BALLADE DU DÉSESPÉRÉ
Qui frappe à ma porte à cette heure?
— Ouvre, c'est moi ! — Quel est ton nom? On n'entre pas dans ma demeure, A minuit, ainsi sans façon !
106 HEXRY MURGER.
— Ouvre. — Ton nom? — La neige tombe; Ouvre. — Ton nom? — Vile, ouvre-moi.
— Quel est ton nom ? — Ah ! dans sa tombe. Un cadavre n'a pas plus froid.
J'ai marché toute la journte De l'ouest à l'est, du sud au nord.
A l'angle de ta cheminée Laisse-moi m'asseoir. — Pas encor.
Quel est ton nom ? — Je suis la Gloire ; Je mène à l'immortalité.
— Passe, fantôme dérisoire !
— Donne-moi l'hospitalité.
Je suis l'Amour et la Jeunesse, Ces deux belles moitiés de Dieu.
— Passe ton chemin I Ma maîtresse Depuis longtemps m'a dit adieu.
— Je suis l'Art et la Poésie ;
On me proscrit; vite, ouvre. —Non!
Je ne sais plus chanter ma mie ; Je ne sais même plus son nom.
— Ouvre-moi, je suis la Richesse, Et j'ai de l'or, de l'or toujours ;
Je puis te rendre ta maîtresse.
— Peux-tu nous rendre nos amours ?
HEXRY MURGER. 107
— Ouvre-moi; je suis la Puissance, J'ai la pourpre. — Vœux superflus !
Peux-tu me rendre l'existence De ceux qui ne reviendront plus?
— Si tu ne veux ouvrir ta porte Qu'au voyageur qui dit son nom, Je suis la Mort! Ouvre : j'apporte Pour tous les maux la guérison.
Tu peux entendre à ma ceinture Sonner les clefs des noirs caveaux ; J'abriterai ta sépulture De l'insulte des animaux.
— Entre chez moi, maigre étrangère, Et pardonne à ma pauvreté.
C'est le foyer de la misère Qui t'offre l'hospitalité.
Entre ; je suis las de la vie, Qui, pour moi, n'a plus d'avenir; J'avais, depuis longtemps, l'envie.
Non le courage de mourir.
Entre sous mon toit, bois et mange.
Dors, et, quand tu t'éveilleras, Pour payer ton écot, cher ange.
Dans tes bras tu m'emporteras.
103 HEXRT MURGKR.
Je t'attendais, je veux te suivre ; Où tu m'emmèneras j'irai.
Mais laisse mon pauvre chien vivre Pour que je puisse être pleuré.
XÏI
0 Comme quelqu'un qui ferait pénitence, M. Murger s'est retiré dans les gorges de la forêt de Fontainebleau... »
J'ai le plus profond respect pour Paris, — un respect mêlé de haine; mais je m'explique très-bien qu'on se soustraie à son influence morbifique aussitôt qu'on le peut. Pour faire du petit journalisme, pour écrire des racontars de brasserie, l'atmosphère du boulevard est nécessaire, — comme les excitants le sont à l'esprit; mais pour faire
du roman, raimosphère des bois et des champs est meilleure au cerveau, plus salubre, plus fortifiante, il ne s'en porte que mieux — et le corps aussi.
Murger l'avait bien compris, et il s'était réfugié à Marlotte, — un petit village à la lisière de la forêt de Fontainebleau, qui lui doit aujourd'hui sa célébrité, comme Barbizon doit la sienne aux paysagistes qui l'ont choisi pour séjour.
Marlotte 1 II y a des noms qui sonnent pittoresquement et sur la foi desquels je ferais volontiers deux cents lieues, — comme pour aller serrer la main d'un ami. Murger y était allé une fois, attiré sans doute par le joli nom de cet obscur village, et il y était revenu, attiré par le charme exquis du voisinage de la forêt de Fontainebleau, — celte sirène rustique dont Michelet a dit : « Bien des gens sont restés ici, pris, englués. Ils sont venus pour un mois et sont restés jusqu'à la mort. » Ce devait être sa petite terre de Sabine, à cet Horace parisien qui, en
reconnaissance de l'oxygène qu'elle souffla dans ses poumons et de la santé qu'elle mit dans son cerveau, la chanta dans ses roraans comme avait chanîé la sienne le Murger de Veoouse.
Là, loin du bruit assourdissant des cafés littéraires, loin de l'agitation stérile des tabagies intellectuelles, en pleine solitude et en plein apaisement, il pouvait travailler à loisir aux œuvres de son choix. Paris ne se contente pas de vous manger le cœur, il vous vole encore votre temps, — et Murger n'en avait pas trop à lui, la nature lui ayant donné la lenteur en lui accordant la grâce, les enfants délicats étant le résultat d'une parturilion laborieuse. Car, ainsi que l'a constaté en fort bons termes un de ses admirateurs, presque un de ses disciples, Paul de Saint- Victor, « Murger n'accorda pas une ligne à l'art vulgaire; il ne fit jamais à la popularité de ces avances qui dégradent. Ce poëte de la Bohème était le i)lus consciencieux des artistes. Il mettait à polir une
H2 HEXRT IICRGER.
phrase le soin qu'un lapidaire met à tailler un bijou. Une nouvelle à la main, jetée dans le courant d'un journal, lui coulait souvent toute une nuit de veille ; la moindre de ses flèches était ciselée. Sa vie souffrait de cette production si laborieuse et si lente; mais il préférait la gêne à l'imperfection volontaire. La nécessité même, qui force si souvent la plume du poêle à courir comme un outil vulgaireet rapide, ne lui arracha jamais une page ébauchée. C'est pourquoi son œuvre lui survivra. Le fini, en littérature, préserve et protège. »
Que lui importait la fortune? Il avait presque Vaurea mediocritas, — je dis presque! Son ambition se bornait à gagner le beefsteak et le litre quotidiens, pour les partager avec les amis qu'il invitait à le venir voir dans son agreste retraite.
Vile potabis modicis Sabinum Cantharis, Grœcd qiiod ego ipse testa
Conditum levi
Cœcubum et prcelo domitam Caleno
Tu bibes mam : mea nec Falerncs Tempérant vites, neque Formiani Pocula colles,
leur écrivait-il — en français.
Son mauvais vin de Sabine, c'était le vin du père Shako, ou celui du père Antony, les deux cabaretiers de Marlotte; et certes il valait bien, ce jioglard, le cécube à cachet vert que ses amis pouvaient boire chez eux ou chez Dinochau.
Le père Shako ne sut pas longtemps conserver cet hôte — qui cependant n'était pas difficile, quoiqu'il fût capricieux. Le père Antony eut plus de bonheur, probablement parce qu'il avait plus d'originalité que son voisin. Du premier, je crois que Murger n'a parlé nulle part, tandis qu'il a fait au second l'hor.neur de le prendre pour lype ei d'encadrer sa physionomie dans le Sabot rouge.
Mais, en dépit de l'originalité qu'il trouvait à l'aubergiste, Murger ne pouvait demeurer éternellement dans son auberge, d'abord parce qu'il n'y était pas asseï che7 lui,
et ensuite parce que, dans celte auberge, « il ne fallait y demander ui brosse, ni savon, ni rien de ce qui constitue le confortable le plus primitif. Le père Anlony, ivrogiio endurci, toujours plongé dans la fumée du vin, n'y regardait pas de si près. Pourvu que ses pensionnaire trouvassent toujours à Theure dite leurs quatre repas, il se déclarait content et il allait trébucher sur son lit, — Mes pensionnaires ! disait-il. Ah ! oui! un tas de feignants!.., bien nourris!! bien logés!!! rien à faire!!!! je ne les plains pas!!!!! — Et il s'endormait. »
Après s'en être amusé, Murger s'en ennuya, et, sans cesser pour cela de venir prendre ses repas chez le père Anlony, il loua dans le voisinage une maisonnette, aujourd'hui habitée par M. Sainte-Marie, paysagiste. Un an ou deux après, ne trouvant pas celte maison-là à sa guise, il en loua une autre plus convenable, c'est-à-dire plus dans ses goûts.
C'était Lien la maison d'un poëte sans am-
bition, — un nid caché sous les jasmins et sous les roses. L'entrée principale, à porte cbarrelière, donnait sur la route; une autre entrée, plus modeste, donnait sur la campagne. La première était pour les visiteurs ; la seconde pour Murger tout seul, quand il partait pour la chasse — et surtout quand il en revenait.
Car, il faut le dire et en sourire doucement comme d'une innocente manie qui ne fit de tort à personne — ni à aucun gibier : Henry Murger avait pour la chasse, non pas ce qu'on appelle improprement une passion malheureuse, — puisque, si elle n'était pas recompensée, du moins elle lui causait de vives joies, — mais bien ce qu'on pourrait appeler plus justement un amour platonique. Il avait tout du chasseur, le costume de velours épingle, le carnier, le fusil, le chien, — un cosluraesuperbe, unfusil LeFaucheux, un chien de race, un carnier commode : mais jamais il n'abattit de ses mains une seule bête bonne à manger, jamais! A ce point même qu'il
116 HENRY MIRGKR.
devint légendaire dans le pays comme Basde-Cuir parmi les Mobicans, — un Bas-de- Cuir relûurné. Deerslayerj l'un; lueur de rien du tout, l'autre.
M. Léon Noël a raconté à ce sujet plusieurs anecdotes qui n'ont rien de blessant pour la mémoire de ce cher poète, le plus doux des hommes, qui aurait voulu tant passer pour le plus féroce des chasseurs...
(( Un jour, Murger dormait sous un arbre, son fusil à ses côtés. Tout à coup il est réveillé par des aboiements. C'était le chien de Lolo, de Lolo Nolot, le plus fort chasseur de la forêt, que les gardes appellent tout simplement un braconnier. Or, le chien faisait rage au pied de l'arbre, les yeux flamboyants et arrêtés dans le branchage. Murger se lève, regarde, et ne voit rien. Lolo accourait à grands pas : — Vile, monsieur Murger, donnez-moi votre fusil !.. Ne le voyez-vous donc pas ? — Qui ? quoi ? — Un faisan, pardieu ! un coq superbe! Il est branché; attention !
a Un coup de feu retenlil; le faisan tombe aux pieds de Murger. — Tenez! dit Lolo ; prenez la bêt-^, vous direz que tous l'avez tuéel
« Murger était pâle d'émotion contenue.
11 accepta. El voilà comment il lui arriva de tuer un faisan.. . »
Après l'histoire du faisan, Ihistoire du lièvre :
a Un lièvre s'était cantonné dans un champ de pommes de terre. Murger en avaii pris possession : c'était son lièvre. Chaque matin, au point du jour, il allait donc tirer le susdit, et le tirait encore le soir au même gîte. Cette chasse dura toute une saison. Aussi les chasseurs de Marlotte s'étaientils donné le mot pour ménager le lièvre de Murger. Un jour cependant la pauvre béie faillit succomber. Antoine Fauchery, l'homme des bois, le Buwranger, l'Oullaw, chassait en compagnie de Busquet. Un lièvre sort; Fauchery le met enjoué, Busquet n'a que le temps de relever le fusil : — Malheureux! lui crie-t-il, tu vas
tuer le lièyre de Murger ! — Ah ! ... Eh bien 1 que je lui laisse au moins ma carte!
« Fauchery tira, et de ce jour le lièvre de Murger n'eut plus qu'uue oreille... »
Pourquoi, au lieu de se faire recevoir membre de la Confrérie de Saint-Hubert, Henry Murger ne s'était-il plutôt fait admettre parmi les membres de la Société protectrice des animaux?
Au milieu de tout cela, — et des travaux littéraires que chacun connaît, car pour pouvoir chasser aussi platoniquement le lièvre et le faisan, il fallait que Murger chassât effectivement cet « animal féroce qu'on appelle la pièce de cent sous », — au milieu de tout cela, la Mort arrivait, la sinistre visiteuse accueillie si joyeusement par le Désespéré.
Le bagage de Murger était assez considérable pour un écrivain de son âge. Il n'avait pas encore trente-neuf ans, et il avait écrit
r^O HEXRT MURGER.
onze volumes et iaii représenier trois comédies. Les volumes portaient pour titres : Scènes de la vie de Bohè.ne, les Buveurs d'eau, Scènes de la vie dej-.iinessej le Dernier Rendez-vous, Madame Olympe, Je Pays latin, Propos de ville et Propos dethéâlre, le Roman de toutes les femmes, Adeline Prêtât, les VacaiKes de Camille, et le Sabot rouge. Les pièces de théâtre s'appelaient la Vie de Bohème (aux Variétés), le Bonhomme Jadis (aa Théâtre-Français) et le Serment d' Horace (au Palais-Royal/. Son talent, depuis longtemps apprécié à sa juste valeur, avait reçu, le 15 août I808, une éclatante consécration — de couleur rouge. L'Artiste, le Figaro, la Revue des DeuX'-Mondes, et le Moniteur, lui avaient tour à tour ouvert leurs colonnes, et les frères Michel Lévy leur caisse. S'il avait été moins artiste, moins soigneux de sa réputation, il eût produit davantage, et, au lieu de gagner de trois à quatre mille Irancs par an, il eût empilé les billets de Banque dans son portefeuille. Enûn, il était
KEXnr JIURGER. 121
contenl de sa destinée, — du moins il ne se plaignait de rien et ne jalousait la fortune d'aucun de ses confrères plus habiles que lui. On pouvait croire qu'il avait encore devant lui de longs jours, de longues œuvres, de longues espérances, et il le croyait lui-mênie. Il se trompait, et tout le monde avec lui. La Murt, qui frappe d'un pied égal les goujats et les poètes, les rois et les maçons, nous défend d'ébaucher de longues espérances, et d'attendre de longs jours, et de faire de longues œuvres...
Pallida mors œquo puisât pede pauperum tabemas,
Regitmque iurres
Yitœ summa brevis spem nos vetat inchoare longam.
Vers la fin du mois d'octobre 1 860, comme il chassait sur les bords du Loing, avec quelques amis, il s'arrêta un instant devant le cimetière de Monligny, — engageant comme la plupart des cimetières de village, que ne défend aucune vilaine muraille et qui n'en sont pas moins respectés des passants.
122 HEXRT MURGER.
— Quand je mourrai, dil-il à Carjat et à Paul Dhormoys, faites-moi mettre là dedans; on doit y être mieux qu'ailleurs. Et pois, quand le hasard delà chasse vous y amènera comme aujourd'hui, vous déposerez sur ma tombe uu perdreau dhooneur.. .
Il riait en disant cela; mais, au fond, il était plus ému qu'il ne voulait le laisser voir.
Quelques jours après, il revint à Paris, — comme le lièvre blessé mortellement revient au gîte, — pour y mourir.
A Paris, il demeurait rue Véron, no 1 1 , — un pied-à-terre plutôt qu'un logement. Le 8 janvier 1861, il quitta cette trop modeste retraite, qu'il habitait — à deux — depuis près de trois ans, et emménagea au n° 16 de la rue Neuve-des-Marlyrs. 11 descendait de Montmartre, où bientôt il allait remonter. Six jours après son installation, au milieu de la nuit, il ressentit une vive douleur d^s la jambe gauche, — le coup de fouet que donnent les attaques de goutte.
Ce nétail pas la goutte : c'était une arté-
HEXRT MCRGER. 123
rite, uoe variété de phlegmasie encore mal connue des médecins, quoiqu'elle fasse, paraît-il, de fréquentes victiraes. Le docteur Piogey, appelé aussitôt par Murger, jugea son état assez grave pour s'aider des lumières de quelques-uns de ses confrères. Les consultations succédèrent aux consultations, et, pendant ce temps, sans qu'on y pût porter remède, le mal faisait d'énormes progrès. La chair se vengeait de l'ef-prit, la Bêle de la Belle, le corps de l'àme. Ah! poète, tu as cru pouvoir me mener et surmener sans tin ni trêve, à coups d'éperon, le ventre vide souvent : ton fier coursier se fait rosse aujourd'hui, il tombe épuisé et crève ! A i'àbailoir, le cheval et le cavalier.
Murger fut transporté à l'hospice Dubois dans la matinée du samedi 2o janvier, et, aussitôt arrivé, il demanda qu'on le menât immédiatement dans la chapelle de la maison : il se ressouvenait de sa mère et voulait la retrouver dans celte patrie mystérieuse des âmes, où les fils retrouvent certainement
leurs mères, si les amants n'y reirouveoi pas toujours leurs maîtresses. Ce n'était pas de la faiblesse, — quoiqu'il fût faible : c'était ce sentiment instinctif de piété, commun à beaucoup d'hommes, qui porte les marins les plus gouailleurs à croire à la vierge Marie et à l'iniercéder avec ferveur au moment de la tempête. Un poète ne peut pas mourir comme un héros, debout, calme, résigné à l'anéantissement complet de son être! Pour être fort à ce moment suprême, il faut être bien indifférent, — et, pour être indifférent, il faut être bien fort.
Dans la journée du 26, et jusqu'à la dernière minute de cette existence de choix, tout le Paris littéraire, qu'avait douloureusement étonné la nouvelle foudroyante de la maladie de Murger, se pressa autour de son lit, — du moins autour de sa chambre, car le mal empirait d'heure en heure, et le malade ne pouvait presque plus parler, sa respiration étant devenue un râle.
« Le dimanche el le lundi, raconta Charles
HENRT MGRGER. 125
Monselet qui ne fut pas un des derniers à accourir, ce fut un véritable pèlerinage à la maison du faubourg Saint-Denis. Peu de personnages, mêmeentre les plus marquants, ont vu à leur chevet autant de fronts douloureusement penchés , autant de regaros débordant de larmes. Il fallait pourtant se contenir, et c'était le plus difficile, car Murger interrogeait chacun d'une prunelle dilatée et curieuse : il avait l'espérance de guérir, et cette espérance, il l'a gardée jusqu'à la fin. Des représentants du ministère d'Etat, du ministère de Tlnslruclion publique, de la Société des gens de lettres^ se succédaient à chaque instant; le corridor de sa chambre était encombré de tous ses anns de jeunesse — et aussi d'amis plus récents qui, dans cette triste circonstance, ont bien mérité des Lettres et de l'Humanité par un dévouement qui n'a reculé devant aucune abnégation, devant aucune fatigue. Certes, un homme qui s'en va ainsi entouré peut être proclanjé un bon cœur et un esprit d'élite ;
depuis Déranger, on n'avait pas vu un pareil essor vers un agonisant. »
Les amis dévoués de la dernière heure auxquels fait ici allusion Charles Monselel, sont, avec lui, Jules Noriac, qui fut héroïque, Paul Dhorraoys, qui ne le fut pas moins. Nadar, que Léo Lespès a eu raison d'appeler « une sœur de charité faite homme », Aurélien SchoU , Théodore Barrière , Alexandre Polhey, Lambert-Tbiboust, Pierre Dupont, Courbet, Voillemot, Flahaul, Guttinger, et d'autres encore.
Le lundi 28 janvier, à dix heures et demie du soir, Henry Murger mourait en râlant ces derniers mots : « Pas de musique ! Pas de a bruit! pas de Bohème! »
Trois jours après, lejeudi 31 janvier, avaient lieu les obsèques de Henry Murger,au milieu d'une affluence de monde inouïe, — quelque chose comme deux ou '.rois miile personnes à pied, et une centaine de voitures.
a C'est un richard ! » disait la foule en se découvrant devant le convoi.
Un richard! lui, le cher pauvrard!
Je voudrais pouvoir donner ici celte liste d'amis connus et inconnus; mais il y en a raiment trop, et je grossirais démesurément ce petit volume. Le tout Paris que l'on voit aux premières représentations était à cette dernière et funèbre représentation^ — avec un millier de spectateurs en plus.
Trois discours furent prononcés, — qui n'auraient pas dû l'être : le premier, au nom de la Société des gens de lettres, par M. Edouard Thierry, qui éprouva le besoin de donner aux vivants présents, à propos d'un mort, une leçon de morale et d'hygiène fort bonne, mais intempestive ; le second, au nom de la Société des auteurs dramatiques, par M. Raymond Deslandes, qui crut nécessaire d'attribuer tout le mérite de Murger à ses collaborateurs; le troisième, enfin, par M. Auguste Vitu, qui prit sur lui de déclarer que le rêve incessant du chantre de la pauvreté avait toujours été la fortune...
J'ignore l'effet produit sur les autres par
1 28 HENRY M r R G E R .
ces trois discours; mais, sur moi, l'efifel — qui dure encore — fut on ne peut plus désagréable et amer. J'entends autrement que cela le respect dû aux morts — et à la vérité. Et puis, pourquoi parler, quand la vie d'un homme ou ses œuvres parlent si éloquemment pour lui?
Le lendemain de cette mort dont la littérature tout entière s'était empressée de porter le deuil, on faisait de toutes paris à Murgerde nouvelles funérailles, aussi dignes de lui que celles de la veille. Théophile Gautier, Jules Janin, Charles Monselet, Paul de Saint-Victor, P. -A. Fiorenlino, Arsène Houssaye, d'autres encore, petits ou grands, cor sacraient à sa mémoire des pages éloquentes — qui la vengeaient bien des trois discours de la veille.
Comme eux, quoique obscur, je voulus lui payer mon tribut et lui jeter ma couronne. J'écrivis la Dernière lettre à Henry Murger^ que voici, et avec laquelle je clos cette Étude sincère et, j'oserai ajouter, fraternelle :
HENRT MURCiER. 129
« Maintenant, mon ami, que vous voilà couché tout de votre long sur le matelas capitonné de l'éternel repos et de l'étemelle sérénité, après avoir été, pendant un si long temps, étendu sur le gril ardent de la passion; — maintenant que Timplacable verrou de la mort est irrémédiablement tiré sur votre vie; — maintenant que votre corps s'est fait ombre, que votre chair s'est faite esprit, que d'honime vous êtes devenu livre; — maintenant que l'on parle de vous au passé, non au présent, et encore moins au futur ; — maintenant enfin que, dans vos ténèbres et dans votre silence, vous ne pouvez plus rien voir de nos vilains spectacles ni rien entendre de nos vilaines discordes, permettez-moi de m'entretenir de vous avec vous-même durant quelques instants encore.
« Des plumes éloquentes — plumes sœurs de la vôtre — ont déjà parlé comme il convenait de votre jeune gloire, et elles ont raconté, dans un style digne de vous, la
130 HEXRT MrRGER.
journée triomphale qui l'a si justement couronnée. Ce n'est pas à moi, obscur, de dire ces choses radieuses si bien dites par ceux qui ont suivi votre cercueil, mêlés à une foule d'élite, — un peuple d'amis et d'enthousiastes. Non, c'est d'autre chose que je veux vous parler.
« A l'église, devant votre cercueil illustré de votre croix d'honneur et entouré de cierges ardents ; en chemin, derrière le dernier fiacre qui vous voiturait lentement ; au cimetière, en face de ce trou béant, creusé à votre intention, que contemplait, émue et attristée, cette jeune génération qui vous sait par cœur, — et dont M. Sainte-Beuve a dit que c'était a l'Institut de l'avenir », — une image, un souvenir se dressait obstinément devant mes yeux et me troublait jusqu'au profond de Tâme : votre maisonnette de la rue Véron, k Montmartre, à deux pas de laquelle vous avez passé avant-hier pour la dernière fois.
« Celait fotre Marlotie parisienne; quand
vousn'éliezpaslà-bas, vous étiez ici, — et non ailleurs. C'était ud nid, perdu au fond d'un de ces jardinets comme on n'en trouve plus qu'à Montmartre, avec quelques arbres et beaucoup de fleurs. Vous habitiez là depuis quelques années, et vous projetiez d'y rester longtemps encore, lorsqu'il y a un mois, une fantaisie vous venant, vous avez déménagé pour aller je ne sais où, — puis à la maison Dubois.
« La cage était restée vide, — et d'un vide d'autant plus poignant que les oiseaux qui y chantaient n'étaient pas des oiseaux vulgaires. Les fenêtres — ces yeux des maisons ~ semblaient pleurer les absents. Plus de rideaux en dedans, et, en dehors, plus de ces festons de lierre et de cobéas qui y grimpaient si joyeusement auparavant, et qui faisaient de cette humble retraite de poète la chose la plus égayante à contempler.
t Nul autre que vous, du reste, ne pouvait habiter ce logis étrange, où l'on était
132 HBNRT MtJRGKR.
secoué, l'hiver, par les tempêtes qui, des hauteurs de Moutmartre, s'abattaient en aboyant sur Paris. Personne n'eût songé à s'abriter sous ce frêle toit, que les Tcnts menaçaient à chaque heure d'emporter au loin, — personne, excepté vous. Il y a une sorte d'acre volupté à se sentir ainsi menacé par les orages ordinaires, — vent, grêle ou pluie, — quand ou a été tant de fois la proie des bourrasques sérieuses de la vie, quand on a été ballotté sur toutes les vagues, jeté sur tous les écueils, lancé au fond de tous les abîmes : cela vous rappelle les luttes passées, — et cela fait plaisir à l'esprit.
« L'autre soir, je regardais vos deux fenêtres, — placé à celle de la maison voisine, habitée par un de mes amis et des vôtres, Alexandre Polhey. Nous nous entretenions de vous, naturellement, — car, depuis dix jours, le Paris lettré et artiste ne s'est pas entretenu d'autre chose, — et, tout en parlant de vous, que nous savions condamné sans appel possible, nous regardions votre
HEN RT M ;: RGER. 133
petite maison perdue dans l'ombre, — el surtout vos deux fenêtres, yeux mornes, yeux clos, il était dix heures environ. Une lumière parut, brillante, inusitée; puis, au bout de quelques instants de vives clartés qui avaient comme illuminé votre cher logis abandonné, elle s'éteignit subitement, — et tout rentra dans l'ombre.
a C'est à cette heuie-là précisément, mon cher ami, que le vent de la mort avait soufflé sur votre âme — claire lumière, doux flambeau — et l'avait éteinte à jamais...
« Votre chambre était louée à des inconnus. D'autres allaient monter désormais ce pittoresque escalier suisse que vous aviez descendu il y a un mois pour la dernière fois. D'autres! Heureusement, ces autres-là sont deux jeunes filles qui deviendront deux jeunes femmes, et qui, après avoir ellesmêmes descendu cet escalier, ne pourront plus le remonter.
« C'est ainsi! La vie ne nous est pas donnée, elle nous est seulement louée par le
grand propriétaire de là-haul, qui donne congé quand bon lui semble, — sans avertissement préalable. Il y a de bons et de mauvais locataires, des gens auxquels le bon Dieu regrette d'avoir loué la vie, même pour quelques mois, — et d'autres, au contraire, auxquels il la relouerait volontiers pendant cinquante années, s'il n'était pas dans ses immuables habitudes de ne la louer qu'une seule fois au même individu. Vous étiez de ces derniers, mon ami; mais peutêtre, après tout, que vous en aviez votre faix et que vous ne teniez pas à renouveler votre bail.
« C'est égal, si tout est bien qui finit bien, tout doit être mal qui finit mal, — et si vous ne vous plaignez pas présentement, vous qui êtes parti, nous nous plaignons amèrement, nous qui restons.
a Alfred Delvau. »