‹ Herculanum et PompéiChapitre 2 sur 8 · HISTOIRE DU VÉSUVE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU VÉSUVE

une chambre close où toutes les lumières seraient éteintes. On n'entendait que lamentations des femmes, gémissements des enfants et clameurs des hommes. L'un appelait son père, l'autre son fils, un troisième sa femme; car on ne pouvait se reconnaître qu'à la voix. Celui-ci déplorait sa propre infortune, celui-là le sort de ses parents; il y en avait d'autres à qui la crainte de la mort faisait appeler la mort elle-même. Beaucoup invoquaient le secours des dieux, beaucoup croyaient que les dieux n'existaient plus , et s'imaginaient que cette nuit était la dernière , l'éternelle nuit dans laquelle l'univers devait être enseveli pour toujours. Il ne manquait pas non plus de gens qui augmentaient une crainte déjà trop juste et trop raisonnable par des terreurs imaginaires et chimériques. On disait que Misène avait été englouti, que le feu s'était déclaré en d'autres points, et l'épouvante générale .donnait crédit à toutes les fables.

« Bientôt apparut une lueur blafarde qui annonçait, non pas le retour du jour, mais l'approche du feu qui nous menaçait; cependant l'incendie s'arrêta loin de nous. Puis les ténèbres recommencèrent, ainsi que la pluie de cendres de plus en plus épaisse et plus forte. Nous en étions réduits à nous lever de temps en temps pour secouer nos habits : autrement nous en aurions été entièrement couverts. Et néanmoins je puis me vanter que, au milieu de si affreux périls, je ne me laissai aller ni à aucun acte de faiblesse, ni même à une seule plainte. J'étais soutenu par cette pensée consolante, peu généreuse, il est vrai, mais bien naturelle à l'homme, que tout l'univers périssait avec moi.

« Finalement cette noire et épaisse vapeur se dissipa peu à peu et s'évanouit entièrement. Bientôt après le jour reparut, et le soleil se montra, mais terne et jaunâtre, comme dans une éclipse. Tout semblait changé à nos yeux, et en réalité il n'y avait pas un objet qui ne fût caché sous des monceaux de cendres, comme sous la neige. Nous retournâmes à Misène, et l'on s'y accommoda comme on put. Nous y passâmes une autre nuit entre la crainte et l'espérance, mais où la crainte avait la plus grande part, parce que le tremblement de terre continuait toujours.

« On ne rencontrait que des hommes épouvantés qui nourrissaient leurs propres terreurs et celles des autres parles plus sinistres prédictions. Quant à nous, il ne nous vint pas à l'idée de nous retirer avant d'avoir reçu des nouvelles de Pline, bien que nous fussions encore sous la menace et dans l'attente de l'épouvantable péril que nous avions vu de si près. Tu ne liras pas ce récit pour le transcrire, parce qu'il ne mérite pas d'être inséré dans ton histoire, et si tu n'y trouves rien qui soit même digne d'être lu, tu ne dois t'en prendre qu'à toi-même qui l'as voulu. Adieu. »

Chose étrange! dans ces deux lettres émouvantes écrites pour l'éminent historien latin , Pline ne mentionne ni Pompéi ni Herculanum , et garde le plus absolu silence sur la catastrophe qui engloutit ces deux villes sous les cendres volcaniques. Exclusivement préoccupé de la mort de son oncle et de ses propres périls , il donne une foule de détails circonstanciés sur un grand nombre de faits physiques ; il décrit l'éruption , le tremblement de terre, ainsi que la pluie de cendres, et il se tait sur ce qui nous semble la partie capitale de l'événement. Cette omission, vraiment inexplicable, se trouve dans Tacite, l'ami et le correspondant de Pline : l'historien se contente de faire allusion, en termes généraux, aux convulsions souterraines qui donnèrent lieu à cette catastrophe, et il ajoute simplement, sans aucune parole d'émotion, que « des "villes furent consumées et englouties ». Quoique parlant incidemment de l'éruption, Suétone garde le même silence à l'égard des malheureuses villes. Martial, dans une épigramme, les indique comme ayant été enfouies dans des scories. Le premier historien qui en fasse véritablement mention, en les désignant par leur nom, est Dion Cassius, qui florissait un siècle et demi environ après Pline le Jeune; mais son récit, véridique dans ses particularités les plus essentielles , est mêlé de beaucoup de fables. Il paraît avoir puisé ses renseignements dans les traditions des habitants , et avoir cité indistinctement tous les faits et tous les contes qu'il put recueillir. Ainsi il dit que , pendant l'éruption, une multitude d'hommes, ressemblant à des géants par leur taille extraordinaire, apparaissaient tantôt sur la montagne, et tantôt dans les environs; que le soleil se

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cachait, et que, tandis que les sons de la trompette se faisaient entendre, les géants semblaient grandir encore, etc. etc. ; enfin il rapporte que deux villes entières , Herculanum et Pompéi , furent englouties sous des pluies de cendres, pendant que le peuple prenait place au théâtre. On voit, par quelques-uns de ces détails, comment la légende s'empare promptement de l'histoire pour la dénaturer et y ajouter des circonstances merveilleuses.

D'après les récits des historiens anciens comparés à l'état actuel des lieux , nous pouvons nous former aujourd'hui une idée assez nette de la catastrophe de l'an 79. Le vieux cratère du Vésuve, obstrué depuis un temps immémorial, s'ouvrit de nouveau aux feux souterrains. Les blocs de rochers qui fermaient la cheminée volcanique, brisés et projetés en l'air par les forces intérieures, retombèrent dans le cratère ou sur ses pentes extérieures. Au milieu de ces convulsions effroyables, une partie importante du pourtour du cratère s'écroula du côté de la mer, ensevelissant les plus riches campagnes sous ses débris calcinés. Ainsi se trouvait justifiée l'expression ruina monlis, employée par Pline le Jeune. En même temps une multitude de projectiles incandescents furent lancés au loin avec violence, et semèrent l'incendie dans leur chute : une portion de ces fragments, retombant sur elle-même dans le cratère, s'accumula en cône et forma ce qu'on nomme aujourd'hui le Vésuve proprement dit. Les projectiles les plus ténus emphrent le ciel comme un nuage de cendres, et couvrirent d'une couche épaisse les villes voisines. D'immenses colonnes de vapeur accompagnèrent l'émission de ces produits solides, et il en résulta une pluie abondante qui aggloméra les cendres et en fit une pâte semi-liquide. A cette date, le volcan ne vomit pas de laves , comme on le croit communément : ce n'est que beaucoup plus tard qu'on vit apparaître cette matière dans les déjections du Vésuve.

Telle est, dans sa substance essentielle, l'histoire du grand et mémorable phénomène qui marqua , au premier siècle de notre être, le réveil du volcan. Depuis cette époque jusqu'à nos jours, la montagne n'a pas cessé de donner des signes manifestes de son activité; mais ces convulsions ont eu de fréquentes intermit-

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tences de repos. Nous allons les enregistrer ici brièvement, en signalant les principaux incidents qui les ont marquées.

En 203, les grondements et les tonnerres souterrains furent si terribles, qu'ils se firent entendre jusqu'à Capoue, à plus de cinquante kilomètres de distance. Nous tenons ce fait de Dion Cassius , dans sa Vie de Septime Sévère. Pendant les années 204, 243, 305 et 321, il y eut d'autres commotions dans la montagne ; mais les détails à ce sujet nous font entièrement défaut.

472. Pendant deux années la montagne donna des signes d'agitations continuelles. Procope raconte que dans cette éruption les cendres volcaniques furent disséminées dans une partie de l'Europe, et atteignirent même Constantinople. Ce phénomène extraordinaire, qu'on serait tout d'abord tenté de révoquer en doute , n'a cependant rien que de très vraisemblable. Les cendres émises par les volcans, formées de poussières ponceuses, sont d'une telle légèreté, que le vent les transporte fréquemment à des distances considérables. Un certain nombre de faits plus récents, dont l'authenticité est incontestable, sont venus donner crédit au témoignage de Procope. C'est ainsi qu'en 1794 les cendres du même volcan furent poussées jusqu'à Naples et jusqu'au fond de la Calabre. En 1812, celles du volcan de Saint- Vincent, dans les Antilles, furent entraînées à l'est jusqu'à la Barbade, et y répandirent au milieu du jour l'obscurité de la nuit. En 1815, pendant l'éruption du volcan de l'Ile de Sumbawa, la pluie de cendres fut si considérable, qu'elle rendit inhabitables plusieurs maisons à soixante kilomètres de distance; du côté de Java, ce nuage fut emporté jusqu'à cinq cents kilomètres, et l'obscurité fut si grande, que celle qui règne pendant les nuits les plus sombres ne pouvait lui être comparée. Une partie des molécules les plus ténues fut même poussée jusqu'aux îles d'Amboine et de Banda, quoique cette dernière soit à plus de douze cents kilomètres à l'est du volcan, et quoique la mousson sud- est y régnât alors. De tels faits, parfaitement établis, ne donnent- ils pas raison à l'historien Procope?

474. Selon le même Procope, les désastres causés par les feux du Vésuve furent universels dans toute la région circonvoisine.

512. Les cendres de cette éruption se répandirent dans plusieurs provinces de l'Italie méridionale. Comme dans les cas précédents , le phénomène fut annoncé par de violents mugissements souterrains. Une circonstance digne de remarque, c'est que, d'après Procope et Cassiodore, cette éruption fut accompagnée de laves. C'est donc à tort que plusieurs historiens du Vésuve ont affirmé que le volcan n'avait commencé à vomir des laves qu'au xi" siècle.

557, au mois de mars. Cet incendie de la montagne dura un grand nombre de jours avec de fortes explosions et une émission abondante de sables et de lapilli. Des événements du même genre, mais sans incidents notables , se renouvelèrent dans les années 879, 883, 897, 980 et 983.

En 993, autre éruption, mentionnée par Raoul Glaber, écrivain français. Le bon moine, qui, de son monastère de Cluny, n'était guère en mesure d'apprécier les distances, raconte que les feux arrivèrent jusqu'à Rome, c'est-à-dire à deux cent soixante kilomètres de Naples : exagération ridicule qui se réfute suffisamment d'elle-même.

En 1036, le 27 février (c'était la septième éruption depuis le réveil du volcan), des torrents de lave incandescente s'échappèrent, non seulement de bouches latérales ouvertes sur les flancs de la montagne, mais encore par le sommet même du cratère, et croulèrent jusqu'à la mer. Les torrents de feu se renouvelèrent en 1037, au témoignage de saint Pierre Damien , et en 1049, d'après Léon Marsicano , évêque d'Ostie.

En 1138, l'incendie se déclara le 29 mai et dura quarante jours. Il fut précédé d'une immense fumée qui, selon l'image empruntée par Pline à un arbre caractéristique des paysages d'Italie, avait la figure d'un pin, la colonne de vapeurs s'élevant d'abord verticalement du cratère comme un tronc, puis s'étendant latéralement de toutes parts. La fumée fut suivie d'explosions et de projections de matières incandescentes. Des sables furent vomis en telle abondance qu'ils obscurcirent l'atmosphère à une grande distance, et allèrent tomber dans les deux Principautés et jusque dans les Calabres. L'année suivante, l'éruption se répéta et dura trente-trois jours.

Nous trouvons ensuite un intervalle de repos, qui ne dura

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pas moins de cent soixante-huit ans. Pendant cette longue trêve il ne se produisit, dans le district volcanique dont le Vésuve est le foyer principal d'activité, que deux éruptions en deux points assez distants l'un de l'autre : l'une à la solfatare de Pouzzoles, en 1198; l'autre dans l'île d'Ischia, en 1302. Il semble que les forces volcaniques se soient un moment détournées de leur centre habituel d'action , et que les fluides élastiques emprisonnés dans le sein de la terre se soient échappés par une autre issue : le feu central n'a pas qu'une seule soupape de sûreté.

Le Vésuve sortit de cette longue inaction en 1306. Entre cette date et 1631, il n'y eut que deux éruptions, l'une en 1500, l'autre en 1568, toutes deux peu importantes. On a remarqué que, pendant tout le cours de cette période, l'Etna fut dans un état d'activité extraordinaire : preuve nouvelle que ce grand volcan peut servir quelquefois de canal de décharge, malgré son éloignement, aux fluides élastiques et à la lave qui, sans lui, s'élèveraient jusqu'aux bouches de la Campanie. C'est aussi dans le même intervalle, en 1538, que se souleva le Monte-Nuovo, à l'ouest de Naples, dans les champs Phlégréens, entre le lac Averne et le Monte-Barbaro.

Les voisins du Vésuve s'étaient tellement habitués à son calme, que la montagne, au commencement du xvii« siècle, était cultivée jusqu'au sommet. Le cratère se trouvait alors exactement dans l'état où est aujourd'hui le volcan éteint d'Astroni, près de Naples. Bracini, qui visita le Vésuve peu de temps avant l'explosion de 1631, donne de l'intérieur du volcan une intéressante description. « Le cratère, dit-il, avait cinq milles de circonférence, et environ mille pas de profondeur; ses flancs étaient couverts de broussailles, et au fond se trouvait une plaine dans laquelle paissait le bétail. Les parties boisées servaient souvent de refuge aux sangliers, et dans une certaine partie de la plaine, couverte de cendres, on observait trois petits étangs, dont un était rempli d'eau chaude etamère; un autre, d'eau plus salée que celle de la mer; et le troisième enfin, d'eau chaude, mais sans saveur. » L'approche de l'éruption fut signalée par la disparition de l'eau dans les puits (phénomène assez ordinaire en ces circonstances) et par de fré-

quents tremblements de terre. Le feu éclata le 16 décembre et dura vingt jours. De la cime et de plusieurs bouches latérales le volcan rejeta des laves , des blocs de rochers incandescents et des sables. Sept courants de laves sortirent à la fois du cratère en divers sens, et inondèrent de leurs flots brûlants plusieurs villages situés sur les flancs et au pied de la montagne. La bourgade de Résina, en partie construite sur l'ancien emplacement d'Herculanum, fut consumée par le torrent de feu. Les inondations de boue ne furent pas moins destructives que celles de la lave elle-même, comme cela arrive fréquemment dans le cours de ces catastrophes ; car telle est l'abondance des pluies dues à la masse de vapeurs aqueuses lancées dans l'atmosphère, qu'il se précipite le long des flancs du cône de véritables torrents qui, entraînant avec eux des sables et des cendres incohérentes, acquièrent assez de consistance pour mériter le nom de laves aqueuses, lava d'acqua, qu'on leur donne ordinairement par opposition aux laves de feu , lava di fuoco. San-Giorgio-a-Cremano, San-Giovanni-a-Teduccio, Portici, Torre-del -Gréco, Massa, San-Sebastiano, la Madonna deir Arco, furent les lieux les plus maltraités. Naples même eut à souffrir, et on rapporte que les cendres y atteignirent la hauteur d'un palmée Les écrivains contemporains portent jusqu'à dix mille le nombre des victimes, et évaluent à vingt miUions de ducats (le ducat napolitain valait environ quatre francs) le chiffre des dégâts matériels. Quand bien même ces évaluations seraient empreintes de quelque exagération, il n'eu demeure pas. moins certain que l'éruption de 1631 fut la plus désastreuse de toutes, après celle de l'an 79.

Les convulsions volcaniques se renouvelèrent en 1660, 1682 et 1694, avec la série des mêmes phénomènes que nous avons déjà signalés plusieurs fois. En 1694, il semble que la montagne ait repris une nouvelle phase d'activité presque continuelle, et soit devenue l'unique cheminée par laquelle s'échappent les produits gazeux enfermés dans les couches profondes du globe.

Depuis cette époque, en effet, jusqu'à nos jours, il s'est

1 Le palme napolitain, dont nous nous servirons quelquefois dans le cours de cet ouvrage, mesure vingt-six centimètres de longueur.

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rarement écoulé douze ou quinze ans sans que des éruptions plus ou moins considérables se soient manifestées. Nous mentionnerons particulièrement les années 1701 , 1704-4708, 1712- 1714, 1715, 1716, 1717-1719. Un courant de lave de cette dernière éruption causa à lui seul deux cent quarante mille écus de désastres. Les crises recommencèrent en 1730 et durèrent quatre ans consécutifs, pour se reproduire avec une violence singulière en 1737, et vomir alors une telle masse de matériaux, qu'on en a évalué le volume à six cents millions de palmes cubes. En 1751, le 25 octobre, la montagne se fissura du côté de l'Atrio del Cavallo, et le torrent de feu se répandit sur les lieux voisins, envahissant deux cents arpents de vignes et cinq cents arpents de bois du prince d'Ottajano, estimés quatre -vingt mille ducats. Les années 1754, 1756, 1759 et 1760 furent continuellement agitées. Un monticule de quatre-vingtdix palmes de hauteur et de six mille sept cents palmes détour h la base, qui s'était formé dans l'intérieur du cratère, disparut dans les gouffres de la montagne, avec un bruit et une secousse épouvantables. La lave, marchant avec une vitesse inaccoutumée, parcourut quatre milles en cinq heures, et envahit la grande route de Torre dell' Annunziata, sur une largeur de front de trois mille six cents palmes. De nouveaux désastres se produisirent en 1766, 1767, 1779 et 1790.

La fin du xviiio siècle fut marquée par une forte éruption qui dura trois semaines, du 15 juin au 8 juillet 1794. Les laves s'échappèrent des flancs de la montagne par cinq bouches latérales, et leur émission était accompagnée de bruits formidables, comparables à des décharges d'artillerie. A Caserte, c'est-àdire à quarante kilomètres du volcan, les ténèbres furent si épaisses, qu'il fallut allumer des torches pour cheminer au milieu du jour. Les cendres arrivèrent jusqu'à Tarente et jusqu'au fond des Calabres. Le torrent de feu prit dans le principe la direction de Résina; puis, changeant subitement son cours, et marchant sur un front de deux mille palmes de largeur, il se dirigea vers Torre-del-Greco. De cette belle ville, qui comptait alors quinze mille habitants, les quatre cinquièmes furent complètement détruits, et quatre cents personnes y perdirent la vie. La lave enveloppa les maisons d'une masse solide

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de douze à quarante pieds d'épaisseur; l'église fut à moitié ensevelie; mais sa partie supérieure a depuis servi de fondement à un nouvel édifice. Le courant alla s'éteindre en mugissant dans la mer, où il pénétra à une distance de sept cents palmes. On évalue à six cents millions de palmes cubes la quantité de laves vomies par le Vésuve dans cette éruption. Les traces de cette catastrophe sont encore parfaitement visibles : la rue principale de Torre-del -Gréco est transformée aujourd'hui en une importante carrière de laves, d'où l'on a extrait depuis quatre-vingts ans tous les matériaux nécessaires à la reconstruction de la malheureuse ville : le torrent de feu est devenu un gisement d'excellentes pierres à bâtir.

L'éruption de 1794 présenta, quant à la projection des blocs incandescents, des phénomènes semblables à ceux de l'année 1779, si bien étudiés et décrits par sir "William Hamilton. Selon cet observateur, des jets de lave liquide, mêlée de pierres et de scories, furent lancés à plus de trois mille mètres de hauteur, offrant l'aspect d'une colonne de feu. Quelques-uns de ces jets furent emportés par les vents dans la direction d'Ottajano; d'autres, encore rouges et liquides, couvrirent, en retombant presque perpendiculairement sur le Vésuve, la totalité de son cône, une partie de la Somma, et la vallée située entre ces deux montagnes. La matière qui retombait sur le sol étant presque aussi vivement embrasée que celle qui sortait sans cesse du cratère, formait avec celle-ci une masse de feu dont la largeur était au moins de quatre kilomètres, et qui, s'élevant à la hauteur prodigieuse que nous venons d'indiquer, répandait de la chaleur à près de dix kilomètres de distance. De même en 1793, selon le docteur Clarke, des millions de pierres échauffées jusqu'au rouge étaient lancées dans l'atmosphère à une hauteur au moins égale à la moitié du cône lui-même, autour duquel elles retombaient ensuite, en décrivant une parabole : à mesure que tombaient ces blocs incandescents , ils recouvraient de feu près de la moitié du volcan.

Le xix*' siècle ne fut guère moins agité que le siècle précédent. Pendant les éruptions des années 1804, 1810, 1813, 1816, 1817 et 1820, le grand cratère du Vésuve s'était graduellement comblé par la lave qui s'échappait en. bouillonnant de bas en

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haut, et par les pierres qui retombaient sur la montagne. Ainsi, au lieu d'une cavité régulière, on y voyait une plaine inégale et rocheuse, couverte de blocs de lave et de scories, et coupée de nombreuses fissures d'où s'échappaient des nuages de vapeur; mais cet état de choses fut entièrement changé par l'éruption d'octobre 1822. Pendant plus de vingt jours eurent lieu de violentes explosions, qui, lançant au dehors cette masse de matières accumulées, donnèrent naissance à un gouffre immense, de forme irrégulière, mais un peu elliptique, et dont la circonférence , mesurée sur la pente irrégulière et très sinueuse de sa limite, était d'environ cinq kilomètres; son plus grand diamètre, qui se dirigeait du nord -est au sud -ouest, était d'un peu plus de cinq cents mètres. Quant à la profondeur de cet effroyable abîme, elle a été diversement évaluée, ayant constamment diminué depuis le moment de sa formation, par suite de la dégradation de ses parois. Selon quelques auteurs , elle était originairement de plus de six cents mètres à partir du sommet; mais lorsque, peu de temps après l'éruption, l'Anglais Scrope eut occasion d'observer cette cavité, il en estima la profondeur à moins de trois cents mètres. Diverses explosions enlevèrent au cône plus de deux cent quarante mètres au sommet, de sorte que la hauteur de la montagne fut réduite à mille quarante mètres, au lieu de douze cent quatre-vingts qu'elle avait d'abord. On comprend par ces chiffres quelle effroyable masse de débris fut précipitée sur les flancs du Vésuve. Le 21 octobre, la pluie de sable fut tellement épaisse, qu'on donna à ce jour le nom de jour obscur. Un de ces blocs , pesant plusieurs milliers de kilogrammes, fut projeté jusque dans le jardin du prince d'Ottajano, à une distance de cinq kilomètres.

Nouveaux phénomènes volcaniques continuels de 1827 à 1830. Pendant cette dernière année, on vit surgir sur le plateau du cratère un petit cône de trente -cinq mètres d'élévation. En 1832, 1833, 1834, 1837, 1846 et 1850, la montagne ne cessa pas de donner des signes d'activité. L'éruption de 1855, qui jeta les plus vives inquiétudes dans tous les villages voisins , et qui menaça d'occasionner les plus grands désastres , fut étudiée et suivie dans tous ses détails par le savant Palmieri , directeur

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de l'Observatoire vésuvien. Elle s'annonça, comme il arrive le plus souvent, par le tarissement des puits et par des secousses de tremblement de terre. Le grand plateau de lave qui fermait l'orifice supérieur du cratère s'écroula dans les profondeurs de l'abîme, ouvrant un gouffre qui ne mesurait pas moins de cent mètres de diamètre. Les crevasses émirent d'abondantes fumées, et la montagne fit entendre de sourds mugissements dans ses hautes régions. L'aiguille de déclinaison de l'Observatoire météorologique montra des perturbations extraordinaires. A la suite de tous ces symptômes menaçants, le premier jour de mai , la montagne s'ouvrit par quatre bouches sur le flanc septentrional du cône ; bientôt il y eut sept bouches d'éruption , puis onze , s'ouvrant en droite ligne de la base au sommet. Le torrent de feu inonda la partie la plus méridionale de l'Atrio del Gavallo, se précipita dans la Vetrana, puis dans le fossé de Pharaon , et s'étendit jusqu'aux premières maisons de Massa et de San-Sebastiano, en enveloppant le pont qui unissait ces deux communes. Divers rameaux secondaires se détachèrent du courant principal, et, suivant les ravins creusés par les eaux pluviales , allèrent porter leurs ravages sur le territoire de San-Giorno-a-Cremano. Le torrent parcourut ainsi dix milles, sur une épaisseur de dix pieds. On évalua toute la masse vomie à dix-sept cents millions de palmes cubes, représentant un poids de trente-quatre millions de tonnes.

Les années suivantes ne furent pas épargnées, et 1856, 1858, 1861, 1866, 1867-1868, virent se renouveler les pluies de sables brûlants, de blocs incandescents, et les courants de laves sur les pentes de la montagne. On peut dire sans aucune exagération que le Vésuve est dans un état permanent d'activité, et que depuis bientôt deux siècles il n'est pas entré dans une véritable période de calme et de repos. Il feint de sommeiller; mais ses fumerolles incessantes, ses émissions de vapeurs, ses émanations sulfureuses, disent assez que le feu couve à une médiocre profondeur. Nous apprenons par les journaux, au moment même où nous éclivons ces lignes (février 1879), qu'une nouvelle recrudescence vient de se manifester dans le volcan, si pacifique en apparence quelques jours auparavant.

Le seigneur Gennaro. — Récit de l'cruption de 1858. — L'Observatoire vésuvien. — Marche des courants de lave. — Dévotion populaire. — L'orphelin de Résina. — Chaleur et fluidité des laves. — Laves de feu. — La tennpèle sur le Vésuve. — Alluvions et laves d'eau. — Les voleurs du Vésuve.

Je venais de lire en me couchant la relation des éruptions du Vésuve, écrite par une société de savants napolitains pour le congrès scientifique qui se tint à Naples en 1845. J'avais trouvé dans cette relation, dont j'ai présenté dans les pages précédentes une courte analyse, une excellente préparation à l'ascension du Vésuve que je méditais pour le lendemain. Mon sommeil se ressentit de mes préoccupations. Toute la nuit je rêvais que j'avais été surpris dans le cratère au moment d'une éruption. Environné de flammes, sufïoqué par les vapeurs sulfureuses, blessé par une pluie de projectiles brûlants, je courais au hasard, cherchant une issue, lorsqu'un courant de lave me coupa la retraite. J'allais être atteint par le torrent de feu; mais une explosion me lança à deux kilomètres eri l'air sans me faire aucun mal. 0 merveille! j'avais des ailes, et, devenu un être tout aérien, je jetais sans danger mes regards dans le gouffre béant, plongé dans le ravissement par la grandeur incomparable du spectacle que j'avais sous les yeux. Je projetais d'étudier à fond le phénomène, comme personne n'a pu le

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faire jusqu'ici, et je me flattais d'étonner le monde savant par la nouveauté et l'importance de mes découvertes, lorsque le garçon d'hôtel, en m'éveillant, me ramena brusquement sur la terre.

Il était deux heures du matin. C'était le moment que lious avions fixé pour notre départ, afin de profiter, autant que possible, de la fraîcheur de la matinée. Je ne saurais trop engager les touristes à suivre mon exemple, et à éviter de faire l'ascension de la montagne sous les rayons du soleil, même au milieu de l'hiver. Le cône terminal est si raide, et l'escalade en est si laborieuse, qu'il est impossible de mener cet exercice jusqu'au bout sans provoquer, par le seul jeu des mouvements musculaires, un développement considérable de la chaleur corporelle, et, par suite, une abondante transpiration : effet redoutable dans toutes les saisons , par les vents froids qui régnent sur le plateau du cratère.

Notre guide Gennaro nous attendait en bas. Gennaro est un véritable Napolitain, presque un Grec: léger, insouciant, grand bavard, vaniteux, poète à ses heures, superstitieux, crédule, artiste, ardent et timide à la fois, il nous offrait un type curieux de cette race mêlée , où le sang grec s'est uni au sang pélasgique. Enfant de Résina, il avait été bercé par les secousses des tremblements de terre , et son baptême avait été carillonné, à l'en croire, par les explosions volcaniques de 1822, qui avaient envoyé sur son berceau, en guise de dragées, plusieurs milliers de bombes de lave. Il avait employé ses premières années à courir sur toutes les pentes du Vésuve, occupé à ramasser des minéraux pour les vendre aux étrangers. Un père capucin , qui faisait sa quête chaque semaine dans le village, lui avait appris à lire en passant. Il n'en avait pas fallu davantage pour faire de Gennaro un lettré. Son mérite naissant l'avait appelé comme garçon de salle à l'Observatoire vésuvien, et Gennaro avait apporté à ces modestes fonctions le soin pieux que peut y mettre un futur docteur de la royale université. Mais un beau jour, par l'excès d'un zèle indiscret, et pour faire des expériences nouvelles, le garçon de salle avait dérangé les principaux appareils, et opéré, sans s'en douter le moins du monde, une véritable révolution météorologique.

Le sismographe, affolé de vaines terreurs, avait annoncé une épouvantable perturbation de la montagne, et présagé la secousse la plus formidable que le sol napolitain eût jamais ressentie. Devant ces menaces sinistres , le directeur de l'Observatoire sonna partout l'alarme et fit jouer le télégraphe dans tous les sens. Hélas! le Vésuve ne bougea pas et fuma sa pipe aussi tranquillement qu'à l'ordinaire, au grand désespoir des touristes et des météorologistes. Qui avait pu apporter un tel scandale dans l'olympe vésuvien? Quand la fraude fut découverte, Gennaro fut congédié honteusement, et ce fut la seule convulsion éprouvée par la montagne.

Malgré cet échec humiliant, notre guide avait conservé de ses premières fonctions une véritable importance , et il parlait familièrement du Vésuve comme d'un intime ami à lui, un peu tapageur, il est vrai, assez mauvais caractère, sujet à des quintes et à des frasques, mais au fond bon enfant. « Je le connais, me disait-il, je le connais bien. J'ai parcouru tous ses abîmes , j'ai sondé tous ses précipices , j'ai écouté de près lai respiration de ses fournaises. Eh bien, ].er Baccof il n'est pas méchant. La Madone et mçn bienheureux patron saint Janvier l'ont dompté. Si nous ne péchions pas, il demeurerait inoffensif: s'il s'agite, par la permission de Dieu, c'est pour nous punir de nos péchés. Pauvre volcan! on l'a bien calomnié. Aujourd'hui il ne tire plus guère que des feux d'artifice. »

Gennaro discourut longtemps sur le même thème avec un véritable enthousiasme , vantant les charmes et les services de son volcan. « Vous autres étrangers, me disait -il avec chaleur, vous ne voyez en lui qu'un ravageur, et vous avez tort. Il a, j'en conviens, ses jours de colère ou plutôt de punition; mais ses châtiments eux-mêmes sont salutaires pour nous. Il ravage , il est vrai , quelques arpents de terre ; mais ses sables et ses cendres sont le plus précieux des engrais et constituent les plus fertiles de tous nos terrains. Vingt villes florissantes sont disséminées sur tout le pourtour de la montagne, et en exploitent les pentes à leur grand profit. Tenez, voici à gauche la route qui enveloppe le volcan du côté du nord et va rejoindre Pompéi. Suivez-la, et vous verrez avec étonnement, dans ce

pays que vous croyez ravagé et désert, se succéder les riches bourgades de San-Giorgio-a-Cremano , San-Sebastiano, Massa, Pollena, Trocchia, Santa-Anastasia, Somma, Ottajano, Torsigno et San-Pietro. Devant nous, sur le versant méridional, voici Portici, Résina, Torre-del -Gréco, les Camaldules, Torre deir Annunziata, Cirillo, Bosco-Tre-Case et Bosco -Reale. Partout est l'aisance, la joie, la sécurité. Quatre-vingt mille personnes vivent du Vésuve et sur le Vésuve. Que demandezvous de plus pour vous convaincre de l'innocence de la montagne? D'ailleurs le gouvernement n'a-t-il pas établi la poudrière de Naples à l' Annunziata, sous les feux mêmes du cratère, et à la merci de la première bombe volcanique? N'est-ce pas là, comme vous le dites, un brevet de moralité?» En ce moment nous sortions du pont de la Maddalena, qui franchit le Sebeto près de son embouchure. Notre guide, ôtant son chapeau calabrais, fit un signe de croix et récita une dévote oraison. «Tenez, me dit-il, voici notre véritable protecteur contre les accès de mauvaise humeur du volcan. Cette statue de saint Janvier que vous voyez a été modelée, au siècle dernier, par notre fameux sculpteur Francesco Celebrano , à la demande du P. Rocco , célèbre prédicateur dominicain, et placée ici en 1777. De la main droite le bienheureux évêque commande au volcan, et lui trace la limite que ses fureurs ne doivent point franchir. Et, en effet, depuis que la statue est ici , le Vésuve n'a pas osé lancer une seule de ses bombes sur la ville de Naples.

— Seigneur Gennaro, lui dis -je, puisque vous étiez à l'Observatoire de 1858, racontez-nous donc quelques-uns des incidents de cette mémorable éruption.

— Personne mieux que moi, répliqua-t-il avec emphase, ne saurait vous renseigner sur un sujet si intéressant. Depuis l'incendie de 1855, la montagne n'avait jamais eu un instant de repos : tantôt elle jetait des flammes au sommet à de courts intervalles, tantôt elle mugissait profondément dans ses abîmes. Nous étions donc certains qu'elle n'était pas retournée à son état habituel de tranquillité , quand , le 24 mai , le sismographe de l'Observatoire, indicateur des mouvements intérieurs du sol, enregistra d'abord une légère secousse de bas en haut,

38 HEHCULANUM ET POMPEI

puis des ondulations horizontales. Cet instrument est d'une sensibilité extraordinaire; car les gens de Résina et des Novelle n'avaient absolument rien senti. Pour moi, j'avais remarqué d'autres signes que nos savants dédaignent, mais qui, malgré leurs railleries, n'en sont pas moins certains. Une multitude de ces petits insectes que nous nommons coccinelles s'étaient abattus sur toutes les pentes du Vésuve, et nos contadiiis y avaient vu un avertissement du Ciel et le présage d'iîne prochaine éruption. En effet, le 27, après une nouvelle secousse qui ne fut saisie que par les instruments de l'Observatoire, le cône se fendit sans grand bruit vers son milieu, dans la direction de la bouche du Français ou bouche de Coutrel, ainsi appelée du nom de ce malheureux Français qui s'y précipita le 20 janvier 1820; quelques moments plus tard, le cône se brisa vers le côté septentrional , près des crevasses de 1855.

« De la première fente il sortit un feu de courte durée, dont les torrents liquides allèrent se consolider dans l'Atrio del Gavallo : aucun cône ne s'éleva sur cette fente, et après le courant de lave elle répandit, en vapeurs aqueuses, une grande quantité de sel ordinaire, dont les cristaux faisaient sur la montagne l'effet d'une couche de neige. De l'autre bouche sortirent, du 27 au 29, quatre petits cônes, d'où il descendit un courant de lave qui remplissait tous les fonds et nivelait toutes les irrégularités du terrain. Une troisième bouche s'ouvrit un peu plus bas, et bientôt donna seule une issue aux matières fondues, pendant que les autres fentes faisaient entendre de sourds mugissements.

« Le 30 mai, on aperçut de l'Observatoire, sur le flanc embrasé du cône, près de sa base, quatre nouvelles ouvertures qui vomirent des torrents de lave. J'y courus aussitôt avec le professeur Palmieri, pour étudier de plus près ces courants, très singuliers dans leurs allures , à cause de la fluidité de leur pâte et de la manière tranquille dont ils sortaient du sol : on eût dit une calme fontaine. Nous y étions à peine arrivés, que les choses changèrent brusquement d'aspect. Les bouches lancèrent en l'air des masses incandescentes, et il s'y forma, en moins de vingt minutes , quatre petits cônes qui tonnèrent et

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jetèrent du feu jusqu'au soir : le sommet de la montagne répondait d'en haut b. leur salve d'artillerie par des mugissements plus sourds. Les matières embrasées, après avoir couvert les terrains morts, c'est-à-dire ceux qui sont occupés par les courants pétrifiés des éruptions précédentes, envahirent les terres vives, livrées à de riches cultures, et se précipitèrent dans le Fosso- Grande. C'est un épouvantable ravin qui descend des hauteurs de la montagne en contoui'nant un de ses promontoires : quoiqu'il eût servi de lit aux torrents de feu des éruptions de 1631, 1696, 1767, 1839, et de plusieurs autres, il offrait encore une profondeur à donner le vertige. En peu de jours on ne le vit pas sans étonnement rempli en grande partie. Je le connaissais bien ce ravin ; car j'y ai passé les meil- » ^ leures années de ma jeunesse, occupé à y rechercher, au milieu des laves , ces pierres calcaires magnésifères que nos artistes travaillent en camées pour orner les colliers et les bracelets; j'y recherchais aussi, et quelquefois avec profit, les grenats et les autres gemmes du Vésuve. Aujourd'hui cette mine précieuse est comblée.

« De l'autre côté de la colline du Salvatore, la marche des courants n'était pas moins menaçante. Cette coUine est un promontoire élevé de dix à douze mètres au-dessus de la plaine voisine, et qui court du pied même du cône dans la direction de Naples. Vous pouvez facilement la reconnaître d'ici aux premières lueurs du jour; car c'est sur cette éminence naturelle, mise par son élévation à l'abri des courants, qu'on a bâti l'Observatoire et l'ermitage de San -Salvatore. Au nord de la colline s'ouvre un ravin qui communique directement avec l'Atrio del Cavallo. Là le torrent, qui débouchait de l'Atrio, s'engouffra dans le ravin de Pharaon, à la grande épouvante des populations de Massa et San-Sebastiano, sur lesquelles il se dirigeait.

« Ainsi, de ces divers centres ignivomes, les menaces du volcan prenaient la direction de San-Sebastiano, de San-Jorio, de Portici et surtout de Résina. Dans tous ces points, la terreur fut bientôt à son comble, surtout chez les propriétaires du plateau de San-Vito, où vient aboutir le Fosso- Grande, et chez les cultivateurs de la sommité des Tironi. Tous ensemble

40 HERCaLANUM ET POMPEI

coururent à l'église mère de Santa-Maria-de-Pugliano, pour qu'on portât processionnellement les saints protecteurs sur le lieu du péril. Ce pieux désir fut aussitôt exaucé. Du haut de l'Observatoire, nous voyions la procession, composée d'une foule innombrable distribuée sur deux rangs, monter par la voie neuve de San-Vito et se déployer lentement sur les lacets de la route. On portait une petite statuette de la Vierge des Grâces , connue très anciennement sous le nom de la Madonna de Pugliano , et le buste en bois de saint Janvier, de grandeur naturelle, ces deux puissants protecteurs ayant toujours été invoqués dans les grands désastres du pays, La psalmodie monotone des prêtres et le chant des litanies exerçaient une merveilleuse influence sur l'esprit de cette foule suppliante : tous, passant de l'épouvante à une consolation qui n'était pas entièrement exempte de crainte, rendaient grâces, suppliaient, se lamentaient, avec des paroles émues dont l'accent reflétait ces divers sentiments. La ferveur d'une foi sans bornes, et les démonstrations religieuses qui en sont la conséquence naturelle, se manifestaient sur le plateau de San-Vito par des cris, des larmes, des sanglots; puis la foule se remit à se lamenter, à prier, à rendre grâces de nouveau. Un profond silence succéda à ces manifestations , au moment où l'on fit les adjurations solennelles au démon de la montagne. Le peuple ne se contenta pas de toutes ces pieuses cérémonies, et, animé d'un zèle religieux que la parole ne peut décrire, il voulait retenir sur le lieu du danger la Madone et saint Janvier, en demandant à grands cris la cessation du fléau. Au milieu de ces émotions populaires il est nécessaire d'agir avec beaucoup de prudence : le clergé consentit donc à laisser dans la chapelle de San-Vito le buste de saint Janvier, et reporta la statuette de la Madone dans l'église de la paroisse.

« Le lendemain, premier jour de juin, les torrents de feu s'avancèrent sur toutes les lignes, menaçant de plus en plus tous les territoires du voisinage : on disait même que de nouvelles bouches s'étaient ouvertes du côté d'Ottajano, et que le cratère principal s'était approfondi de cent pieds. Ici les courants des jours précédents, durcis à la surface en guise de fourreau et vidés à l'intérieur par l'écoulement des laves, se

L'ERUPTION DE 185i 41

remplissaient de matières ardentes et reprenaient une redoutable activité; là les flots incandescents recouvraient les débris pétrifiés des flots de la veille; ailleurs le feu se frayait de nouveaux sentiers. La bataille s'engageait donc sur vingt points à la fois, et le fléau envahissait les champs, les vignes, les moissons, et coupait la route neuve de l'Observatoire en plusieurs endroits. Quand le torrent de feu enveloppait un arbre, on ne tardait pas h voir l'écorce craquer, éclater, et laisser échapper quelques filets de vapeur; puis les feuilles se fanaient et bientôt se desséchaient. Au bout de quelques minutes , l'arbre le plus verdoyant était devenu un tronc mort et flétri, à demi consumé par les ardeurs de la lave. Le spectacle était surtout merveilleux pendant la nuit. Du haut de notre colline du Salvatore nous voyions les lignes de feu se dessiner dans l'ombre avec des teintes ardentes, jetant sur tous les objets voisins des reflets rougeâtres comme ceux qui s'échappent d'une fournaise; de temps à autre le grand cratère vomissait une colonne de flammes et de projectiles brûlants, et une lueur sinistre illuminait pour un moment tout le pays. En quelques points, la lave se précipitant d'une certaine hauteur, il semblait qu'une cascade de feu tombât lentement en masses pâteuses. Ajoutez-y les clameurs, les malédictions, les prières, les sanglots des propriétaires qui voyaient leurs champs dévastés, et vous aurez une idée de ce spectacle grandiose et terrible.

« Un incident singulièrement émouvant signala cette même nuit. Je veux vous le raconter, pour vous montrer par un trait l'ardeur et le dévouement de la charité napolitaine; car vous autres Français vous croyez trop facilement avoir le monopole de cette sublime vertu. Un orphelin , comme il y en a tant à Résina, avait suivi la foule la veille au soir, moins pour voir le feu que pour tirer quelques grani des étrangers, comme nous appelons sur le Vésuve tous ceux qui viennent de Naples pour contempler de plus près les merveilles de la montagne. Il n'avait guère que neuf ans, et il s'appelait Giovanni Olivieri. Il courut çà et là jusqu'à deux heures après minuit; à la fin , fatigué du chemin et accablé par le sommeil , il s'endormit assez loin du torrent de lave qui encombrait la vigne de Cozzolino, derrière San-Vito. Personne ne fit plus attention à lui.

Mais bientôt on entendit des cris d'épouvante partir d'un point qu'enveloppait une langue de feu, dont les replis ardents se resserraient de plus en plus autour d'un étroit espace demeuré intact jusque-là. C'étaient les cris du petit orphelin, qui, réveillé par la chaleur, ne trouvait aucun passage pour sortir de cet immense bûcher, ici ardent et lumineux , là noirci à la surface , mais brûlant sous sa croûte. Dans la multitude accourue de toutes parts , on faisait de loin des vœux bruyants pour le salut de l'enfant; mais personne ne fut plus touché du péril imminent qu'il courait qu'un brave citoyen, un cousin à moi, nommé Pasquale Pacifico, commis juré de la commune de Résina, et chef des gardes urbaines du pays. En le voyant se mettre en mesure de sauver l'enfant, beaucoup de spectateurs criaient qu'il courait à une mort inévitable ; d'autres le taxaient de stupide audace ; d'autres le traitaient d'insensé , qui ne connaissait pas la nature du feu. Le vaillant homme ne se laissa point effrayer par ces vaines clameurs : plus soucieux de la vie de l'orphelin que de son propre salut , il s'avance avec un courage invincible sur les scories brûlantes, dont la chaleur calcine ses chaussures. Un grand silence s'était fait dans la foule anxieuse , et l'on entendait pétiller les sarments gagnés par le feu, pendant que le petit Giovanni, de plus en plus resserré sur son îlot par le cordon incendiaire, s'était jeté à genoux et baisait ardemment la médaille suspendue à son cou. Cependant Pasquale s'avançait avec lenteur sur la croûte du torrent , arrêté à chaque pas par la fluidité et la haute température des laves. On se demandait avec horreur s'il n'allait pas enfoncer à mi -corps dans le courant de feu, épais en cet endroit de plusieurs pieds , et brûler sous les yeux de la foule comme une torche vivante. Il arrive enfin sur l'îlot, saisit dans ses bras et serre contre sa poitrine l'enfant muet et presque évanoui, et reprend le même chemin. Hélas! avec ce précieux fardeau , le retour était encore plus difficile et plus périlleux, et Pacifico, en sentant mollir la lave sous ses pieds meurtris et sanglants, était inondé d'une sueur froide. 0 bonheur ! ils sont sauvés! Ewiva Maria santissima! La foule éclate en transports, en applaudissements frénétiques, et veut porter le sauveur en triomphe. Mais rien ne fut plus doux au cœur de

Pasquale que les embrassements de celui qu'il venait de sauver : une larme ardente , tombée sur sa main au milieu des baisers, le payait amplement du sacrifice de sa vie qu'il venait de faire avec tant de noblesse et de simplicité. Depuis ce jourlà, l'orphelin a un père.

— Comment se fait-il, messer Gennaro, dis-je à notre guide, que votre héros ait ainsi pu marcher sur la lave récente? Avec la chaleur énorme nécessaire pour fondre ces roches, cela me semble de toute impossibilité.

— Votre Seigneurie le comprendra facilement, répliqua Gennaro , quand elle saura que la lave , malgré la haute chaleur qu'elle est forcée d'absorber pour se liquéfier, est un très mauvais conducteur du calorique, comme dit le professeur Palmieri. La surface se refroidit promptement au contact de l'air, et cesse de faire corps avec la lave fluide qu'elle abrite et qu'elle enferme. Il en résulte donc une sorte de croûte à demi solide, assez dure pour supporter sans beaucoup fléchir le poids d'un homme. Pendant ce temps, la lave liquide de l'intérieur, protégée contre le refroidissement par son enveloppe pierreuse, continue à marcher d'une manière invisible tant que la source volcanique fournit de la matière, et finit par s'écouler peu à peu , en laissant son fourreau entièrement vide. Vous comprenez dès lors que Pasquale a pu , non sans péril toutefois , affronter ce chemin redoutable.

c( Nos laves sont] extrêmement variables dans leur fluidité. Les unes, presque aussi liquides que de l'eau bourbeuse, coulent avec une grande vitesse; d'autres, au contraire, sont lourdes, épaisses, excessivement pâteuses, à peine fondues, pour ainsi dire , et sont poussées plutôt qu'elles ne marchent. J'ai eu maintes fois occasion de faire des observations à ce sujet. Des corps légers, dont le poids n'excède pas douze à quinze livres, n'occasionnent souvent à la surface de la lave qu'une empreinte très faible ou même n'en produisent pas dii tout. J'ai vu des corps de soixante, soixante -dix et même quatre-vingts livres, former une sorte de couche à la surface de la lave et flotter avec elle. Dans cette même éruption de 1858, je remarquai une pierre de trois cents livres pesant qui avait été rejetée par le cratère, et qui était tombée près de la

source d'un des courants. Je la soulevai par une de ses extrémités , puis la laissai tomber sur la lave liquide , où elle s'enfonça graduellement, jusqu'à ce qu'elle finît par disparaître entièrement. Si je voulais décrire la manière dont cela se passa, je ne saurais mieux comparer ma pierre qu'à un morceau de pain qui, jeté dans un vase plein d'un miel très épais, s'enfoncerait peu à peu dans ce pesant liquide , et finirait par arriver lentement jusqu'au fond.

« L'éruption du Vésuve continua ainsi pendant tout le mois de juin, diminuant chaque jour d'intensité : la Madone et saint Janvier nous protégèrent contre déplus grands désastres. Vers le milieu du mois , le volcan vomit en abondance des sables et des cendres, présages ordinaires de la fin des éruptions. Ces cendres brûlantes , étant tombées pendant la nuit dans un rayon assez étendu autour de la montagne, surprirent une multitude de limaces qui s'en allaient à la maraude en rampant, suivant leur usage, et, après les avoir cuites et desséchées, les convertirent en autant de petites momies. Nos contadins, qui ne reconnurent pas sous cette nouvelle forme les ennemis habituels de leurs jardins , les prirent pour des ftmils de mer, comme nous disons ici, et le bruit se répandit au loin que le Vésuve avait vomi une multitude de poissons tout frits. Quelques-uns de ces imbéciles essayèrent d'en manger, et, pour gagner quelques convives et quelques dupes de plus, ils prétendirent que la friture était tout assaisonnée. Je le crois sans peine, d'autant mieux que les cendres volcaniques, au moment de leur chute, sont toujours imprégnées de sel et d'acide chlorhydrique. Ah! mes seigneurs, l'ignorance de nos paysans est bien grande !

« Aux épouvantes qui venaient du volcan s'ajoutèrent bientôt des épouvantes d'une nature bien diverse, et la consternation se répandit non seulement à Résina, mais même à Portici. Le 22 juin , à la douzième heure d'ItaUe, c'est-à-dire vers le lever du soleil , le ciel se couvrit de nuages noirs , épais et lourds , qui venaient du septentrion ; le tonnerre retentit avec un horrible fracas , et les couches inférieures de l'atmosphère furent déchirées par des éclairs incessants. L'orage se concentra particulièrement sur le sommet du Vésuve , et , lançant de

toutes parts ses flèches de feu, ne tarda pas à se convertir en un véritable déluge. Il pleuvait à torrents depuis une demiheure, quand un insensé, saisi d'une terreur panique, se mit à courir dans les rues de Résina en criant d'une voix stridente : « Fuyez! fuyez! l'eau et le feu! » Ce cri sinistre glaça tous ceux qui l'entendirent; et bientôt l'alTreuse nouvelle s'étant propagée avec la rapidité de la foudre, tous les habitants sortirent de leurs maisons pour savoir de quel côté le danger les menaçait.

(T On prête une oreille attentive au milieu des bruits croissants de la tempête... Non, ce n'est point une hallucination; on ne saurait douter de la triste réalité. On entend d'abord confusément, puis d'une manière parfaitement distincte, comme le fracas lointain d'un torrent qui bondit et se précipite du haut de la montagne, entraînant dans sa course impétueuse des rochers et tout ce qui s'oppose à son passage. La peur s'accroît en un moment : les uns vont se serrer autour des autels et demander à Dieu sa protection contre un danger imminent; les autres courent à leurs maisons pour sauver ce qu'ils ont de plus précieux ; d'autres fuient à travers la campagne. Les femmes, les enfants, les vieillards, poussant des cris de terreur, appellent à leur secours... Aux sons lugubres du tocsin, on accourt des points les plus éloignés , et, sous les torrents de pluie, on demande la nouvelle. En apprenant que la montagne s'effondre et descend dans la plaine, les gens de Résina et de Portici partagent l'épouvante générale. On va, on vient, on court çà et là; le désordre, la confusion sont à leur comble. De quel côté chercher le salut contre un péril imminent , inconnu , terrible ? Les questions les plus confuses se pressent de toutes parts , et ne reçoivent que des réponses plus confuses encore.

« Ce fut bien pis quand on vit arriver des hauteurs des torrents d'eau qui roulaient d'énormes rochers , des scories , des arbres entiers, comme il arrive ordinairement après un déluge au pied des montagnes. Les pentes du Vésuve, tant de fois couvertes par des courants de lave, ne peuvent ofl"rir aux eaux un écoulement régulier dans les canaux préparés à l'avance. Repoussées et déviées par mille obtacles nouveaux,

les eaux se creusent à chaque instant mille nouveaux ravins et s'y précipitent avec fureur. En cette circonstance elles atteignirent une hauteur considérable dans les rues de Résina, et y débouchèrent en vingt torrents furieux qu'il était impossible de traverser à gué sans courir le risque d'être emporté et même d'être cuit, car les eaux étaient bouillantes.

« Ajoutez qu'il n'arrive jamais un malheur à un homme, sans qu'un autre homme songe à en tirer un profit personnel. On vit plus d'un inconnu à figure sinistre courir deçà et delà dans le pays, au miheu de l'ouragan, des éclairs et de la pluie , et , comme si l'inondation et les rochers roulés par les torrents ne les atteignaient point, se préoccuper exclusivement du salut des autres. « Sortez, criaient-ils dans toutes les maisons, fuyez, sauvez- vous, la montagne va nous engloutir. » Et, tout en donnant ces avis charitables, ils jetaient un coup d'œil à droite et à gauche pour juger du butin qu'il y avait à faire. Mais les gens de Résina savent par expérience que c'est là un des fléaux ordinaires des éruptions du Vésuve, et les vieillards rappelaient qu'en 1794 quelques habiles étaient devenus tout à coup fort riches au milieu du feu qui dévasta Torre-del -Gréco; c'était pendant la nuit, et les habitants de Torre , fuyant avec leurs femmes et leurs enfants , furent complètement dévahsés, non seulement dans leurs maisons, mais même sur la grande route. On racontait aussi les tristes faits de 1822, dans le jour obscur, comme on l'appelle, quand le volcan vomit une si grande quantité de cendres, qu'il y en avait un demi - pied sur le pavé de Naples , et plus d'un pied dans les rues de Résina. L'obscurité fut telle à la vingtième heure de la journée (c'est-à-dire à deux heures après midi, selon votre mode de France), qu'on se crut à VAve Maria du soir, et qu'il fallut partout allumer les lampes. Ce fut un beau jour pour les larrons; mais j'ai quelque honte, Messieurs, à vous raconter ces choses , et vous allez prendre une mauvaise idée des Napolitains.

— Non, non, Gennaro. Ne craignez rien; ces faits ne changeront rien à la réputation de votre pays. Continuez votre récit.

— Ces traditions , éveillées par le passage de ces faces pati-

bulaires, jetaient un nouveau trouble dans les esprits. Les pauvres gens sont ainsi faits, et je pense qu'ils sonf dans votre pays comme dans le nôtre : ils sont plus affectés par le péril de leurs meubles et de leur petite fortune , que par leurs propres dangers. Attachés du fond des entrailles à leurs quattrini, ils aiment mieux s'exposer à une mort presque certaine que d'abandonner l'armoire ou le coffre où leur idole est enfermée.

« Le bruit de ces tumultes et de ces terreurs arriva jusqu'à la ville de Naples , et le Vésuve devint aussitôt le point de mire de tous les regards. On crut d'abord que l'incendie s'était rallumé, et que les courants de lave, reprenant une nouvelle activité par l'émission abondante de matières fondues, s'avançaient sur tous les points à la fois , et menaçaient le quart tout entier de la circonférence de la montagne. Ce qui confirmait cette opinion , c'est qu'on voyait d'épaisses fumées s'élever de toutes parts sur la ligne des torrents de feu.

« Rien de plus facile à expliquer que ce phénomène. Souvent, dans les grandes éruptions, nous avons ici des pluies abondantes. Nos professeurs prétendent que les vapeurs d'eau vomies par le volcan, se refroidissant en montant dans l'atmosphère, se résolvent en pluie. En 1858, il y eut autre chose. Au moment du solstice d'été et de l'équinoxe d'automne, nous avons ici d'épouvantables tempêtes : les premières s'appellent chez nous des ouragans, et les secondes ruptures du temps. Elles viennent ordinairement de l'occident et se condensent de préférence autour de la montagne , comme si le sommet les attirait. Quand un ouragan éclate , le ciel devient obscur, l'atmosphère se refroidit, le nuage orageux gronde sans relâche, les éclairs multipliés ne donnent pas un seul moment de répit aux yeux éblouis, et vingt coups de foudre frappent les clochers et les arbres.

« Or c'est une de ces tempêtes de saison qui éclata le matin du 22 juin. Les torrents d'une pluie diluvienne, roulant avec impétuosité sur les pentes de la montagne et suivant naturellement les déclivités du sol , rencontrèrent les torrents de feu qui avaient suivi précisément le même chemin. Vous devinez ce qui se passa. L'eau, pénétrant à travers les scories jusqu'au

feu vif, se convertit en vapeurs épaisses qui prirent l'apparence d'une fumée et s'élevèrent en hautes colonnes. En même temps les vapeurs renfermées accidentellement sous la croûte des laves les brisèrent avec explosion, et mirent à nu une plus grande surface de matières incandescentes. La pluie, passant sur ces foyers embrasés , les refroidissait en s'échaufîant ellemême, et nous arrivait en torrent d'eau bouillante, roulant toute sorte de débris volcaniques , cendres , lapilli , scories , arrachés aux hauteurs. On eût dit qu'un nouveau gouffre s'était ouvert, vomissant à la fois des torrents de feu et des torrents d'eau , mélange affreux , sorte de boue brûlante qui causa mille désastres locaux.

« Nos paysans ne partagent pas cette opinion , et attribuent aux gouffres du Vésuve l'origine de ces alluvions terribles qui entraînent tout sur leur passage et ensevehssent sous leurs débris les champs, les maisons, les villages. Vous ne leur ôteriez jamais de l'esprit que le volcan rejette de ses abîmes des fleuves d'eau bouillante, et ils vous citeront à ce sujet mille faits lamentables. Il est très vrai que, dans la fameuse éruption de 1631 , des torrents de ce genre renversèrent un grand nombre de maisons et firent périr trois mille personnes dans la plaine. Dans toutes les autres éruptions plus récentes, de semblables désastres ont eu lieu. Notre Vésuve n'est donc pas seulement redoutable par ses feux, il l'est encore par les pluies qui accompagnent invariablement ses incendies, et quand on a échappé aux torrents de lave, il faut encore se défier des torrents de boue.

« J'ai pu suivre sans danger, du haut de l'Observatoire , les phases principales de l'incident que je viens de raconter à Vos Seigneuries, et je partage l'opinion de nos professeurs au sujet de l'origine des alluvions, parce que j'ai vu l'alluvion se former, pour ainsi dire, sous mes yeux. A l'Observatoire, nous étions enveloppés de tous côtés par des lignes de feu , et nous ne pouvions gagner la plaine que par des sentiers escarpés attachés aux flancs de la montagne. Aussi pendant plusieurs heures fûmes -nous plongés dans un brouillard intense provoqué par la vaporisation des eaux en contact avec les laves. Nous entendions autour de nous des bruissements et des sif-

flements singuliers, comme ceux d'un fer rouge (ju'on éteint. Je voulus voir de plus près ; mais une horrible explosion de croûtes de laves, provoquée par la vapeur d'eau, me chassa bien loin. Du côté du nord, le phénomène revêtit une grande magnificence, parce qu'un courant de lave, qui provenait de PAtrio del Gavallo, promenait ses flots embrasés dans le ravin de la Vetrana au milieu des flots d'un véritable déluge. Vous dire l'épouvantable combat que se livrèrent les deux éléments serait vraiment impossible. Je conserverai toute ma vie de ce spectacle un souvenir d'horreur.

« Mais nous voici à Résina, et j'aperçois à sa porte Giacomo avec les chevaux qui doivent vous conduire à l'ermitage. — Holà! Giacomo! Iddio sia benedetto! — Evviva Maria santissima ! » répliqua Giacomo.

Forme et aspect de la montagne. — État des courants de lave. — Fertilité des courants volcaniques. — L'ermitage du Salvatore. — Les gardes champêtres du volcan. — Ces galants hommes de brigands. — Ascension du cône. — Le lacrymachrisli. — Le cratère en 1867. — Idée d'une éruption. — Produits de l'éruption. -^ Appréciation de l'énergie volcanique. — Panorama du Vésuve. — Théories diverses sur les volcans. — Nouvelle ascension du Vésuve en 1877.

A M. Georges de Villiers , à Paris.

Mon cher Georges ,

En vous quittant l'autre jour à Paris pour entreprendre un voyage en Italie, je vous fis la promesse, imprudente peutêtre, de vous raconter en détail mon ascension sur le Vésuve. Je descends à l'instant de la montagne, et, quoique je sois horriblement fatigué de cette course, je ne veux pas laisser figer mes émotions et mes souvenirs, et je vous les sers tout chauds. Excusez cette comparaison vulgaire, que le volcan m'a naturellement inspirée.

J'avais formé le projet de l'ascension avec une douzaine de compagnons , connaissances de hasard rencontrées à l'hôtel et sur le paquebot. Nous étions partis de Naples de grand matin ,

et nous étions à quatre heures à Résina, petite ville de dix mille habitants, bâtie sur l'emplacement de Relina, l'ancien port d'Herculanum. Une belle route conduisait naguère de Résina h l'Observatoire, au pied du grand cône; mais les dernières éruptions l'ont interceptée en bien des points par des courants de lave. Il ne fallait donc pas songer à monter en voiture. Ceux d'entre nous qui n'osaient pas affronter les épreuves d'une longue marche à pied prirent des chevaux. Moi, que les courses de montagne ont familiarisé avec les fatigues de la vie du touriste , je me mis résolument dans l'infanterie. J'y trouvais doublement mon compte; car je pouvais étudier de près tous les incidents de la route, m'arrêter aux points les plus curieux, et profiter en même temps du bavardage intéressant de notre guide Gennaro , un véritable enfant du Vésuve.

Vous saurez , mon cher Georges , que le Vésuve n'est point une montagne comme celles que vous avez vues dans les Alpes et dans les Pyrénées. C'est une masse complètement isolée, qui ne se lie à aucune chaîne, qui ne se rattache à aucun mouvement de terrain. Elle sort du sol comme une énorme ampoule, comme une boursouflure. Quand on la voit de la mer, elle se détache sur l'horizon avec une grande vigueur ; son sommet noirci et brûlé, ses flancs rayés de longues traînées de laves qui serpentent au milieu de la plus riche végétation, lui donnent le plus singulier aspect. On distingue parfaitement, à leurs teintes diverses, les courants qui s'en sont échappés depuis un siècle : les uns sont blanchâtres ; d'autres tournent au rouge, comme s'ils sortaient récemment de la fournaise; la plupart sont noirâtres. Voici à droite, plus loin que Pompéi, la coulée de 1818, qui menaça Torre del Mauro ; devant nous, le double torrent de 1806, qui se dirigea sur les Camaldules et sur Torre del Greco ; à gauche , du côté de l'ermitage, les laves de 1767 et de 1794, et les coulées multiples qui sont issues du pied du cône depuis trente ans.

En sortant de Résina, nous rencontrons la plus récente de toutes, celle de 1866. Gennaro nous la montre dans le jardin du presbytère, au milieu de débris de muraille, à vingt mètres seulement de l'église. C'est là qu'elle est venue s'éteindre et

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mourir, après un parcours de plus de trois kilomètres. Vous pouvez juger de l'épouvante du pays : si la source embrasée eût continué de couler, le torrent de feu , prenant la ville en écharpe, y eût fait une trouée de soixante mètres de large. Aussi les habitants, ne pouvant rien par eux-mêmes contre l'invincible fléau, eurent recours à la prière, une prière ardente et pleine de foi, capable de transporter les montagnes. Un autel fut dressé sur le chemin de la lave , à quelques pas du torrent, et le saint Sacrement, il SanHssimo, comme on dit ici, fut exposé au milieu des sanglots à la piété populaire. On semblait ainsi tracer la limite au courant. Le Ciel récompensa une confiance si vive et si profonde, et la menace expira au pied de l'autel.

J'examinai avec beaucoup de curiosité l'extrémité du courant. Il ne se termine pas en s'amincissant, comme vous pourriez le croire, à la manière d'une matière visqueuse. Tout au contraire, il finit par une sorte de poche ou de culot plus volumineux que les parties supérieures. A mesure que la lave s'éloigne de sa source, elle se refroidit, elle se fige, et dans cet abaissement progressif de sa température , les matières les plus fluides coulent jusqu'à la base et s'y accumulent dans le sac terminal.

A mesure que nous montons, tantôt par la grande route, tantôt par des sentiers plus courts , nous trouvons vingt courants d'âges divers qui se croisent dans tous les sens, se recouvrent, et se précipitent en vagues pétrifiées dans les ravins de la montagne. Rien de plus curieux que la surface de ces torrents. Ici la lave s'est étalée et aplanie comme les eaux d'un lac; là, plus visqueuse sans doute, elle s'est tordue, étirée, cordelée, accumulée en bourrelets; plus loin la croûte extérieure, brisée parle dégagement des gaz emprisonnés dans la matière fluide, s'est disloquée de mille manières bizarres, et présente au pied un sentier hérissé de scories. Dans un autre point, le sac ou tuyau formé par le refroidissement des couches superficielles s'est vidé par l'écoulement de la lave , et résonne sous le pied comme une caverne. Guardiii! s'écrie Gennaro. Et au même moment voilà un de nos compagnons qui disparaît , comme par une trappe , dans une cavité ouverte

subitement sous ses pieds. Le nouvel Empédocle ne tarda pas à sortir sain et sauf de son tombeau , en riant le premier de sa mésaventure.

Les pentes que nous escaladons sont admirablement cultivées, en dehors, bien entendu, des lignes de lave qui les traversent. Quelques-uns de ces courants, attaqués par les agents atmosphériques , commencent déjà à se décomposer, h se convertir en une sorte d'argile, et à préparer à l'avenir des terrains d'une richesse exceptionnelle, à cause de la grande quantité de potasse qu'ils renferment. Aussi les propriétaires des champs envahis conservent- ils précieusement leurs droits, et attendent patiemment du temps la résurrection de leur sol pétrifié. En dehors des courants, dans les sables et les cendres volcaniques , il y avait naguère de riches vignobles. Le terrible oïdium s'y est mis et a détruit les récoltes. En vain le volcan, docile aux leçons de nos docteurs de France, les imprégnait quotidiennement de ses émanations sulfureuses ; en vain les vignerons soufraient à leur manière : l'oïdium tint bon, et avec tant de persistance qu'il fallut arracher les vignes., et planter partout des mûriers, des figuiers et des abricotiers, dont le produit est beaucoup plus sûr. Gennaro nous fit remarquer sur les feuilles des arbres et sur les fruits des taches d'un jaune rougeâtre. On attribue ces taches aux gouttes de pluie qui traversent le pin de fumée exhalé par la montagne : l'eau dissout une partie de l'acide chlorhydrique dont la colonne de vapeur est toujours chargée, et là où elle tombe elle fait l'effet d'un caustique et brûle les feuilles et les fruits.

Le chemin côtoie un ravin profond où cent courants de lave sont venus tour à tour se précipiter et se briser. Bientôt nous atteignons une sorte de plateau qui présente l'image la plus affreuse du chaos. Nous sommes au pied du grand cône, aux sources mêmes des laves, sur les bouches, aujourd'hui oblitérées, qui leur ont donné issue. Figurez- vous des torrents déchaînés, précipités les uns contre les autres avec une indicible violence , et subitement saisis par la gelée dans les mouvements désordonnés de leurs flots en furie. On ne marche que sur des tables de laves brisées par les explosions, hérissées, accumulées les unes sur les autres dans les situations les plus

étranges. Çà et là, quelques minces filets de fumée acide s'échappent en sifflant de quelques fentes, et nous annoncent une communication directe avec les foyers souterrains. Gardez-vous de vous arrêter trop longtemps sur ces points qui sollicitent naturellement votre attention : les vapeurs acides attaquent les vêtements et les teignent en rouge, et les chaussures , racornies par la chaleur, brûlent les pieds du touriste trop curieux.

Il faut deux heures d'une marche pénible à travers les blocs de lave et les scories pour arriver à l'ermitage, dont la chapelle et le campanile appellent de loin le voyageur. Nous voici enfin sur la colline du Salvatore , et la caravane débouche sur une petite place plantée d'arbres, en face de la chapelle. Un homme gros, bouffi, ventru, au teint rouge, se présente à nous le chapeau à la main, et d'un ton obséquieux nous invite à entrer. « Quoi! me direz- vous, ce portrait est-il celui d'un ermite? » Non, mon cher Georges, la civilisalion, comme vous dites à Paris , a chassé les ermites et les moines de toutes les stations dangereuses où ils rendaient tant de services , en Suisse et en Italie. Elle les a remplacés partout par l'aubergiste, qui est bien le produit le plus clair d'une certaine civilisation. Nous avions devant nous un des meilleurs types du genre, et je vous assure que ce gros homme rubicond faisait une singulière figure à l'ombre de cette chapelle dont il est devenu le gardien indifl"érent.

Jusque-là, malgré les aspérités de la route, nous n'avions guère connu que les douceurs de l'ascension : la partie la plus laborieuse de notre entreprise restait à accomplir, je veux dire l'escalade du cône. On s'y rend directement de l'ermitage de San -Salvatore, en suivant sur la crête la colline du même nom , que les courants de lave ont toujours épargnée , à cause de son élévation relative. Nous venions de passer devant l'Observatoire vésuvien, quand nous fimes la rencontre de deux personnages barbus, à figure sinistre, armés d'un sabre et d'un fusil. A leur aspect, je ne pus retenir un mouvement d'effroi qui trahit ma pensée. Gennaro se mit à rire. « Ne craignez rien, me dit- il, ce sont les deux gardes champêtres du Vésuve, Michèle et Angiolino, deux galants hommes, je vous

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jure. » Celui qui s'appelait du doux nom d'Angiolino , doué au plus haut degré du physique de l'emploi, avait bien la physionomie la plus horrible et la plus sauvage qu'on pût voir, comme il convient, du reste, à un garde champêtre volcanique, et je comparais instinctivement cette face de brigand à la figure débonnaire et placide de nos gardes ruraux, si peu terribles d'ordinaire, même pour les maraudeurs. J'en fis tout bas la remarque à mon guide. « Oui, me répliqua- 1- il, cela est vrai. Angiolino a fait pendant quelque temps , comme nous avons tous fait, qui plus, qui moins, la guerre de montagne. Mais il s'est amendé, il a fait sa soumission au gouvernement, et le voilà maintenant chargé de protéger les voyageurs qu'il détroussait autrefois. »

A ces mots, je fis un soubresaut, comme si j'avais marché sur un aspic. « Hé quoi! dis-je à Gennaro avec une amertume mal contenue, ce matin même vous me parliez avec un profond mépris des voleurs qui pillent les maisons pendant les éruptions du Vésuve, et vous faites sans façon l'éloge des brigands! — Oh! Monsieur, quelle différence! répliqua vivement mon interlocuteur. Les brigands sont de galants hommes qui font la guerre à leurs risques et périls. N'ont-ils pas le même droit que vos princes, que vous admirez si fort quand ils ont tué dix mille hommes en une seule bataille? Tout cela n'est-il pas du brigandage au même titre? .Te t'attaque, défends -toi : voilà la loi d'une guerre loyale, comme nous savons la faire dans nos montagnes. C'est d'ailleurs un rude métier, plein d'audace et de péril, où l'on joue souvent sa vie pour peu de chose, et c'est là ce qui en fait la noblesse. Mais ne me parlez pas de ces vils coquins qui demandent à la ruse et à la fourberie ce qu'ils n'osent pas demander à la force ouverte. Ces gens -là sont l'opprobre de la société. »

Devant cette exposition naïve et convaincue d'une théorie antisociale , je vis que je ne gagnerais rien à discuter avec Gennaro, et je gardai le silence. Nous étions au pied du grand cône , et je n'avais pas trop de toute mon attention , de toute ma vigilance, pour faire cette escalade. Le cône, en efl"et, se dresse avec une inclinaison de quarante -cinq degrés à une hauteur de plus de quatre cents mètres. Ce n'est pas seule-

ment la raideur de la pente qui en rend l'ascension laborieuse , c'est aussi l'état de la surface sur laquelle on est appelé à gravir. Les parois sont entièrement recouvertes de blocs de lave arrondis , rejetés par le volcan dans ses explosions , mal assis les uns sur les autres, branlant au plus léger choc, essentiellement mobiles dans leur assiette, et roulant avec rapidité sur la pente au moindre trouble de leur équilibre. C'est sur ce terrain mouvant qu'il nous fallait gravir ou plutôt ramper péniblement. Chacun se met résolument à l'œuvre, se penche en avant, affermit le pied sur un bloc chancelant, se hisse avec effort, éprouve la solidité des pierres sur lesquelles il croit pouvoir trouver un appui , et recommence mille fois les .mêmes tâtonnements et les mêmes manœuvres. Un bloc se détache sous la poussée du pied, menaçant dans les bonds de sa chute les compagnons qui vous suivent : Guarditi! c'est le mot d'ordre sur toute la ligne. Point de sentier frayé, point de paliers de repos sur cette rampe ardue. Il faut monter, monter toujours, sans pouvoir s'arrêter sur ce sol mouvant. On gémit , on souffle , on regarde la cime avec découragement, on essuie la sueur qui vous inonde, on est rendu. Marche! marche ! '

Pendant que nous escaladions ainsi sans dire un seul mot les premières pentes du cône, je ne voyais pas sans inquiétude une douzaine de figures patibulaires nous suivre pas à pas et épier avec un intérêt marqué tous nos mouvements. J'en étais à regretter la figure d'Angiolino , même avec son sabre et son fusil. « Qui sont ces messieurs? dis -je à Gennaro. — Ce sont de braves gens de mes amis, Carlo, Roberto, Luca, Barbaro, tous galaniuomini. Ils viennent prêter leurs services à Vos Seigneuries, si elles en sentent le besoin. — Merci, dis -je avec humeur, merci! » Et je continuai mon escalade avec une ardeur nouvelle , bien décidé à me passer des services des seigneurs de la montagne. En vain Barbaro se mit à ma disposition, me présenta son bras, me tendit sa bretelle ou sa ceinture: je repoussai ses offres avec énergie, presque avec horreur. Marche! marche! Hélas! j'étais à bout de forces, je faiblissais, je cherchais du regard le premier roc où je pourrais m'asseoir, mais sans rien trahir de mon découragement.

ASCENSION DU VESUVE 57

Le rusé coquin, qui me suivait toujours avec acharnement, me jugeant sans doute accessible h la vanité, essaya de me séduire par ses flatteries. « Per Baccof me dit-il, Votre Seigneurie a des jarrets d'acier; elle est infatigable. Quel bon brigand elle ferait ! »

0 mystères insondables du cœur humain! vous l'avouerai-je, mon cher Georges? ce fut ce mot qui me décida. Au risque de détruire la bonne opinion que Barbaro avait conçue de moi , je saisis sa ceinture par derrière, et je me laissai hisser sans vergogne. Hisser est bien l'expression convenable en pareil cas. Le touriste, transformé tout à coup en un fardeau inerte et soulevé pas à pas par son guide, est ainsi porté peu glorieusement jusqu'au sommet du cône. Tous mes compagnons, depuis longtemps démoralisés, avaient adopté le même moyen de transport : moyen peu économique , car chaque colis dut payer trois à quatre francs à l'arrivée. L'ascension avait duré cinquante minutes. Quand tous les paquets eurent été détachés de leurs bretelles ou de leurs ceintures sur le plateau du cône, ils se regardèrent d'abord assez piteusement; mais bientôt un éclat de rire universel chassa la fausse honte qui commençait à nous envahir. Quels pauvres brigands nous ferions! pensai-je à part moi.

A cette hauteur, il faisait froid, et, malgré les douceurs un peu étranges de la fin de l'escalade , nous étions en nage. Nos guides improvisés y avaient pensé , et l'un d'eux avait apporté dans un panier sur sa tête du vin muscat, du pain et des œufs. Quel vin délicieux, mon cher ami, que ce lacryma - chnsti récolté sur les pentes du Vésuve dans les cendres volcaniques! Je n'ai jamais rien bu de comparable, de plus suave, de plus moelleux, de plus chaud, de plus fortifiant. Il est vrai que l'hospitalité est chère sur le cône et que le service laisse un peu à désirer; mais le menu est digne de la bouche des rois.

Quand ce petit repas nous eut restaurés, notre attention se porta tout entière sur le cratère. Quel spectacle étonnant ! quelle scène grandiose! Le cône qui, de loin et de sa base, paraît se terminer en pointe, offre, au contraire, à son sommet une large surface de douze à quinze hectares de superficie, terminée de toutes parts par des précipices. La partie plane de

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cette surface est un dôme de lave peu tourmenté, formé par un épanchement des matières fondues, quand elles sortirent, en 4866, par la brèche ouverte dans les parois du cratère. C'est bien un dôme, une voûte ; car elle résonne bruyamment sous le pied qui la frappe, et l'on sent qu'il y a sous cette croûte assez mince des abîmes insondables. Des gerçures qui la traversent en différents sens laissent échapper quelques vapeurs. De petits cônes, hauts d'un à deux mètres, la hérissent çà et là, et émettent sans cesse des fumées sulfureuses ; nous remarquons surtout une petite bouche tout incrustée de brillantes cristallisations de soufre, et tout auprès une multitude de cadavres de coccinelles.

Mais ce n'est pas là l'objet le plus digne de notre attention , et le cratère nous appelle. Il s'ouvre en ce moment à l'extrémité méridionale du plateau terminal, et ses bords escarpés ne permettraient point d'y pénétrer, si les laves dont il était rempli au moment de la dernière éruption, pesant de tout leur poids sur les parois de la coupe , n'y avaient ouvert une large brèche du côté du nord." Nous pénétrons dans la forteresse par cette brèche, et nous voilà dans la fournaise elle-même, où, si vous l'aimez mieux, dans la cheminée. Des vapeurs d'acide sulfureux nous saisissent fortement à l'odorat et provoquent une toux assez vive ; des bouffées d'un air brûlant viennent de temps à autre caresser nos visages , et de toute la surface, crevassée en mille sens , nos yeux voient s'échapper mille filets de gaz qui montent en ondulant dans les rayons du soleil. Ne restez pas trop longtemps au même point ; car bientôt une chaleur intolérable vous avertit que vos chaussures commencent à brûler. Ici, dans une fissure, on aperçoit distinctement la lueur rougeâtre de la lave embrasée ; un bâton qu'on y plonge s'allume aussitôt, et vous apporte un petit fragment de matière incandescente sur laquelle vous pourrez imprimer une médaille. Là le volcan, prenant des allures plus modestes, se borne à n'être qu'un simple fourneau de cuisine, et nos guides y font cuire des œufs destinés à notre déjeuner. 0 humiliation! être un volcan, et se trouver réduit à cuire des œufs à la coque !

Le cratère actuel peut avoir environ trois cents mètres de diamètre, ce qui lui donne sept hectares de superficie. Vers le

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nord de la coupe s'élèvent deux petits cônes jumeaux, l'un de vingt- cinq mètres, l'autre de trente mètres de hauteur, ouverts au sommet, et ayant chacun un cratère spécial de quatre à cinq mètres de diamètre. Ces deux bouches ne rejettent plus ni laves ni projectiles; mais elles sont demeurées en communication directe avec les entrailles du volcan , et elles émettent sans cesse des vapeurs suffocantes. Nous y montons par un petit sentier que les guides ont pratiqué sur les flancs. Un gros bloc que nous y projetons tombe dans le gouffre en rebondissant sur les parois, et descendu à des profondeurs où l'oreille ne peut plus en saisir la marche , y éveille bientôt des grondements sourds et prolongés. Est-ce une menace du volcan, insulté jusque dans ses abîmes? ou bien n'est-ce qu'un ronflement du géant endormi ?

Au sud du plus grand des deux petits cônes, le cratère principal s'approfondit , et ses parois se colorent de nuances extrêmement riches, passant, par mille tons, du jaune le plus vif au rouge le plus ardent et au vert le plus intense , grâce aux sulfures et aux chlorures qui s'exhalent des fissures de la lave et s'y déposent en cristaux brillants. Cette partie du cratère est complètement inaccessible, et le touriste, qui serait si désireux d'emporter quelques beaux échantillons recueiUis par lui-même dans l'intérieur du gouffre, est obligé de se tenir à distance respectueuse de ces cristaux tentants. S'il faisait quelques pas de plus vers cette carrière de minéraux, il serait bientôt plongé dans une atmosphère de gaz mortels , et , le sol ferme manquant sous ses pieds, il entrerait tout entier dans des boues brûlantes , résidu de la décomposition des roches par les gaz à haute température qui les traversent. Un jour un malheureux guide, étourdi par les Hbations du lacryma-christi, roula dans cet abîme du haut de l'escarpement. Il ne s'était point tué dans sa chute. On le vit se débattre faiblement au milieu des étreintes de l'asphyxie, et s'enfoncer à demi dans son ardent tombeau. Ses ossements ne sont plus là : le volcan a dévoré toute sa proie.

Pour se former une idée complète du cratère et surtout de sa région inaccessible, il est indispensable d'en faire le tour en suivant la corniche qui le couronne. C'est un sentier assez pé-

rilleux , très étroit , tracé sur la pointe extrême des parois du gouffre , entre deux précipices : d'une part l'abîme aux émanations mortelles, d'autre part les pentes extérieures tombant brusquement à quatre ou cinq cents mètres. Il faut avoir la tête solide pour s'aventurer sur cette petite bande de terrain , large à peine d'un mètre , et comparable , par sa situation , au bord d'un vase; mais qu'on est bien payé de sa peine et de son émotion ! De ce point élevé on domine tout l'ensemble du cratère, et, si l'on a un peu d'imagination, on peut facilement, avec les éléments qu'on a sous les yeux, avec les machines de la scène, pour ainsi dire, se donner par la pensée le spectacle d'une éruption.

Permettez -moi, mon cher Georges, de le tenter, et laissezmoi crayonner ici un croquis bien imparfait de cet incomparable tableau.

Le volcan est dans sa période d'activité. De sourds mugissements sortent de ses abîmes, et la montagne tout entière est ébranlée sous l'effort des forces intérieures. Une vie nouvelle se manifeste sur le plateau de laves qui ferme l'orifice du grand cratère. Les matières, jusque-là solidifiées, ne tardent pas à se fondre et à entrer en ébullition. Nous avons sous les yeux, dans cette vaste fournaise, un liquide épais, visqueux, noirâtre, luisant comme du métal fondu, comme le fer sortant du haut fourneau. Cette nappe liquide oscille en montant et en descendant régulièrement par intervalles rythmiques, poussée par la tension des vapeurs élastiques renfermées dans son intérieur. Le jeu de cette colonne, dont le niveau s'élève et s'abaisse par intervalles , est singulièrement curieux à observer. On entend un bruit particulier, semblable aux sifflements de l'air chassé par un soufflet dans un fourneau de mine, et, dans ces moments de crise, la surface du liquide métallique devient plus rougeâtre et plus ardente. Un ballon de vapeurs blanches sort à chaque sifflement, en soulevant la nappe de lave qui retombe lourdement après sa sortie. Ces bouffées de vapeur arrachent à la surface du liquide des scories incandescentes, qu'elles ballottent en des sens divers, comme par des mains invisibles, dans le jeu des différents jets.

Mais ce ne sont là que les préliminaires de l'éruption. De

temps en temps cette marche si régulière est interrompue par des mouvements plus tumultueux. La masse des vapeurs tourbillonnantes fait alors un mouvement saccadé de retour, comme si elle était aspirée par le cratère, an fond duquel la lave monte à sa rencontre. Le sol tremble, les parois du cratère tressaillent en s'inclinant sous nos pieds, et la bouche fait entendre un mugissement terrible et prolongé. Puis un ballon immense de vapeurs crève à la surface de la lave, soulevée avec un bruit de tonnerre, et lance en l'air des esquilles incandescentes. Une gerbe enflammée passe devant nos visages, entraînant dans son tourbillon de feu des cendres, des lapilli, des blocs énormes, et retombe en pluie ardente sur les environs. Quelques bombes s'élèvent à deux ou trois kilomètres de hauteur, et décrivent, en passant par- dessus nos têtes, des paraboles lumineuses. Après cette éjection, la lave rentre sans bruit dans la cheminée volcanique, qui s'ouvre noire et béante à nos yeux; mais bientôt nous voyons remonter jusqu'aux bords de la coupe le flot luisant qui recommence les jeux tumultueux de ses mouvements alternatifs d'ascension et de dépression , en jetant à nos visages des boufl'ées d'un air ardent. Le cratère est plein: le flot métallique, exerçant une pression énorme sur les parois ébranlées de la coupe qui le contient, les brise, les emporte et s'écoule comme un torrent de feu, torrent terrible, implacable, irrésistible, qui va porter sur les pentes de la montagne le ravage et la désolation. Soulagé par cette évacuation, le monstre devient plus calme, et le flot de lave s'abaisse avec lenteur dans les profondeurs de l'abîme. Son activité persiste seulement en deux ou trois points, orifices par lesquels s'échappe la matière embrasée qui s'accumule en forme de cône autour de la bouche d'émission. C'est l'eflbrt expirant d'une fureur qui s'éteint.

Voilà, mon cher Georges, ce qu'il me semble voir s'accomphr sous mes yeux: tant le spectacle, tout mort qu'il parait, est encore vivant dans les principaux traits de son activité ! La lave est là, noire, luisante, crevassée, sans cesse traversée par des courants de vapeur qui nous fouettent le visage de leurs effluves ardentes; on reconnaît, aux fragments qu'elle a laissés sur les parois intérieures du cratère, les points où elle est

montée dans le jeu alternatif de ses mouvements. Le sol que nous foulons est tout couvert de produits de l'éruption. Ici ce sont d'énormes blocs, du volume de près d'un mètre cube, vomis par le volcan dans le paroxysme de sa fureur; là ce sont des scories anguleuses arrachées aux abîmes, et rejetées, comme une mitraille redoutable, sur tout le pourtour du cône; ailleurs ce sont de . menus fragments, comparables à des amandes et à des dragées , désignées par les Italiens sous le nom de lapilli, qui sont tombés comme une pluie de feu; plus loin ce sont des débris tout à fait pulvérulents, des cendres grises ou noirâtres, qui s'étalent en couches profondes sur les parois du cône. Quelques-uns de ces produits affectent une forme singulière qui appelle notre attention, et ressemblent à des bombes ou à des larmes. Les premiers sont des fragments de matière pâteuse, qui se sont arrondis en roulant dans l'atmosphère pendant l'éruption, et qui, s'étant refroidis par leur passage dans les couches de l'air, sont retombés sous forme de boulets; dans les seconds, la matière pâteuse ayant différents degrés de consistance, les parties les plus fluides sont restées un peu |en arrière de la partie la plus lourde, et y ont formé une queue qui donne au bloc l'apparence d'une larme. Plusieurs de ces blocs, placés sur des fissures en communication avec les fournaises intérieures , sont encore brûlants , comme s'ils venaient d'être vomis par le volcan. Tout cela est grand, solennel, terrible, et nous n'avons pas besoin de voir passer devant nos visages le tourbillon de feu et de pierres incandescentes pour concevoir une image saisisante de la convulsion volcanique.

Quand la curiosité a épuisé tous les objets d'étude qui se pressent sous les yeux, et que le premier enthousiasme s'est un peu refroidi , on se prend instinctivement à trembler à la pensée du péril étrange, horrible, avec lequel on joue si familièrement. Nous sommes, me disais -je avec un secret effroi, nous sommes dans la gueule d'un monstre endormi , et rien ne nous prouve que son réveil n'est pas imminent. Nous sommes dans la fournaise , à peine séparés des feux par un dôme de lave si mince, que nos pieds n'en peuvent tolérer la chaleur. Un seul souffle sorti de ces abîmes suffirait à nous

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envoyer à trois kilomètres en l'air. Horreur ! et nous sommes là, calmes, insouciants, savourant avec délices le lacrymachristi !...

Et alors je calculais la force prodigieuse qui gît dans les gouffres volcaniques. Quoique la hauteur du Vésuve au-dessus de la mer soit essentiellement mobile, à cause des modifications que chaque éruption entraîne avec elle à la pointe du cône, soit en accumulant de nouvelles matières au-dessus des orifices d'émission, soit en engloutissant une portion du sommet, et que depuis 1778 jusqu'à nos jours les savants napolitains l'aient vu varier de 1189 mètres à 1204, on peut admettre que l'altitude du cratère est de 1 200 mètres en nombre rond. Or vous savez, comme tout le monde, que s'il s'agissait de faire monter une colonne d'eau à 1200 mètres au-dessus du niveau de la mer, il faudrait déployer une puissance égale à 120 atmosphères, la pression d'une atmosphère ne pouvant déterminer l'ascension d'une colonne liquide qu'à dix mètres environ. La lave atteint souvent dans le Vésuve le bord du cratère (j'en touche la preuve de la main); et, comme elle pèse à peu près deux fois et demie plus que l'eau sous le même volume, elle ne peut être soutenue à cette hauteur que par une force égale à 300 atmosphères. Il est impossible de se former une idée exacte de cette puissance ; car nous n'avons dans l'industrie humaine aucune force qui approche, même de bien loin, de ces formidables leviers de la nature, puisque nos plus puissantes machines à vapeur ne dépassent jamais dix atmosphères de pression.

Jusque-là, absorbés par la grandeur et la nouveauté du spectacle qui se déployait à nos yeux, nous n'avions point songé à jeter nos regards plus loin que le cratère. Ce moment vint enfin, et un cri unanime d'admiration s'échappa de nos lèvres! Comment vous décrire ce magique horizon? Tout autour de nous, sous nos pieds en quelque sorte, un abîme affreux, hérissé de rochers noirâtres et de blocs calcinés, et tout sillonné de courants de lave : l'image la plus exacte de l'horreur et de la désolation. Aucune verdure n'égayé cette région de la mort ; aucun oiseau n'y fait entendre ces chants joyeux; c'est le domaine incontesté du volcan , et personne n'est assez hardi

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pour lui en disputer l'empire. Au nord se dresse en demi-cercle une haute colline, la Somma, débris du vaste cirque qui formait le cratère primitif, au temps de Strabon, avant la naissance du cône actuel du Vésuve. Ce cirque, brisé par la convulsion de l'année 79, s'est écroulé sur deux points : à l'est, vers Pompéi; à l'ouest, vers Herculanum et Naples. C'est là le côté terrible et grandiose du tableau, le repoussoir du paysage. Au delà de la montagne se déploie la nature la plus riche, la plus riante, la plus gracieuse qu'on puisse rêver. A l'occident, la ville de Naples s'étage en amphithéâtre sur ses collines, baignée dans les flots d'une lumière splendide, tout illuminée des rayons du soleil matinal. On en aperçoit très distinctement (car nous n'en sommes guère qu'à dix kilomètres en droite ligne) les monuments, les palais, les églises, et l'on comprend sans peine qu'à cette faible distance le Vésuve est pour elle une menace et un danger permanents. Devant nous, au midi, le golfe arrondit amoureusement ses contours, et caresse de ses eaux admirables les îles d'Ischia et de Capri. Au levant, c'est le promontoire de Sorrente avec ses montagnes; c'est Castellamare , paresseusement couchée au bord de la mer; c'est surtout Pompéi, dont on aperçoit, à huit kilomètres, la masse inerte et sombre. Nos yeux ne peuvent se détacher de ce point obscur, où pas un mouvement ne se trahit.

Mais il est temps de songer à descendre; car déjà le soleil, quoiqu'il soit à peine neuf heures du matin, nous dévore de ses rayons brûlants. Nous nous arrachons avec peine à cette horreur sublime; et, jetant un dernier regard sur le cratère, sur Naples, sur le golfe, sur le cadavre de Pompéi, nous prenons la route de l'ermitage. On ne descend point par où l'on a monté: la descente, sur ces blocs roulants, serait extrêmement périlleuse; mais au nord, en face de la Somma, une pente de cendres offre au touriste la voie la plus facile et la plus rapide; les pieds pénètrent sans effort dans cette couche pulvérulente; on glisse plutôt qu'on ne marche, et en sept à huit minutes on est au pied de ce même cône, pour l'escalade duquel il avait fallu près d'une heure. Nous arrivons ainsi, par une course folle et désordonnée, pleine de rires

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joyeux et d'incidents comiques, dans l'Atrio del Cavallo, où nous retrouvons nos chevaux.

En faisant l'ascension du grand cône, nous avions pu croire, à son aspect extérieur, qu'il n'était qu'une masse de matériaux incohérents, un amas de débris entassés pêle-mêle. La structure en est beaucoup plus régulière qu'il ne semble au premier abord, et nous pûmes nous en convaincre en examinant une large fissure ouverte à la base du cône, du côté de la Somma, A en juger par ce point, on dirait que le cône entier se compose d'un certain nombre de couches concentriques de laves, de scories et de sables alternants. L'un de nos compagnons soutenait cette thèse, que chaque pluie de projectiles tombée de la partie supérieure a pris la forme de la surface extérieure de la colline, de sorte qu'une suite d'enveloppes coniques se sont superposées les unes aux autres , depuis la création du noyau primitif jusqu'à ce que l'agrégation de la montagne entière fût complète. J'avoue que je ne partage pas cette opinion, quoiqu'elle ait été soutenue avec talent par l'éminent géologue Lyell, et j'aime mieux croire avec de Buch que le noyau primitif du Vésuve a été formé par voie de soulèvement du sol , et non par l'accumulation des matériaux en forme de cône autour de la bouche centrale d'éruption.

Vous pensez bien qu'en revenant à l'ermitage le Vésuve fut l'unique objet de notre conversation. Pour la plupart, nous voyons dans les orifices volcaniques des évents, des soupapes de sûreté, destinés à donner issue aux matières embrasées et aux fluides élastiques produits par le feu central, et à prévenir ainsi la rupture et l'explosion de la frêle enveloppe de notre globe. A ce sujet, un de nos amis nous expliquait l'ingénieuse théorie de Gordier. Selon cet habile géologue, nous disait-il, il n'y a là qu'un résultat simple et naturel du refroidissement intérieur du globe. Ce refroidissement entraîne un double effet : d'une part, l'écorce solide se contracte de plus en plus par la diminution graduelle de la chaleur; et, de l'autre, le rayon terrestre se trouvant raccourci, l'enveloppe terrestre, par suite de l'accélération insensible du mouvement de rotation, perd chaque année de sa capacité intérieure. Il en résulte que la masse fluide interne est soumise à une pression croissante,

occasionnée par ces deux forces, dont la puissance est immense, quoique les effets en soient très peu sensibles en euxmêmes. Cette pression fait jaillir les laves au dehors par les soupapes de sûreté, je veux dire par les bouches volcaniques. En prenant, disait Cordier, un kilomètre cube comme le produit maximum d'une éruption, et en supposant à l'écorce du globe une épaisseur moyenne de cent kilomètres, il suffirait d'une contraction capable de raccourcir le rayon moyen de la masse centrale de j^ de millimètre pour produire la masse d'une éruption. En partant de ces données, et en supposant cinq éruptions considérables par an, le résultat raccourcira le rayon terrestre d'à peine un millimètre par siècle ! « Gomme vous le voyez, concluait notre interlocuteur, il suffit d'une action infiniment petite, mais constante, pour produire des phénomènes gigantesques à nos yeux.

— Pour moi, disait un autre, je ne saurais admettre votre fausse hypothèse du feu central. En vain vous me citez l'accroissement de température à mesure qu'on pénètre dans les couches profondes du globe, la chaleur des eaux des puits artésiens, les sources thermales, etc.; je vous répondrai que ce sont là des phénomènes tout extérieurs, et qui ne peuvent rien faire préjuger de ce qui se passe plus bas ! Quoi ! vous êtes à peine descendus à un kilomètre, vous n'avez fait que gratter la surface, et vous avez la prétention de savoir ce qu'il y a au centre! Votre feu central n'est que la plus gratuite de toutes les hypothèses. Pour moi, je ne vois dans les volcans que des effets locaux, dus à des causes toutes locales. Vous connaissez sans doute la curieuse expérience faite par Lemery. Mêlez une grande quantité de limaille de fer avec une proportion encore plus grande de soufre, et avec assez d'eau pour amener le mélange à l'état de pâte ferme ; puis enterrez votre préparation dans le sol, et pressez fortement. En peu d'heures le mélange s'échauffe et se gonfle au point de soulever le sol ; des vapeurs sulfureuses, et même quelquefois des flammes, se font jour à travers les crevasses. Si le feu est actif, il y aura explosion; et si les substances qui composent le mélange incendiaire sont en quantités considérables, la chaleur et le feu se maintiendront pendant fort longtemps. N'est-ce pas là l'i-

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mage en raccourci, mais parfaite, de ce que nous venons de voir là-haut? Augmentez les proportions jusqu'à la taille d'une montagne, et, au lieu d'avoir une expérience de laboratoire, vous aurez un véritable volcan.

— Votre idée n'est pas mauvaise, disait un troisième, et elle se rapproche beaucoup de la théorie émise par Davy. Selon le grand chimiste anglais , il y aurait à une médiocre profondeur, au-dessous de la croûte oxydée de notre planète, des amas énormes de ces métaux à l'état simple, potassium, sodium, calcium, dont on connaît la violente affinité pour l'oxygène. Faites arriver un courant d'eau sur ces métaux, et aussitôt l'eau sera décomposée avec violence. De cette décomposition chimique résultera une chaleur assez considérable pour fondre les roches environnantes, et la pression des fluides élastiques suffira pour élever les matières fondues jusque dans le cratère. Gay-Lussac, s'emparant à son tour de cette théorie chimique, attribua les éruptions et la production des gaz à l'action de l'eau sur les chlorures métalliques , et fit remarquer que presque tous les volcans sont à proximité de la mer, et que vraisemblablement la mer pénètre jusqu'au foyer par de larges fissures. Ce qui confirme cette dernière hypothèse, c'est que la vapeur et les gaz qui se dégagent des volcans , vapeurs aqueuses, gaz hydrogène sulfuré, sel marin, sel ammoniac, etc., sont tout à fait analogues à ceux qui résulteraient de la décomposition de l'eau salée. Vous m'objecterez peut-être que certains volcans sont fort éloignés de la mer. Cela est vrai, je le reconnais; mais je vous ferai remarquer que ces foyers d'éruption sont placés sur une longue pente annoncée par une chaîne de montagnes, qu'ils se lient à toute une série de bouches volcaniques alignées dans le même sens, et que rien ne répugne, vu le peu d'épaisseur relative de l'écorce terrestre, à admettre l'existence d'une longue fissure extérieure communiquant avec l'Océan. En voulez -vous une preuve palpable? Remarquez les efflorescences cristallines qui brillent à la surface de ce courant de lave. Eh bien, c'est du sel marin.

— Bravo! interrompit le loustic de la bande. Décidément le Vésuve est un parfait cuisinier. Il a fait cuire nos œufs, il fournit le sel. Messieurs, déjeunons. »

Cette saillie opportune interrompit une discussion qui menaçait de prendre un caractère volcanique. Nous arrivions à l'ermitage, et l'ermite, je veux dire le cabaretier, nous attendait avec l'impatience d'un cordon-bleu qui craint de manquer une sauce. Nous nous étendîmes sur \eplan du Salvatore, à l'ombre des arbres, et là, en vue d'une incomparable nature, en vue de Naples et de son golfe, nous fîmes un excellent déjeuner avec des provisions apportées de la ville. Vous l'avouerai-je? ce lacryma-christi qui, sur le plateau du cratère, m'avait semblé si délicieux, me parut alors fade, doucereux, médiocre. C'était l'escalade laborieuse du cône qui lui avait donné toutes ses qualités. Pourtant, mon cher Georges, je vous en enverrai quelques bouteilles de choix. Adieu. (Juillet 1867.)

A M. l'abbé Quincarlet , à Tours. ' Mon cher ami,

Je viens de faire une seconde visite au Vésuve, dix ans après la première. Ne criez pas à l'imprudence. En 1867, j'avais pu agir en vrai touriste et exécuter à pied l'ascension complète de la montagne, depuis Résina jusqu'au sommet du cône, et revenir ensuite au point de départ; cette fois -ci (les ans en sont la cause) je me suis un peu dorloté. Une bonne voiture m'a conduit d'abord à l'ermitage, par une excellente route, à deux kilomètres du cône, et ensuite une chaise à quatre porteurs m'a doucement mené au sommet de la montagne et ramené en bas, sans fatigue et sans effort de ma part.

Le Vésuve a bien changé d'aspect par suite de l'éruption qui a marqué la fin de l'année 1867 et les premiers mois de 1868. Les convulsions de la montagne ont secoué le manteau de blocs arrondis qui rendaient autrefois l'escalade si difficile et si pénible, et aujourd'hui on monte par un sentier de rochers et de cendres durcies, beaucoup plus praticable. Le vaste dôme de lave figée qui occupait autrefois une partie du sommet a disparu complètement, et maintenant il n'y a plus qu'un

abime béant. Eu outre, le volcan est en activité continue, mais une activité qui n'est qu'un spectacle sans menace et sans péril. Du sommet du cône, on plongeait le regard dans le cratère encombré de vapeurs, et l'on distinguait de moment en moment de longues flammes qui déchiraient ce rideau avec des détonations sourdes. Désireux de mieux voir, nous sommes descendus dans le cratère même, de rocher en rocher, à une profondeur d'environ quarante mètres, jusqu'à une petite esplanade que, l'honnête volcan semble avoir ménagée tout exprès pour la plus grande commodité des curieux. En efi'et, au sommet du cône, les vapeurs se condensent en pénétrant dans un air plus froid et forment un épais nuage qui intercepte la vue. Mais plus bas, comme elles sont encore brûlantes, elles demeurent transparentes.

Là nous avons eu un magnifique et horrible spectacle. A vingt mètres de nous, au fond du goufïre, une large bouche était ouverte, vomissant avec bruit de longues flammes et d'immenses jets de vapeurs embrasées. Un mouvement singulier s'opérait dans cette fournaise, où la lave bouillonnait avec des bruits sourds que percevait notre oreille. Lorsque cette lave, en s'accumulant sous l'eflbrt qui la poussait en dehors, venait à fermer l'orifice, un léger calme d'un moment se faisait; puis les gaz emprisonnés, brisant violemment la frêle enveloppe qui les contenait, s'échappaient avec le tonnerre d'un coup de canon et projetaient en gerbe, à quarante ou cinquante mètres en l'air, une pluie de débris de lave incandescente. Ces débris, lancés verticalement, ne s'écartaient guère de cette ligne, et retombaient en traits de feu sur les bords du petit cône de la bouche ignivome ; ils tombaient avec une molle lenteur, comme des papiers enflammés (à cause de leur légèreté et de leur porosité), et nous donnaient ainsi le magnifique spectacle d'un feu d'artifice infernal. Parfois la détonation était plus forte , et les blocs , chassés plus irrégulièrement, venaient pleuvoir jusque dans nos rangs, où, le premier moment de panique passé , nous nous empressions de les recueillir et d'y encastrer quelque pièce de monnaie pendant qu'ils étaient encore pâteux. C'est un trophée qu'on aime à emporter du Vésuve.

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Par une chance heureuse, nous avons vu une nouvelle bouche s'ouvrir, avec une explosion formidable, à la base du petit cône dont je viens de parler, et nous saluer de son artillerie inoffensive. Je dois ajouter cependant que ce phénomène nous effraya un peu, parce qu'il nous surprit par son éclat et sa soudaineté, et qu'il nous envoya beaucoup de projectiles brûlants sur lesquels nous ne comptions point. Alors le spectacle devint double, les deux bouches semblant se répondre et alterner dans leur jeu.

Une troisième bouche s'ouvrit un peu plus tard au pied de la paroi que nous occupions; mais comme il était imprudent de se pencher sur ces bords escarpés et peut-être minés, et d'ailleurs ébranlés à tout instant par les détonations , nous ne pûmes pas la voir de nos yeux. Ajoutez à cela, mon cher ami, qu'autour de nous, sous nos pieds, mille fissures laissaient échapper en sifflant de chaudes vapeurs d'acide sulfureux et d'acide carbonique, et vous aurez une idée de la grandeur imposante du spectacle auquel il nous était donné d'assister de si près. Nous restâmes là une heure entière, muets d'admiration en face de cette pyrotechnie infernale, et c'est avec peine que nous nous décidâmes à quitter ce gouffre effroyable et sublime à la fois. Voilà ce qui s'appelle faire visite à un volcan, chez lui, parlant à sa personne.

A notre retour, nous apprîmes des Napolitains que cette descente dans le cratère se faisait très rarement et seulement par des audacieux, et l'on admirait beaucoup les trois ou quatre dames qui s'étaient aventurées avec nous dans l'abîme brûlant. Mon guide m'assura qu'il n'était pas près de recommencer, même pour mille francs. Je crois, en effet, que, pour tenter cette excursion , il faut réunir tout un ensemble de circonstances favorables. Si le vent, au lieu de chasser au dehors les vapeurs suffocantes de la fournaise, les eût poussées vers nous, sur cette esplanade où nous nous croyions en sûreté, nous aurions pu être asphyxiés en quelques instants. Il est donc nécessaire d'étudier toutes les circonstances du phénomène avant de se lancer dans un gouffre où l'on peut rencontrer des émanations mortelles.

J'ai fait aussi la course de Pouzzoles. Mais, hélas! j'ai

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trouvé la solfatare presque muette et réduite au quart de son volume de 1867. Ce n'est, à vrai dire, qu'une soupape du Vésuve, et quand le Vésuve marche la soupape se tait. Il en est de même de la grotte du Chien , où les exhalaisons d'acide carbonique sont beaucoup moins abondantes qu'autrefois. Ce n'est là qu'un accident passager, et, si les bouches du volcan se referment, tous ces phénomènes secondaires reprendront sans aucun doute une activité nouvelle.

Que n'êtes-vous ici avec ceux de nos amis qui, comme vous, savent si bien se passionner pour la nature et pour les arts! Au milieu de tant de sublimités, vous me manquez. Adieu. (Octobre 1877.)

Histoire de Pompéi. — Querelles des Pompéiens et des Nucériens. — Tremblement de terre de l'an 63. — Eruption de l'an 79. — Ruine de Pompéi. — Incidents de la catastrophe. — Fouilles antiques de Pompéi. — Dégagement d'acide carbonique. — Résurrection de Pompéi. — Maison de Julia Félix. — Elat actuel des fouilles. — Murailles antiques. — Population de la ville. — Rues de Pompéi. — Aspect saisissant des ruines.

Pompéi était une des villes les plus anciennes de la Campanie. D'après les écrivains de l'antiquité, elle fut fondée vers l'an 4250 avant notre ère, soit par les Osques, soit par les Ausoniens. Plus tard les Étrusques, qui occupaient la partie de l'Italie située entre le Tibre et les Alpes, subjuguèrent les Osques et s'emparèrent des champs Phlégréens aux environs de Cumes et de Nola. Dans ces temps reculés , les villes de la Campanie, parmi lesquelles on distingue Nola, Acerra, Naples, Herculanùm et Pompéi, étaient liées par une confédération dont Gapoue était le centre, et se gouvernaient comme autant de républiques. En étudiant les ruines de ces antiques cités, leurs murs, leurs amphithéâtres, leurs temples, on y reconnaît, mieux que par les rares passages des écrivains latins, la grandeur et la prospérité de ces petits gouvernements; on y retrouve les œuvres d'une première civilisation dont ces peuples déchurent peu à peu, à mesure qu'ils se laissèrent

énerver par le luxe et par les plaisirs. Aussi les Samnites, montagnards intrépides que tentaient ces riches contrées, n'eurent- ils pas de peine à les soumettre, et ils les gardèrent pendant cinq siècles. Leur domination devint si lourde , que les vaincus appelèrent les Romains à leur secours, moins comme des alliés que comme de nouveaux maîtres. Les Romains, tout aussi avides que les Samnites, accoururent avec empressement et s'emparèrent de la Campanie. Pompéi fut soumise l'an 441 de la fondation de Rome.

Cependant le joug des libérateurs n'était pas moins dur que celui des premiers conquérants. Un moment la Campanie espéra se racheter en embrassant le parti d'Annibal , mais pour retomber bientôt sous une domination plus étroite et plus rigoureuse qu'auparavant. Isolées les unes des autres , ne pouvant contracter d'alliance entre elles, épuisées d'hommes et d'argent par leurs maîtres, les cités de l'Italie méridionale se virent bientôt enlever des portions importantes de leur territoire , où les Romains établissaient çà et là des colonies , véritables places fortifiées avec des armées permanentes et des camps d'observation. N'espérant plus sortir de leurs fers par la révolte , les peuplades italiques se bornèrent à demander le droit de cité. Le refus du sénat entraîna la guerre sociale, guerre terrible, où la république romaine ne fut sauvée que par le génie de ses meilleurs capitaines, Pompéi, quoique témoin du triste sort des villes voisines, résolut cependant de se défendre jusqu'au bout. Cluvius, général plein de courage, arrêta deux fois les efforts de Sylla; mais il succomba dans une troisième rencontre et fut tué près de Nola. Avec lui tomba la liberté de sa ville natale.

Néanmoins, quand la lutte fut terminée, le sénat comprit que , dans l'intérêt môjne de la paix et de la grandeur future de la république, il devait accorder le droit de cité aux peuples d'Italie, ce qu'il fit, à l'exception des Samnites. Le dictateur Sylla ordonna que Pompéi fût gouvernée comme une colonie militaire, et il en confia l'administration à son neveu Publius Sylla. La ville prit le nom de Colonia Veneria Cornclia Physica, du nom de sa principale divinité, Venus Physica, et de celui de la famille de son patron. Ce ne fut que sous le règne

d'Auguste que Pompéi et Herculanum devinrent des municipes fonciers (municipia fundana), où la propriété du sol conférait les droits municipaux, par opposition aux municipes-colonies, où ces droits étaient tout personnels. L'empereur y expédia une colonie de vétérans , et y fonda un bourg sous le nom de Pagus Augustus Félix Suburbanus, dont Marcus Arius Diomède fut élu plus tard le patron.

Auguste vint à Pompéi pour attirer Gicéron à son parti contre Antoine. Gicéron y avait une maison. Quand ses amis essayaient de le consoler de la mort de sa fille Tullia par la pensée des vicissitudes humaines, et lui rappelaient les ruines des cités qu'il avait vues à son retour d'Asie, le grand orateur romain ne pensait pas qu'une désolation plus grande encore devait bientôt anéantir la ville et la maison qui faisaient ses délices : Tusculum et Pompeianum valde me délectant.

Sous le règne de Néron, Pompéi fut élevée à la dignité de colonie romaine, et alors elle eut des patrons, des custodes et des défenseurs , comme nous le lisons dans plusieurs inscriptions. G'est à cette époque qu'eut lieu la querelle sanglante des Pompéiens et des Nucériens , à l'occasion du droit qu'avaient ces derniers d'assister aux spectacles et aux combats de gladiateurs dans l'amphithéâtre de Pompéi, aux frais de Livineius Regulus. Des injures on en vint aux pierres, et enfin aux armes. Les Pompéiens eurent le dessus; beaucoup de Nucériens furent blessés ou tués. Le sénat évoqua l'affaire, suspendit pour dix ans tous spectacles à Pompéi, prononça la dissolution des collèges de gladiateurs, et exila Livineius, promoteur des désordres. Nous connaissons ce fait par Tacite. Ghose curieuse ! on en trouve la confirmation à Pompéi même dans un dessein grotesque, grossièrement exécuté à la pointe sur un des murs extérieurs de la rue^de Mercure; un soldat armé tient une palme dans sa main droite , pendant qu'un orateur plaide devant un tribunal , sur lequel se lève un personnage vêtu de la toge pour prononcer la sentence; sous le soldat on lit ces deux lignes ironiques : Campani, Victoria una cum Nucerinis periistis : « Gampaniens (c'est-à-dire Pompéiens), malgré votre victoire vous avez succombé avec les Nucériens. » N'est-ce pas là une singulière rencontre?

A l'époque de sa catastrophe, Pompéi était une des villes les plus populeuses et les plus florissantes de la Campanie. Elle était assise dans une situation délicieuse , au milieu d'un territoire fertile , sur une petite colline formée par les éruptions du Vésuve , preuve évidente que le volcan a été en activité dès les temps les plus reculés. Tout près de là, le Sarno, alors navigable , se jetait dans le golfe et transportait les riches produits des villes voisines; aujourd'hui le fleuve a été rejeté à huit cents mètres des anciennes murailles par l'accumulation des déjections volcaniques. Pompéi était sur la mer, dont elle est maintenant éloignée de deux kilomètres , et elle avait un port vaste et commode, capable, selon Tite-Live et Florus,

Caricature.

de recevoir une flotte entière; la mer s'est retirée, non par le soulèvement du rivage, car il paraît que les degrés inférieurs de l'échelle du port sont encore exactement de niveau avec la mer, comme en l'an 79 , mais par l'invasion des pierres et des sables volcaniques sur les eaux.

Pompéi jouissait en paix de sa prospérité, quand un premier avertissement de sa future destinée lui fut donné l'an 63. Un aff"reux tremblement de terre ravagea la plupart des villes de la Campanie et se fit sentir jusqu'à Naples. A ce moment même Néron était sur le théâtre de Naples, et, en virtuose intrépide qu'il était , il se garda bien de se déranger pour si peu et continua de chanter son grand air; on rie put l'arracher de la scène qu'en l'avertissant du péril qu'il courait. A Herculanum , les murs, les portes et le temple de Cybèle soufl'rirent de graves dégradations. A Pompéi, le temple d'Isis et plusieurs édifices publics , comme la basilique et le Forum , furent renversés. Les habitants, épouvantés, quittèrent leurs maisons et leurs cités ruinées. Le désastre fut si grand, que le. sénat

.de Rome mit en délibération s'il fallait abandonner Herculanum et Pompéi , ou bien encourager la restauration de ces villes croulantes.

Cependant les habitants , revenant à leurs demeures , se mirent avec ardeur à relever leurs ruines et à rétablir leurs édifices privés et publics. Ils étaient bien loin de soupçonner que le tremblement de terre était le prélude de la catastrophe la plus horrible et la plus mémorable qui devait les faire disparaître en quelques heures de la surface de la terre. Les travaux de restauration n'étaient point encore terminés en l'an 79 : on a trouvé en plusieurs points , notamment près de l'amphithéâtre et dans la rue des Tombeaux, des matériaux de différentes natures , pierres , marbres , pouzzolane , chaux , tuiles , amassés avec l'intention évidente de faire des réparations. Un grand nsmbre de maisons présentent aussi des lézardes , témoignage manifeste du tremblement de terre.

L'incendie, comme disent les Napolitains, arriva subitement le 23 du mois de novembre de l'an 79, à la dix -septième heure du jour, c'est-à-dire vers onze heures du matin. Aucun signe précurseur, à ce qu'il paraît, m'avait annoncé que le volcan, depuis si longtemps assoupi, allait éclater avec une violence inouïe. Plein de sécurité , le peuple était au théâtre , tout entier aux combats de gladiateurs. Il se passionnait sans doute pour les rouges ou pour les verts, quand tout à coup une explosion formidable imposa silence aux clameurs de la multitude. Au milieu de la terreur générale, tous les yeux se portèrent vers le Vésuve, dont le sommet, éloigné de six milles et demi , était le siège de phénomènes extraordinaires. Une épaisse colonne de fumée , s'épanouissant en forme de pin , sortait du gouffre, traversé par d'immenses jets de flammes. Bientôt les vapeurs, s'étendant autour de la montagne, interceptèrent la lumière du jour et amenèrent une nuit noire et horrible , illuminée de temps à autre par les lueurs blafardes du volcan. En même temps il tomba une pluie de cendres brûlantes, accompagnée de pierres incandescentes qui traçaient un sillon de feu dans les ténèbres.

Devant ce péril étrange , inconnu , qui semblait annoncer la dissolution et l'embrasement de tout l'univers, le peuple se

mit à fuir de toutes parts. Mais de quel côté chercher le salut? Dans ces ténèbres affreuses, où porter ses pas? Les uns couraient vers le rivage et gagnaient le port; mais dans cette convulsion de la nature la mer elle-même semblait agitée d'un courroux terrible , et se déchaînait avec violence contre le nouveau rivage qui envahissait son empire. Les autres, dans leur épouvante, abandonnaient femmes, enfants, trésors, se jetaient dans la campagne ou erraient dans les rues sans pouvoir trouver une issue. D'autres , voulant sauver leur famille ou peut-être leur fortune , revenaient à leur maison , mais sans pouvoir la trouver au milieu de ces ténèbres horribles. On entendait dans la nuit des voix qui appelaient, des cris de terreur, des invocations aux dieux, des blasphèmes, des imprécations. Dans tous les sens la foule courait, se heurtait, revenait sur ses pas. Au miheu de ce désordre général , les cendres brûlantes ne cessaient de tomber, couvrant d'une couche épaisse le pavé des rues et les toits des maisons ; elles pénétraient dans les habits et causaient de cuisantes douleurs aux infortunées victimes du volcan ; elles entraient dans la bouche avec la respiration et suffoquaient les malheureux Pompéiens. Enfin presque tous purent gagner la campagne et aller au loin chercher un refuge contre ce supplice nouveau. Les lueurs sinistres du cratère leur montrèrent leur misérable ville ensevelie sous un épais linceul. La catastrophe avait duré trois jours.

On s'explique ainsi comment, dans les fouilles de Pompéi, on a trouvé un si petit nombre de cadavres , cent cinquante tout au plus. L'éruption ayant eu lieu au milieu de la journée, pendant que le peuple était au théâtre, la plupart s'enfuirent et échappèrent au désastre. Il n'y eut que ceux qui furent surpris à la maison ou qui s'obstinèrent à y retourner pour chercher leurs trésors, qui succombèrent au miUeu des cendres et y trouvèrent leur tombeau.

Quelques-uns de ces faits méritent d'être signalés ici; car ils jettent une certaine lumière sur les circonstances de cet événement à jamais lamentable, dont les péripéties nous sont ainsi révélées. On trouva dans l'école des gladiateurs plusieurs squelettes dont les pieds étaient retenus dans des ceps : les

malheureux prisonniers, qui sans doute avaient été oubliés au milieu du. désordre général, furent suffoqués sans pouvoir faire un seul mouvement pour échapper à un danger auquel ils ne durent rien comprendre. Dans une des chambres attenantes au temple d'Isis, un prêtre avait été enfermé par la pluie des ponces et des lapilli qui obstruaient la porte; il avait saisi une hache pour rompre la muraille , sans se douter que par l'ouverture qu'il pratiquait, ce n'était pas le salut, c'était la mort qui allait lui arriver. Quand on déterra son cadavre , sa main était encore armée de la hache , et près de lui on trouva les restes de son repas interrompu, des coquilles d'œufs et des os de poulet. Les souterrains de la maison de Diomède ont aussi offert une vingtaine de squelettes. C'étaient sans aucun doute les habitants de cette opulente demeure, et il y avait des femmes, une jeune fille, des esclaves. Chassés des étages supérieurs par la pluie de cendres , ils étaient tous descendus dans les caves, confiants dans la solidité de la voûte et des portes. Vain espoir! une fine poussière s'insinue par les moindres fissures, épaissit l'atmosphère et la rend irrespirable. En vain les infortunés s'enveloppent la tête de leurs vêtements : la cendre pénètre à travers les plis les plus épais et les étoffes. Un de ces squelettes avait les mains pleines de monnaies d'or et d'argent qu'il voulait emporter dans sa fuite. La pluie qui survint au milieu de l'éruption ayant donné une certaine consistance aux cendres, les corps furent moulés comme dans une pâte : on en détacha un morceau où l'on aperçoit l'impression de la gorge, des épaules et des bras d'une jeune fille vêtue d'une étoffe de la plus grande finesse, et la tête d'une autre femme, avec des cheveux encore adhérents. La guérite placée près de la porte d'Herculanum, à l'entrée de la rue des Tombeaux, présenta un spectacle non moins émouvant. Le soldat qui était de garde ne voulut pas abandonner le poste qu'on lui avait confié : esclave de la discipline jusqu'au bout, il vit la cendre monter peu à peu, et il assista ainsi à son propre ensevelissement, attendant, en vrai Romain, qu'on vînt le relever de sa faction. Ce fut la mort qui s'en chargea. On conserve au musée de Naples le casque avec le crâne de cet intrépide soldat.

Les empreintes de corps ne sont pas rares à Pompéi , tous les cadavres ayant été enveloppés dans une sorte de boue qui en a modelé exactement les contours. Mais il n'est pas facile de retrouver ces empreintes intactes ; car la pioche travaille nécessairement au hasard. Depuis quelques années , cependant, on surveille les moindres indices, et quand on peut

Corps humains moulés.

soupçonner la présence d'un corps , on marche avec la plus grande précaution. On est ainsi parvenu à obtenir quatre moulages singulièrement intéressants. Une petite cavité s'étant présentée devant la pioche et quelques ossements humains y ayant été reconnus, le directeur des fouilles, M. Fiorelli, fit injecter du plâtre liquide dans cette cavité pour en avoir le moulage, persuadé que c'était l'empreinte d'un cadavre. Il ne s'était pas trompé : le plâtre reproduisit exactement la figure de deux femmes , la mère et la fille sans doute , qui , par le jeu de leur physionomie, la contraction des membres et la posture du corps , révélaient la plus affreuse agonie. Deux autres empreintes furent relevées dans le voisinage : l'une appartenait vraisemblablement à une femme de naissance distin-

guée, si l'on en juge par la délicatesse de ses membres ; l'autre, à un homme d'une condition inférieure. Ces quatre statues, prises sur nature , racontent éloquemment le plus douloureux des drames, et il est impossible de les voir sans être saisi d'une pitié profonde : il semble qu'on assiste à leur agonie et qu'on recueille leur dernier soupir.

La destruction de Pompéi et d'Herculanum excita une vive

Corps humains moulés.

émotion dans le monde romain. L'empereur Titus, en apprenant les effroyables désastres de ces florissantes contrées , vint lui-même en Campanie secourir ces malheureuses villes, et s'occupa du sort des citoyens avec une généreuse et paternelle sollicitude. Il députa deux hommes consulaires, sous le titre de correcteurs, pour prendre soin des infortunés Campaniens; il assigna les biens des familles éteintes pour la restauration des édifices, suspendit le payement des impôts et prodigua tous les soulagements qu'exigeait une si terrible calamité. En même temps il invita les habitants d'Herculanum et de Pompéi qui avaient pu échapper à s'établir à Naples. Beaucoup d'entre eux néanmoins , invinciblement attirés par le sol natal , retournèrent sur les ruines bâtir de nouvelles maisons près de leurs

anciennes demeures : tant l'amour de la patrie est puissant sur le cœur de l'homme !

On pense bien que la ville ensevelie ne fut pas complètement abandonnée, et que les survivants cherchèrent à retrouver dans les cendres les objets précieux qu'ils avaient laissés. Des fouilles furent donc entreprises dès l'origine, et c'est ainsi qu'on s'explique la disparition d'un certain nombre de statues, de leurs piédestaux et de leurs niches, l'enlèvement de colonnes de marbre ou de meubles rares, la fracture de plusieurs coffresforts, etc. On a retrouvé les puits par lesquels ces fouilles avaient été entreprises , et les ouvertures qu'il avait fallu pratiquer dans les murs pour passer d'un appartement à un autre. Ces travaux sont dirigés avec tant de précision et avec une connaissance si évidente des lieux , qu'on ne peut les attribuer qu'aux anciens propriétaires. On a même rencontré le squelette de plusieurs individus qui avaient péri dans ces excavations en recherchant leurs trésors.

Quel obstacle a pu arrêter les chercheurs et empêcher, dès les temps anciens , le déblayement de la cité , où l'on était sûr de trouver tant de richesses ? On n'en saurait douter, c'est à l'acide carbonique qu'est due la conservation presque parfaite de la plus grande curiosité de l'Italie. En remuant les lapilli et les ponces qui forment la base de la couche volcanique, les premiers fouilleurs déterminèrent des émanations de ce gaz irrespirable, et ils y succombèrent. Il ne faudrait pas s'étonner de ce fait, quelque étonnant qu'il paraisse au premier abord. Les volcans, en effet, même quand ils semblent complètement éteints, conservent encore un reste d'activité qui se manifeste par un dégagement plus ou moins abondant d'acide carbonique, et laissent échapper ce gaz par les fissures du sol. Les déjections volcaniques retiennent aussi, emprisonnées et condensées dans les cellules innombrables des ponces , des lapilli et des laves, des masses considérables du même gaz. En Auvergne, par exemple, quoique les volcans de cette région soient éteints au moins depuis la période historique , il suffit de remuer les tas de lapilli qui se trouvent en abondance aux environs de Clermont, pour déterminer des dégagements prodigieux de ce gaz. On en a eu un exemple bien remarquable

lorsqu'on a rouvert les mines de plomb argentifère de Pontgibaud, déjà exploitées par les Romains, et peut-être abandonnées par eux à cause de ces émanations mortelles : l'ingénieur eut souvent à lutter contre des éructations d'acide carbonique qui se produisaient parfois avec une abondance extraordinaire et une puissance explosive. Il en a été de même à Pompéi dans plusieurs excavations modernes : lorsqu'on fouilla, par exemple, les caves de la maison de Diomède, les travaux furent souvent interrompus par le dégagement de la mofette (air irrespirable). Si les ouvriers n'avaient pas pris la précaution de sortir du souterrain, ils eussent sans doute été asphyxiés par l'acide carbonique, comme l'ont été leurs devanciers du premier siècle.

Ce fait, presque contemporain, nous explique pourquoi les premières fouilles furent abandonnées par les survivants de Pompéi, la mofette étant alors beaucoup plus abondante qu'elle ne l'est aujourd'hui. Les malheureux habitants virent dans ces prodiges un nouveau signe de la colère des dieux, et, abandonnant sans retour des ruines qui semblaient vouées à une irrémédiable destruction , ils allèrent chercher assez loin de ces lieux maudits une patrie plus fortunée. Hélas! le village qu'ils fondèrent fut poursuivi lui-même par la colère divine, et moins de quatre siècles après, l'an 472 de notre ère, il subit exactement le même sort que Pompéi, et fut à son tour victime des fureurs du volcan.

Le nom même de Pompéi disparut pendant tout le moyen âge, et ce n'est guère qu'à la Renaissance que le souvenir de la catastrophe de l'an 79 fut réveillé par les érudits. Sannazar prétend que de son temps , c'est-à-dire vers l'an 1500, on voyait distinctement les tours, les maisons et les théâtres presque entiers de Pompéi. Il y a sans doute un peu d'exagération dans ces paroles ; mais il ne répugne pas de croire qu'on pouvait alors apercevoir le sommet des tours et de quelques édifices publics. La ville, en effet, sous son linceul de cendres, forme une masse tellement arrêtée, tellement détachée du paysage environnant et si singulière dans sa forme, qu'il est étonnant qu'on n'ait pas songé plus tôt à la fouiller. Mais au xv° siècle on était persuadé que la destruction de Pompéi

8i HERCULANUM ET POMPEI

avait été un châtiment du Ciel , pour punir les désordres abominables du paganisme, châtiment comparable à celui de Sodome et de Gomorrhe , et l'on eût regardé comme une impiété d'arracher de son tombeau une cité maudite.

Il faut bénir ce préjugé; car c'est lui qui a sauvé Pompéi d'une seconde ruine, non moins terrible que la première, et a laissé ensevelis sous les cendres et les matières volcaniques les trésors de la civilisation antique pour les rendre de nos jours seulement à une autre civilisation capable de les comprendre. C'est à ce préjugé que nous devons la conservation d'une multitude incroyable d'œuvres artistiques, la plupart d'une rare beauté. Grâce à lui, nous avons été initiés au secret de la vie domestique des Romains, et nous avons enfin compris les passages les plus obscurs des écrivains classiques relatifs à la vie publique des anciens et à l'architecture de leurs édifices.

Les premières fouilles de Pompéi furent faites accidentellement à la fin du xvi® siècle. Vers l'année 1592 , comme il fallait construire un aqueduc pour porter les eaux du Sarno à Torre deir Annunziata, l'architecte Domenico Fontana fit pratiquer des fossés qui laissèrent plusieurs monuments à découvert. Ces indices, malgré leur importance, furent négligés et oubliés pendant un siècle et demi. Les fouilles d'Herculanum avaient été commencées dès l'année 1711 à Résina, et les trouvailles, toutes remarquables qu'elles étaient, n'avaient point rappelé l'attention publique sur sa sœur d'infortune. Ce n'est qu'en 1748 que des paysans, creusant par aventure des fossés dans une vigne, mirent au jour quelques objets antiques et une inscription qui faisait mention de Pompéi. Les ruines ainsi découvertes n'étaient rien moins que l'amphithéâtre.

A cette révélation, le roi Charles III n'hésita plus; il fit l'acquisition de tout le terrain qui couvrait la ville, dont l'enceinte était nettement déterminée, et ordonna de poursuivre régulièrement les fouilles. Les travaux marchèrent mollement, quoique aucun obstacle ne vînt du sol lui-même, entièrement occupé par des vignes et des champs , sans aucune maison ; mais les fonds alloués pour les excavations étaient insuffisants, et l'on n'employait que huit personnes, savoir : un

maître maçon, un mineur, deux ouvriers et quatre enfants. Sur d'autres points les recherches étaient poussées avec beaucoup plus de vigueur; car on occupait à Herculanum cinquante-trois personnes, y compris les galériens, et dix- neuf à Stabia.

On marchait ainsi lentement, sans faire de découvertes bien importantes, lorsqu'on 1755 on mit au jour l'opulente maison de Julia Félix, aujourd'hui recouverte. Elle dut son nom à une inscription marquée au pinceau sur le mur d'un édifice contigu, près de l'amphithéâtre, et qui fut aussi enterré de nouveau après avoir été fouillé. Cette inscription, qu'on peut voir au musée de Naples , et qui est une des plus singuhères de la collection épigraphique, nous donne une haute idée de l'opulence incroyable de certains citoyens de Pompéi, et de l'importance prodigieuse du commerce de cette antique cité. Elle est trop curieuse pour ne pas trouver sa place ici :

IN. PRAEDIIS. IVLIAE. SP. F. FELICIS. LOCANTVR

BALNEVM. VENERIUM. ET. NONGENTVM

TABERNAE. PERGVLAE <

CENACVLA. EX. IDIBVS, AVG. PRIMIS

IN. IDVS. AVG. SEXTAS. ANNOS. CONTINVOS

QVINQVE

c'est-à-dire: A louer, dans les domaines de Julia Félix, fille de Sputnus, du premier au six des ides d'août, un bain, un salon et neuf cents boutiques, échoppes et appartements , pour cinq années consécutives. L'affiche se termine par la formule ordinaire, usitée pour toutes les locations : s. q. d. l. e. n. c. Ces signes ont beaucoup divisé les savants quant à leur interprétation. Quelques-uns ont voulu y voir une réserve expresse en faveur des mœurs; mais cette leçon n'est plus admise aujourd'hui, et on trouve dans ces sept lettres les initiales

1 Les /a6ern« étaient les boutiques proprement dites; pergulx, les loges ou élaux où les marchands exposaient leurs denrées; et cenacula, les chambres au premier étage pour servir d'habitation.

des sept mots : si qvinqvennivm decvrrerit locatio erit NVDO CONSENS V. Après le terme de cinq ans la location continuera par simple consentement. C'est la forme de bail par tacite reconduction. Tel est du moins l'interprétation proposée par M. Fiorelli.

La maison de Julia Félix fut la première qu'on découvrit entièrement. Sa forme était carrée, et le vestibule avait un bel ordre de pilastres revêtus de stuc semblable à du marbre, avec des chapiteaux de l'ordre corinthien. Des figures grotesques' en décoraient l'entrée, où l'on voyait dans des niches latérales des statues de marbre et de terre cuite. Les chambres qui s'ouvraient au fond du vestibule avaient été affectées à l'usage de bains chauds et froids. Elles étaient à côté d'un laraire, petit temple domestique dédié à Isis, comme l'indiquent les images peintes de cette déesse, d'Anubis, d'Osiris et d'Harpocrate qu'on en a retirées. Au milieu de cet oratoire on trouva le fameux trépied de bronze soutenu par trois faunes, qu'on voit maintenant au musée de Naples. C'est un travail dont on admirerait mieux l'étonnante perfection s'il n'était pas d'une obscénité révoltante. Une table de marbre blanc préseijtait, entre autres amulettes, un Harpocrate avec un croissant d'argent; une boucle d'or, d'où pendait un fil d'or qui soutenait une petite lame du même métal, fermée par une autre petite agrafe; une statuette en bronze, avec l'index sur la bouche, d'un travail exquis; et enfin beaucoup d'autres statuettes votives d'argile et d'ivoire.

Cette belle maison est aujourd'hui recouverte de terre et de débris. Dans les premiers temps on n'avait pas l'idée de rendre Pompéi à la lumière; et, quand on avait déblayé une maison pour en extraire les marbres, les peintures, les statues, les meubles et tous les objets de quelque valeur, on se hâtait de la recouvrir avec les déblais des édifices voisins. Cette méthode déplorable fut promptement abandonnée, et l'on comprit bientôt qu'il fallait restituer au grand jour toute la ville an-

1 Ce nom de grotesque fut appliqué pour la première fois aux fresques déterrées par Raphaël dans les grottes ou corridors souterrains des thermes de Titus à Rome.

tique, en y laissant tous les objets dont la disparition ou la détérioration n'étaient pas à craindre. N'était-ce pas le seul moyen de conserver à cette inappréciable relique sa physionomie saisissante, son caractère unique? Il faut, autant que possible, que Pompéi devienne son propre musée. Ce système

Temple de la Fortune.

est appliqué aujourd'hui avec beaucoup de sagacité sous la direction de M. Fiorelli. Les fouilles sont conduites d'une manière méthodique, et tous les déblais, après avoir été minutieusement examinés, triés, et même passés au crible, sont portés à la mer par un petit chemin de fer de service; les édifices trop ébranlés par le poids des terres sont consolidés sans perdre leur cachet particulier; quelques maisons ont été entièrement restaurées pour recevoir les débris qui ne pouvaient

demeurer en place ; enfin rien n'^est négligé pour faire revivre Pompéi, et le présenter à la curiosité des savants tel qu'il était au milieu du premier siècle de notre ère.

La découverte de la maison de Julia Félix et des choses précieuses qui y étaient enfermées, en excitant l'enthousiasme universel, communiqua un vif essor aux travaux. De 1763 à 1796, on déterra successivement l'amphithéâtre, la porte dite d'Herculanum et toutes les habitations de la rue qui y aboutit, jusqu'à la première fontaine; les deux théâtres et leurs alentours, le quartier des soldats au marché, avec la rue qui passe devant le temple d'Isis, la maison de Diomède dans le faubourg, et le temple d'Isis. Les fouilles furent ensuite interrompues jusqu'en 1811. De 1811 à 1830, on mit au jour les maisons de Pansa et de Salluste, le forum civil, l'école de Verna, les temples de Mercure, de Vénus, de Jupiter, et le Panthéon, la Fullonica, les maisons du poète tragique et du Navire, les rues des Marchands, de Mercure et de la Fortune. Plusieurs de ces fouilles furent exécutées en présence des têtes couronnée qui vinrent visiter Pompéi : le grand - duc de Russie, les rois de Suède et de Hollande, l'archiduchesse de Parme, le roi et la famille royale de Naples, etc. Nous voyons ensuite paraître à la lumière, de 1830 à 1847, un grand nombre d'autres habitations et de monuments , en présence de la reine d'Angleterre, du roi de Bavière, du comte de Chambord, des princes Charles et Albert de Prusse, de l'empereur de Russie , et des savants réunis au septième congrès scientifique d'Italie , tenu à Naples en 1845. Après une interruption de trois ans, motivée par les inquiétudes qu'excita en Europe la révolution de février 1848, les déblais reprirent en 1851. On ouvrit alors la porte de Stabia, où l'on trouva une inscription en langue osque, fort précieuse pour la philologie, et l'on fouilla les nouveaux thermes de la rue de Stabia. Depuis quelques années les travaux ont été poussés avec une activité nouvelle, et il ne se passe guère de mois où l'on ne fasse quelque découverte importante. Grâce à cette activité, un bon tiers de la ville est aujourd'hui déblayé et rendu à l'étude.

Au moment de sa catastrophe , Pompéi était entourée de ses vieilles murailles, excepté cependant du côté de la mer, où

l'on présume que l'enceinte était interrompue à cause de son inutilité. Je dois dire pourtant qu'on a trouvé en 1863, précisément de ce côté, la porte de la Marine, porte mise sous la protection de Minerve , dont la statue en terre cuite se voit dans une niche à droite en entrant. Ce fait semblerait indiquer que

Rue de Salluste.

l'enceinte était continue dans l'origine ; mais les fortifications ayant beaucoup perdu de leur importance sous Auguste , cette portion des murs fut démolie ou occupée par ^es habitations particuUères. La ligne de circonvallation , qui mesure quatre milles de développement, a la forme d'un polygone irrôguUer. En allant du rivage occidental au rivage oriental par le nord , on y comptait sept portes , savoir : d'Herculanum , du Vésuve, de Capoue, de Nola, du Sarno, de Nocera, de Stabia, et celle de la Marine sur le port qui formait la huitième. Au couchant.

les murs sont parfaitement conservés avec leurs créneaux ; la construction de cette partie remonte à l'époque des Osques, ainsi que le prouvent le genre même de la maçonnerie et les caractères antiques qu'on y voit tracés en langue osque. Douze tours carrées flanquent les murs et y ajoutent un nouvel élément de défense. La porte d'Herculanum , la mieux conservée de toutes , a trois arcades , celle du milieu pour les chars et les deux latérales pour les piétons. On voit dans l'arcade du milieu les coulisses de la herse qui fermait la porte en tombant d'en haut. Les Italiens ayant oublié que la herse a été employée par leurs pères, appellent cet appareil saracinesca, comme s'ils le tenaient des Sarrasins. La porte de Stabia, au contraire, était en bois et à deux battants, et se fermait en roulant sur des gonds. En dehors des portes était une guérite pour le factionnaire.

Dans l'état actuel, les fouilles de Pompéi n'ont guère mis à jour que la région de l'ancien port, des portes d'Herculanum et du Vésuve , d'une part, à la porte de Stabia, d'autre part, avec une portion du faubourg Augustus Félix. Une grande rue, la rue des Thermes, nommée plus loin rue de la Fortune, coupe la ville en deux parties inégales, depuis le port antique jusqu'à la porte de Nola au nord-est. Six rues transversales, partant de celles-ci et se dirigeant à l'ouest, sont coupées par ^ne rue parallèle à celle des Thermes, et divisent cet espace en douze îlots de maisons (insulœ). A l'est, le terrain compris entre la porte de la Marine, la porte de Stabia, la rue Stabienne et la rue de la Fortune , a une distribution beaucoup plus irrégulière : on y compte dix-huit îlots.

Quelle pouvait être la population de Pompéi ? Il serait bien difficile de le dire aujourd'hui, à cause de la différence des mœurs et des civilisations. Toutes les chambres à coucher sont fort étroites et ne comprennent guère que la place du lit. Puis les esclaves, qui jouaient un si grand rôle dans la vie romaine, étaient entassés, quelquefois par centaines, dans de misérables réduits. Avec des éléments aussi incertains d'appréciation, on ne saurait évaluer la population à moins de quinze mille habitants. L'amphithéâtre, il est vrai, pouvait contenir vingt mille spectateurs; mais il ne faut pas oublier que les villes voisines avaient droit d'y prendre place.

Les rues sont très étroites , et ne permettaient que le passage d'un seul char. Comme toutes les voies antiques , elles étaient contruites de manière à réunir à beaucoup de commodité tous les éléments possibles de durée. Au milieu est une chaussée, agger, pavée de gros blocs polygonaux de lave basai-

Rue de Pompéi.

tique, assujettis sur un lit formé de trois couches différentes, étendues l'une au-dessus de l'autre : l'inférieure, composée de petites pierres ou gravier; la moyenne, de blocailles ou de pierres cassées empâtées dans de la chaux; la supérieure, épaisse d'un demi -pied, formée de fragments de briques et de poteries, mêlés de ciment. On remarque encore, dans les blocs de lave, les ornières qu'y ont creusées les roues des voitures. De chaque côté de la chaussée est un trottoir élevé destiné aux piétons , flanqué dans toute sa longueur de pierres

de bordure qui, dans quelques cas, sont reliées de place en place par de gros blocs uniformes pour serrer et consolider la masse. De distance en distance, des blocs saillants sont fixés sur Vagger en dehors des espaces ordinaires pour les roues des chars, et permettaient de passer d'un trottoir à l'autre, en échappant à la pluie et à la boue des rues. Çà et là, de modestes fontaines, assez semblables à nos bornesfontaines, jetaient de l'eau sur la voie par la bouche d'un mascaron.

Quand on parcourt les rues de Pompéi , on ne saurait se défendre d'une tristesse profonde. Ce squelette de ville, avec ses voies désertes, ses places silencieuses, ses maisons ouvertes et croulantes, ses colonnes renversées et brisées, porte une telle empreinte de désolation, que l'imagination en est vivement saisie. Une ruine a toujours quelque chose de mélancolique ; mais quand cette ruine est une ville entière avec des centaines de maisons, l'impression grandit outre mesure. Quand on a dominé ce premier sentiment, on parcourt avec le plus vif intérêt ces maisons , ces temples , ces théâtres , ces bains , ces édifices pubHcs, où la vie antique se manifeste à nous jusque dans ses plus petits détails. On se trouve alors reporté de dix- .;Jiuit siècles en arrière; on cesse d'être un homme moderne pour être un homme de l'antiquité, et l'illusion devient bientôt si forte, qu'en visitant l'habitation de Diomède ou celle de Pansa, on craint à chaque instant de voir rentrer le maître du logis suivi de ses esclaves , et d'être jeté à la porte comme un indiscret. A chaque détour de rue, on s'imagine volontiers qu'on va voir apparaître quelque décemvir de la cité porté dans sa litière, et on se range à l'avance pour laisser passer ce personnage important. Cette illusion dure jusqu'au bout, malgré le silence sépulcral de la ville ; mais quand on sort par la porte d'Herculanum , et qu'on suit dans toute sa longueur la rue des Tombeaux, quand surtout on aperçoit le Vésuve avec son aigrette de vapeurs, on revient à soi, comme à la fin d'un rêve, et l'on se dit que Pompéi n'est qu'un immense tombeau où dort l'antiquité.

Je voudrais faire faire à mon lecteur ce voyage dans l'antiquité, que je viens d'exécuter moi-même avec un intérêt si

puissant et si soutenu. Qu'il me permette donc de le prendre par la main et de l'introduire dans les habitations pompéiennes. Quand nous aurons vu les Romains chez eux , dans la vie privée, nous les suivrons au dehors dans les divers actes de la vie publique, et nous serons initiés ainsi à tout un côté de la vieille civilisation.

Description d'une maison romaine. — La maison de Pansa. — Atrium , tablinum, péristyle, chambres, triclinium, jardin. — Dispositions ornementales des habitations. — Maçonneries, stucs, peintures, mosaïques, plafonds, colonnades, jardins. — La maison de Diomède. — La ferme de Diomède. — La maison de Sallustius. — La maison du Faune. — Mobilier des maisons antiques. — Les boutiques. — Vente des denrées du propriétaire. — Boulangeries. — La Fullonica. — Peintres.

Les monuments publics des Romains semblent construits pour attester à la postérité la plus reculée la grandeur du peuple-roi et l'importance des affaires d'État qu'il y traitait. Les édifices privés, au contraire, montraient la modération et la simplicité des citoyens, qui étaient peu de chose par euxmêmes et devaient toute leur gloire à leur patrie. Bâties de matériaux moins solides, ces maisons particulières avai'ent presque entièreinent disparu du sol , et tout au plus en voyaiton çà et là quelques débris informes, souvent incompréhensibles, objet des conjectures les plus, opposées. La découverte de Pompéi a pu seule nous révéler les secrets de la vie domestique des anciens et nous permettre de les suivre, pour ainsi dire, pas à pas dans l'intérieur de leurs maisons. Nous les connaissons ainsi intimement , non seulement dans la vie rude et

modeste des premiers temps, mais aussi dans les habitudes molles et luxueuses de l'ère impériale; car, par une bonne fortune inappréciable pour nous, Pompéi a été enfoui au moment où la corruption de l'empire commençait à modifier profondément les mœurs des anciens Romains.

A Rome, les maisons étaient très petites au temps de la république, et on ne saurait les comparer même aux plus simples de Pompéi. Plus tard, elles s'agrandirent au point de pouvoir loger quatre cents esclaves, et il n'était point rare d'en trouver de cette dimension. Dans la ville, où le terrain, par suite de l'augmentation -de la population , avait acquis une immense valeur, on vit les maisons s'élever jusqu'à onze étages. Auguste, dans sa vieillesse, fut obligé, par des motifs de sécurité et de santé publiques, d'en fixer la hauteur par décret à soixante-dix pieds, et Trajan la réduisit plus tard à soixante.

Il ne faut pas s'attendre à trouver à Pompéi des édifices particuliers aussi considérables; car cette ville était loin de la cour, et n'était point habitée par les grands de l'empire. Sa population se composait en grande partie de marins, d'artisans, de négociants, d'affranchis, avec des degrés de fortune très variés. Il y avait aussi quelques familles opulentes , des magistrats, de riches marchands, de grands propriétaires. Nous avons là, pour ainsi dire, un résumé de la société romaine, et, avec ces éléments, on peut se faire une idée assez exacte dela.civiUsation matérielle et même morale des anciens, tout comme on pourrait juger la nôtre en étudiant les habitations de nos chefs -lieux de préfecture.

Nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs le plan d'une habitation romaine, et pour cela nous choisissons l'habitation bourgeoise d'un magistrat, celle de l'édile Caïus Cuspius Pansa, une des plus considérables et des plus somptueuses de Pompéi. Avec les quinze boutiques qui l'entouraient , elle formait à elle seule un îlot, c'est-à-dire un ensemble isolé par des rues , comme une île dans l'eau ; car elle communiquait avec quatre rues : la rue des Thermes par la porte principale, celles de la Fullonica et de Fortunata à l'est et à l'ouest, et celle de Mercure au nord. Elle mesure quatre-vingt-dix-huit mètres de longueur dans un sens, et trente-huit mètres dans l'autre.

Elle doit son nom à l'inscription suivante , peinte en caractères rouges , qu'on lisait sur le mur à côté de l'entrée principale :

PANSAM AED. PARATVS ROGAT.

c'est-à-dire: Paralus sollicite la protection de l'édile Paiisa, formule adulatrice très fréquente à Pompéi ; ou bien : Paratus vote pour que Pansa soit nommé édile, interprétation qui paraît moins vraisemblable.

Voici quelle était la distribution des appartements (voyez la figure ci -jointe). Sur la rue des Thermes est la porte extérieure , janua, avec le prothyrum, passage d'entrée placé entre la porte de la rue et Vatriiun, que fermait une autre porte intérieure, oslium. La première était probablement toujours ouverte pendant le jour, comme cela se pratique encore en Italie; mais la seconde était close et empêchait les regards indiscrets de pénétrer dans la maison.

Puis vient V atrium, ou vestibule. C'est une assez grande pièce , la première des deux parties principales d'une maison romaine. Dès l'origine elle servait à la famille de lieu de réunion ou de pièce publique où les femmes travaillaient à leurs métiers, où les statues de la famille et les images des 1^ ancêtres étaient exposées; elle contenait les dieux domestiques et leur autel aussi bien que le foyer de la cuisine. Quant à sa structure intérieure, c'était un appartement rectangulaire, recouvert d'un toit qui, le plus souvent, avait une ouverture carrée au centre , compluvium,; un bassin , impluvium, y correspondait dans le plancher, et était destiné à recevoir la pluie qui tombait par l'ouverture. Le toit lui-même était souvent supporté par des colonnes qui formaient ainsi tout autour une colonnade ou- une galerie. L'atrium de la maison de Pansa était du genre toscan , le plus simple et probablement le plus ancien de tous, emprunté par les Romains aux Étrusques. On ne pouvait l'employer que dans un appartement de petite dimension; car le caractère de cet atrium est de n'avoir point de colonnes pour supporter la toiture; le toit courait autour des parois, soutenu sur quatre poutres entre -croisées qui laissaient entre elles une ouverture carrée pour le passage de la

R ue de s Th er me s

Pompéi. — Plan de la maison de Pansa.

100 HERCULANUM ET POMPEl

lumière. Au centre de l'atrium est l'impluvium, pour recevoir l'eau amenée par les toits ; on y trouva un seau attaché à une corde. Tout auprès de ce bassin est un piédestal ou petit autel pour les dieux domestiques , dont la place habituelle était près de l'impluvium. Les statuettes des lares étaient quelquefois placées dans une niche à l'entrée , comme pour mettre la maison sous leur protection. Au lieu de statues, ce n'étaient parfois que de simples images, par exemple celle de deux serpents affrontés , peintes sur les murs ou exécutées en mosaïque sur le seuil.

Les pièces C sont les aise ou ailes de l'atrium, une de chaque côté ; elles étaient munies de sièges et fermées par des rideaux. Si nous nous en rapportons aux ressemblances avec les maisons de la Turquie moderne, qui ont précisément dans leurs galeries deux pièces semblables, closes de tentures et pourvues de divans, les alae étaient destinées à recevoir la visite des clients ou des gens d'affaires, avec lesquels on n'était pas tenu à beaucoup d'étiquette. C'était le petit salon , ou, si l'on veut, le bureau , le cabinet. Les ailes ont exactement les deux septièmes de la longueur de l'atrium , et l'atrium lui-même est une fois et demie aussi long qu'il est large, suivant les prescriptions de Vitruve. Cinq petites chambres [cubicula), marquées ÏÏaaaa sur le plan, servaient à la réception des hôtes ou peutêtre au logement des esclaves. Tous ces appartements n'ont point de fenêtres extérieures et ne recevaient qu'un jour douteux sur l'atrium par l'ouverture du compluvium.

Le tablinum est une vaste pièce intermédiaire entre l'atrium et le péristyle, et s'ouvrant sur les deux. On y conservait les archives et les registres de la famille (tabulse raiiomim), et les images des ancêtres, masques de cire moulés sur le visage des morts et en reproduisant exactement tous les traits. C'était le salon de cérémonie. Lorsque le tablinum était ouvert de chaque côté, une personne, en entrant par la porte principale, avait vue sur l'étendue entière de l'édifice, et découvrait, au delà de la colonnade du péristyle, Vœcus et le jardin, ce qui devait être une perspective fort belle et fort imposante; mais ordinairement cet appartement était fermé, soit par des rideaux, soit par des cloisons ou paravents mobiles (tabulœ), pour empêcher

que les serviteurs ne fissent delà pièce d'honneur une chambre de passage. La communication entre l'atrium et la partie intérieure de la maison avait lieu au moyen de deux corridors (fauces) ouverts de chaque côté du tablinum. Chez Pansa, il n'y en avait qu'un seul, contrairement à l'usage. La chambre marquée d est une pièce dont on ignore l'usage : elle pouvait servir de salle à manger, ou de bibliothèque, ou de galerie de tableaux, ou de salon de réception.

Nous n'avons parcouru jusqu'ici que la partie extérieure en quelque sorte de l'habitation, celle qui était ouverte aux clients, au public. Nous allons pénétrer maintenant par le corridor de communication dans la partie plus intérieure, celle qui était exclusivement réservée à la famille et aux amis intimes. Gn remarquera dans cette seconde division une grande analogie avec la première.

Le peristylium forme l'élément principal de cette seconde division. Le péristyle comprenait un espace découvert, entouré sur tous les côtés d'une colonnade, comme l'atrium, mais occupant un champ plus large, quelquefois disposé en jardin, avec une fontaine ou un bassin et un impluvium au centre; les appartements habités par la famille étaient distribués sur les côtés du péristyle et s'ouvraient sous la colonnade. GhezPansaf^ le toit était supporté par seize colonnes d'ordre corinthien. Au milieu de la cour est une piscine de marbre, où l'on nourrissait diverses espèces de poissons. Cette piscine était alimentée par les eaux pluviales, et le bord en était sans doute orné de fleurs et de plantes aquatiques. Comme l'atrium, le péristyle avait des ailes; eeee sont quatre petites chambres à coucher; une autre pièce, celle qui est attenante au passage, semble avoir été destinée au portier de la maison (ostianus), ou à l'esclave atriensis chargé du soin de l'atrium. En effet, elle communiquait directement et immédiatement avec les deux divisions de la maison , et de là on pouvait avoir l'œil sur l'entrée dérobée de la rue latérale. Le triclinium, ou salle à manger, était à un angle du péristyle; la chambre qui y touche était probablement une office destinée aux gens de service. La cuisine était de Tautre côté, en K, avec une arrière -cuisine {h) munie de murs bas sur lesquels on déposait les jarres à l'huile, les us-

102 HERCULANLM ET POMPÉI

tensiles, etc., et une cour contiguë à une des rues latérales, sur laquelle elle a une porte de derrière. Les latrines étaient près de la cuisine.

Nous avons encore à indiquer une autre pièce, élevée de deux degrés au-dessus du péristyle, et s'ouvrant sur le jardin (xystus) par une large fenêtre : c'est Vacus. D'origine et d'invention grecques, cet appartement avait été ensuite adopté par les architectes romains, avec des changements et des perfectionnements. Quoiqu'il ne fût pas affecté exclusivement à un seul usage, il servait surtout de salle de festins; mais il surpassait en hauteur et en largeur, aussi bien qu'en éclat, le triclinium ordinaire. Un corridor latéral faisait communiquer le péristyle avec une galerie couverte, élevée le long d'un des côtés du jardin. Le jardin, où les plates -bandes étaient encore indiquées clairement, avait une citerne alimentée par un réservoir. On remarquera dans cette description que la maison avait plusieurs entrées distinctes, mais qu'elle n'avait pas une seule fenêtre sur les rues, tous les jours se prenant à l'intérieur sur l'atrium et le péristyle : la vie privée était complètement murée.

Outre le rez-de-chaussée, l'habitation de Pansa avait un pren#ër étage. Les chambres principales étaient sans doute affectées au gynécée ou appartement des femmes : les objets et ornements qu'on y recueillit, tous d'un usage féminin, semblent confirmer cette conjecture. Les pièces supérieures qui donnaient sur la rue étaient probablement Vergaslulum, ou logement des esclaves. On y avait accès par un étroit escalier placé dans un angle de l'arrière-cuisine.

Après cette description générale du plan de la maison de Pansa, le lecteur ne sera peut-être pas fâché de savoir ce que les fouilles rencontrèrent dans cette belle habitation. La porte principale, ouverte entre deux pilastres d'ordre corinthien, était doublée de lames de bronze , et attachée à des gonds saillants dont la tête soutenait le stuc qui revêtait les murs. Les anciens paraissent avoir employé cet expédient pour empêcher que l'humidité des maçonneries neuves ne détériorât les ornements de la maison. L'atrium est pavé de dalles de marbre et de mosaïques. On y lit sur le seuil le salut ordinaire : Salve. Les

murs intérieurs sont revêtus de stuc et couverts d'arabesques peintes avec une extrême délicatesse. Près du mur du jardin on trouva dans une chaudière le précieux groupe de Bacchus et d'Ampelus, finement incrusté d'argent, qu'on admire aujourd'hui dans la salle des grands bronzes du musée de Naples. On y trouva aussi deux grandes ailes de bronze d'un travail admirable , qui devaient appartenir à une statue ; le terrain avait été anciennement fouillé en ce point, comme il fut facile de s'en convaincre, et la statue avait été enlevée, sans doute par les ordres de Pansa lui-même. Au fond du jardin était une salle couverte, une sorte de kiosque, où la famille se réunissait les soirs d'été pour souper et prendre le frais. Les fourneaux de la cuisine étaient aussi élevés que les nôtres (les Romains ne connaissaient pas nos cheminées), et contenaient leurs cendres. Deux serpents, gardiens de l'autel consacré à la déesse Fornax, l'importante déesse qui présidait aux fourneaux, étaient peints sur les murs avec d'autres images gastronomiques, un jambon, un lièvre, un porc, une hure de sanglier, des poissons, et des côtelettes de veau taillées dans la forme qu'on leur donne encore aujourd'hui. Cette cuisine, si brillamment décorée, possédait une grande quantité d'ustensiles en bronze et de vaisselle en terre cuite. Tous ces objets ont été recueilUs avec soin et transportés au musée de Naples.

Le plan de la maison de Pansa nous donne une idée parfaite de toutes les habitations bourgeoises de cette époque. Toutes se composent invariablement de deux parties bien distinctes : l'atrium avec ses petites cellules , son tablinum et ses corridors ; — et le péristyle avec ses chambres à coucher , le triclinium, l'œcus, la cuisine et le jardin. On ne s'écartait pas sensiblement de ces données fondamentales indiquées par Vitruve , et qu'on retrouve figurées avec tant de précision sur le grand plan en marbre de la ville de Rome, exécuté sous Sep time Sévère, et conservé maintenant au Capitole. Les maisons ne différaient guère que par l'ampleur de l'atrium, du péristyle et du jardin, le nombre des chambres à coucher, le luxe de l'ornementation et la hauteur des étages. Les plus modestes n'avaient qu'une simple terrasse, solarium, au-dessus du rezde-chaussée, pour y aller jouir du soleil ou de la brise, comme

cela se fait encore habituellement à Naples et dans l'Orient. La plupart cependant avaient un premier étage; quelquefois cet étage s'avançait dans la rue, grâce à un entablement muni de poutres saillantes, et formait un balcon garni de fenêtres. On voit encore en Italie des dispositions semblables, et il n'est point rare de rencontrer aux étages supérieurs des loges en saillie, avec des fenêtres de face et des fenêtres latérales protégées par des jalousies, pour inspecter curieusement la rue dans toutes les directions sans se montrer.

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Paysage.

Il convient maintenant de dire un mot des dispositions ornementales qu'on appliquait aux habitations. La maçonnerie était habituellement formée de briques ou de moellons irréguliers , plus rarement en appareil réticulé, c'est-à-dire composée de petites pierres cubiques placées l'angle en bas , de manière à imiter par les joints les mailles d'un réseau. Dans le premier cas, l'irrégularité de la maçonnerie était dissimulée par un enduit de stuc, opws albarium, dont on couvrait les murailles. Ce stuc se composait de grès, de brique et de marbre, réduits en poudre et broyés ensemble, pour les revêtements plus grossiers de l'extérieur; ou de gypse pour les ornements plus recherchés de l'intérieur des édifices, tels que des frises, des corniches, des pilastres, des reliefs. Les ciments extérieurs étaient

souvent peints de ces couleurs brillantes, comme le rouge, le bleu et le jaune, qu'on aime tant dans les pays du Midi. A l'intérieur, c'étaient de véritables peintures murales, représentant des paysages , des marines , des animaux , des bambochades ou de simples arabesques , le tout traité avec une délicatesse singulière et une étonnante fraîcheur de coloris. Dans les maisons plus importantes, on abordait la peinture de genre et même la peinture d'histoire, et l'on ne craignait pas de représenter en grand les actions des héros et des dieux , et les

Galère.

faits importants de l'histoire chez les Grecs et chez les Romains. Un très petit nombre de ces images étaient peintes sur des tablettes de bois. On n'en a trouvé aucune; mais on suppose qu'il y avait quelques tableaux suspendus dans une maison où l'on a remarqué dans la muraille des encastrements pratiqués comme pour les recevoir. Aucune de ces peintures n'est absolument médiocre; toutes accusent une main exercée, un vif sentiment de la couleur; quelques-unes même annoncent une touche magistrale , quant à la conception de l'ensemble et à l'ordonnance du dessin. Il est probable que ces dernières n'étaient que des copies ou des réductions de tableaux célèbres. S'il faut louer généralement la grâce, la composition, le des- . sin et le coloris des peintures pompéiennes , on ne saurait blâmer trop énergiquement l'obscénité d'un grand nombre de ces tableaux. En les voyant, on se demande avec épouvante quelle devait être la corruption de cette civilisation antique qui ne

LES POMPEIENS CHEZ ElTC

rougissait pas d'exposer des images aussi licencieuses dans le sanctuaire sacré de la famille, sous les yeux des enfants. Et cependant on n'était point encore tombé dans l'abîme de dé-

i.in.i.lius et Ariane.

pravation que l'ère impériale commençait h ouvrir; mais qu'on était déjà loin de la réserve commandée par le poète !

Maxima debelur puero reverenlia ; si quid Turpe paras, ne tu pueri contempseris annos.

Il fallait le christianisme pour faire disparaître toutes ces souillures, au moins de la face du soleil ; mais le christianisme

venait à peine de s'affirmer à Rome, sa future capitale, par le martyre de saint Pierre et de saint Paul , en l'année 67 , et , dans cet intervalle de douze années , si son action nais santé avait eu le temps de se propager jusqu'à Pompéi, elle n'avait sans doute pas eu le temps d'y produire des effets considérables.

Ici se pose une question des plus intéressantes. Pompéi a-t-il connu le christianisme? A-t-on trouvé des monuments chrétiens dans les ruines de cette ville? On comprend sans peine toute l'importance d'un fait de cette nature , puisque nous aurions là les monuments les plus anciens de notre foi, remontant sans conteste à l'âge apostolique, comme étant nécessairement antérieurs à l'année 79.

Oui, nous pouvons le déclarer avec certitude : Pompéi a entendu parler de Jésus -Christ; quand saint Paul, conduit à Rome par son appel à César, débarqua à Pouzzoles , il y trouva des chrétiens et il demeura sept jours parmi eux. Le voisinage de cette ville permet de présumer que la bonne nouvelle avait été prêchée jusqu'au pied du Vésuve. C'est sans doute par la synagogue que l'Évangile arriva à Pompéi, car on sait que les apôtres s'adressaient d'abord aux Juifs. Or il y avait à Pompéi une synagogue, comme M, de Rossi l'a démontré par la discussion de l'inscription suivante :

CVSPIVM PANSAM

AED. FABIVS EVPOR PRINCEPS

LIBERTINORVM

c'est-à-dire: Fabius Eupor, prince des affranchis, vote pour Védilité de Cuspius Pansa. Ces affranchis, c'était évidemment cette branche de la synagogue qui portait ce nom, et dont il est question dans les Actes des apôtres : Synagoga quae appellatur libertinorum .

Ce n'est pas là simplement une conjecture ; la notion positive du christianisme à Pompéi nous a été apportée par une autre inscription découverte en cette ville en 1862 sur les parois d'une grande chambre de la rue des Thermes de Stabia. Ces caractères, légèrement tracés au charbon, et aujourd'hui presque entièrement effacés , ont été lus par Fiorelli, Minervini

et Kiessling, et copiés par eux sans aucune idée préconçue, car on ne pouvait alors les interpréter :

Audi christianos Saevos olores.

Les chrétiens y sont expressément nommés , et l'auteur de ce graffilo , faisant sans aucun doute allusion à ces cantiques par lesquels les chrétiens accueillaient les supplices du martyre, semble les railler et les comparer au chant du cygne. Ne serait-ce pas là un écho de l'effroyable persécution de Néron ? Tel est du moins le sentiment de M. de Rossi^.

En dehors de cette phrase, aucun signe positif du christianisme n'a encore été signalé à Pompéi. On a bien trouvé, il est vrai , des anneaux portant figurés un poisson , ou bien une colombe avec le rameau d'olivier, semblables au poisson mystique et à la colombe des catacombes; mais le sens de ces images n'est pas assez précis pour qu'il nous soit permis d'y voir sans hésiter un objet chrétien.

Espérons qu'on sera plus heureux dans les fouilles qui restent à faire sur les deux tiers de l'emplacement antique. Une inscription, une image grossière, une caricature peut-être viendront un jour témoigner en faveur des croyances chrétiennes à cette date. Ces indices quels qu'ils soient, même s'ils nous outragent, seront pieusement accueillis de tous les catholiques. Ce n'est pas sans une profonde émotion que j'ai contemplé à Rome, au musée Kircher, une odieuse caricature tracée à la pointe par quelque soldat sur les murs des corps de garde du palais das empereurs au Palati» , et représentant Jésus -Christ en croix avec une tête d'âne. Cette image révolte profondément le sens chrétien; mais, par une permission spéciale de la Providence, ce blasphème horrible n'apporte-t-il pas une preuve matérielle, palpable du christianisme, de l'adoration du Christ et du culte de la croix? Espérons que Pompéi nous réserve quelque surprise de ce genre.

1 J.-B. de Rossi, BuUeiino di archeologia cristiana; 1864, pp. 69-72, 92-93.

Le pavage des maisons de Pompéi est toujours en mosaïque. Dans les habitations les plus humbles, c'est une mosaïque rustique composée de tuiles ou de poteries brisées en tout petits morceaux et mêlées de mortier, puis battues avec la hie jusqu'à former un sol compacte et solide aux couleurs variées : c'est ce qu'on appelait Vopus signinum, ainsi nommé de la ville de Signia (maintenant Segni), fameuse jadis par ses tuiles et où on l'avait inventé. On rencontre encore aujourd'hui dans quelques-unes de nos modestes églises de campagne quelques débris de ces pavages grossiers , où des cailloux de différentes couleurs et des fragments de briques, noyés dans un lit de mortier, composent une mosaïque rustique. Dans les maisons plus riches , le pavage est plus somptueux. Des marbres diversement colorés, coupés en morceaux de figures et de dimensions régulières, s'adaptent les uns aux autres, de manière à former un dessin régulier ou des figures géométriques. Lorsque les lignes sont composées dans un système de deux couleurs seulement, le rouge et le noir, par exemple, sur un fond blanc, on a le genre alexandrin, Alexandrinum opus. Lorsque les parties composantes sont des tablettes carrées, à l'exclusion de toute autre forme, on a le pavage en damier. Le plus souvent la mosaïque représente, comme une peinture, avec leurs formes et leurs couleurs, des objets animés et inanimés; elle est alors composée de petits morceaux de marbres variés , enfoncés dans un lit de très fort ciment. On arrivait ainsi à des effets qui pouvaient le disputer à ceux qu'obtient la peinture, et les mosaïstes abordaient avec bonheur non seulement la représentation d'animaux, de bouquets de fleurs , de guirlandes de fruits , mais encore la reproduction de scènes de genre et même de tableaux de grande dimension à nombreux personnages. Tous ces tableaux témoignent de l'habileté des artisans de cette époque. Plusieurs sont signés des artistes qui les ont exécutés.

Les plafonds étaient constitués par l'ensemble des poutres et des chevrons qui supportaient le toit ou le plancher de l'étage supérieur, en se croisant à angles droits. Entre les pièces de bois étaient des caissons ou compartiments carrés, couverts de stuc et peints comme les murailles. Il n'en subsiste

point à Pompéi, les plafonds s'étant écroulés sous le poWs des cendres , et les bois s'étant carbonisés dans le sein de la terre. Les colonnes qui supportaient les maîtresses poutres de l'atrium et du péristyle étaient de marbre, ou de briques revêtues

Crucifié à ttte d'âne.

de stuc. On en a cependant trouvé quatre en mosaïque, dans la villa attribuée à Cicéron ou à Marcus Crassus Frugi. Ce genre singulier, qu'on rencontre fréquemment dans les vieilles basiliques de Rome, datant du iv*' au vi« siècle, doit être considéré comme un signe de décadence et une faute capitale de goût. La colonne est un soutien et par conséquent suppose la soli-

dite; il est absurde de la représenter comme un appui de mortier revêtu de petites pierres. Ce n'est pas comprendre la colonne que de la dénaturer ainsi.

Les jardins méritent aussi un mot. Généralement assez petits, ils étaient distribués en une foule de plates -bandes régulières et d'allées étroites, d'un effet mesquin. Un bassin en occupait souvent le centre , et le bord en était orné de statuettes , de grenouilles et de lézards de marbre , véritables jouets enfantins. On y voyait, par exemple, de petits pécheurs en bronze péchant à la ligne , ou , fatigués sans doute de l'inutilité de cet exercice, dormant sur le rivage dans leur capuchon , pendant qu'un rat d'eau venait fureter dans leur panier. Au fond du jardin était la fontaine, en forme de niche, embellie de mosaïques, de rocailles rustiques et de coquillages. Un mascaron versait l'eau sur un escalier à huit gradins , hauts chacun de quatre à cinq centimètres, pour figurer une cascade, et deux autres masques de marbre recevaient la nuit une lampe dont la lumière se projetait par les yeux et par la bouche. Qui aurait jamais pensé que le style rococo et le genre rocaille dataient du premier siècle de notre ère? En voyant ces mièvreries, je pensais à ces maisons de campagne des environs de Paris, où, sur un espace de cinq cents mètres carrés, les heureux propriétaires trouvent le moyen d'entasser un hôtel, une serre, un jardin fleuriste, un parc, un ruisseau aux méandres capricieux, un lac, une cascade, une montagne et un chalet. Le mauvais goût est de tous les temps.

Il faut ajouter cependant que quelques-uns des caprices qui ornaient les bassins et les fontaines des jardins de Pompéi sont des œuvres d'art d'un r^re mérite. Je signalerai, entre autres, deux génies tenant sous le bras une oie inquiète, dont le bec sert de jet d'eau , et surtout le célèbre groupe en bronze d'Hercule atteignant à la course la biche aux pieds d'airain, dont la gueule versait l'eau dans une vasque de marbre blanc. Cette œuvre incomparable, certainement due à un artiste grec, est maintenant au musée de Palerme; mais on peut en prendre une idée dans un moulage en plâtre que possède le musée de Naples. On peut juger par ce petit groupe, non moins que par les chefs-d'œuvre de la statuaire grecque , de la

perfection étonnante à laquelle les anciens ont porté les arts plastiques.

Ces traits , d'un caractère, nécessairement général , déterminent d'une manière assez nette, ce me semble, la physionomie des habitations pompéiennes. Il me reste, pour donner une sorte de coloris à mon dessin , à ouvrir au lecteur quelquesunes des maisons les plus célèbres de cette ville. Cette promenade ne sera pas sans attrait et sans instruction.

Voici d'abord. la maison de campagne d'Arrius Diomède, située hors de la porte d'Herculanum, dans le faubourg Augustus Félix, au milieu des tombeaux qui bordent l'ancienne voie Domitienne. C'était une des villas les plus somptueuses de Pompéi, comme on peut en juger par sa* grandeur, la variété et le nombre de ses appartements, et la position sociale de son propriétaire. Sur la rue elle n'a qu'un étage ; mais comme le terrain est en pente vers la mer, elle en a deux sur le jardin, avec des soubassements. On y entre par deux marches revêtues de marbre, ayant de chaque côté une petite colonne de briques , et on pénètre dans le péristyle , sorte de cloître entouré de quatorze colonnes en briques revêtues de stuc. Ce corps de bâtiment, s'étendant intérieurement sur une loge découverte, domine le jardin et la mer, et un autre appartement disposé en contre -bas.

A gauche du péristyle est l'appartement des bains avec toutes ses dépendances ; car déjà le luxe des mœurs romaines avait introduit ces habitudes confortables dans un grand nombre d'habitations particuhères. On voit dans la première chambre un bassin pour l'eau froide, environné d'un petit portique à colonnes octogones , et à côté un fourneau avec un vase pour préparer les boissons chaudes qu'on était dans l'usage de prendre après le bain, puis un cabinet où l'on se déshabillait. Les peintures qui décoraient les murs de toutes ces pièces , représentant des poissons nageant dans leur élément, faisaient allusion à la destination de cette partie de l'appartement. Tout près était l'hypocauste ou fourneau; trois vases de cuivre y étaient placés l'un au-dessus de l'autre et se communiquaient la chaleur, de sorte qu'on avait les trois espèces d'eau requises par les anciens pour les bains. En tra-

114 HEKCULANUM ET POMPEI

versant une autre chambre on se trouvait dans le sudatorium , étuve chauffée par la vapeur qui s'engageait dans des conduits ménagés exprès sous le plancher. La fenêtre en était garnie de verre double; ce verre, analysé par les chimistes, a présenté une composition presque identique à celle de nos verres modernes.

Par un petit escalier on descend dans l'appartement inférieur au niveau du jardin. Les chambres en sont voûtées et décorées de peintures, et le pavage était en mosaïque. Du jardin on pénètre dans un souterrain éclairé par des soupiraux. Ce caveau semble avoir été destiné à conserver le vin. On y voit encore à présent quantité d'amphores adossées au mur, fixées dans le sable par la pointe, et agglutinées entre elles par la cendre volcanique durcie. C'est là qu'on déterra, au milieu des émanations d'acide carbonique, les dix -huit squelettes dont nous avons parlé.

Au centre du jardin est un réservoir avec sa fontaine , et à côté une enceinte qui paraît avoir été un sphserislerium , où l'on s'exerçait au jeu de boules.

A la maison de Diomède se trouvait annexée une exploitation rurale avec toutes ses dépendances, la cuisine, le four, les chambres pour les esclaves cultivateurs, l'habitation du colon, les écuries, les étables et autres servitudes. On y trouva quarante morceaux de verre très épais , dont plusieurs étaient longs de soixante- douze centimètres sur cinquante -quatre, ce qui annonce l'habileté des industriels romains ; différents vases, une amphore pleine' de miel , des lampes et quantité d'instruments d'agriculture, et enfin un squelette humain à côté d'un squelette de chèvre avec sa sonnette. Sous le portique était un fourneau avec une casserole en place , et contre le mur un pot suspendu à un clou.

C'était là une maison suburbaine , une villa où le confortable de la vie s'associait à certaines habitudes champêtres. L'habitation de Caius Sallustius, fils de Marcus, était, au contraire, une maison de ville, plus élégante et plus recherchée dans son luxe. Elle s'ouvre sur la voie Domitienne, et elle est limitée sur deux autres côtés par la ruelle de Mercure et la rue de Modestus. On l'attribue à Salluste, parce que, suivant un

usage encore assez commun en Italie , le propriétaire avait fait peindre son nom sur le mur extérieur :

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