‹ Henry Murger et la BohèmeChapitre 1 sur 5 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

LIBRAIRIE DE M"' BACHFLlN-DEFLOREiNNE

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Chère Madame,

On peut dire des' cœurs tendres ce que d'Aletnhert disait à Condorcet, à propos de madame Geoffrin , des cimes honnêtes et sympathiques^ quils ont, comme les pierres d'aimant, un pôle ami par où ils s'attirent et s'unissent fortement l'un à l'autre. Murger est venu à vous parce que vous alliezvers lui : vous deviez vous rencontrer et vous comprendre. C'était sans doute écrit et affiché à la Mairie du bon Dieu.

t» AUABAMKAXAIS L

La vie, souvent intelligente dans ses caprices et heureuse dans ses hasards, vous avait réunis; lu mort, toujours aveugle dans ses choix et brutale dans ses coups, vous a sépares : mais on se retrouve quelque part, et vous vous y retrouverez.

En attendant, vous et lui.

Qu'Amour avait conjointt d'un semblable lien. Après votre trépas, dans vos fosses ombreuses, Vous serez la chanson des bouches amoureuses .

Cela console de bien des choses!

Ami de votre ami, chère Madame, je n'ai pas hésité un seul instant à vous dédier ce petit livre, tout plein de lui : rest une dette que je paye à sa mémoire et un témoignage d'estime que je veux donner à la vôtre, — un double devoir qui est un double bonhetir pour moi.

Votre bien respectueux et bien dévoué serviteur.

ALFIIED UELVAi.

Paris, janvier 1866.

■ Povre ie suys de ma ieunessc, De povre et de petite extrace :

Mou père n'eut onc grand'richesse, Ne sou ayeul, nomme Eracc.

Sur les tumbeaux de mes ancestres ^Les âmes desquelz Dieu embrasse' On n'y veoid couronne ne sceptres. »

Ainsi parle maître François Villon , le famélique poëte, raconiani ses commenceinenlfe. Ainsi aurait pu parler Henry Murger, son arrière-petil-fils, s'il n'avait pas

HENRY M URGER.

toujours mis, au contraire, un soin puéril à taire l'humiliiéde son origine, — quin'avail rien que d'honorable.

François Villon, poêle de la rue, était probablement né sur une borne. Henry Murger, le chantre des mansardes, était né dans une loge de portier, au numéro 5 de la rue des Trois-Frères, à Paris, vers les premiers jours du mois d'avril 1822, date de la conspiration des quatre sergents de la Rochelle.

Quand les concierges sont Allemands, — ou d'origine allemande, — ils sont tailleurs : le père de Henry Murger, tidèle à la tradition, passait sa vie sur son établi, les jambes croisées, mais non les bras. Ouvrier, il voulait faire de son fils un ouvrier, et il y serait parvenu, si sa femme, ambitieuse comme toutes les mères qui s'imaginent être accouchées d'un dieu ou seulement d'un roi, n'avait déployé à ce sujet celte passivité, cette force d'inertie contre laquelle se brisent les volontés les plus ro-

bustes. Pour arriver à son but, il ne suffisait pas au père et au mari de le vouloir, — même fermement : il fallait qu'il eût pour collaboratrice, pour aide, sa femme et la mère de son fils.

Or, il avait précisément contre lui, sous des apparences d'obéissance et de résignation, deux ennemies en une seule, la fem-ne et la mère: — la mère, qui eût souffert dans son cœur; la femme, dans sa vanité, si le fruit de ses entrailles avait été condamné à vivre de cette vie obscure et sans issue. La mère voulait être fière des succès de son enfant, la femme voulait en recevoir l'éclat, quelque prix qu'il dût coûter. La fable de Sémélé 1

Ce qui l'encourageait dans celte voie que son orgueil maternel traçait en imagination au jeune Henry, c'étaient les bonnes paroles qui lui arrivaient chaque jour à ce sujet de la part de gens qu'elle regardait naturellement comme supérieurs, la famille Lablache et la famille Garcia, — des ar-

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listes: il y a peul-étre quelque dislance d'un salon à une loge, mais il n^y en a pas beaucoup du rez-de-chaussée au deuxième étage, comme le jeune Henry le prouvait à sa mère en allant rendre de furiives, mais fréquentes visites, à une jeune fille de son âge, dont le nom est mort avec lui. Ces amours d'enfance, si chastes et si profondes, dont nous rions tous d'un mauvais rire, lorsque la barbe et les maîtresses nous sont venues, — tout en ver&ant en secret, à leur souvenir, toute l'eau de notre cœur, — ces amours, Murger ne pouvait les oublier ni les profaner : il les a soigneusement placées dans son herbier littéraire, où ceux qui savent lire les reconnaîtront à leur parfum doux et pénétrant.

Henry Murger était un bel enfant rose et blond, comme beaucoup d'enfants de pauvres, et c'était à qui^ dans la maison^ l'attirerait pour le choyer, le bourrer de friandises et de caresses, et lui prédire les destins les plus prosp"'res, les plus

glorieux. Les artistes sont un peu fées par leur grâce, par leur générosité, par leur bonté, par leur insouciance de la vie réelle. « Enfant de tailleur, tu seras poëte ! Les Parisiens chanteront tes vers comnae les pêcheurs de Sorreote ceux du Tasse ! Tu seras un des élus que les femmes couronnent de roses et les hommes de lauriers ! Tu seras aimé et applaudi! Va vers la gloire, enfant! va vers l'amour! »

Ah! les fées! elles prédisent juste parfois, mais elles ne disent jamais tout! Peutêtre ne le savent-elles pas? Bonnes et tendres, elles ignorent le mal et oublient la douleur. Si elles savaient, elles diraient à leur prédestiné : « Toute gloire s'achète, tout bonheur coûte; les lauriers et les myrtes viendront trop tard, quand ton front sera chauve et ton cœur dépeuplé!.. . Avant d'atteindre au but convoité, avant d'entrer dans la Chaoaan de tes rêves, il te faudra marcher sans repos ni trêve, sous la pluie et la grêle, dans la boue et dans la neige,

le Tentre vide, vides aussi les poches, souriant, mais blessé mortellement! »

Une bien belle chose, la gloire! un peu chère seulement.

L'enfance de Murger s'écoula donc ainsi ballottée entre la volonté de son père, qui voufait faire de son fils un ouvrier, et la résistance de sa mère, qui voulait faire de son enfant un monsieur. De là, on le devine, insuffisance d'éducation, — quelques bribes de français, quelques leçons de gram maire et d'arithmétique à l'école du qua rtier, tout ce qu'il faut enfin pour être un parfait ignorant.

Cette ignorance, je le dis en passant,

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fut le souci consianl, la coutinueile rougeur de Murger, — le pli de rose dout il souffrit comme d'une ^pine, même au milieu de ses plus enivrants triomphes. Les études premières, c'est le lait du cerveau, aussi nécessaire que l'autre au corps pour le nourrir, le développer, lui donner les muscles, les ressorts dont il aura besoin plus tard pour agir. On peut naître avec de merveilleuses aptitudes et rester toute sa vie un écrivain inférieur à celui dont les dispositions natives, quoique très-ordinaires, médiocres même, ont été habilement développées et dirigées. Il faut avoir teté à ces fortifiantes mamelles qui donnent du chyle et du sang aux plus débiles cervelles! Il faut avoir bu à celte source qui donne la trempe à l'esprit, et de fer le fait acier ! Cela explique pourquoi celui de Murger— malgré de très-remarquables qualités — manqua toujours de ductilité , de souplesse et d'élasticité. Il se sentit toujours des ailes — et ne put jamais s'élever...

ÎÎENRY MURGER. 15

Ce n'est pas moi — humble et ignorant — qui fais à sa mémoire ce reproche pédantesque ; ce n'est pas moi qui lui impute à crime l'insuffisance de son éducation première, son ignorance en un mot. Mais, puisque je m'improvise aujourd'hui son biographe, puisque je m'impose la tâche de raconter sa vie et d'expliquer son œuvre, je suis bien forcé de tout révéler, afin de faire mieux comprendre tout. Mes sympathies me commandent précisément la sincérité.

Henry Murger n'eut pas le temps d'apprendre— lui à qui cela eût tant servi — ce que savent une foule de sots, à qui cela est si inutile. Il y eal entre le passé classique et lui une sorte de muraille de la Chine infranchissable : les seuls dieux littéraires qu'il connut furent les dieux modernes, — de bien petits dieux pour la plupart.

Il n'eut pas le temps de rien apprendre, sinon à lire et à compter. Et encore, compter : à voir avec quelle prodigalité il dépensa sa vie et quelle insouciance son ar-

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gent, on esi autorisé à croire qu'il ne le sut jamais parfaitement, — ce dool je n'ai pas le courage de le blâmer.

Il sortait de la Mutuelle : il fallait qu'il gagiiât sa vie, — non pas comme un ouvrier, puisque son père n'avait pu obtenir cela de sa femme, mais comme un monsieur, puisque monsieur il y avait. Pauvre Murger ! S'il avait appris le métier dédaigné, peutêtre n'eût-il pas porté si longtemps ce fameux paletot jaune devenu légendaire dans le quartier latin. Il est vrai que, mieux habillé au dehors, par des mains de tailleur, il n'eût pas été aussi richement vêtu de poésie en dedans, par les soins de cette habile faiseuse d'hommes qu'on appelle la misère. . .

Car il la connut et la pratiqua de bonD« heure.

D'abord il Un saute-ruisseau chez l'avoué, aux appointements ironiques de vingt francs par mois, — avec le déjeuner, composé de peu de chose et de beaucoup d'eau.

HENRY UURGER. 17

Un joli métier, surtout pour un poêle! Les Muses sont sœurs, mais non pas celles de «î Thémis », — une vilaine déesse en robe noire qui a toujours l'air de vous en vouloir des violences que lui a fait jadis subir Jupiter. Murger ne s'amusait guère dans celte étude d'avoué, au milieu de ces paperasses jaunies, dans cette atmosphère procédurière, à grossoyer ou à minuter des actes dont le plus important ne valait pas pour lui les sonnets qu'il s'essayait k sonner. Heureusement pour lui, il avait des amis de son âge, petits clercs comme lui, à qui il lisait parfois ses vers d'adolescent, et qui lui communiquaient, en retour, leurs idées sur l'art. Ut pictura poesis!

Ces amis, ces frères de misère et d'espérances, Emile et Pierre Bisson, avaient les mêmes enthousiasmes que le jeune Murger, et quand il disait Victor Hugo, ils lui répondaient Delacroix l Mais il paraît qu'il y avait en lui l'étoffe d'un Séide plutôt que celle d'un Mahomet^ puisqu'au lieu de les

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amener à faire des sonnets, ils l'amenèrent à faire de la peinture. Oui, jetant le papier timbré aux orties, les deux Bisson étaient entrés résolument dans un atelier comme rapins, — autre façon de saute-ruisseaux, — et Murger les avait suivis.

Le stage artistique n'est pas moins douloureux que le stage littéraire, — et il est plus long. Murger le comprit et déserta l'Atelier comme il avait déserté l'Étude, à la grande colère de son père. Il revint à l'Élude, il grossoya de nouveau des rames de papier timbré; de nouveau, il sauta les ruisseaux ; mais, de nouveau aussi, sollicité par sa Muse, dont les bégayements avaient été encouragés par VErtmte de la Chaussée (TAnlin, locataire de son père, il franchit le Rubicoii et dit un adieu éternel à « Thémis » à la robe noire et triste, pour suivre aveuglément désormais Erato à la blanche tunique. Son père essaya de le maudire sans pouvoir y réussir convenablement;, et se résigna à accepter l'émaDci»

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palion anticipée de son « coquin de fils ».

M. de Jouy, quoique académicien, s'était intéressé aux tentatives romantiques du jeune Murger, et, pour le lui prouver efticacement, il l'avait recommandé au comte Tolstoï, qui avait précisément besoin d'un secrétaire, — d'un secrétaire qui ne fût pas un lettré, bien entendu.

C'était vers 1839. Henry Murger avait par conséquent dix-sept ans à peine, c'està-dire qu'il était en pleine adolescence, à Vàge charmant où l'on a tant d'illusions — et un si bon estomac. Pour nourrir ses illusions, il avait de quoi en lui, beaucoup plus qu'il ne fallait; mais pour nourrir son estomac, il avait un peu moins, — les quarante francs de son « patron », M. Tolstoï, qui payait ses secrétaires quatre ou cinq fois moins cher que son cocher. Avec ces quarante francs, son père lui donnait à manger et à coucher, — un maigre dîner et un mfîîgre lit. Je n'ai pas besoin d'ajouter que sa mère était morte, — sans cela, ses

appointements lui fussent restés, et il eût mangé comme un prince et dormi comme un dieu ; elle était morte, la pauvre chère femme, avant d'avoir vu s'accomplir la brillante destinée de son « petit Henry ».

Cependant, avec ces dérisoires deux louis mensuels — qui faisaient vingt-cinq ou vingt-six sous par jour — Mtirger vivait sans se plaindre. S'il n'était pns d'une gaieté folle, il n'était pas non plus d'une tristesse ridicule : il élait jeune^ à peu près bien portant, plein de courage pour le présent, plein de foi en l'avenir, avec des amis qui l'aimaient bien, et, je crois, une maîtresse qu'il aimait de même.

On peut, on doit parler des amours des

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poêles, à cause de l'influence que les affaires de leur cœur ont sur celles de leur cerveau. Les premières amertumes ou les premières ivresses de l'homme ont un retentissement dans l'œuvre de l'écrivain : il importe de les connaître, car elles sont la clef de bien des pages qui, sans cela, resteraient fermées.

Le3 amis de Henry Murger, jeunes alors comme lui, destinés comme lui à devenir un jour quelque chose dans les lettres ou dans les ans, s'appelaient : Emile et Pierre Bisson, Adrien Lelioux, Léon Noël, Nadar, Guilbert, Vastine, Desbrosses, Cabot, Villain, Tabar, Cliintreuil, Pottier, Karol et Vernet. On se lie vite quand on est jeune, — et surtout quand on est pauvre. Tous ces artistes, tous ces poètes que je viens de nommer, sortis du collège les uns, sortis du pavé les autres, faisaient leur stage artistique ou littéraire sur une sorte de radeau de la Méduse permanent qui ne leur pei mettait pas de faire les fiers; en outre,

HEXRY MURGER. ^3

à une communauté de pauvreté se joignait une communauté de sentiments. On peut bien se tutoyer lorsqu'on est tutoyé aussi familièrement par la vie. A dix-huit ans, Henry Murger connaissait plus de grands hommes en herbe que beaucoup de gens du meilleur monde n'en connaissent, poussés, à quarante ans.

La maîtresse.. .

« En ce temps-là, Rodolphe était trèsamoureux de sa cousine Angèle, qui ne pouvait pas le souffrir. . . »

La cousine Angèle n'avait fait que paraître et disparaître dans l'adolescence de Murger: c'avait été un amour de tête. Il s'était pris pour elle comme la Seine se prend l'hiver, — parce qu'il y a une saison pour la flamme comme pour la glace ; mais, en réalité, il n'avait éprouvé que du dépit — et un dépit passager — lorsqu'il lui avait été prouvé qu'il ne pouvait être pour elle ni le mari ni l'amant qu'elle s'était rêvé, et force lui avait été de se rejeter de celte

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pâtisserie légère de la dix-huilièine année sur une nourriture amoureuse plus substantielle. Il avait alors aimé sérieusement — à en pleurer — une autre femme plus femme, la Marie des Amours d'Olivier.

Olivier, c'est lui, comme Rodolphe c'était lui, comme Bluet avait été lui, comme ce devait toujours être lui dans tous les drames-vaudevilles de ses romans, où il se mettait continuellement en scène, ainsi que ses amis.

Angèle avait eu de ses vers : Marie en eut aussi, je ne dis pas des meilleurs que Murger ait faits, mais des plus émus, c'està-dire des plus sincères. Voici, entre autres, ceux que je retrouve au fond d'un reliquaire que m'a confié la dernière amie du poète envolé :

Écrit sur la première page du Myosotis.

Dans le beaa mois d'août où l'on fête Marie, J'ai, poëte amoureux, l'an dernier, à genoux, Donné ce V\\re avec une branche fleurie D'oranger, exhalant les parfums les plus doux,

HENRYilURGER. 25

A celle c(tie j'aimais, —que peuWtre encor j'aime, — Et, me récompensant de ces présents divers. Sa bouche me donna— je m'en souviens quand même — Plus de baisers qu'il n'est en ce livre de vers.

La fleur, avant le temps, sur son sein s'est fanée; La fleur, de notre amour, était l'emblème. Ainsi, Parfums jumeaux, ayant la même destinée, Dès que l'un fut flétri, l'antre le fut aussi.

Le bleu myosotis qui naît au bord des grèves, Dans son étui d'azur ne sut se protéger ; Et ces feuillets dorés comme l'étaient mes rêves Ont eu le même sort que la fleur d'oranger.

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