‹ Henry Murger et la BohèmeChapitre 2 sur 5 · ADIEU AU LIVRE · texte numérisé non relu

ADIEU AU LIVRE

Pauvre ilyosotis, lorsque je t'abandonne. Lorsque tes feaillets purs semblent me supplier. Si je suis si cruel, — Oh ! pardonne ! pardonne ! Tu dis : « N'oubliez pas! » — et je veux oublier... Juin 1841. H. M.

H. M. — les initiales d'Hégésippe Moreau!

Et ces vers encore — un sonnet — adressés à la même maîtresse, une infidèle, le type de Musette, de celle qui ne faisait qu'aller et venir :

Je VOUS l'avais bien dit, belle et froide statue, Que votre sein de marbre, où rien n'a palpité. Fondrait enfin sa glace, — et, la glace fondue, Votre cœur a perdu son immobilité.

Hier, j'ai tout deviné lorsque je vous ai \-ue. Et le clair de vos yeux, leur sombre fixité, Votre âme qui tremblait dans votre voix émue. Votre pâleur d'albâtre ont dit la vérité.

Mais Texpiation est enfin commencée. . .

Ton Didier, Marion, au fond d'un gynécée A laissé son amour près d'une chaste fleur.

Il t'a dit : « Trop de gens, tête blonde ou front chauve, Madame, ont obtenu la clef de votre alcôve, Pour que j'accepte, moi, la clef de votre cœur. »

Olivier aimait Marie. Peut-être Marie aimait-elle Olivier, comme les femmes qui ont vécu aiment les hommes qui ignorent la vie, — à cause de cette ignorance, le duvet du fruit non cueilli, le parfum de la fleur non coupée : elle l'aimait, mais en même temps d'autres, et ses trahisons mirent hors de ses gonds ce cœur qui ne savait pas encore tourner sans crier. Murger

pleura, se désola, voulut mourir, — comme on veut toujours mourir à dix-huit ans, quand on est trompé par la femme dont on a fait une divinité, au lieu de la prendre pour ce qu'elle est vraiment. 11 perdit un peu la tête en perdant ainsi le cœur, et, dans son égarement prinlanier, il ne rentra pas chez lui, dans la mansarde que lui louaii son père. Son père se fâcha comme savent se fâcher certains pères, c'est-àdire de manière à s'aliéner l'afteclion de son fils, qui alla se réfugier chez un de ses amis, Adrien Lelioux, qui le reçut à cœur et à bras ouverts, comme on savait se recevoir en ce temps-là dans le joyeux pays de Bohème.

Car la Bohème était fondée, — la Buhème, fille de la Révolution de 1830 et du Romantisque, quelque chose comme la Pléiade, avec le génie en moins et la pauvreté en plus.

Celte Bohème dont on a tant parlé, — en bien et en mal, bêtement et poétiquement, pour l'exalter et pour la calomnier, et dont il faudra bien que je parle à mon tour, puisque je parle de Miirger, qui en a été le chef et rhistorien, — la Bohème venait de

naître dans je ne sais plus quelle mansarde de je ne sais plus quel quartier; elle s'était conslituée., comme une société en commandite, pour rexploilalion de la gloire, au capital de quelques millions d'espérances, sous le litre passablement ironique de Cénacle. Le cénacle, — cœnaculum, salle à manger 1 Uoe réunion d'hommes jeunes qui passaient leur temps à se tailler des beefsleaks dans les flancs imaginaires de cette bête apocalyptique ap| elée la vache enragée ! L'un d'eux, Nadar, a parlé avec l'éloquence de l'émotion de « ce demi-quarteron de poètes à outrance, mais absolument inédits, réunis en un tas, sans vestes ni semelles, ne doutant de rien, ni de leur lendemain, ni de leur génie, ni du géuie de leur voisin, ni de l'éditeur à venir, ni du succès,, ni des belles dames, ni de la fortune,— de rien, si ce n'est de leur dîner du soir, trop convaincus, d'ailleurs, quant à la question de leur déjeuner du matin. Tous poètes moins ud, car seul je parlais en

prose; tous ivres d'espoir, de gaieté, de vaillance, rayonnants de toutes les joies de la jeunesse et de la santé ; tous braves et loyaux, puisque la misère n'en a pas fait dévier un seul, et que ceux qui restent aujourd'hui s'entre-regardenl fixement sans rougir, comme au temps où ils étaient jeunes : Desbrosses, le sculpteur; Montaudon, qui étudiait la prosodie dans la même casse d'imprimerie qu Hégésippe Moreau ; Karol, ce loyal et généreux Karol, la mère des Bohèmes, dont la porte n'avait pas même de serrure, pour qu'elle pût mieux s'ouvrir à tout venant ; Jules de la Madelène, » et d'auires encore, que Nadar ne nomme pas, mais que j'ai nommés déjà ou que je nommerai plus tard.

Une réunion intéressante, honnête, digne même, dont ne peuvent avoir aucune idée les gens qui, sur la foi de Henry Murger, ont cru que tous les bohèmes de la réalité ressemblaient aux bohèmes du livre, à Marcel, à Colline, à Rodolphe, à Schaunard.

« Ce que personne n'a dit assez, ajoute Nadar. ce que les panégyristes outrés, ni même les réalistes derniers venus n'ont osé avouer, c'est le procès-verbal exact et sincère du martyrologe, c'est le détail absolu, précis, et pas du tout poétique, de cette misère supportée par plusieurs pendant un temps si long, — misère si invraisemblable et si insupportable que, à travers les quelques dernières années qui les en séparent, elle n'apparaît aux acteurs même du drame que comme les fantômes impossibles d'un cauchemar lointain.

« Si j'insiste sur celle misère terrible, lamentable, ce n'est point, en ce qui me concerne, par orgueil ni même par humilité. Mais plus les épreuves furent âpres et prolongées, plus valurent sans doute ceux qui surent les supporter et ne les payèrent que de leur corps, sans que jamais leur âme faiblît ou s'amoindrît à ces chocs sanglants et répétés. Je tiens, plus encore pour ceux qui ne sont plus que pour ceux qui restent,

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je tiens à dire la chose vraie : c'esi que de toute cette petite pléiade, née de la famine, du froid et du vagabondage, réunie par le hasard des rencontres les plus hétéroclites, il n'en est pas un — pas un — qui ait failli devant les mauvaises conseillères. L'estime de sou voivin commandait le respect de soi-même dans celle école mutuelle de l'honneur famélique^ et, au foyer vivifiant de notre communauté fraternelle, ceux qui se trouvaient privés des exemples précieux du père, des saints enseignements de la mère, purent appreudre et garder en eux l'Évangile des pauvres gens, qui donne aux plus misérables la force et la bonté. Derrière ces hommes-là, que je n'ai pas quittés, pas une méchante action ne se dressera pour me démentir.

« Il est bien temps de restituer sa vraie signiticalion à cet honnêle vocable Bohème, si étrangement dénaturé ^ar les dramaturges des boulevards et les vaudevillisies qui oni de l'ordre.

€ Tant que nos bohèmes furent réunis, ils supportèrent moins difficilement lea privations, parce qu'ils réalisèrent à la lettre, pendant de longs périodes, l'exemple singulier d'une association où les mots tien et mien ne représentaient absolument aucun sens.

« Lorsque le faisceau se rompit par suite de quelque circonstance, la lutte fut plus rude aux isolés. Je citerai tel d'entre eux qui vécut pendant huit journées uniquement de la provision de pommes de terre crues envoyée par une pauvre mère de province. 11 n'avait pas de feu pour les faire cuire, mais, disait-il, il eût encore passé par-dessus cet inconvénient : le manque total de sel l'avait surtout privé. Celui-là est resté maigre.

« Tel autre a passé une fois trois jours et deux nuits sans prendre aucune espèce d'aliments; une autre fois, trois jours et trois nuits. Il dirige aujourd'hui une industrie qui débourse cinq cents francs de frais

chaque matin. Je ne parle pas de tous ces un jour et deux jours de jeûne complet, service ordinaire pour nous, non admis comme temps de campagne.

c Teî autre a traversé tout un hiver rigoureux — celui de 1837 ou 1838 (éclosion des ours blancs) — simplement vêtu d'une blouse de calicot bleu et — sans chemise. Je dois reconnaître qu'elle était remplacée par un gilet de lasting. Celui-là écrivait, trois ou quatre ans auparavant, ses compositions du concours général à côté du jeune duc d'Aumale.

« Une nuit de ce dur hiver, vêtu ou plutôt nu comme je vous disais, sans gîte depuis deux soirs et à jeun dès la veille, il marchait, marchait de la Bastille à la Madeleine et retour, sans s'arrêter pour éviter toute indiscrétion des patrouilles grises. Tombant enjBn de fatigue, de faim et de froid, il ôta, de sa main, la neige qui couvrait une bornefoniaine alors placée devant le théâtre du Cirque-Olympique; là, il s'endormit d'un

sommeil de plomb. Je frissonne encore en me rappelant le réveil. . . »

Tout cela est fort bien dit, cher Nadar, fort attendrissant, et je me sens le cœur tortillé en lisant ces lignes racontées plutôt qu'écrites; mais il y a, me semble-t-il, quelque chose à répondre, et je ie répondrai tout à l'heure.

Je reprends, pour l'instant, l'histoire particulière de l'homme dont à tort — ou à raison, c'est à examiner — on a fait le chef de la Bohème.

Henry Murger tenait d'éprouver le premier désenchantement de cœur de sa vie : il commençait son apprentissage d'homme, — un rude métier dans lequel on ne passe maître qu'au moment où cela ne vous sert, plu? à rien. Il avait perdu sa mère, grave douleur ! 11 perdait sa maîtresse, acre souffrance! Les poètes sont d'un métal plus vibrant que les apures hommes : quand Je marteau brutal des événements frappe sur ces enclumes sonores, le bruit s'en répercute plus longtemps. On s'étonne qu'ils

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portent un crêpe perpétuel sur leurs lèvres et dans leurs livres : c'est le contraire qui devrait étonner.

J'ai cité tout à l'heure les vers — en partie inédits — de Murger sur Marie; il convient maintenant que je cite la prose dans laquelle il figea son amour. Cela me sera facile, certains écrivains ayant l'habitude d'écrire leur propre biographie en écrivant celle de leurs héros.

J'ouvre les Amours d'Olivier {Scènes de la vie de jeunesse)^ et j'y copie ces deux pages :

i Les amours de Marie avec Olivier durèrelit dix-huit mois, pendant lesquels i's ne s'écarièrent pas des pures régions du sentiment. Au bout de ce temps, des pertes successives faites au jeu engagèrent M. Duchampy (dont Marie était la femme légitime) dans d'assez méchantes affaires compliquées de faux. Il fut forcé de fuir en Angleterre pour éviter les poursuites. Sa femme resta à Paris sans ressources.

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« Olivier, qui jusqu'alors n'était resté vec Marie que du malin au soir, y resta une fois du soir au malin. C'était une nuit d'hiver, — une de ces longues nuits, si longues et si dures pour les pauvres, si courtes et si douces pour ceux qui les passent les bras au cou d'une femme aimée. Mais le réveil de cette uuit fut terrible. Madame Duchampy était avertie qu'elle allait être poursuivie comme complice de son mari, affilié à une société de gens suspects. Voyant la liberté de sa maîtresse menacée, — et sans réfléchir un seul instant qu'il pouvait se compromettre en la dérobant aux poursuites dont elle était l'objet, — Olivier voulut sauver celle qui n'avait désormais d'autre appui que lui. Comme il ne pouvait l'emmener dans la maison de son père, où il logeait, Olivier pensa à un jeune peintre de ses amis, qui, outre l'atelier où il travaillait, possédait dans un quartier voisin une chambre qui lui servait seulement pour coucher. Urbain consentit à céder celle

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chambre à Olivier, qui vint y cacher sa maîtresse.

a Urbain venait quelquefois passer la soirée avec les deux amants auxquels il donnait l'hospitalité. Après plusieurs visites, il revint un jour pendant l'absence d'Olivier et passa beaucoup de temps avec Marie. Le lendemain, il revint de nouveau, et aussi le surlendemain. Le troisième jour, en rentrant le soir, Olivier ne trouva plus personne dans la chambre. Marie était partie , laissant pour Olivier une lettre très-laconique. Elle lui apprenait qu'ayant reçu avis qu'on avait découvert son refuge, elle avait dû en chercher un autre chez une parente. Olivier ne lui en connaissait pas. Dans sa lettre, Marie conseillait à aon amant' de ne point compromettre sa sûreté en cherchant à la voir, et lui assignait à huit jours de là une entrevue, le soir, place Saint-Sulpice.

« Olivier courut à l'atelier d'Urbain pour lui apprendre ce qui lui arrivait. Le peintre

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le recul avec un air embarrassé... »

Vous avez deviné, n'est-ce pas? C'est l'histoire de tout le monde 1 Tout le monde a eu une maîtresse et un ami, et à tout le monde il est arrivé de voir l'ami enlever la maîiresse, — un double vol, un double mal. Avec qui pleurer l'abandon de l'une, si ce n'est dans le sein de l'autre? Et l'autre, plus cruel que l'une !

Car il pleura, le pauvre cher garçon, toute l'eau de son cœur, qui, en tombant, a éclaboussé tous ses livres! Il pleura/ parce qu'il y avait de quoi, parce que la première blessure, même la plus légère, est toujours douloureuse, et aussi parce que jamais il ne s'était senti plus esseulé dans la vie, — sa mère étant morte.

Ce fut précisément cette année-là, pendant l'hiver de 1840-1841, que Murger entra à l'hôpital, atteint d'une étrange maladie, le purpura^ qui fait de rares apparitions chez nous, et dont il devait être la proie d'élite. Il riait de son habit de hO'

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mard cuit, altaché à sa peau comme la tunique du centaure, et qu'il était désormais condamné à porter ostensiblement une fois ou deux par an. Il riait — comme rient ceux qui souffrent.

Au fond, peut-être, à cette époque, n'était-il pas fâché de souffrir. Songez qu'il était né sous la Restauration et que, par conséquent, il avait sucé ies dernières gouttes du lait aigri du romantisme, une des maladies intellectuelles du xix* siècle. Trop jeune pour avoir été Jeune France, il était cependant contemporain à'Antony^ et, comme beaucoup d'autres, il croyait à la fatalité, et il n'était pas fâché de porter son cœur en écharpe. Il y en eut qui burent du vinaigre pour devenir plus |iâles et avoir l'air plus intéressant : Murger ne but rien que du café, qui, superposé à des veilles et à des privations nombreuse?, lui signa son billet d'hôpital, où il entra avec le sourire de Gilbert et d'Hégésippe Moreau. Cela fait bien, l'hôpital, dans l'histoire d'un poète !

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Mais les puérilités, grotesques chez le vieillard, font seulement sourire chez les adolescents, et Murger n'avait pas vingt ans alors. Et puis, il devait payer si cher, plus tard, cette joie singulière qu'il éprouvait d'être en communauté de misères avec des poêles qu'il aimait de préférence ! « Ne vous croyez pas guéri, lui disait le médecin à sa sortie de Saint-Louis; ne vous croyez pas guéri. La cure sera longue ; elle dépend des soins que vous prendrez de vous-même. Vivez d'une façon régulière ; abstenez-vous de café et couchez-vous de bonne heure. » C'était exiger peu, — pour tout autre ; pour Murger, c'était lui demander l'impossible.

A sa sortie de l'hôpital, il reprit ses fonctions de secrétaire chez le comte Tolstoï, et comme les quarante francs mensuels qu'il en retirait ne pouvaient pas lui faire une existence bien brillante, à l'âge surtout où l'on a un si violent appétit de toutes les bonnes choses qui coûtent si cher, il es-

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saya de grossir son budget avec le produit de sa littérature. Encore une illusion ! La [ littérature, c'est le métier des gens à qui

\ quelque dieu — Plutus par exemple — a fait

f des loisirs ! Faire des vers quand on s'ap-

pelle Horace et qu'on est le favori d'Auguste, rien de mieux et de plus agréable ! On chante pour chanter, comme l'oiseau, sans rien exiger des oreilles qui vous écouteut. Mais quand on n'a pour Pisons que des bohèmes riches seulement d'illusions et d'espérances, c'est une triste affaire! D'ailleurs, les vers, personne ne les achète chez nous, personne ne les lit.

Murger, qui lisait beaucoup ceux des autres, espérait bien, pourtant, qu'on finirait par acheter les siens, et, eu attendant qu'on les lui achetât, il en faisait. C'est de celte époque que datent, outre les vers que j'ai cités, le Saule, le Stabat, h Fontaine de Blandusie, Uïtima spes moi'tuorum, Marguerite et une « fantaisie dramatique », Do7\a Sirène, dont il ne fil que le prolo-

HENRT IIURGER.

gue, du reste inédit. Eq parcourant sa correspondance, on assiste, heure par heure pour ainsi dire, à la gestation de son talent et à la croissance de sa réputation. Son talent, il l'eut vite; mais sa réputation mit du temps à franchir le petit groupe de ses amis et à se répandre dans le monde littéraire. En outre, dans ces lettres intimes, familières, qui n'étaient certes pas écrites pour être publiées, — il les eût plus coquettement habillées, — on voit combien fut âpre et pénible cet apprentissage de la gloire. Son patron le payait mal, et les journaux auxquels il adressait ses vers ne le payaient pas mieux. Cependant, quelquefois il recevait quelque argent de l'un et des autres, et c'étaient alors des joies qui éclataient comme des fanfares, ainsi que cela résulte de la lettre suivante écrite à Léon Noël :

« Carissimol a Décidément, Eve a bien fait de manger la pomme du bon Dieu, et Voltaire n'a pas

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eu ion quand il a dit que tout est bien comme il est. Je crois que je ne retrancherais pas un iota de cet axiome , quand même je l'aurais devant les yeux ; ainsi, juge!

« Maintenant, lu vas me demander où doit conduire cet exorde. Mais... il doit conduire à une magnifique conclusion, mon cher, b une finale dorée^ rien que cela. Figure-loi que si je ne t'envoie pas ce message par un courrier à ma livrée, c*est uniquement parce que tu résides un peu trop près, — trente lieues! ça n'en vaudrait pas la peine, autrement mes moyens me le permettent, car, à l'heure présente, je nage dans un fleuve d or, dans un océan de pièces de cinquante centimes. C'est une véritable pluie de monarques et de monarquesses de tous les pays et de tous les profils ; je me lave les mains dans le Pactole — et dans la pâte d'amandes. J'ai des ganls multicolores, des redingotes idem, et des pantalons itou. Tiens! vois-tu, les poêles sont des

blagueurs quand ils prélendent que la vie est sombre et mauvaise. Ils ne la connaissent pas, la vie, ces hurleurs de miserere nùbis; ils ne se doutent pas de l'existence d'une foule de voluptés qu'en ce moment je savoure ; ils n'ont jamais compris toute la jouissance qu'on éprouve à entendre un cocher de fiacre vous demander lourboire; ils ignorent tout ce qu'il y a de parfum dans le cigare havanais, d'éclat dans la bougie du Soleil, et d'harmonie dans le gracieux craquement d'une botte trop étroite et vernite. Eh bien! tout cela, je le sens, je le vois, je l'entends. Tu ne reconnaîtrais plus ton gros Flamand, grand maigre! Il s'est évanoui, il est tombé en poussière, avec sa vieille redingote et ses bottes à trois rangs de sabords comme les navires de l'État. Il est mort hibou pour ressusciter phénix. Quel beau vers latin cela ferait, je suis sûr!

« Ah! c'est ainsi, mon cher. A cette heure, le trèS'haut et très-puissant seigneur

HENRY MURG En. il

vicomte de la Tour-d'Auvergne' est éblouissant. Les piétons se rangent sur son passage; les pauvres lui demandent l'aumône, et il leur donne un franc; les femmes ne lui demandent rien, et néanmoins il leur adresse un sourire, — et quel sourire ! Voilà, ô grand homme! ma position, et j'en conclus que la vie est une belle chose. Maintenant, tu vas s'en doute me demander d'où est venu le nuage plein de pièces de cinq francs qui a crevé sur ma lêie. Cet ouragan vient du Nord ; c'est une magnifique aurore boréale, voilà! Mon patron, qui ne veut pas donner la bague à Y'** 2, et qui va la ren-

' Murger demeurait, en 1841-42, rue de la Tour- 'l'Anvergne, n" 1.

'2 L'empereur de Russie venait de marier sa fille; à ce prepos, un Italien, connu du comte Tolstoï, avait voulu envoyer un épithalame, c'est-à-dire une lettre de change sur la cassette impériale, et il s'était adressé à Murger pour cela. L' épithalame était arrivé à destination; on y avait répondu par l'envoi d'une bague de prix destinée au sieur V*"*, qui avait signé les vers de Murger. Mais le comte Tolstoï n'avait pas voulu la lui remettre, ne

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voyer en Russie, m'a avancé trois cent cinquante francs tout d'abord, en m'assurant que j'en aurais encore cent cinquante dans quelques mois. Juge de ma jubilation quand celte foudroyante nouvelle m'est arrivée; j'en ai frissonné de défunte la cravate à feu mes souliers. J'ai couru tout d'un trait toucher ma traite chez Rothschild ; de là chez le libraire ; de là chez le tailleur ; de là au restaurant; de là au théâtre ; de là au café; de là chez moi, où je me suis plongé dans des draps neufs et dans une atmosphère de fumée parfumée, et où j'ai rêvé que j'étais empereur du Maroc et que j'épousais la Banque de France. Voilà mon existence. . . »

Comme contraste à cet éclair de gaieté en prose, je citerai quelques strophes d'une pièce de vers faite, six semaines plus tard, dans un des lits de l'hôpital Saint-Louis, au

trouvant pas jaste qu'il toucb&t le prix d'ans œuvre dont Hn antre était l'auteur.

n" 10 de la salle Henri IV, où Murger était cloué par une seconde attaque de purpura :

Dans ces murs rongés par l'ulcère, Bétail promis à l'abattoir.

C'est ainsi que de la civière On descend du matin au soir ; Et dès qu'on a franchi l'entiée, Comme une funèbre livrée Il faut revêtir aussitôt Un sombre uniforme de bure, Qui, d'une prochaine torture, Deviendra le san-benilo.

Dès lors, on entre et l'on succède.

Lépreux, à la lèpre qui sort, Dans une couche encore tiède De tous les frissons de la mort.

On est un chiffre dans un nombre, Une voix dans un hymne sombre.

Un moribond de plus demain Que la science opiniâtre Au marbre de l'amphithéâtre Attendra le S'i^lpel en main .

Mais avant l'heure qui délivre, Avant le dernier mot du sort.

Qu'on le craigne ou non, il faut vivre Parmi les condamnés à mort ;

Vivre et rester calme et stoiqne.

Pareil au patient biblique Par ses ulcères dévoré, Et sentir peser sur son crâne L'atmosphère impure qui plane Comme un linceul pestiféré.

Ici, qu'on dorme ou que l'on veille, Toujours même spectacle à voir, Devenant écho pour l'oreille.

Le rêve est pour l'œil un miroir.

Rien ne se tait, rien ne s'efface, Et l'on a toujours face à face La plaie aux flancs et l'œil en pleun, Quelque frère en misère humaine, Anneau vivant de cette chaîne Que forge la loi des douleurs.

De 1841 à 1845, rapprenlissage de Murger se poursuivit vaillamment ; il lutta contre l'indifférence et la pauvreté, se trouvant sans doute assez riche des sympathies de ses amis pour payer sa gloire — future.

Ces sympaihies-là étaient chaudes, sincères et désintéressées. Il en est des premiers amis qu'on rencontre au seuil de la vie comme de la première maîtresse qui consent à jeter pour vous son petit bonnet de linge par-dessu= les moulins : ils vous

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aiment pour vous-même, pour voire jeunesse, sœur de la leur, pour vos illusions, pour vos candeurs, qui sont l'écho des leurs, et malgré vos défauts, qu'ils ne voient pas — ou ne veulent pas voir. La jeunesse a la bienveillance et le dévouement aveugles : elle va de l'avant, sans souci des obstacles et des égoïsmes contre lesquels elle peut se casser le nez, et tout ce qu'elle a de cœur , elle le dépense avec prodigalité au profit de ceux-là mêmes qui , souvent, ne lui donneront jamais rien en échange. La prem.ière maîtresse est capable de tout pour vous prouver sa tendresse ; — les premiers amis aussi. Elle ne s'inquiète pas si vous êtes riche, ou beau, ou célèbre, si vous pouvez lui apporter un reflet de votre célébrité ou de votre fortune; elle ne vous demande pas de grandir avec vous, en même temps que vous, — de l'épouser en un mot : elle ne demande qu'à marcher côte à côte, main à main, cœur à cœur, avec vous, loin de la foule.

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loin du bruit, loin du triomphe, — qui l'effraye parce qu'il lui vole toujours quelque chose. Comme la maîtresse , les amis se donnent tout entiers à vous sans se dire que peut-être vous ne leur rendez pas la monnaie de leur affection. Plus tard, amis et maîtresses calculent; un intérêt quelconque se mêle à leur tendresse ; ils vous aiment alors pour eux, pour les satisfactions d'argent ou de vanité que vous pouvez leur rapporter.

Les compagnons de misère de Henry Murger, tous aussi inconnus que pauvres, s'aimaient entre eux et l'aimaient lui-même de cette façon vaillante, désintéressée, — quand même. Ils ne se demandaient rien en échange de ce qu'ils se donnaient : frères par les consanguinités du cœur ou de l'esprit, ils vivaient fraternellement ensemble sur leur radeau de la Méduse, attendant que se montrât à l'horizon la moindre voile de vichesse, de célébrité ou de bonheur.

a Le principal défaut des membres de

celle associaliGJ, c'était leur parti pris d'isjlement. En se restreignant volontairement dans le cercle d'une existence uniforme ; en demeurant, comme ils le faisaient, à l'écart de toute relation extérieure, ils perdaient nécessairement Tavantage de rencontrer ces occasions qui viennent quelquefois si utilement placer une échelle sous le pied de ceux qui tentent l'assaut des obstacles. Dans les habitudes de la vie moderne, et quand il n'est pas sorti de sa phase d'obscurité, l'artiste doit réunir au talent qui peut produire une œuvre l'intelligence et l'activité nécessaires pour la mettre en évidence. Il existe pourtant certaines natures qui résistent devant les exigences de la vie pratique. Incapables de tenter aucun effort pour constater leur existence, soit par indolence naturelle ou par ignorance des moyens à employer, elles prolongent ou perpétuent cet état d'anonymité qui est au talent ce que le boisseau est à la lumière. »

HENRY MURSER.

Qui parle ainsi? Murger lui-même, jugeant plus tard — peut-être avec trop de sévérité— les buveurs d'eau, ses frères d'autrefois, restés en arrière lorsqu'il était arrivé, lui.

« Les buveurs d'eau, ajoute-l-il, appartenaient à cette race de solitaires obstinés auxquels suffisent les jouissances de la vie contemplative. Reclus dans la pratique de leur art, le monde finissait pour eux aux murailles de leur chambre ou de leur atelier; aussi devaient-ils subir Tinfluence de l'incognito, atmosphère malsaine qui engourdit les plus actifs, qui aigrit les plus pacifiques, qui asphyxie quelquefois. A des gens séquestrés volontairement dans un lieu étroit et renfermé qui se plaindraient de manquer d'air, le premier venu répondrait : Ouvrez la fenêtre. Lorsque les buveurs d'eau découragés laissaient, pour toute récrimination contre leur destinée, échapper cette plainte banale : « Nous n'avons pas « de chance ! » on aurait pu leur répondre :

« Ouvrez la porte ! » Car non-seulemeniilsla tenaient fermée, mais encore ils poussaient pour ainsi dire le verrou à l'intérieur. »

Tout cela est fort juste et fort bien dit, mais il me choque de savoir que c'est un membre de l'association fraternelle des Buveurs d'eau qui l'a dit, peut-être sans songer aux coups de couteau que chacun de ses coups de plume donnerait aux compagnons restés dans l'obscurité et dans la pauvreté.

C'est comme cette page ironique des Scènes de la vie de Bohème ;

a Cette Bohème-là se recrute parmi ces jeunes gens dont on dit qu'ils donnent des espérances, et parmi ceux qui réalisent les espérances données, mais qui, par insouciance, par timidité, par ignorance de la vie pratique, s'imaginent que tout est dit quand l'œuvre est terminée, et attendent que l'admiration publique et la fortune entrent chei eux par escalade et avec efifraction. Ils vivent pour ainsi dire en marge de la so-

HEXRY MUR&ER.

ciété, dans l'isolement et dans Tinerlie. Pétrifiés dans l'art, ils prennent à la lettre exacte les symboles du dithyrambe académique qui placent une auréole sur le front des poètes, et, persuadés qu'ils tiamboient dans leur ombre, ils attendent qu'on vienne les trouver. »

Ironique, cette page ; cruelle, celle-ci : « Nous avons autrefois connu une petite école composée de ces types si étranges qu'on a peine à croire à leur existence : ils s'appelaient les disciples de l'art pour l'art. Selon ces naïfs, l'art pour l'art consistait à se diviniser entre eux, à ne point aider le hasard qui ne savait pas même leur adresse, et à attendre que les piédestaux vinssent se placer sous leurs pas. C'est, comme on le toit, le stoïcisme du ridicule. Eh bien ! nous l'affirmons encore une fois pour être cru, il existe au sein de la Bohème ignorée des êtres semblables dont la misère excite une pitié sympathique sur laquelle le bon sens nous force à revenir; car si vous leur

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observez tranquillement que nous sommes au xixe siècle, que la pièce de cent sous est impératrice de Thumanité, et que les bottes ne toaibent pas toutes vernies du ciel, ils vous tournent le dos en vous appelant bourgecis. . . »

Cela s'appelle tirer sur ses troupes.

Henry Murger a été le garde mobile de la Bobème, enrégimenté d'instinct dans l'armée de l'Ordre. On ne l'a pas appelé bourgeois, — mais il l'a été.

Je ne lui en voudrais pas de s'être détaché peu à peu du milieu dans lequel le hasard l'avait poussé, d'avoir nagé vigoureusement loin du radeau de la Méduse où se débattaient ses compagnons, — dont quelques-uns, comme J. Desbrosses, dit le Christy comme Cabot, comme Karol, comme Montaudon, étaient morts de misère. Je ne lui en voudrais pas d'avoir réussi à émerger de l'ombre vers la lumière, de l'incognito vers la réputation, de la pauvreté vers l'argent, si, une fois arrivé où ses instincts, son

tempérament et son lalent le poussaient^ il n'avait pas cru devoir fusiller de ses ironies les compagnons restés en arrière, dans le roupie. Il fallait laisser à d'autres le soin de cette exécution.

D'ailleurs, celte exécution était-elle bien nécessaire? C'est ce que nous allons examiner ensemble, si vous y consentez.

Le bonheur est le devoir de rhomme icibas : quiconque n'est pas heureux manque à son devoir, et, quand il est arrivé au trou sinistre où l'on fait la culbute suprême, il est forcé de convenir que ce n'était pas la peine de partir, c'est-à-dire de naître. Car enfin, il y a des choses qu'on ne recommence pas, une fois qu'elles sont ratées, — et, parmi ces choses, la vie.

Ici je ne parle pas de ceux que l'ironie de la destinée a dotés, dès leur début, d'in-

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firmiiés qui les rendent impropres au service, je ne parle pas des iuvalides-nés, mais bien des soldats valides, des gens organisés pour la lutte — et pour la victoire : par exemple, les héros même de la Bohème chantée et raillée par Murger, ses compagnons, ses amis d'autrefois.

Ils étaient tous, ou presque tous, vaillants et dispos; tous avaient les appétits de la vingtième année, les dents avec lesquelles on broierait du fer, les bras avec lesquels on étreindrait le monde, — et ils mâchèrent à vide, et ils n'étreignirent que des nuages! Pourquoi? Parce qu'ils associèrent des illusions au lieu de grouper des forces! parce qu'ils rêvèrent la vie au lieu de la vivre !

Les hommes ne se ressemblent pas^ — fort heureusement. Chacun d'eux a des aptitudes, des aspirations, des visées secrètes ou avouées, qui diffèrent essentiellement de celles de son voisin, de son ami, de son frère. Les uns veulent ceci, les autres veulent cela, d'autres veulent autre chose,

— on ne sait pas quoi, souvenl. ni eux non plus. Pourquoi endosser tous le même uniforme, s'astreindre aux mêmes exercices, marcher sons le même drapeau? Les soldats, bien, — il le faut, à ce qu'il paraît. Mais les hommes? En s'enrégi mentant ainsi dans un bataillon de la Moselle en sabots, on s'espose à ne pas marcher vite d'abord, ensuite à ne pas arriver au but. Le seul avantage qu'on ail, c'est de tomber en chemin, héroïquement, stoïquement; c'est de « subir passivement la destinée obscure et rigoureuse qu'on se fait soi-même; » c'est de 0 mourir décimé par cette maladie à qui la science n'ose pas donner son véritable nom : la misère. » Triste avantage.' et comme il ser;iit facile, souvent, d'échapper à cette maladie, — endémique dins l'art et dans la littérature, je le sais, — en échappant à l'association que forment entre eux les malades! Des capitaux additionnés peuvent donner un total respectable, cent mille francs, un million, plus, moins: mais zéro

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