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Henry Murger

Henry Mùrger naquit en 1822, de parents obscurs et pauvres qui ne purent lui faire donner qu'une éducation élémentaire, semblable à celle de presque tous les enfants du peuple. Dès l'âge de quatorze à quinze ans, il dut chercher les moyens de gagner sa vie et il entra dans une étude d'avoué, en qualité de petit clerc. Un protecteur, l'auteur de Sylla et des Ermites, l'académicien de Jouy le plaça ensuite chez un gentilhomme russe, le comte Tolstoy, comme secrétaire. Il n'en devint pas beaucoup plus riche. Je crois que ses appointements restèrent

quatre ou cinq fois au-dessous de ceux du'cuisinier de la maison. Mais cette place devait décider de sa vocation et do son avenir. Il avait pour principale occupation de lire à son patron les œuvres des écrivains contemporains les plus célèbres. En les lisant, il les écoutait. Il lui sembla qu'il avait en lui comme un écho de ces voix charmeresses qui tenaient la France attentive. Le monde d'alors, en effet, était encore plein de bruits sonores quoique déjà décroissants. Il aimait, comprenait et honorait l'art et les lettres. Les années qui précédèrent et suivirent 18/^0^ nous apparaissent du point où nous sommes arrivés, — descendus serait plus juste, — comme à demi voilées d'une sorte de crépuscule, déjà envahies par des brumes, mais illuminées de temps à autre par de magnifiques éclairs. Bientôt va venir l'heure de la chute des Burgraves et le triomphe inouï de Lucrèce. A Victor Hugo va succéder M. François Ponsard ; le brouillard gris et froid va nous cacher, pendant de longues années, les rayons les plus éclatants du soleil.

Il faut rendre cette justice à Mùrgor, qu'il a toujours essayé de retrouver leurs traces lumineuses, même dans les heures les plus troubles. Jamais il n'eut d'autres maîtres que les vrais maîtres du dixneuvième siècle. Du reste, il ne pouvait guère adorer de dieux plus anciens, car il avait à peine entrevu leurs autels. Cependant, il faut le louer de n'avoir, malgré l'empressement de la foule à s'atteler au char des triomphateurs les plus grotesques, il faut le louer de n'avoir jamais pris pour des mélodies savantes, harmonieuses et inspirées, les ponts-neufs à la fois vulgaires et solennels de la muse du Bon Sens. On lui a fort injustement reproché l'insuffisance de son éducation classique. Où, dans quel moment, l'élève des Frères ou de la Mutuelle^ forcé de gagner sa vie à l'âge où la plupart des fils de famille sont encore sur les bancs du collège, aurait-il trouvé l'occasion de faire connaissance avec les poètes, les historiens et les philosophes d'Athènes et de Rome ?

Sans doute, ce manque d'une large et solide

éducation littéraire fut préjudiciable à Mûrger. On s'en apercevait en lisant ses œuvres, aussi en écoutant sa causerie, tout brillant causeur qu'il était. Ignorant beaucoup de choses, — dont quelquesunes presque élémentaires, — il croyait parfois volontiers qu'il lui était inutile de les apprendre, les considérant comme inopportuns et vains ; parfois , au contraire, il inclinait à leur donner un trop grand prix. Par le même motif, il tenait souvent pour nouvelles et originales des idées fort anciennes, mais qui venaient à lui pour la première fois. L'en blâmer sévèrement serait, je le répète, injuste, quand on song9 aux circonstances et aux épreuves qu'il dut traverier.

Elles se montrèrent d'abord, et longtemps, fort dures, presque inexorables pour Miirger. Personne n'eut des commencements plus pénibles, moins encourageants. Quand je fai connu (18^2), il avait déjà beaucoup écrit de vers et de prose, de vers surtout; rien n'était publié. Il venait d'entrer à une Correspondance de Journaux de départements^

dirigée par M. J. Gisorme, h Liquello il donnait huit heures par jour , fêtes et dimanches compris , moyennant une rétribution mensuelle de cinquante francs. Je note cette circonstance pour apprendre au lecteur comment, dans notre beau pays, le plus spirituel de tous les pays a ses propres yeux, comment, dis-je, on rémunère des travaux assez pénibles, presque littéraires, et qui exigent quatre fois plus d'intelligence, de zèle et de dévouement que des fonctions de commis ou d'employé, six fois mieux payés.

Mûrger occupa fort peu de temps ce trop modeste emploi, où il s'accordait d'ailleurs assez mal avec son rédacteur en chef, lequel étant d'Agen, se prenait naturellement pour un grand homme. Je l'avais perdu de vue depuis quelques semaines, lorsqu'un jour il me fit dire qu'il était malade. J'allai lui rendre visite, rue Monsieur-le- Prince. Il était couché dans un lit sans rideaux, placé dans l'angle d'une chambre garnie, — fort mal garnie, presque nue. Au-dessus de son lit on voyait, accrochés à un clou, un loup

de velours noir et une paire de gants de bal fanés, qu'il regardait souvent. Il ne se plaignit pas, me parla avec douceur, comme il parlait presque toujours. Je devinais bien vite que la flamme intérieure le brûlait ardemment, et tout en le brûlant le faisait vivre; qu'elle illuminait aussi les horizons de ses rêves d'avenir d'une lumière assez radieuse pour l'empêcher de voir sans trop de dégoût les ignominies du présent. Je la devinai, dis-je, car il était de ceux qui ne font pas montre de leurs espérances, de peur de les flétrir.

J'ai dit qu'il avait déjà beaucoup écrit de vers et de prose. Parmi les vers je citerai plusieurs satires contre un poëte politique autrefois célèbre, M. Barthélémy, et un poème. Via dolorosa^ qui n'ont jamais été imprimés. Lié dès cette époque avec un groupe déjeunes gens qui devaient plus tard se faire des noms plus ou moins célèbres, en suivant des voies souvent opposées, entre autres, MM. de Banville, Beaudelaire, Nadar, Fauchery et Chamfleury, il travailla avec ce dernier pour le petit Théâtre du

Luxembourg, le Théâtre de liobiun, commo on disait alors.

Plus tard, toujours poussé par los exigences inexorables de la nécessité, il émielta sou esprit et son talent dans les colonnes des petits journaux littéraires, voire des journaux industriels. Il devint rédacteur du Moniteur de la Mode, du Castor, journal de la chapellerie, de la Silhouette avec MM. Asselineau, Nadar, Busquet, Fauchery, Balathier et Vitu, qui ne s'attendait peut-être pas à devenir un écrivain politique, et surtout ne pa'-aissait rien faire pour s'y préparer \ Ces travaux

* Nous trouverons dans un article consacré par le Figaro à la 'mémoire de Miirger, Texlrait d'une lettre, où notre écrivain raconte, avec une verve railleuse, ses débuts littéraires.

« Te rappelles-tu, mon cher Bourdin, cette époque déjà lointaine, où nous n'aurions pas pu comme aujourd'hui, concourir au prix de 10,000 fr. fondé par M. Lob, le Véron de la chimie capillaire? — Possédant déjà quelque teinture d'orthographe, nous collaborions avec une audacieuse activité à une feuille, où par exception, notre prose était payée à raison de huit francs l'arpent, — ce qui mettait nos lignes au

quotidiens, dans lesquels Miirger apportait un soin et une conscience d'artiste, mal payés quand ils le sont,, mais qui pourtant usent un homme plus vite que des travaux plus sérieux, et déflorent parfois le meilleur de soi-même, la verve, la spontanéité, le don des saillies heureuses, des imaginations printanières, n'empêchaient pas chez notre jeune littérateur des visées plus hautes. Il avait commencé, il voulait continuer et finir par des vers. Dès IShh, il envoyait à l'Artiste, entre autres poésies, le Balcon

prix des poires d'Angleterre. — Le fondateur de ce journal où, par prudence, on ne lisait jamais . La suite à demain, disparut un jour en nous devant plusieurs hectares de copie. — Nous commençâmes d'abord par nous arracher les cheveux, — distraction qui ne nous est plils permise, — puis nous prîmes en collaboration le parti de passer cette banqueroute aux profits et pertes,

w Cependant trois mois après, — un samedi, — le dernier du carnaval, et comme nous regrettions avec mélancolie (le ne pas pouvoir le graisser, on nous apporta une lettre dans laquelle nous étions convoqués , comme créanciers du journal, à venir toucher 75 0/0 de notre créance. — Ah! conviens-en! jamais rentrée, même celle de BoutTé, ne fut plus heureuse. »

de Juliette el le IHonyeur^ puis V Adieu à Nini, après le Carnaval, et les Amours d'un Grillon et d'une Étincelle (1845). Ces divers morceaux, vers et prose, empreints déjà d'une grâce charmante, discrète et mélancolique, écrits sous l'impression visible de la lecture d'A.de Musset, furent remarqués de quelques gens de goût sans arriver jusqu'au public. L'estime des premiers, même leurs sympathies qui devaient plus tard aplanir à Mûrger les plus rudes sentiers, ne le menaient guère à l'aisance dorée d'Horace. 11 soutint courageusement, avec une insouciance, non sans fierté, la lutte contre la fortune, croyant en lui, en son œuvre, ayant foi surtout dans l'art et dans ses destinées, et lui demandant ses plus chères consolations, comme son plus solide appui. Du reste, j'ai hâte de le dire, aux heures les plus tristes, les plus abandonnées, et elles sont nombreuses dans sa vie, il no songea pas un seul instant à quitter la plume. C'était pour lui l'instrument du martyre et de la gloire. Il traversa dignement l'épreuve du martyr, sans for-

fanterie, comme sans plaintes amères, sans affecter surtout les allures d'un héros ou d'un messie, le

sourire aux lèvres, un sourire tranquille et doux, dont il était donné à peu de monde de deviner l'ironie.

En 18/t^, Mùrger entra au Corsaire^. 11 y publia successivement Orbassan^ le Confident et les Scènes de la vie de Bohème, qui devaient fonder la réputation de l'auteur, mais qui passèrent d'abord presque inaperçus du public -.

^ Ce petit journal s'appella d'abord le Satan, puis le Corsaire-Satan, après avoir opéré sa fusion avec la feuille qui portait le premier de ces titres. Il ne garda que très-peu de temps ce double nom.

Le Corsaire eut d'abord pour rédacteur en chef M. Lepoitevin-Saint-Alme. Après 1848, il fut dirigé par MM. de Coëtiogon et de Rovigo.Miirger travailla surtout au Corsaire de M, Lepoitevin, dont les rédacteurs étaient pour ainsi dire partagés en deux divisions, les polémistes et les feuilletonistes. Miirgor faisait partie des feuilletonistes avec MM. de Banville, Busijuet, Bcaudelaire, Fiorentino, etc.

- « La publication de la Vie de Bohème, dit avec beaucoup d'exactitude M. Léo Lespès, dans le Corsaire, fit sensation parmi les gens du métier; mais le grand succès

Pourtant Mi'irgcr ne renonçait aux vers qu'à regret, ou plutôt il ne voulut jamais y renoncer. Aussi nous le voyons donner à V Artiste, une pièce de poésie, le Requiem iVamour. Le môme journal publia aussi de lui, les Amours d'Olivier, récit autobiographique. Vers cette époque (18/i8-18/|9), il imprima dans l'Événement, le Souper des funérailles, et travailla dans le Dix-Décembre, h un roman par lettres, en collaboration avec MM. de Banville, Fauchery et Vitu.

Quelque temps après (18/^9), un jeune écrivain dramatique, M. Barrière, proposa à Miirger d'arranger avec lui la Vie de Bohème pour la scène. Miirger y consentit, et n'eut pas lieu de s'en repentir. La pièce des deux collaborateurs obtint un de ces succès qui font époque. De ce moment date la popularité de

populaire ne se d(5veloppa que lorsque l'œuvre fut portée à J.i scène. — Le Poitevin- Saint-AIme paya chaque feuilleton 15 francs, le livre fut vendu 500 fr. à un éditeur qui en a tiré 70,000 exemplaires. »

Mûrger. Les barrières les plus difficiles k franchir s'abaissent devant lui ; les portes jusqu'alors hermétiquement fermées à ses œuvres, s'ouvrent

comme par enchantement. Il fait jouer un acte au Français, le BonJiomme Jadis. M. Buloz, directeur de la Revue des Deux- Mondes, l'appelle à prendre une place dans ce recueil, d'un accès si difficile pour les jeunes écrivains, entre M"îe Charles Reybaud, M. Jules Sandeau et M. Gàchon de Molènes.

C'est l'époque la plus heureuse de la vie de Miirger, aussi la plus féconde. A partir de la représention de la Vie de Bohème, notre auteur a publié successivement : le Dernier rendez-vous, les Scènes de campagne, les Buveurs d'eau, les Vacances de Camille, Propos de ville et propos de théâtre, [Scènes delavie de jeunesse, le Roman de tontes les femmes, le Sahot rouge, Madame Olympe, Ballades et fantaisies.

Quelques semaines avant sa mort, il avait obtenu un très-légitime succès au Palais-Royal, avec un

acte charmant intitulé : le Serment d'Horace. Telle est, dans son ensemble, l'œuvre de Henry Miirgor. Elle représente une somme d'efforts et de travail plus considérable qu'on ne le croit communément, et il a fallu à son auteur, mort à trente-neuf ans, au beau milieu de la vie, plus d'énergie et de persévérance qu'il ne l'avouait lui-même. Resterat-elle tout entière? Oui, mais tout entière seulement dans la bibliothèque de quelques dilettantes littéraires, comme un spécimen rare et curieux d'une littérature un peu bizarre, excentrique, comme le témoignage d'un esprit original, très-individuel, et surtout comme une peinture assez exacte des tendances morales, philosophiques et esthétiques d'une partie de la société à notre époque. A ces dilettantes, elle plaira plus par ses défauts que par ses qualités. Mais je doute que la foule, dans trente ans, se passionne pour certains héros et pour certaines héroïnes de Miirger; je doute même qu'elle retienne leurs noms. En écrivant ainsi, je sais queje blesse un usage, vieux comme la première oraison funèbre, et qui

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