H E X R Y JI D R G E R
multiplié par rien, ou rien par zéro, cela n'arrive jamais à fournir un chiffre quelconf4ue. Associer la misère à la pauvreté, les boties éculées aux habits troués, ce sera peut-être pittoresque; bien raconté dans un livre, cela arrachera peut-être des larmes de pitié aux cœurs tendres que les souffrances humaines tordent et remuent : m.ais cela ne sera jamais à mettre en exemple, comme une morale en action, sous les yeux des jeunes stagiaires de l'art et de la poésie. Je ne blâme pas les buveurs d'eau^ — non pas ceux du livre, mais ceux de la réDlité : je les plains seulement, je regrette qu'ils se soient trompés, j'ai peur que, à leur exemple, demain, d'autres se trompent et souffrent comme eux. Un faisceau de misérables, c'est touchant; mais j'aimerais mieux les voir désunis, parce qu'ils seraient peut-être heureux. Peut-être, — je devrais dire certainement. L'Humanité a pIu": à se réjouir, plus à gagner de voir les hommes marcher droit dans leur isolement à la conquête du
boalieur, qu'à les voir se traîner soudé» ensemble par une fraternité de haillons ou de privations.
Ce qui m'autorise à dire cela, ce sont précisément les pages émues, éloquentes, consacrées par Nadar à Karol , celui-là même qui demeurait « Avenue de Saint- Cloud, dans le troisième arbre à gauche en sortant du bois de Boulogne, sur la cinquième branche. » Nadar en fait un héros. Je le veux bien, ami Nadar; mais un héros inutile, alors, — et les héruïsmes doivent toujours servir à quelque chose. A quoi a servi Karol? et d'autres Karol? A rien qu'à laisser à quelques cœurs d'élite, dignes du sien, à quelques esprits amoureux de l'étrange, forcenés du pittoresque, une légende qu'on se raconte comme celles des Contes de fées, — avec cette petite difïérence, cependant, que celles-ci font sourire, et que celle-là fait pleurer.
Henry Murger l'avait bien compris, — et c'est pour cela qu'il s'éloigna de la Bo-
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lièine aussilôl qu'il le put. Adrier. Lelioux a eu tort, selon moi, de le lui reprocher, et si j'ai, comme lui, d'après lui, rêvé au pauvre mulet abandonné du chasseur d'Afrique, « à son œil rond et triste qui semblait dire à son bourreau : Pourquoi? » je suis forcé de convenir que Murger fit bien de pousser du pied le sien , — cruauté à part. Je suis l'ami des bêtes — et des hommes aussi. Murger fil bien — parce qu'il se sauva. Je sais bien que d'autres aussi se sauvèrent : Adrien Lelioux, Nadar, Jules de la Madelène, Pierre Dupont, Théodore de Banville, Chintreuil; mais Cabot, mais Fauchery, mais Pierre Bissou, mais Desbrosses, mais Montaudon, mais Wallon, mais Bottier, mais Karol? Croyez-vous que s'ils avaient, eux aussi, repoussé à temps, el doucement, leur mulet, ils n'auraient pas évité la pauvreté obstinée et l'implacable oubli? Ils furent misérables sans être célèbres! C'est déjà bien assez, mon Dieu! d'être célèbre et pauvre.
A partir de 1845, la vie de Marger se transforma — sans que pour cela « l'impératrice de rhumanilé » cessât un seul instant de lui tenir rigueur, 11 faisait encore de temps en temps des vers, parce qu'il était impossible qu'il n'en fît pas toujours, étant né poëie; mais il s'adonna plus spécialement à la culture de la prose, d'un produit moins ingrat, — surtout lorsqu'on a l'esprit qu'il avait. Un jeune littérateur, débutant comme lui, Cbampfleury, ennemi-né de la
poésie, l'avait entraîné dans celte voie nouvelle, où il persévéra et où il obtint tant de succès.
Le cénacle était désormais délaissé, les buteurs d'eau négligés pour les buveurs de Champagne, les viveurs préférés aux bohème^. Mnrger fréquenta dès lors avec la littérature militante, avec des vaudevillistes et des journalistes qui lui ouvrirent — ou seulement lui entre-bâillèrenl — les portes de quelques théâtres et de quelques journaux, les uns et les autres petits, le Panthéon et le Corsaire, o Je commence à goûter du petit nanan de Gutenberg, écrivait-il, le 18 février 1845, à son ami Léon Noël. J'ai fait la connaissance d'Arsène Houssaye : avec loi, je joue cartes sur table, et je ne crains pas de te dire qu'il a trouvé mes vers dignes d'insertion et qu'il m'en a déjà publié deux pièces dans V Artiste. De plus, Houssaye m'a demandé une nouvelle en prose. Je lui ai cité un litre au hasard, et il m'a dit : « Faites. » J'ai fait, et je lui
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porte demain la chose, — qui s'appelle les Amours d'un Grillon et d^une Elincelle ; pure fantaisie, mon cher ! En outre, pris d'une belle veine caustique, j'ai jeté une douzaine de canards dans la boîte du Corsaire, et j'ai l'agrément de les voir défiler les uns après les autres dans ce journal; de quoi il va résulter une collaboration au susditf — où, comme un de mes amis qui y travaille, je moissonnerai de trente à quarante francs par mois sans me gêner. »
L'étoile de Murger montait ! Après les canards vinrent les Scènes de la vie de Bohème, — un succès pour le journal et pour l'auteur. On commença à parler de celte jeune réputation qui s'annonçait si bien : c'étaient des mœurs nouvelles quMl racontait là avec verve; c'était un pays nouveau dont il se faisait là le Malte-Brun, après en avoir été le Christophe Colomb, — et chacun voulait y voyager en imagination avec lui. Je ne suis pas bien sûr, même, que quelques-uns n'y aient pas voyagé réel-
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leraenl et ne s'y soient pas égarés et perdus ; je ne répondrais pas qu'un certain nombre de braves jaunes gens ne s'enrôlèrent pas dans le bataillon de la Bohème, — c'est-à-dire de la misère poétique, — sur la foi des mensonges joyeux des Scènes de la vie de Bohème. Ce ne sont pas les livres qui ont leur destinée, ce sont les lecteurs de certains livres.
Celui de Henry Murger avait son éloquence, — parce qu'il avait son danger, mais un danger qu'on n'apercevait pas, recouvert qu'il était de fleurs aux parfums enivrants. Il avait son danger et son immoralité, — comme le roman de l'abbé Prévost, avec lequel, par parenthèse, il avait une ressemblance singulière , dont cependant personne n'a été frappé, puisque personne jusqu'ici, que je sache, ne l'a constatée.
Musette, n'est-ce pas Manon Lescaut?
Rodolphe, n'est-ce pas le chevalier des Grieux? Manon, elle aussi, ne faisait a qu'aller et venir », et chaque fois qu'elle rêve-
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nait, elle était assurée d'avance d'être accueillie par son cher chevalier k bras et à cœur ouverts. Des Grieux pardonnait, Rodolphe pardonnait, parce que Manon était ravissante, parce que Musette était adorable, et que peut-être, au fond de l'âme, — où il y a toujours un peu de boue, — Rodolphe et des Grieux n'étaient pas fâchés, étaient même flattés de se voir préférés, eux pauvres, à des millionnaires qui, malgré leurs miliions, ne pouvaient obtenir que les miettes d'amour de leurs belles maîtresses. La jeunesse a de ces vanités-là, qu'elle savoure et dont plus lard elle rougit.
J'ai su, depuis, qui payait sa toilette!
chantait Déranger. Rodolphe et des Grieux le savaient alors, eux, — et cela n'effarouchait pas leur délicatesse, parce que délicatesse et passion vingtenaire ne font pas bon ménage. A vingt ans, on aime la femme comme on aime le \\n : l'une, parce qu'elle
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est belle ; l'autre, parce qu'il est bon, — et aussi parce que tous les deux vous grisent. Des Grieiix trichait au jeu ; Rodolphe et ses amis trichaient aussi d'une t«ulre façon, en faisant à leurs créanciers ces aimables plaisanteries que le Code appelle crûment des escroqueries. C'est amusant, sans doute, de berner des gens laids et grognons qui viennent se pendre à votre sonnette, de grand matin, à l'heure précisément où l'on aime le moins à être dérangé, pour vous réclamer le montant de leur sempiternelle petite note, — tailleurs, bottiers ou gargoliers ; très-amusant, en vérité ! Cela rappelle la scène de M. Dimanche et de don Juan. Mais il serait peut-être plus simple et plus honnête de payer ces vilaines gens-là, afin d'en être débarrassé plus vite ; il serait plus honnête et plus simple, lorsqu'on sait ne pas pouvoir les payer, de ne rien leur demander du tout, ni bottes, ni habits, ni dîner. Tout homme qui se respecte a le droit de mourir, quand il lui est prouvé
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qu'il ne peut pas vivre; mais il n'a jamais le droit de se déshonorer, et les héros de Murger, si séduisants pour le public d'avant 4 848, ne faisaient pas autre chose, convenons-en. Après cela, si vous trouvez que je suis bien sévère pour les héros de Murger, b!âmez-raoi, j'y consens, et même appelezmoi Prud'homme, si le cœur vous en dit : je ne suis, en effet, sévère que parce que je suis juste. Dailleurs, — et voilà la condamnation la plus éloquente de toutes les belles et vicieuses équipées que l'on nous donne à admirer et que nous admirons, — d'ailleurs, les modèles de la Vie de Bohème^ Schaunard et Musette en tête, pensent exactement comme moi : Musette est une brave bourgeoise qui a épousé un pharmacien, je crois ; Schaunard est un brave bourgeois qui a succédé à son père, honnête commerçant du quartier Saint-Denis.
Durandin et Durandine.
Car ils existaient en chair et en os, ces jeunes fous et ces jeunes folles qui faisaient
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de si beaux pieds de nez à leurs créanciers et à la morale! Ce n'étaient pas les buveurs d'eau dont j'ai parlé déjà, Léon Noël, Adrien Lelioux, Chintreuil, Tabar, DesbrosseS, Bisson, Nadar : c'étaient d'autres buveurs d'autre chose, — des jeunes gens assoifés de vie, dont il ne m'appartient pas de livrer ici les noms. Ils s'appelaient dans la réalité comme ils voulaient ; dans le feuilleton du Corsaire, Murger s'appelait Rodolphe; ses amis s'appelaient Marcel, Schaunard, Colline, et leurs maîtresses, Mimi, Musette, Phéraie. Dans le rouan, je ne sais plus déjà quel nom portait l'hôtel garni dont il est question au chapitre Cap des tempêtes : dans la réalité, c'était un pauvre petit hôtel de la rue des Canettes, VHôtel Merciol, dont les chambres étaient faites, « au point de vue de l'art, » par Baptiste, un domestique dont on pourrait croire la race perdue, comme celle des carlins, et qui cependant a laissé de sa graine, puisque j'en ai retrouvé récemment.
A VHôtel Merciol allaient et venaient continuellement une foule de jeunes gens en quête d'avenir, des apprentis grands hommes comme Champfleury, Théodore de Banville, Antoine Fauchery, Auguste Vitu, Alfred Vernet le miniaturiste, Reyer, Wallon le philosophe, Charles Baudelaire, — qui alors signait tantôt : Carolus Baudelaire (pourquoi pas B adarellus ? ) et tantôt Baudelaire-Dufaï. La partie féminine était représentée par Musette, déjà nommée; par Mimi, dont je vais parler; et par une belle fille aux cheveux d'or, « qu'Adolphe Yvon a immortalisée dans une série de grands dessins à la Michel-Ange, représentant des Parques, des Nuits, des Lédas, tous les sujets épiques et farouches. Cette grande muse, qui ne donnait que son amitié, avait entrepris de deviner tous les talents en herbe, tous les génies dont l'œuf avait besoin, pour éclore, d'être couvé sous les ailes de l'amitié eothousiaste. Contemporaine de Mimi et de Musette^ elle montre
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encore aujourd'hui avec orgueil les liasses de sonnets que les poêles célèbres d'aujourd'hui ont écriis pour elle avant d'être célèbres, et quelques tableaux précieux où des Dianes et des Vénus, peintes par les artistes devant lesquels s'ouvrent à présent les portes de l'Institut, avaient alors enipunié son jeune visage, ses bras purs et sa chevelure flamboyante. La Résiirrecticn de Lazare fut écrite pour obéir à un caprice de celte nymphe romantique. »
De Phémie , je n'ai rien à dire, sinon qu'elle ressemblait à une héroïne de Paul de Kock, et qu'elle allait et venait de la caserne à l'atelier, des carabiniers à Schaunard , et de Schaunard aux chasseurs de Vincennes.
De Musette, j'ai trop parlé ; de Mimi, pas assez, — « de celte pâle Mimi, blanche, délicate , transparente comme un portrait d'Holbein. Si idéalement, si suavement pâle sous sa chevelure un peu rousse, ses yeux bleus étaient comme le miroir d'un ciel
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immense, et ses mains fines, longues, lumineuses, ressemblaient à celles des figures primitives. Tassaërl a seul peint des têtes comme celle-là, aux Jèvres exquises et décolorées , souriante avec toutes les séductions de la douleur et de la mort ; sa voix douce, vibrante, frémissait comme celle d'une harpe dont les cordes vont se briser. Comme le raconte le livre, Mimi avait un chat rouge nommé comme elle : Mimi. Sur sa cheminée, elle avait une garniture de cheminée en plâtre peint en vert antique : c'était le busle d'Homère entre deux levrelles! Par un étrange caprice, Mimi, à qui ses amis avaient enseigné l'amour des choses d'art et des 1 elles peintures, tenait à ces plâtres ridicules et ne s'en sépara que pour aller mourir.
« Car, ajoute Théodore de Banville à qui j'emprunte ces détails intimes, la scène d'hôpital, si poignante, est complètement vraie. La pauvre Mimi avait trop mêlé sa vie à celle des poêles, et elle est morte à
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l'hôpital , comme un poêle ; malgré les supplications de Rodolphe , l'implacable M. Benoît ne voulut pas tolérer une agonie dans son immeub!', et Mimi s'éteignit dans la froide salle en caressant fiévreusement son manchon et ses violettes. Ce que fit Rodolphe, pendant le mois où il fut le voisin de mademoiselle Mimi, n'a pas eu d'analogue peut-être depuis que les littératures existent. Il passait ses journées à faire des poëmes, des plans de comédie, à ganter de baisers les mains de la pâle Mimi ; mais le pain, c'était le feuilleton du Corsaire, et, comme Rodolphe n'avait ni argent ni livres pour inventer autre chose que sa vie, chaque soir il écrivait en feuilleton, pour le Corsaire f la vie de la journée; chaque jour il vivait le feuilleton du lecdeiuain. C'est ainsi que le lendemain de je ne sais quelle brouille à la façon des amants d'Horace. Mimi, appuyée au bras de son ami, fut saluée au Luxembourg par le poète des Feuilles d'automne : elle rentra toute fière
dans la rue des Caneltes, et, le soir même, Rodolphe écrivait sur ce thème un des plus aimables chapitres des Scènes de la vie de Bohème... »
J'ai eu beau feuilleter le volume des poésies publiées et celui des poésies inédites, je n'ai pas trouvé un seul vers consacré à la pauvre Mimi. Est-ce parce qu'elle l'aima plus sincèrement que les autres que le poète a chanté les autres et s'est tu sur elle? Estee parce que les choses et les femmes que l'on aime le mieux sont celles dont on parle le moins?
L'étoile de Murger montait donc; les Scènes de la vie de Bohème, remarquées en feuilleton, furent plus lues encore en livre. Ce fut alors qu'un débutant dramatique, qui devait bientôt devenir aussi connu que Murger, Théodore Barrière, songea à mettre au théâtre ces scènes pittoresques qui venaient d'obtenir un si grand succès Je lecture.
La tentative était hardie et^ à cause de sa hardiesse, périlleuse, — mais, à cause de sa
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hardiesse aussi, exposée à réussir. La pièce réussit, en effet, comme avait réussi le roman : ce fut un triomphe dont les bohèmes de la réalité ne furent pas les derniers à se réjouir, — au contraire. « Il semblait à chacun de nous, disait Nadar, qu'il s'agissait de son œuvre personnelle, tant la longue communion de vie et de pensée avait été jusqu'alors intime entre nous et le débutant de ce soir-là. Aussi, dès les premiers mots du drame, quand nous pûmes seniir quil s'annonçait là un succès éclatant, lorsqu'aux, éclats de rire, provoqués à chaque mot par une inouïe prodigalité d'esprit, succédèrent d'acte en acte les péripéties pa\héliques de l'action, nous étions émus , transportés. Vint enfin le moment où, absorbés par le seul intérêt de l'œuvre, nous oubliâmes même les préoccupations de notre affection fraternelle pour l'auteur, restant suspendus aux dernitTs sanglots et aux derniers râles du plus dramatique dénoûment. Vous vous rappelez combien elle
était louchante, celte agonie de Mimi... Mais lorsqu'elle s'éteint si lamentablement; lorsque celui qu'elle a lanl aimé et qui Ta tant aimée laisse retomber la main encore tièclepourexclamer,enconclusiondeIapièce:
« 0 ma jeunesse! c'est vous qu'on enterre! » ce cri de ce jeune homme, de ce misérable qui peut penser à lui-même en cet instant, ce cri d'égoïsme me glaça... Je courus à Murger, et, l'étreignant entre mes bras : « Tu tiens « là un magnifique et légitime succès; mais, a au nom de toute l'amitié que tu peux « avoir pour moi^ je t'en supplie, coupe a cette abominable phrase de la fin! — Pas a du tout, me répondit-il; c'est nature... » Nadar avait raison — commehomme. Murger avait raison — comme artiste. Son Rodolphe est faux ; mais, plus vrai, il eût paru moins vrai au théâtre, dont l'optique est si différente de celle de la réalité. En restant absorbé dans l'immense douleur que lui causait l'agonie de sa maîtresse ; en descendant avec elle au cercueil, sans cris, sans
plaintes, sans rien que le sentiment de la perte irréparable qu'il faisait là, le public, qui a des exigences légitimes, lui eût ordonné de parler, de se plaindre, de crier. D'où le : « 0 ma jeunesse! c'est vous qu'on enterre! » qui scandalisait et attristait si justement et si mal à propos cet honnête et vaillant cœur de Nadar. Ce cri égoïste, que Murger met dans la bouche de son héros, te révoltait, cher Nadar, et peut-être aussi révoltait-il le public — à son insu; mais r émotion du public venait peut-être aussi, précisément, de ce contraste entre l'agonie de cette pauvre grisette et la larmoyante indifférence de son vaniteux amant, qui regrette sa jeunesse qui vit toujours, au lieu de regretter sa maîtresse qui vient de mourir.
Ah ! cher Nadar, comme il me serait facile de te retourner le reproche que lu faisais là à Murger, en te rappelant (et ici il ne s'agit plus de pièce, de théâtre ni d'optique) la phrase que lu prêtes, dans la Mort
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de Dupmjlren, à ion chirurgien ea chef de l'Hôtel-Dieu, s'adressant à un malade, un prêtre atteint d'un anévrisme de l'arlère carotide, a Eh bien ! monsieur l'abbé , avec cela il faut mourir! » Cela n'est pas vrai, cela n'a jamais été dit, cela ne pouvait pas l'être; toutes les lois divines et humaines, la plus simple loi de la convenance même (il y en a toujours entre médecin et malade, quelque peu que soit celui-ci; quelque beaucoup que soit celui-là), tout s'opposait à ce que cette « abominable » phrase fût dite, — et tu l'as cependant imaginée, tu n'as pas craint de la prêter à ton Dupuytren, un bourreau d'ailleurs, afin d'arriver à l'effet. Tu as eu tort comme homme, et tu as eu raison comme écrivain, comme artiste en émotions. Ta phrase, cetle phrase que je le reproche, elle m'est restée vivante, terrible, féroce, dans l'esprit, — à ce point que, de tout ce que tu as écrit, de tes meilleures choses, ce que je cite le plus souvent à ceux qui ne connaissent pas ta littérature et que
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je veux émouvoir, dont je veux, amener les sympathies à toi, à ton nom, à ton style, à ta façon d'être littéraire, ce que je cite le plus souvent, cher Nadar, c'est la Mort d^ Dupuylren, c'est le mot de Dupuytren au pauvre prêtre venu du fond de son village en consultation auprès de l'illustre boucher. Cela touche, cela remue; on ne songe pas à s'offenser, à se scandaliser : on est sous le charme de celle brutalité qu'effacent si habilement les dernières pages de la nouvelle. J'insiste encore : si ce mot, si celle phrase n'avait pas été cherchée — et trouvée — par toi, la nouvelle n'avait pas de raison d'être ; c'était une histoire quelconque, banale, sans intérêt, sans saveur, indigne d'être racontée : elle est toute la nouvelle! Songe donc, mon ami, si cette phrase qui sent l'ogre n'avait pas été imaginée par loi, comment aurais-tu été amené à écrire les lignes suivantes, que je ne peux jamais citer sans tortillement de cœur et sans larmes aux yeux :
« L'abbé prit ses linges et enveloppa son cou sans moi dire. Dupuytren avait toujours les yeux fixés sur lui. Quand il eut achevé son pansement, le prêtre tira de sa poche une pièce de cinq francs enveloppée dans du papier et la déposa sur la cheminée : (1 Je ne suis pas riche, et mes pauvres a sont bien pauvres, monsieur le docteur, a dit-il avec un adorable sourire ; pardon- « nez-moi si je ne puis payer plus cher une <i consultation du docteur Dupuytren. Je a suis heureux d'être venu vous trouver; « au moins je serai préparé à ce qui m'at- € tend... Peut-être auriez-vous pu, ajouta- « t-il avec une extrême douceur, m'annon- « cer celte grande nouvelle avec plus de « précaution. J'ai soixante-cinq ans, et, à « mon âge, on lient quelquefois beaucoup <t ^ la vie. Mais je ne vous en veux pas ; • vous ne m'avez pas surpris, j'attendais « depuis bien longtemps ce moment-là...
« Adieu, monsieur le docteur ; je vais moua rir à mon presbytère... »
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« Et il sortit... »
Et tu as fait là. cher Nadar, uu chefd'œuvre, — rien de moins, rien de plus !
Moi, qui ne suis pas un chef-d'œuvrier pourtant, moi aussi j'ai trouvé mon mol, — une seule fois, un seul mot. L'occasion est bonne pour le citer, non par vanité, mais comme preuve à l'appui. Racontant une visite faite à la Salpêtrière, et les hallucinations étranges, fantastiques, de la plupart de ses malheureuses pensionnaires, j'en signalais une qui parlait sans cesse et sans suite, en riant de tout ce qu'elle disait, — une sorte d'o//a podrida des plus navrantes parce que des plus grotesques, quelque chose dans le goût des queues des typographes : « J'ai du chagrin... Grain d'orge... Farine... Farina... La soupe est chaude... Mettez-la sur le feu... Enjoué, feu! Barcarolle... Disette... Hanneton, vole, vole, vole! Au voleur! J'ai du bon chagrin dans ma tabatière... »
La folle, quoique folle, avait dit tabac — comme une personne raisonnable. L'esprit
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un peu retourné par toutes les incohérences dont mes yeux et mes oreilles étaient remplis, j'imaginai d'écrire : « J'ai du bon chagrin dans ma tabatière... » Le mot fut jugé saisissant par un certain nombre de lecteurs, — saisissant et vrai : seul, un de mes confrères, dont je prise aussi fort le cœur que le talent, un second Nadar pour moi, Jules Noriac, me félicita d'avoir trouvé ce mot. Tout l'arlicle est là-dedans, en effet.
Mais c'est assez parlé de moi : revenons à Murger
La Vie de Bohème^ représentée sur le théâtre des Variétés, le 22 novembre 1849, eut donc un succès d'enthousiasme, dû, non pas aux bravos frénétiques de la petite phalange — hélas! décimée — des buveurs d'eau, amis de l'auteur et ses anciens compagnons de misère et d'obscurité, mais à l'étrangeté, à la nouveauté, au pittoresque, au débraillé des mœurs qui y étaient peinles et dépeintes avec un esprit, avec un entrain, avec une gaieté de tous les diables.
J'étais bien jeune en 1849, et je me rappelle confusément aujourd'hui mon impres sion d'alors. Tout ce qu'il m'en était resté, c'était une vision mélancolique : l'agonie de la pauvre Mirai jouée par une débutante aussi, une actrice inconnue la veille, et qui se révélait, elle aussi, au public charmé, mademoiselle Thuillier, le double de Mimi — ou, plutôt, Mimi elle-même.
Cette apparition, sensible pour les lecteurs jeunes comme moi, qui s'étaient identifiés avec les personnages du roman publié par le Corsaire, l'était bien davantage pour lesyeux qui avaient vécu la Vie de Bohème avec Henry Murger, — par exemple, Théodore de Banville, qui raconta plus tard, en ces termes, l'effet produit sur lui par celte apparition ; a Tout à coup mon sang reflua vers mon cœur, je sentis mes jambes faiblir, je n'avais rien vu encore, mais je sentais la commolion de ce que j'allais voir, et, en effet, quand je tournai la tête... Oh ! si pâle, si blanche avec ses mains mourantes, blanche comme
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un lis dans les ténèbres de la scène, c'était Mimi elle-même arrachée par je ne sais quel maléfice d'amour aux durs liens du trépas! Comment une ressemblance pareille pouvait exister, comment mademoiselle Thuillier fut à ce moment la vraie Mimi avec son regard humblement extasié, c'est ce que je ne saurais comprendre. Ni ses yeux ni ses cheveux n'étaient semblables par la couleur à ceux de Mimi, mais la pose, l'altitude, les traits, la même blancheur! L'illusion fut complète.
Mademoiselle Thuillier, qui arrivait à Paris, m'était tout à fait inconnue; après l'avoir entendue dire, avec le génie de la passion, sa tirade du cinquième acte, je voulus lui parler pour la féliciter : ma voix s'arrêta dans ma gorge, je restai immobile, muet, stupéfait. C'était pour moi, ne fût-ce pas dans la réalité, une de ces iransmigralionsd'âmes qu'Edgar Poé raconte avec l'assurance d'une foi profonde ! Et qui ne le croirait, en songeant que la vie de théâtre de mademoiselle Thuillier n'a eu qu'une seule soirée, dont l'éclat
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rayonnera sur tout le ibéâlre nnoderne ? Hélas 1 comment ce divin fantôme, qui tresse des violettes blanches, peut-il consentir à quitter sa tombe silencieuse pour réciter de la prose de bonrgeois avec une robe de mérinos gris? Car elles ne sont pasdeux ; c'est le sommeil dans les grottes de cristal habitées par la Nuit qui a bruni ses yeux et ses cheveux. Mais quand elle a dit ces mots que je n'entendais pas pour la première fois . « Imbécile*, ce n'est pas de la blonde, c'est de la dentelle ! » c'était elle ! oh! à son inflexion, j'ai bien reconnu que c'était effe... » Cette pièce, ce drame de la jeunesse et de l'amour, ce poëme de la gaie misère en prose, cette histoire delà Bohème en ilonfions, on l'a reprise l'autre soir, le samedi 30 dé-
* Pardon, cher poëte ! Je n'ai pas la pièce sous les yeux, mais il nie semble bien avoir entendu : » Que tu es bête, va! » — une familiarité charmante dans la boucùe d'une maîtresse, — et non : < Imbécile ! » — une grossièreté dans toutes les bouches et pour toutes les oreilles.
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ceaibre ISGo, sur le théâtre de TOdéon^ et j'ai couru la voir pour la lire de nouveau, pour y retrouver les émotion^ et les bouffées de généreuse chaleur du temps jadis, pour essayer de ressaisir ie fil — cassé — de mes années vécues.
Hélas! faut-il l'avouer? j'ai regretté cette curiosité fatale, sœur de celle aulre curiosité qui nous pousse, enfants, à éventrer nos poupées pour en voir le son, à briser nos montres pour en surprendre la pelite bêle, — grosses bêles que nous sommes, bêles à manger le son de nos poupées !
Pourquoi cela? Pourquoi ce désenchantement, ce mécontentement, celte presque colère? Est-ce la pièce qui a vieilli, ou moi qui ne suis plus jeune ? A Murger mort ou à mon passé enlerré? Je ne sais pas? Mais d'abord, il m'a glacé, ce monsieur en habit noir qui est venu réciter ces vers funéraires de Théodore de Banville à la Jeunesse:
Pour dire ce refraia des amours éternelles, Deux amis, ô douleur! séparés aujourd'hui,
Naguères unissaient leurs deux voix fraternelles. Puisque l'un d'eux s'est tu, ne parlons que de lui.
Et vos regrets amers pour ce jeune poëte Emporté loin de vous par un vent meurtrier, A sa lyre, à présent détendue et muette, Ne refuseront pas quelques brins de laurier.
Car vous êtes de ceux dont la piété profonde Garde les verts rameaux qui croissent sous le ciel Pour les penseurs trop vite exilés de ce monde, Et pour ce que les morts nous laissent d'immortel!
Et puis, les acteurs de l'Odéon ne m'ont point paru aussi convaincus que ceux des Variétés. Pour un peu, je crois qu'ils se moqueraient de leurs rôles, qui neleur semblent point faits à leur taille. J'ai bien reconnu Durandin, — les bourgeois ne changent jamais, eux; mais je n'ai reconnu ni Colline, ni Schaunard, ni Baptiste, ni Marcel, ni Rodolphe.
Mademoiselle Delahayc est fort jolie en Musette, et j'aurais peur, si j'étais sou Marcel, qu'elle ne s'envolât trop souvent, malgré tout ce que je pourrais faire pour la retenir par ses deux ailes; mais mademoiselle Thuil-
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lier, quoique toujours très-touchante et trèssympathique, et toujours jeune aussi, a engraissé... Comme femme, elle doit s'en réjouir, ce léger embonpoint ne lui messied pas; mais comme artiste je m'en choque, en me rappelant combien Mimi, la phlhisique grisetle, était maigre.
Et puis encore — et le reproche est plus grave — j'ai été frappé, presque scandalisé de choses auxquelles je n'avais pas pris garde autrefois, quand j'avais aux yeux les lunettes roses de la vingtième année. J'avais pu relire impunément le roman et je l'avais fermé en ami, comme on fait d'un livre qui vous a fait passer de douces heures de rêverie. Quand on lit, on a beau se représenter les héros jet les héroïnes de telle ou telle façon qui approche de la vraisemblance, on ne les voit pas réellement, effectivement. Mais quand ils marchent devant vous, dans la rue ou sur les planches d'un théâtre, en chair f.i en 0?, c'est bien autre chose, — et lorsqu'on s'aperçoit qu'ils marchent mal, qu'il mar-
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chent de travers comme des ivrognes ou comme des drôles, on les siffle, iodigQé, ou l'on s'en va^ altrislé.
Je m'en suis allé l'autre soir, attristé. Les bohèmes de l'Odéon ne m'amusaient pas, — au contraire. Car enfin (lapidez-moi, si le cœur vous en dit), ces héros-là sont de tristes héros et des héros tristes, qui font des farces correctionnelles , qui attardent leur vingt ans dans l'oisiveté qu'ils prennent pour l'incubation de leur génie, et dans la fumée de leurs pipes qu'ils prennent pour la fumée de la gloire. Ils ne savent même pas aiaier ! Pas aimer! quand on a vingt ans et que la maîtresse est belle comme Musette ou tendre comme Mimi! Ils se grisent avec l'amour au lieu de le boire !
Oui, oui, chantez votre petite chanson, merles et fauvettes d'estaminet! Répétez tant que vous voudrez :
Notre avenir doit éclore Au soleil de nos vingt ans !
Aimons et chantons encore ; La jeunesse n'a qu'un temps.
Cuirassés de patience Contre le mauvais destin, De courage et d'espérance Nous pétrissons notre pain.
Notre humeur insoucieuse, Aux fanfares de nos chants Rend la misère joyeuse ; La jeunesse n'a qu'un temps.
Si la maîtresse choisie, Qui nous aime par hasard.
Fait fleurir la poésie Aux flammes de son regard, Lui sachant gré d'être belle, Sans nous faire de tourments Aimons-la, — même infidèle...
La jeunesse n'a qu'un temps.
Puisque les plus belles choses, Les amours et la beauté Comme les lis et les roses.
N'ont qu'une saison d'été, Quand mai, tout en fleur, arbore Le drapeau vert du printemps.
Aimons et chantons encore ; La jeunesse n'a qu'un temps .
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Notre avenir doit éclore Au soleil de nos vingt ans!
Aimons et chantons encore ; La jeunesse n'a qu'un temps.
Tout cela, ce n'est que chansons ! Votre soleil est une lune qui blanchit les cheveux sans féconder l'esprit. Votre avenir n'est jamais éclos, parce qu'il n'y avait pas de germe dans vos œufs de coq! Aucun de vous n'est parvenu, malgré son orgueil, à se mettre en vedette sur l'affiche du théâtre social, — où vous n'avez joué, toutes et tous, que le rôle de comparses. Où sont aujourd'hui Marcel, Rodolphe, Schaunard , Baptiste, je le demande pour la seconde fois , la dernière. Marcel s'est fait marchand de tableaux , Schaunard marchand de jouets d'enfants , Baptiste marchand de je ne sais quoi, Musette marchande à la toilette. La pauvre Mimi... Mais elle est morte, celle-là, comme son cher poêle, — et je m'incline devant ces deux cercueils. Si je n'y jette pas de roses,
comme la siaïue de M. Aimé Millet, je n*y veux pas non plus jeter de terre : ils ont assez de celle qui les recouvre à jamais.
« La pares>e est bonne couveuse, » a dit Montaigne. « Les paresseux sont la réserve de l'avenir, » a dit je ne sais plus qui. Renvoyons à l'écurie, — ou plutôt à Aubervil- 11ers, — comme clichés fourbus, ces deux phrases qui ont trop longtemps servi d'excuse aux fainéants, car elles ne sont applicables qu'aux travailleurs.
'Le succès éclatant de la Vie de Bohème s'était traduit en pluie d'or. Murger avait enfin épousé — morganaliquemeni — la Banque de France. Avec ses droits d'auteur, il vécut bien pendant quelque temps; avec sa réputation, il vécut mieux. Son stage littéraire était fini, bien fini. En divorçant avec la misère, il avait divorcé avec la bohème. Une seconde existence, bien différente de la première, commençait pour lui; une seconde manière allait commencer aussi, bien difïé-
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rente aussi. Adieu, Corsaire! Salut, Pievue des Deux-Mondes !
N'en déplaise aux admirateurs quand même de Henry Murger, et malgré Topinion qu'en a portée cet esprit judicieux autant que charmant qui s'appelle Charles Monselet, la seconde manière de Murger est préférable de beaucoup à la première, — littérairement parlant. Je crois que l'auteur de la Lorgnette littéraire se moquait un peu de lui et des autres quand il écrivait :
« M, Henry Murger vise aujourd'hui au simple, au naturel, à la réalité domestique. Nous n'oserions dire qu'il a perdu à cette transformation ; mais nous sommes de ceux qui préfèrent la première manière de l'auteur des Scènes de la vie de Bohèmey alors que, sans conseil ei sans modèle, il ébauchait d'une plume spirituelle ces vifs croquis de la ne de misère et d'amour qui ont commencé sa réputation. A celte profusion enjouée de tons audacieux, de saillies alertes, a succédé une touche plus sobre. Les com-
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pcsitions d'Augusle Lalbntaine, de Topffer et de M. Jules Sandeau ont tenté ce jeune esprit, jusqu'alors bruyant comme un tambour de basque. L:i muse de Schubert est venue chasser sur ses lèvres les derniers sons du Carnaval de Venise. 11 est d'abord résulté de cette lutte quelques livres mixtes, où M. lïenry Murger, regrettant d'avoir trop ri, et ne voulant toutefois pas trop pleurer, s'est révélé comme un Bouffé littéraire. Maintenant, la lulte est terminée ou du moins paraît Télre ; car dans son dernier roman, Adeline Protat, on trouverait diflicilement un seul mot joyeux. Comme quelqu'un qui ferait pénitence, M. Murger s'est retiré dans les gorges de la forêt de Fontainebleau, et là il a écrit, avec toutes sortes de métaphores mortifiées et de périodes repentantes, cette histoire antimondaine. »
L'arrêt est bref, — mais dur. J'en appelle !
A entendre Charles Monselet et les admirateurs quand même du premier livre et de
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la première manière de Henry Murger, cellelà seule était la bonne, celui-là seul était le bon, — parce qu'amusants. Oh! oh! s'il ne faut qu'amuser pour obtenir un brevet d'écrivain, Paul de Kock mérite de s'asseoir à côté de madame Sand dans le quarante et unième fauteuil de l'Académie. Sesbourgeois et ses griseltes sont mille fois plus gais que les bohèmes et les tilles entretenues de Murger ; leurs joyeuselés, pour être plus grossières, sonlplus honnêtes. La chasse à la pièce de cent sous est intéressante assurément; elle passionne les chasseurs et ceux à qui ils racontent leurs exploits cynégétiques, mais voilà tout. Après cela, préférez Paul de Kock, si cela vous convient ainsi, — mais laissezmoi préférer Murger, parce que cela me plaît mieux, et, de Murger, la seconde manière à la première.
D'ailleurs — aveu précieux à consigner ici — Murger lui-même était de mon opinion à son propre sujet. Il ne reniait pas la Vie de Bohème, — le marchepied de sa réputa-
lion, — mais il avait une tendresse plus vive et plus raisonnée pour ses autres œuvres, écrites dans une autre langue, plus française, avec un autre style, plus châtié. La langue macaronique qu'il avait d'abord parlée et fait parler à ses personnages était une langue facile, à la portée de tout le monde, — si bien qu'aujourd'hui tout le monde la parle avec autant d'esprit et de facilité que lui. Mais celle qu'il essaya de se faire plus tard, à coups d'efforts, celle-là valait mieux, — comme Adeline Protat et les Vacances de Camille valent mieux que la Vie de Bohème.
Monselet, en reprochantà Murger de manquer de gaieté, semble insinuer que cette transformation venait de son changement d'air, et qu'il ne riait plus parce qu'il n'était plus aux sources du rire, — de Parisien s'étant fait campagnard. Comme si Paris était le Permesse de la jovialité! Comme si la jovialité elle-même était nécessaire à la littérature!
D'ailleurs, Henry Murger n'était pas gai
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et ne pouvait pas l'être. Les éclats de rire de la Vie de Bohème sonl plus nerveux que sÏDCères ; ils ressemblent plus à des stridulations d'esprit qu'à des épanouissements de la rate. On s'émerveille à propos d'un châle de riode, et l'on a raison, parce que le deîsin en est aussi original que l'étoffe en est riche ; mais on s'émerveillerait davantage si l'on savait de combien de poignées de riz il est lissé 1 On applaudit un livre ruisselant de verve, d'humour, de fantaisie, — un véritable cachemire; mais on soubresauterait d'étonnemenl et de pitié, si l'on apprenait de combien de misères il est composé.
Semblables à ces sauvages sto'iques el farouches quichantentsousle couteau à scalper de leurs ennemis triomphants pour faire croire qu'ils ne sont pas vaincus, les poètes se refusent à laisser rien voir de leurs douleurs à la foule qui veut être amu-ée : ils boulonnent soigneusement leur habit pour qu'on ne devine pas, à ses battements extra-
valants, les déchirements de leur cœur; ils essuient soigneusement leurs larmes pour qu'on nepuisses'apercevoir qu'ilsont pleuré.
Henry Murger avait été houspillé par la vie, — première raison de n'être pas gai; ensuite il n'était pas d'un tempérament gai, — seconde et meilleure raison. Pour s'en assurer, il faut ouvrir son livre de poésies, où il avait ouvert son cœur, et non ses premiers romans, où il n'avait ouvert que son esprit. Les vers, cela s'écrit pour soi et pour quelques amis de choix; la profe, cela s'écrit pour le public, pour les indifférents : les premiers sont presque toujours destinés à rester inédits, la seconde est toujours destinée à être publiée.
Ce n'était pas un homme gai, celui à qui l'on doit la