‹ Herculanum et PompéiChapitre 1 sur 8 · ALFRED MAME ET FILS, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

ALFRED MAME ET FILS, ÉDITEURS

M DCCC LXXXllI

HISTOIRE DU VESUVE

Existence antéhistorique du Vésuve. — Aspect du Vésuve au premier siècle de notre ère. — Son aspect actuel. — Tremblement de terre de l'an 63. — Récit de l'éruption de l'an 79 par Pline le Jeune. — Silence des anciens sur la catastrophe d'Herculanum et de Pompéi. — Transport des cendres volcaniques à de grandes distances. — Éruptions du moyen âge. — Relations du Vésuve et de l'Etna. — Éruptions modernes.

L'histoire du Vésuve est inséparable de celle des grandes victimes du volcan , Herculanum et Pompéi. Il serait difficile de bifjï comprendre dans tous ses détails l'horrible catastrophe qui aYcnseveli deux villes florissantes sous un linceul de cendres, si l'on n'avait pas une idée nette des phénomènes volcaniques. Aussi, après avoir visité Naples sous tous ses aspects, avant d'aborder les ruines de Pompéi, j'entrepris l'étude de la terrible montagne.

J'y étais d'ailleurs sollicité par les perspectives de mon horizon.

De ma fenêtre je voyais le Vésuve , et ce spectacle , quoique souvent insignifiant, était pour moi l'objet d'une attraction puissante. Pendant le jour, je passais parfois une longue heure à en contempler la cime, cherchant à y surprendre du regard

quelque reste d'activité; mais le volcan s'enveloppait dans une inertie désespérante et demeurait impénétrable. De temps en temps il daignait récompenser mon ardeur à l'étudier par l'émission de quelque mince filet de fumée blanchâtre, dont je suivais avec ravissement la formation et la marche. D'une fissure ouverte sur les flancs de la montagne dans les laves, récentes, ou du cratère lui-même, il s'échappait une légère vapeur à peine perceptible d'abord ; la colonne devenait de plus en plus apparente et montait jusqu'à une certaine élévation où elle restait stationnaire, s'étendant en forme de nuage dans la couche d'air qui lui servait de support, et groupant autour du noyau primitif les nouvelles émissions de vapeur qui se produisaient. Ce nuage, qui ne différait guère des nuages ordinaires par sa composition intime, se comportait exactement comme eux : du côté du soleil, il se colorait de tons chauds et brillants , et , du côté opposé , il se teignait de nuances ternes et sombres. Bientôt un coup de vent venait l'arracher à sa couche natale, et en dispersait les lambeaux dans l'atmosphère. Le soir, le spectacle avait quelques moments d'une magnificence passagère : parfois les bouches du cratère s'entr'ouvraient pour un jet de produits gazeux , et les feux de la fournaise, se reflétant sur le nuage volcanique, l'ensanglantaient de teintes ardentes comme celles d'un incendie. Ce n'était qu'un éclair prolongé; puis les fissures se refermaient, l'apparition s'éteignait, et le miroir aérien, qui avait jeté à mes yeux éblouis un aspect des foyers incandescents, retombait dans la nuit.

Cet état actuel de repos et presque de candeur du Vésuve me faisait penser à ces effroyables conflagrations dont la montagne a été si souvent le théâtre, et surtout à cette première éruption de l'an 79 de l'ère chrétienne, dont quelques incidents nous ont été racontés d'une manière si dramatique par Pline le Jeune. Quand je dis première éruption, je ne veux point exclure par ce mot les phénomènes antérieurs du même genre qui se seraient accomplis pendant la période antéhistorique, et encore moins affirmer que le Vésuve n'ait jamais brûlé dans les temps plus anciens. Il est, au contraire, incontestable , pour tous les savants qui se sont occupés de la

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question, que la montagne a été en activité et a livré passage aux feux souterrains dès les temps les plus reculés. Son nom osque ou pélasgique de Vesbius, qui signifie foyer éteint, en serait à lui seul uho démonstration, et cette démonstration prend un véritable caractère d'évidence, si l'on réfléchit à la forme de cratère que le sommet affectait au siècle d'Auguste, et surtout à ces amas immenses de produits volcaniques qui couvrent le sol depuis Naples jusqu'à Salerne.

Nous est-il possible, au moyen des inductions géologiques, de pénétrer plus loin que l'histoire et de raconter des faits inconnus à toute tradition, à toute poésie? Oui, sans doute, et les éléments ne nous manquent point pour entreprendre cette tâche ardue. Si l'on fouille le sol au-dessous de la couche superficielle entièrement composée de matières volcaniques , on rencontre un tuf dont l'origine marine n'est pas douteuse : dans les couches sédimentaires de cette roche on trouve, en effet, des serpules d'espèces récentes et d'autres coquilles marines appartenant à des espèces encore actuellement vivantes de la Méditerranée. Mais l'origine ignée de cette roche n'est pas moins incontestable, car la masse en est composée de débris ponceux, de cendres volcaniques, de débris ténus de laves scoriacées, de petites pierres ou lapilli, et de fragments irréguliers de pouzzolane. Toutes ces matières, d'abord incohérentes, furent ensuite saisies et liées par un ciment siliceux et terreux, et formèrent une couche épaisse de tuf ponceux, en emprisonnant dans l'intérieur quelques animaux marins.

Les tufs des environs de Naples et de Rome sont bien différents, quant à leur composition intime et à leur mode de naissance, de ce que nous appelons en France tuf ou tufeau. Chez nous, ces pierres sont toutes de nature calcaire, et composées en grande partie de débris fossiles d'animaux marins. A Naples, au contraire , les tufs sont entièrement siliceux , et formés par voie d'agrégation de matériaux volcaniques, ponces, cendres, lapilli, fragments de lave, fortement agglutinés. Il en résulte une roche dure , compacte , résistante , excellente pour les constructions, et d'un ton blanchâtre assez agréable.

On peut donc affirmer hardiment qu'à cette époque lointaine des âges géologiques toute cette région était plongée sous I«s

eaux. A quelque distance s'élevaient, d'une part les sommets calcaires des Apennins , d'autre part les collines du territoire alors insulaire de Sorrente , séparées par un golfe étroit ; mais un jour les flots, jusque-là calmes et paisibles, bouillonnèrent avec violence ; le fond de la mer, soulevé par les forces intérieures, s'éleva peu à peu, et un nouveau rivage se montra. Puis, les forces volcaniques continuant d'agir, le sol récemment émergé se déchira en une longue fracture, et le Vésuve apparut comme une énorme boursouflure conique dont le sommet fut projeté au loin par une irrésistible explosion. Suivez le pourtour extérieur de la montagne, particulièrement au nord, et surtout dans le ravin qu'on désigne sous le nom de Fosso grande, et vous reconnaîtrez sans peine des lits sédimentaires d'un tuf blanchâtre, renfermant des fossiles marins. Le volcan ainsi formé vomit pendant longtemps des feux et des laves. Dans une de ses plus terribles éruptions, il combla de ses produits le vaste et long golfe qui , par le détroit de l'antique Marcina (la Vietri de nos jours), se joignait à la merde Salerne, donnant ainsi naissance à l'immense plaine de Nola, de Nocera et du Sarno.

La mémoire de ces catastrophes s'était perdue dans la nuit des temps, et il n'en était demeuré qu'un vague souvenir dont Vitruve s'est fait l'écho. Les naturalistes seuls pouvaient reconnaître un volcan dans le Vésuve. Strabon nous représente cette montagne comme étant d'une extrême fertilité sur ses pentes ; elle offrait, dit-il, un sommet tronqué en grande partie uni, entièrement stérile, d'un aspect brûlé, montrant des cavités remplies de crevasses et de pierres calcinées , indices manifestes que ces lieux avaient été autrefois des cratères brûlants, éteints après la destruction de toutes les matières combustibles. Le savant géographe exprimait par cette raison l'étonnante fertilité des campagnes voisines, qu'il comparait à celles des environs de Catane, où les terrains mêlés aux cendres de l'Etna étaient devenus de riches vignobles, parce que, selon lui, la terre calcinée de cette manière devait conserver une matière grasse et des sels qui la rendaient plus féconde.

D'après la description de Strabon, le Vésuve n'avait point

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de son temps la figure qu'il affecte aujourd'hui. Le sommet de la montagne présentait une dépression considérable, une sorte de précipice à parois abruptes , avec de petits lacs , des bois et des buissons. On n'y voyait aucune trace de ce que nous appelons maintenant le Vésuve proprement dit , dont l'origine n'est certainement pas antérieure à l'an 79; car il est évident que si ce cône si remarquable eût existé, l'écrivain latin n'eût pas manqué de le signaler. De ce grand cratère primitif, qui formait probablement un cirque complet, il subsiste encore une partie importante dans les crêtes en demi -cercle qui s'élèvent au

A, la Somma, reste de l'ancien cône du Vésuve.

B , la Padimentina , éminence en forme de terrasse, qui entoure la base du cône récent du Vésuve, du côté du sud.

C, l'Atrio del Cavallo.

DD, cône actuel.

Coupe supposée du Vésuve et de la Somma.

E, grand cratère.

F F , petits cônes adventifs dans l'intérieur du grand cratère.

GG, dykes intersectant la Somma.

HH, dykes coupant le cône récent du Vésuve.

K, communication du cratère avec les foyers souterrains.

nord, et qu'on désigne de nos jours sous le nom de Idi Somma. Le Vésuve actuel présente donc une figure assez complexe, comme on peut le voir dans la coupe ci -jointe. A est la Somma, reste de l'ancien cône du Vésuve, tel qu'il existait du temps de Strabon; B, la Padimentina , éminence en forme de terrasse qui entoure la base du cône récent du Vésuve, du côté du sud,. est un faible débris du cirque primitif; G, VAtrio del Cavallo, ainsi nommé parce que les voyageurs qui font l'ascension du cône y laissent leurs chevaux , est une profonde vallée de cinq cents mètres de large, appartenant au premier cratère située entre la Somma et le cône actuel ; DD est le grand

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cône actuel, dCi ii l'éruption de 79 ; E en est le grand cratère; FF sont deux petits cônes produits par la dernière éruption au fond du grand cratère, ayant chacun un orifice cratériforme.

Tel est de nos jours l'aspect du volcan, aspect terrible et plein de sombres menaces; mais au premier siècle de notre ère, comme je l'ai dit plus haut, la montagne n'avait pas une physionomie aussi sinistre. A la veille des révolutions qui devaient la bouleverser de fond en comble, l'heureuse Campanie, comme l'appellent les anciens, était calme, souriante, et toute livrée au luxe et au plaisir. Elle jouissait d'un climat incomparable, où le souftle du ciel faisait sentir sa douce et bienfaisante influence ; une nature vigoureuse et luxuriante y prodiguait les trésors d'une végétation sans pareille, et ses rivages, qui étaient l'Elysée des poètes , étaient aussi la retraite favorite des grands hommes. Il n'était pas jusqu'aux tyrans du genre humain qui n'eussent aflectionné' eux-mêmes cette attrayante région ; et comme s'ils eussent été gagnés par la douceur et la mollesse du climat, loin de la ravager, ils l'avaient ornée et embelhe. Une seule menace était venue du haut de la montagne, lorsque Spartacus avait fait camper son armée de dix mille gladiateurs dans l'ancien cratère du Vésuve ; mais ce n'était pas là une menace volcanique, et d'ailleurs les terribles bandits étaient pour les populations du voisinage un bien plus juste objet de terreur que les feux éteints du volcan. Sur ces rivages fortunés, tout était joie et plaisir.

Le premier avertissement de la catastrophe qui devait engloutir Herculanum , Pompéi, Stabia, Retina, Oplonti, Teclano et d'autres cités de moindre importance dont le nom n'est pas parvenu jusqu'à nous, fut donné à la Campanie seize ans auparavant. L'an 63, un afl"reux tremblement de terre ruina toutes ces villes et se propagea jusqu'à Naples. Sénèque, qui vivait précisément à cette époque, nous en a laissé la description dans ses Questions naturelles. « Pompéi, dit- il, ville célèbre de la Campanie , près de laquelle .le rivage de Sorrente et de Stabia d'un côté, et celui d'Herculanum de l'autre, forment par leurs sinuosités un golfe délicieux, se trouve présentement en ruine, ainsi que ses environs, par suite d'un tremblement de terre qui s'est fait sentir en hiver, c'est-à-dire dans

une saison que nos ancêtres croyaient à l'abri de pareils dangers. Jusqu'à nos jours la Campanie n'avait jamais été sans crainte, quoiqu'elle n'eût point eu à souffrir véritablement, et elle n'avait guère eu d'autre mal que celui de la peur; mais aux nones de février, sous le consulat de Régulas et de Virgilius , elle fut en grande partie dévastée par de violentes commotions du sol. Une portion de la ville d'Herculanum a été détruite, et ce qui en reste n'est pas encore à l'abri de tout péril. Si la colonie de Nuceria n'a pas été entièrement ravagée, elle a été éprouvée d'une manière cruelle. Naples a

Mont San-Aogelo

S. Stables.

Plan des environs du Vésuve.

souffert des dommages privés plutôt que publics , et elle n'a été que légèrement frappée par cet épouvantable fléau. Beaucoup de villes assises sur le sommet des montagnes n'ont ressenti que des commotions inoffensives. On raconte qu'un troupeau de six cents moutons fut suffoqué , que plusieurs statues furent brisées dans leur chute , et qu'à la suite de ce funeste accident on vit errer dans la campagne des hommes privés de leur raison. »

Après cette catastrophe, les malheureux habitants de la Campanie se mirent de toutes parts à relever leurs ruines, à réparer leurs maisons, et à reprendre la vie gaie, heureuse et insouciante des jours passés. Pendant ce temps, les forces volcaniques, qui venaient de donner un premier symptôme de réveil, s'agitaient sourdement, sans bruit, sans signe extérieur. Enfin un jour elles éclatèrent soudainement par la plus formidale des explosions. C'était sous le règne de Titus, l'an 79 de notre ère. Il faut lire dans deux lettres de Pline le Jeune

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adressées à Tacite les détails de ce prodigieux bouleversement de la nature. Le grand historien lui avait demandé des renseignements sur la mort de son oncle , Pline l'Ancien ou le Naturaliste, afin de les transmettre à la postérité dans ses Annales; Pline le Jeune lui ropondit :

« Tu désires savoir par le menu tous les incidents relatifs h la mort de mon oncle, afin de les transmettre à la postérité. Je te suis reconnaissant de cette faveur, parce que je suis sûr qu'il en retirera une gloire immortelle, si tu lui donnes une place parmi les écrivains latins, bien qu'il ait été enveloppé dans un malheur qui a désolé les plus beaux pays du monde, et que sa mort ait été occasionnée par une catastrophe à jamais mémorable , dont le souvenir éternisera sa mémoire avec celle des cités et des populations qui ont partagé le même sort. Et, bien qu'il ait écrit beaucoup de livres qui demeureront éternellement, je pense toutefois que l'immortalité des tiens ne contribuera pas peu à celle qu'il doit attendre. Pour moi, je répute heureux ceux auxquels les dieux ont accordé de faire des choses dignes d'être écrites, et d'écrire des livres dignes d'être lus ; et plus heureux encore ceux qui ont obtenu la faveur de ce double privilège. Mon oncle tiendra sa place parmi ces derniers autant par tes écrits que par les siens. »

Après ce préambule louangeur, Pline aborde le récit de l'événement. « Il se trouvait à Misène, où il commandait la flotte, le 23 du mois de novembre. Il était environ une heure après midi, quand ma mère l'avertit qu'on voyait apparaître dans le ciel un nuage d'une grandeur et d'une figure extraordinaires. Après s'être quelque temps étendu au soleil, selon sa coutume, et avoir bu un peu d'eau fraîche, il s'était jeté sur son lit, où il étudiait. Il se lève et monte en un lieu d'où il pouvait facilement considérer ce phénomène. Il était difficile de distinguer de loin de quelle montagne sortait le nuage. On sut depuis que c'était du Vésuve. La figure du nuage ressemblait plus à celle d'un pin qu'à celle de tout autre arbre, parce qu'après s'être élevée très haut en droite ligne, la cime présentait une surface plane et se divisait comme en une multitude de rameaux. Je m'imagine qu'un vent souterrain chassait la vapeur devant lui avec impétuosité et la soutenait ensuite

dans les airs; mais, soit que l'impulsion cessât peu à peu, soit que le nuage fût emporté par son propre poids , on le voyait se dilater et se répandre dans tous les sens. Il paraissait tantôt blanc, tantôt noirâtre, tantôt de diverses couleurs, selon qu'il était plus ou moins chargé de cendres ou de sable.

« Un tel prodige émerveilla mon oncle, et il le jugea digne d'être contemplé de plus près. Il ordonne de préparer sa galère légère, et me propose de l'accompagner. Je lui répondis que je préférais étudier, et il se trouvait par aventure qu'il m'avait donné quelque chose à écrire. Il sortait de la maison, ses tablettes à la main , quand les matelots , effrayés du péril évident qui menaçait Retina(ce bourg est, en effet, assis précisément au pied de la montagne et n'avait pas d'autre moyen de salut que par la voie de la mer) , vinrent le supplier de ne pas les exposer à un si grand danger; mais il ne changea point de sentiment, et, au contraire, il poursuivit avec un courage héroïque ce que tout d'abord il n'avait entrepris que par simple curiosité. 11 appelle à lui les galères, monte, et part avec le ferme projet de voir quel secours on pourrait porter non seulement à Retina, mais encore à tous les autres villages de cette plage, fort nombreux à cause de l'aménité du site. Il a hâte d'arriver au lieu d'où tous s'enfuient, et au point où le péril est le plus imminent. Il agissait avec une si grande liberté d'esprit, que, quand il observait quelque changement ou quelque forme extraordinaire dans le phénomène, il dictait des notes.

« Déjà il pleuvait sur les galères une cendre extrêmement épaisse, qui devenait de plus en plus chaude à mesure qu'on approchait davantage; il tombait aussi autour d'eux des pierres calcinées et des cailloux noircis, brûlés et pulvérisés par la violence du feu; le rivage se montrait inaccessible, à cause d'énormes masses détachées de la montagne qui le recouvraient. Il s'arrêta un instant et parut incertain s'il avancerait ou reculerait; puis il dit au pilote, qui lui conseillait de prendre le large : « La fortune favorise le courage ; tourne la « proue du côté de la maison de Pomponianus. » Pomponianus était à Stabia, dans un lieu séparé par une petite baie que la mer forme insensiblement sur ces bords découpés. Là, à l'aspect du péril encore lointain , mais de plus en plus menaçant ,

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il avait mis tous ses efiets sur ses navires, et n'attendait qu'un vent favorable pour s'éloigner de ces lieux. Mon oncle le trouve épouvanté et tremblant: il l'embrasse, le rassure, l'encourage; et , pour bannir par sa propre assurance les terreurs de son ami , il se fait conduire au bain. Ensuite il se met à table , et soupe avec un visage gai, ou au moins (ce qui est tout aussi admirable) avec l'apparence de sa gaieté ordinaire.

« Pendant ce temps-là, des flancs du Vésuve s'échappaient çà et là des lueurs et des flammes qui , éclatant tout à coup au sein des ténèbres, en augmentaient l'horreur. Mon oncle, pour ranimer le courage des personnes qui l'accompagnaient , affirmait que ce que l'on voyait brûler n'était pas autre chose que les villages des paysans, abandonnés faute de secours. Ensuite il se coucha et s'endormit profondément, à tel point qu'on l'entendait ronfler de l'antichambre. Mais on fut bientôt obligé de l'éveiller, parce que la cour par laquelle on entrait dans sa chambre commençait à se remplir d'une si grande quantité de cendres, que, pour peu qu'il y fût demeuré plus longtemps, il n'aurait pu en sortir.

« Alors il rejoignit Pomponianus et les autres qui se tenaient sur leurs gardes , et ils se consultèrent ensemble , pour savoir s'il valait mieux se renfermer dans la maison ou se jeter dans la campagne. En effet, les édifices étaient tellement secoués par de fréquents tremblements de terre, qu'on les eût crus arrachés de leurs fondements , et lancés tantôt d'un côté , tantôt de l'autre, puis remis en leur place; au dehors des habitations le péril n'était pas moins grand , à cause de la chute des pierres, bien qu'elles fussent légères et calcinées par le feu.

« Entre ces divers périls, on choisit ceux de la pleine campagne. Dans l'esprit de ceux qui le suivaient, une terreur éveillait une autre terreur; dans le sien , au contraire, la partie supérieure de l'âme commandait à la partie la plus faible. Ils sortent donc en se couvrant la tête d'oreillers assujettis avec des mouchoirs, précaution indispensable contre les coups des projectiles qui tombaient du ciel. Ailleurs le jour commençait à reparaître; mais où ils se trouvaient la nuit continuait, la plus épaisse et la plus horrible des nuits, éclairée seulement de temps en temps par la lueur des flammes et des éclairs.

On jugea convenable de se rapprocher du rivage, et d'examiner de plus près ce que la mer permettrait de faire; mais la mer prenait déjà les allures de la tempête. Alors mon oncle, ayant demandé de l'eau et bu deux fois , fit jeter un coussin sur le sol et s'y coucha. En ce moment les flammes , qui s'étendaient de plus en plus, et l'odeur de soufre qui en annonçait l'approche, mirent tout le monde en fuite. Il se releva tout soucieux, appuyé sur le bras de deux esclaves, avec le projet de s'enfuir; mais au même instant il tomba mort. Je pense qu'une vapeur très épaisse le suff'oqua, d'autant plus facilement qu'il avait la poitrine faible et de temps en temps la respiration asthmatique.

« Quand la lumière reparut , ce qui n'arriva que trois jours plus tard, on retrouva son corps à la même place, dans un état parfait de conservation, couvert du même habit qu'il portait au moment de sa mort, et plutôt dans l'attitude d'un homme endormi que d'un homme privé de la vie. Nous nous trouvions alors à Misène, ma mère et moi. Mais ceci n'a point de rapport avec ton livre; puisque tu ne veux être informé que de la mort de mon oncle. Je m'arrêterai donc ici en ajoutant un seul mot, c'est que je n'ai rien dit que je n'aie vu de mes propres yeux ou appris de témoins oculaires , dans ces moments où la vérité de faits si récents n'a pu encore être altérée ni défigurée. Il t'appartient maintenant de choisir parmi ces détails ce qui te semblera plus important, parce que grande est la différence entre écrire une simple lettre ou une histoire, entre écrire à un ami ou bien pour la postérité. Adieu. »

Dans une autre missive, Pline le Jeune revient sur le même sujet, et répond en ces termes à Tacite, qui lui avait demandé de nouvelles particularités sur ce grand événement.

« Ma lettre a éveillé en toi le désir de savoir quelles terreurs et quels périls j'éprouvai à Misène, où j'étais demeuré, jusqu'au point où je m'arrêtai dans ma dernière lettre. Je le ferai, quoique mon esprit repousse avec horreur tous ces souvenirs de deuil :

Quanquam animus memiDisse horret luctuque refugit, Incipiam

« Après le départ de mon oncle, je continuai le travail qui

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m'avait empêché de le suivre. Je pris un bain et je soupai pour me coucher; mais je dormis peu et d'un sommeil fréquemment interrompu. Pendant plusieurs jours consécutifs , des secousses de tremblement de terre s'étaient fait sentir; cela ne nous avait pas autrement étonnés, parce que non seulement les bourgades , mais même les villes de la Gampanie y sont assez sujettes. Toutefois, pendant cette nuit, le phénomène redoubla avec tant de violence , qu'on eût dit que tout était, non pas seulement agité, mais bouleversé sens dessus dessous. Ma mère entra brusquement dans ma chambre , au moment même où je me levais pour l'éveiller, dans le cas qu'elle se serait endormie. Nous nous assîmes dans la cour qui sépare l'édifice de la mer par un étroit intervalle.

« Comme je n'avais encore que dix-huit ans, je ne sais si je dois appeler imprudence ou fermeté ce que je fis alors. Je demandai le volume de Tite-Live, et je me mis à le lire et à l'annoter, tout comme j'aurais fait au milieu du plus grand calme. En ce moment arriva à l'improviste un ami de mon oncle, récemment venu d'Espagne pour le voir. Ayant rencontré ma mère et moi, assis à terre un livre à la main, il lui reprocha à elle sa tranquillité, et à moi ma confiance; je ne relevai cependant pas les yeux du livre. Il était déjà la treizième heure du matin », et l'on ne voyait encore apparaître qu'une faible lueur comparable à celle du crépuscule. Alors les édifices furent ébranlés , et les secousses devinrent si violentes , qu'il n'y avait pas plus de sécurité à rester en un lieu ouvert qu'en un lieu fermé. Nous prîmes donc la résolution d'abandonner la ville. Le peuple épouvanté nous suivit en foule, parce que ce qui inspire la terreur tient lieu de prudence , et que chacun croit plus sûr ce qu'il voit faire aux autres.

« Une fois sortis de la ville, nous nous arrêtâmes. Là nouveaux prodiges et nouveaux épouvantements. Les chars que nous avions emmenés avec nous étaient de temps à autre tellement agités , que , bien qu'en pleine campagne , on ne pouvait les retenir sur place qu'en les assujettissant avec de grosses pierres. La mer semblait se retirer en roulant sur elle-

' On sait que les Romains divisaient la journée en vingl-qualre heures, à partir du coucher du soleil.

même, chassée qu'elle était du littoral par les secousses du sol , de sorte que le rivage , devenant plus large , se trouvait couvert de poissons restés à sec sur le sable. Du côté opposé, un nuage noir, épouvantable, sillonné par des feux qui s'en échappaient en jets tortueux, se déchira en vomissant des rayons de feu semblables à de longs éclairs étincelants.

« Alors l'ami dont je viens de parler se mit à insister plus vivement. « Si votre frère, si votre oncle est vivant, nous « dit- il, il désire sans aucun doute que vous vous sauviez, et « s'il est mort, il a désiré que vous lui surviviez. Qu'attendez- « vous encore? Pourquoi ne cherchez-vous pas votre salut « dans la fuite ? » Nous lui répondîmes que nous ne pouvions penser à notre propre sûreté tant que nous serions incertains du sort de Pline. A ces mots l'Espagnol s'éloigna de nous sans tarder davantage , et chercha son salut dans une fuite précipitée.

(n Au même instant le nuage s'abattit sur la terre et couvrit toute la mer, dérobant à nos regards File de Capri, et nous cachant jusqu'à la vue du promontoire de Misène.

« Ma mère me presse, me conjure, me commande de me sauver de quelque manière que ce soit; elle me montre que cela est facile à mon âge; mais que pour elle, accablée par les ans et par une certaine corpulence, il n'y faut pas songer; elle ajoute qu'elle mourrait contente, pourvu qu'elle ne fût pas cause de ma mort. Je lui déclare qu'il n'y a point de salut pour moi sans elle ; je la prends par la main , et je la contrains de m'accompagner; elle cède avec beaucoup de peine à mes instances réitérées, en se reprochant de n'être qu'un embarras pour moi.

« Déjà la cendre commençait à tomber sur nous, mais en petite quantité. Je tourne la tête, et je vois derrière nous une épaisse fumée qui nous suivait , en se répandant sur la terre comme un torrent. « Pendant que nous y voyons encore, dis-je « à ma mère, abandonnons la grande route pour ne pas être « foulés aux pieds et étouffés par la foule qui nous suit. » Nous venions à peine de quitter la voie consulaire : les ténèbres augmentèrent à tel point qu'on se serait cru , non dans une de ces nuits affreusement noires et sans lune, mais dans

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