui obstruaient le dialogue et enlevaient au trait sa finesse de précision.
Car, dans ce genre unique où il n'a pas eu de modèle, et où probablement il n'aura jamais de rivaux et d'imitateurs, Henry Monnier manque de tact littéraire.
Ou est obligé de lui apprendre ce qu'il
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faut sacrifier comme longueur, ou ce qui exige du développement.
Ses amis, là-dessus, lui viennent toujours en aide.
Après de Lalouche, Emile de la Bédollièrc et Louis Desnoyers lui rendirent ce service de modifications et de coupures, qu il accepte, du reste, assez volontiers.
Lorsque le Siècle, il y a quinze ou seize mois, publia les Diseurs de rieriy le rédacteur en chef du feuilleton opéra de si énormes retranchements au manuscrit de Honnier, qu'il réduisit à dix colonnes ce qui devait en produire quarante, et le tout dans cette proportion.
Malgré d'aussi gigantesques coupures,
le dialogue parut encore interminabie.
— El voilà précisément ce qui en faisait le mérite! s'écrie Monnicr. Si les Diseurs de riens avaient dit quelque chose d'intéressant, ils n'eussent poiift justifié leur titre.
Ua jour, au sujet de cette production récente, quelqu'un s'avise de contester, devant Fauteur lui-même, la vraisemblance des discours insipides de ses héros.
Henry Honnier se pique au jeu.
Il retourne, le lendemain, chez l'individu qui a critiqué son œuvre.
— Je vous amène, dit-il, un de mes amis à duier.
En même temps il lui présente uugros
HENRY NONMEIl 4»
homiue, à Fair important, u la voix gra\e, à la faee rubiconde, qui, sans plus tarder, commence Tcl (retien, le continue à table, bavarde avec solennité deux heures d'horloge, sans rien dire, sans s*arrêter une minute, établissant avec une prolixité assommante les axiomes les plus incontestables, les vérités les plus rebattues, les lieux communs les plus vulgaires , se noyant dans mille détails, se jetant tête baissée au milieu du réseau des périphrases, et faisant avec un luxe de pré(en> lions inouï les remarques les plus niaises, les plus oiseuses, les plus absurdes.
— Ah ! mon cher Honnier, dit Tamphiiryon vaincu ^ vous avez gagné voirc cause ! Ne ramenci votre avocat sous aucun prétexte.
50 lIENnY HOiNlStEU
Les premières Scènes populaires parurent en 1830, et ce ne sont pas les moins célèbres. Il nous suffira de citer les Deux enterrements, — le Dinerbour-^ geois, — la Cour d'assises, — et le Roman chez la portière.
Henry Monnier ne chercha pas bien loin la célèbre madame Desjardin, héroïne de ce dernier tableau.
C elait sa propre concierge.
Toutes les fois qii'il entrait dans sa loge, il était sûr de recueilhr un ilux intarissable de cancans et de médisances, rehaussés d'invectives pittoresques, de vocables extraordinaires et de Iropes expressifs.
Dieu sait tout ce qu'elle lui débitait sur
le comple du deuiième, du quatrième et sur le compte du proprilliélaire !
. Son interlocuteur ue perdait pas une syllabe de ces conférences.
Flattée des égards que lui témoignait Fartiste et du vif intérêt qu'il semblait prendre à sa conversation, madame Desjardin n'avait plus de secrets pour lui.
Voilà comment Henry Monnier sténographia toute vive Thisloire des écorces de melon, jetées devant la loge par Forgueilleux tailleur du cintiètne avec Tintention formelle d*bumilier la portière.
Nous pourrions reproduire une foule d'autres anecdotes du même genre que Fauteur des Scènes populaires nous a religieusement transmises.
52 U£Nh1f li4)iNNlli;li
Somme loute, Heur} Moiinier iiinveHle rien. Lui-même le dit et s'en lait gloire.
Nous enregistrons son propre aveu.
Il ne crée pas, il s'incarne.
Ce qui autour de nous effleure à peine nos yeux tombe de prime abord sous sou.
génie d'observation. Faits, discours, gestes, mœurs, caractères^ tout se grave, tout s'incruste dans son cerveau. Voilà ce qui donne à ses personnages ce cachet désespérant de réalisme qu'on est forcé de reconnaître.
Bahsac ne pouvait se lasser d'admirer ce coup d'œil infaillible et cette mémoire imperturbable.
« La comédie Je Monnier, disait-il, se glisse dans les petits recoins échappés u
HENRY HONISIER 53
Molière et rainasse les miettes de ce grand festin comique. »
Merveilleux de vérité, quand il reproduit par la parole, le crayon ou la plume, un type qu'il a connu, Tauteur des Scènes populaires s'embarrasse, devient froid et tombe complètement dans lé faux, s'il fait une tentative pour sortir de son cadre et se lancer dans une action.
Son livre n'eut d'abord qu'un médiocre succès.
En dépit du titre, il ne fut pas goûté des masses, et Ton peut dire en toute assurance que les compositions de Henry Monnier ne seront jamais populaires.
Le peuple, avant tout, se préoccupe de la conception d'une œuvre, de l'intérêt
qu'elle présente, et nVnvisagc point le côté comique des histoires qui le concernent, surtout quand on s'avise de le peindre avec ses ridicules.
Il est rare qu'on se décide à rire de soimême ^
Les amis qui entouraient Monnier lui conseillèrent de jouer devant le publicles scènes parlées et mimées dans les cercles intimes, et auxquelles le geste et l'intonation donnaient une^ie si puissante.
Etienne Arago, directeur du Vaudeville, lui ouvrit à deux battants les portes de son tliéâtre.
Monnier débuta, le 4 juillet 1851, dans
* Cela est si vrai, que la veste ne rénssit jamais, an point de vue comique, sur les tbéatres dn bonlevard.
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la Famille improvisée, pièce à liroirs que feu Brazier arrangea d*une façon trèshabile, en y enclavant les meilleurs types des Scènes populaires.
Jamais représentation n*excita dans le monde artiste et dans le monde littéraire une curiosité plus vive.
Outre les hôtes accoutumés de la critique et du feuilleton, le Vaudeville, ce jour-là, reçut tous les princes de la littérature et du théâtre. Ilngo, Balzac, Charles de Bernard, Sarason, Beauvallet, Frederick Lemaitre et vingt autres encombrèrent les galeries et le balcon.
Le succès de Monnier fut énorme.
Il remplissait dans la pièce quatre rôles à la fois, le chevalier Coquerel, Joseph
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Prudhomme, Jacques» le mardiand de bœufs, et la veuve Pitou.
Dans cette soirée brillante., on peut dire qu'il fut sacré artiste dramatique.
Tous les journaux' célébrèreut son triomphe. Nous avons sous les yeux un compte rendu pompeux, qui remonte à vingt-six ans, et doQt voici quelques pas-
a Un jeune artiste plein de verve et d'esprit, un de ces artistes (^ilosoplies qui ont retrouvé au bout de leur crayon la comédie perdue au théâtre, la comédie à la fois bouffonne et profonde, la comédie du Bmirgeois gentilhomme et du Malade imaginaire, de Cervantes et de Rabelais, — Henry Honnier, — voyant Tart,
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mn art à lui, étouffé sous lea ruines de nos grandes guerres politiques, vient d'échanger les traits fias et spirituels de son visage, son œil observateur, sa physionomie mélancolique, sa taille élégante et svelle, contre Tabdomen, les bras pendants, les grosses joues, le regard satisfait, la grosse importance de H. Prudhomme.
f Vieille portière qui estropie d'une voix glapissante un roman cent fois interrompu par le bruit du marteau ou par le grognement d'Azor; vieux débauché qui met le nez aux magasins de modes et hante les cabinets particuliers du Cadran-Bleu; concierges, chefs de bureau, cochers de fiacre, c'est H. Honnier à lui seul qui sera tout cela.
« Allons, artiste, agrandis ton nez, rétrécis ta bouche, enfle tes joues ou al« longe ton visage! Sois grand, petit, maigre, replet, borgne, bossu, boiteux, bancal; parie du nez ou de la poitrine; revêts toutes les formes, toutes les physionomies, tous les caractères; qu*on te trouve jeune, vieux, laid, beau, spirituel, niais, avec toutes les nuances de Tespèce!
« De charmantes ébauches comiques, jouées au coin du feu, sans façon, avec tout Tabandon d'une joyeuse causerie, et comme on raconte entre soi une aventure du matin, en se laissant aller sur les larges coussins du canapé, tout cela donnait aux amis de Honnier et à Monnier lui-même bon espoir et bon courage.
HENRY MONNlEIt 59
« Il a eu confiance et il a osé; il a combattu, et il vient d'obtenir un des plus beaux et dos plus étonnants succès qui, depuis longtemps:, aient fait retentir les ToAtes d'un thé.\tre.
« Si maintenant on demande à quel talent le talent de Monnier ressemble, quel homme il rappelle, sur quelles traditions il règle ses efîets, nous dirons que Monnier ne ressemble à personne, qu'il est lui, lui tout seul et pas un autre, diose rare et d'un grand prix par le temps qui court '. »
Etienne Arago engagea sur l'heure notre débutant.
• Nitfitfiiii, 7 juillet i83l.
Tour à tour Henry Honnier joua sur le (liéâtre du Vaudeville le Contrebandier, — Joseph Trubert — et le Courrier de la malle.
Inimitable et plein de verve dans les œuvres composées par lui et pour lui, le nouvel acteur, chose étrange! se montrait plus que médiocre dans toutes les autres.
Alors il eut le bon esprit de restreindre son réperloire à qudques pièces spéciales, qu*il alla jouer successivement en province.
Dans ces tournées départementales, il donna libre carrière à sou goût pour la mystification.
Les acteurs qui montaient à côté de lui
HEiNRY itONNlEU (1
bur les planches se trouvaient eu huUe û toutes sortes de mauvais tours.
Un jeune premier, qui devait remplir un rôle à moustaciies, était sur le point d'entrer eu scène, quand tout à coup Monnier Varréte et lui glisse à loreille :
— Prends garde 1 il te manque une moustache.
Le coméilicn s'arrclc, éperdu.
•*- Est-ce possible? murmure-t il.
— Mais oui! Le temps presse, ôtc-!a donc! c'est à gauche. Il vaut mieux n'en pas avoir du tout : tu le ferais sifller!
Tout cela dit, comme de juste, avec ce sérieux imperturbable que Monnier setll
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La salle (oui etilière éclate, et le pauvre diable se sauve au milieu des huées.
Parfois les victimes du mystificateur se fâchent. 11 y a de cpioi. Hais Henry Mounier les attend de pied ferme, et toujours il se tire d'embarras,
Fussent-ils susceptibles et chatouilleux sur le point d'honneur comme les raffinés du temps de Louis XllI, duelh'stes et spadassins comme le chevalier de Saint- Georges, les acteurs mécontents ne tiennent pas conire un de ces mots prononcés avec le ton désopilant particulier à ce diable d'homme.
L*éclat de rire part, et la colère s*é- Vanouit.
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. Dans la bouche de Monnier, le mot a rarement beaucoup de finesse-, mais il est toujours d*un burlesque inouï.
Tout le monde connaît l'histoire du cheveu qu'il trouva dans son omelette en dînant chez un traiteur.
- Garçon, cria4-il, j'aime les omelettes chauves ! Quand vous me donnerez des cheveux, vous aurez soin de me les servir à part.
D'autres foisj le mot comique lui échappe malgré lui, dans les circonstances les plus lugubres.
Un de ses amis, appelé Provenchères^ vient à mourir.
Se trouvant au convoi, juste à côlê
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du médecin qui a soigné la fluxion de poitrine à laquelle le malade a succombé :
— Eh bien, docteur, dit Monnier, estce qu'il n'y a plus d*espoir ?
On en citerait des milliers de ce genre.
Ayant épuisé le succès dans ses propres pièces , Henry Monnier voulut jouer les pères nobles. II y fut très-médiocre, bien qu'il y apportât infiniment plus de prélenlions que dans tout le reste.
Ceci est une remarque bizarre , et chacun Ta faite comme nous : le talent n'est chatouilleux que juste à l'endroit où le bât le blesse.
Après une répétition générale dans une
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comédie à couplets où il fut presque détestable, Honnier se prit à dire :
— Je ne reçois point d'avis, messieurs.
Mon maître et mon modèle, c'est Frederick; je n'en ai pas eu d'autre.
Peste !
C'est justement celui-là que vous n'imiterez jamais, ô grand imitatew ' !
Habitué de longue date aux éloges que lui prodiguent naturellement , outre mesure, ceux dont il désopile la rate, Henry Honnier se montre sensible aux preuves d'alTectiou et de sympathie ; mais gare à ceux qui dénigrent son talent !
* Uenry Monnier ne pousse pas toutefois Foutrecoidance jasqa*à vouloir jouer la tragédie, comme rannonçait tout récemment l'écrivain stapide qui signe BoGDAROFF daus la Gazelle de Paris.
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Il rend coup pour coup , blessure pour blessure. Sa colère est d'autant plus terrible, qu'elle a la bouffonnerie pour complice.
Autrefois, il était grand ami de Janin ^ Seulement , un jour, le critique ayant
1 était aussi fort lié avec Eagènc Sde, et la &'/houelle de 1848 raconte une charge pour le iDoiiis aussi. curieuse que celle dout nous avons fait mention. Depuis que Tauteur des Mystères de Paris passait à l'état d'homme politique, Henry Monuier ne le rencontrait plus et frappait vainement à sa porte< Les consignes étaient impitoyables. \}n jour, après avoir attendu une heure dans Tantiehambre^ il s'empare de deux plats de vermeil, destinés aux lettres et aux cartes de visite, et les emporte apertement sous le bras. Le concierge crie : «Au voleur! > Grand esclan^ dre. On va cherchir la garde, et l'on conduit Meunier devant le mattre de la maison^ qui s'écrie : « Tiens, c'est toi! Comment vas-tu? -< Je savais bien, dit ^ Monnier en éclatant de rire, que je parviendrais à te voir ! » On renvoya la garde au poste, et le coh* cierge à sa loge^
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eu rimprudence de dire, en pleines colonnes des DébaU, que Monnier avait dans le talent un cachet vulgaire , et qu'il se complaisait à la peinture des choses basses et ridicules , tout fut rompu entre eux.
La brouille devint complète.
Notez que dans la circonstance , comme dans beaucoup d'autres, hélas! ce bon monsieur Janin se rendait coupable d'une perfidie gra(ui(c.
On ne choisit pas la nature de son (alent.
Comme dit Balzac, Henry Monnier ra masse les miettes du grand festin de Molière, et c'est quelque chose. 11 ne se comptait pas dans la peinture des choses basses et ridicules, il suit la penle natn-
relie de son génie. L'art ne connaît pas la distinction des types, il applaudit à la manière dont ils sont rendus , et ce bon monsieur Janin le sait mieux que personne.
Hais il avait besoin, ce jour- là, de faire sentir à son ami Monnier sa griffe de ma- 'tou capricieux.
Donc Monnier ne lui pardonne pas.
Toutes les fois que vous prononcerez devant lui le nom du critique , vous êtes sûr d'entendre quelque chose d'analogue à ce qui va suivre :
(( — Ce malheureux Janin I . . . Décidément on affirme qu'il n'a plus longtemps à vivre. Il est menacé d'une maladie terrible... Ah ! je connais le docteur qui le soigne , vous pouvez me croire. Son Escu-
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lape m'a confié qu'il était perdu. La mort le frappera tout d'un coup... C'est bien dommage!.... Pauvre gros homme!....
N'allez pas lui répéter cela, au moins 1 »
Henry Honnier a la rancune tenace.
En voici un autre exemple.
C'était dans les derniers mois du règne de Charles X. Le caricaturiste était alors en relation d'intérêt avec certain escompteur de la rue des Bons-Enfants, beau-frère d'un membre distingué de l'Acîidémie de médecine , qui lui prenait le papier de ses éditeurs à gros escompte.
Un jour 9 cet usurier lui glisse trois pièces fausses dans un rouleau d'or.
Monnier, rentré chez lui, s'en aperçoit.
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Il prend un cibriolct, retourne voir son homme, et le prie, poliment d'abord, de réparer ce qu'il veut bien appeler une erreur.
L'éhonlé fripon s'y refuse.
Une querelle s'engage ; il faut le menacer du commissaire et du procureur du roi pour le décider à reprendre sa fausse monnaie.
— Attends, attends, drôle 1 se dit Meunier, nous ne sommes pas au bout du règlement de comptes î
Bientôt arrive la Révolution de juiHet.
Pendant que Paris soulevé écrase la garde royale et les Suisses, notre dessinateur franchit les barricades et s'expose à
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la mitraille pour écrire sur chaque mur de la ville insurgée ces mots au crayon rouge :
(( Un tel, voleur! »
Tous nos contemporains savent le nom pour ravoir vu écrit partout.
En ces heureux jours de procès en diffamation et de dommages - intérêts demandés par'messieurs les critiques, nous ne voulons enrichir personne.
Qui donc, au nnlicu de celte ardente fournaise, eût empêché Monnier de satisfaire sa fantaisie et de proclamer une vérité si courte à cent mille exemplaires ?
Il n*y avait pas là de saisie possible.
Los pavés furent remis en place ; mais
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rinscription resta, multipliée encore longtemps après par cette rage d'imitation qui est le propre du gamin de Paris.
L*homme aux escomptes usuraires et aux pièces fausses disparut, pour aller, nous ne savons où, cacher sa honte.
Henry Monnier est l'idole des réunions bourgeoises.
On le recherche, on Tinvité sans cesse.
Il a contracté, par cela même, Thabitude et le goût des dîners en ville.
Le dîner en ville fait partie du budget de sa maison.
Du reste, il paye de sa personne et dédommage amplement ses hôtes. On n'a pas besoin de recourir aux instances pour le décider à représenter un de ses types :
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il va de lui-même au-devant de tous les désirs.
Vous ne le trouverez dans son éléme véritable que sur le terrain de la charge.
Autant il se montre lourd et froid dans le dialogue ordinaire, autant alors il s'anime. Il est positif qu'il s*amuse lui-même énormément.
Une fois lancé, Monnier ne s'arrête plus.
Il improvise des types avec une telle soudaineté de verve, qu'il ne les retrouve plus ensuite, à moins qu'on ne le remette sur la voie.
Nous Tavons dit plus haut, il s'incarne dans ses personnages. Cela est si vrai,
qu'il finit par les reproduire à son insu.
La manière d'être de Henry Monnier rappelle énormément M. Prudhomme. 11 a sa voix, son port majestueux, ses allures solennellement comiques, et, si Ton regarde de près, on lui trouve également quelques faux airs de madame Desjardin.
Une fois aux prises avec ses charges, il passe de Tune à l'autre avec une incroyable facilité.
Son ton, ses gestes, sa tournure, son visage même, tout se métamorphose instantanément; puis, la farce Jouée, notre liomme retombe dans le calme plat.
Son air doux et son apparence de petit rentier tranquille et inoffensif sont trèscurieux , comme élude, pour le psyelio-
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logue. On ne reconnaît certes pas l'homme qui, dans ses mystifications, se livre à la plus haute fantaisie.
Monnier se promenait, un soir, la canne à la main, sur le boulevard Bourdon.
Tout à coup il avise devant lui, marchant à pas comptés sur lasphalte, un brave bourgeois du Marais, dont le chef est couvert d*un (romblon magnifique.
— Diable 1 diable ! voilà un chnpeau qui me contrarie, grommelle Honnier entre ses dents.
11 s'approche et considère attentivement ce feutre bizarre.
— Quel chapeau 1 quel absurde chapeau ! Le préfet de police a le plus grand
tort de ue pas proscrire de semblables coiffures. Gela donne aux étrangers mauvaise opinion des modes françaises.
Tout eu se parlant ainsi à lui-même, il arrive sur les talons du bourgeois.
— Corbleu ! se dit-il, j*ai une tentation. Y céderai-je ou n'y céderai-je pas?
J'y cède l
Et, d'un grand coup de canne, il enfonce le couvre-chef sur les yeux du paisible promeneur.
Celui-ci se dégage avec beaucoup de peine et se retourne abruti.
Honnier, grave, immobile, se tenait à trois pas, sa canne derrière le dos.
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— Ça vient de là I dil-il en montrant les fenêtres du grenier d'abondance.
Passant ensnite avec une démarche digne et mi visage imperturbable devant rhonnéle habitant du Marais» il le salue d*un air de politesse exquise et poursuit sa route.
Une autre fois, sur le boulevard, s'arrêtant à la porte d'un photographe, il lit une affidie ainsi conçue :