C. SALLVST. M. F
La porte principale se fermait à quatre battants , dont deux se repliaient l'un sur l'autre pendant le jour, ouvrant entre eux un passage assez étroit. Au dehors elle est ornée de deux pilastres avec leurs chapiteaux en stuc , et on avait peint sur l'imposte Marsyas montrant à Olympe à jouer de la flûte. Au milieu de l'impluvium , une base de marbre soutenait l'admirable groupe d'Hercule et de la biche aux pieds d'airain que nous venons de mentionner. Les deux chambres qui s'ouvrent sur l'atrium étaient ornées de masques scéniques en stuc, et de poissons et de quadrupèdes sur des fonds de diverses couleurs. L'appartement secret, destiné à la maîtresse de la maison, communiquait avec un portique soutenu par huit colonnes octogones de stuc rouge, et était décoré de peintures licencieuses. Vexedra, ou salon de compagnie, offrait sur ses murs l'image des Bacchantes , — Achille tirant l'épée contre Agamemnon et retenu par Minerve, le même héros travesti en femme et reconnu par Ulysse à la cour de Lycomède, — et Ulysse déguisé en mendiant et secouru par le fidèle Eumée. Le péristyle avait aussi des peintures sur trois faces : Diane au bain , surprise par Actéon , — Europe enlevée par Jupiter, — et la Fuite de Phryxus et d'Hellé sur le bélier à toison d'or. En face de l'exedra , à droite , se trouve une petite chapelle domestique couverte également de peintures , où l'on recueillit une idole de bronze, un vase d'or du poids de trois onces et quelques médailles de Vespasien. A gauche, dans la chambre à coucher, on trouva huit colonnettes de bronze qui avaient servi à des lits, avec quelques fragments de bois doré. Enfin, dans la troisième cour, on découvrit un coffre -fort maçonné dans le pavé , et contenant encore des pièces d'or et d'argent : la chambre contiguë était pavée d'une mosaïque de marbre à méandres de diverses couleurs.
Dans les fouilles de la rue voisine , on déterra quatre squelettes qui portaient sur eux cinq bracelets , deux anneaux avec
des pierres fines gravées , et deux pendants d'oreilles à quatre mailles, le tout en or, un plat d'argent et trente-deux pièces de monnaie de même métal , et un candélabre de bronze avec divers vases. Ces quatre infortunés étaient peut-être la maîtresse de la maison de Salluste et ses esclaves.
A peu de distance de la maison de Salluste se trouve celle de Cœcilius Capella, déjà fouillée et dévastée parles anciens eux-mêmes. Outre l'épitaphe i. c. c. dvvmvir, on lit sur le mur une inscription osque, que l'Académie d'Herculanum a interprétée de cette manière : Voyageur, si tu vas d'ici à la deuxième tour, tu y trouveras Sarinius, fils de Publius, qui tient auberge. Salut. C'est tout simplement une affiche.
Si la maison précédente se recommandait par ses peintures ,
Masques scéniques, nain et singe.
la maison du Faune était surtout riche en mosaïques. Le pavé du vestibule est de différents marbres variés , d'albâtre oriental et de jaspe sanguin. En entrant, on admirait sur le seuil une gracieuse guirlande de fleurs et de fruits , avec des masques de théâtre et des images d'animaux. Les murs de l'atrium , couronnés d'une corniche de style grec, sont couverts d'un stuc brillant, capable de lutter avec le marbre par son éclat et sa dureté. Deux ornements, d'un genre unique à Pompéi , placés à la partie supérieure des murs , méritent une attention particuhère. Cinq têtes de lion en ronde bosse, sortant de la muraille où leurs corps s'appuient sur les pattes postérieures, soutiennent autant de médaillons sur lesquels repose une corniche; cette corniche supporte un petit édicule ouvert au miUeu, une sorte de pronaos h quatre colonnes, dont les chapiteaux en stuc sont artistement travaillés. Dans l'aile à gauche, on remarque un petit tableau en mosaïque repré-
sentant trois colombes qui tirent un collier de perles d'une cassette : œuvre charmante de naturel et de vérité. Au milieu de l'impluvium, sur un socle de marbre, était l'admirable statue en bronze de Faune dansant, qui a donné son nom à l'habitation. Cette statue et la plupart des mosaïques ont été transportées à Naples.
Le tablinum possédait l'incomparable pavé en mosaïque qui représente la bataille d'Alexandre contre Darius, à Arbelles ou sur l'Issus, et dont les personnages sont aussi grands que nature. Le seuil, également en mosaïque, figure le Nil avec ses poissons et ses animaux amphibies. Dans le premier triclinium se trouvait une autre précieuse mosaïque exprimant Acratus, c'est-à-dire le génie du vin, monté sur une panthère , emblème ingénieux de la puissance de Bacchus. Celle qui représente un lion est encore à sa place; mais malheureusement elle est fort dégradée. Enfin deux autres petits tableaux du même genre, celui du chat dévorant une caille, et l'autre figurant des crustacés et des poissons échoués sur un écueil, œuvre d'une réalité toute vivante, complétaient la décoration de cette pièce.
On trouva dans les différentes chambres deux bracelets d'or d'un poids considérable, deux pendants d'oreilles, sept anneaux , trois vases d'argent pourvus d'anses , un brasier de bronze, un grand nombre de vases du même métal, d'une forme très élégante, beaucoup de pièces de monnaie d'or, d'argent et de bronze, et enfin un pied de lit en ivoire, d'un travail vraiment merveilleux. Près du puits (puteal) d'une des piscines on rencontra une magnifique table de marbre blanc, figurant un sphinx, excellent morceau de sculpture grecque.
La grande salle des banquets et des danses est placée entre le jardin et le verger. Ce magnifique appartement, orné à son entrée de deux colonnes d'ordre corinthien peintes en rouge, n'est fermé que sur ses deux petits côtés , et il demeure ouvert sur les deux autres, avec la perspective des jardins. Il communique ainsi avec deux cours carrées décorées de portiques , dont l'un compte vingt- huit colonnes et l'autre quarante-deux. Du fond on découvre en enfilade la salle des banquets , le péristyle, le tablinum, l'atrium et le vestibule. Deux fontaines
de marbre augmentent singulièrement la beauté de cette perspective monumentale , à laquelle les fleurs et les ornements du jardin venaient ajouter un nouveau cachet de grûce et d'élégance.
On chercherait vainement dans cette habitation de grandes peintures murales : son lustre principal gît dans les mosaïques de pavage, véritables chefs-d'œuvre du genre, et dans les dispositions architecturales de ses portiques. On ne saurait nier cependant que ce ne soit la maison la plus magnifique de Pompéi. Il faut signaler ici , comme une singularité notable , que tous ses murs sont intérieurement garnis de lames de plomb fixées par des attaches de fer, dont les têtes saillantes soutiennent le stuc dont le mur est revêtu, en laissant un petit intervalle entre la maçonnerie et l'enduit. Il semble, comme nous l'avons déjà fait observer, que les anciens avaient recours à ce procédé pour empêcher que l'humidité des constructions neuves ne détériorât les ornements de l'enduit : précaution indispensable ici; car la maison de Faune est splendidement décorée de stuc.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que du plan et des dispositions ornementales des maisons romaines ; jetons maintenant un coup d'œil sur le mobilier.
Les sièges étaient de plusieurs sortes. Il y avait la sella , simple tabouret sans dossier et sans bras, dont se servaient ordinairement les femmes et les artisans à occupations sédentaires; le pliant, qu'on ouvrait et fermait à volonté, et dont la construction était fort simple; la chaise curule, véritable pliant, mais beaucoup plus orné que le précédent, et réservé, comme privilège honorifique, aux consuls, aux préteurs, aux édiles curules de la république, qui pliaient ce siège pour l'emporter plus commodément avec eux; le biselium, autre siège d'honneur sans dossier, garni d'un coussin et d'un tabouret; et enfin la cathedra, chaise à dossier et à bras, ofierte aux dames et aux professeurs. La monture de ces sièges était ordinairement en bronze et non en bois.
Le plus souvent les sièges mobiles étaient remplacés par des banquettes en maçonnerie établies le long des murailles et recouvertes de coussins et de matelas. Les anciens préféraient
beaucoup ces espèces de sofas , où ils pouvaient s'étendre à leur aise pour se reposer, pour faire la sieste au milieu du jour, et même pour recevoir leurs amis sans cérémonie. Dans leurs mœurs cette attitude n'avait rien de blessant pour les visiteurs , et l'on se couchait même pour manger, quoique cette posture dût être fort incommode. Trois lits ou trois banquettes de maçonnerie étaient disposées à cet effet sur les trois côtés de la salle à manger (de là le nom de triclinium , tiré du grec), le quatrième côté restant ouvert pour le service.
Les tables affectaient différentes formes, parfaitement semblables à celles qui sont en usage aujourd'hui. Les unes étaient carrées ou oblongues , portant sur des châssis de bois à quatre ou à six pieds; les autres étaient rondes et s'appuyaient sur trois pieds ; d'autres avaient seulement deux larges supports, contournés en forme de consoles. Vabacus, sorte de buffet pour exposer la vaisselle d'argent, les vases à boire et les ustensiles de table dans le triclinium , se composait de deux tables : l'inférieure supportée par deux pieds très bas, et la supérieure par un pied unique en console , qui reposait sur la table inférieure. Les buffets du genre le plus simple étaient de marbre, et les plus précieux de bronze; la surface en était quelquefois percée de trous pour recevoir les vases qui se terminaient en pointe ou par une base étroite, et qui par conséquent ne pouvaient se tenir debout. Le pied de l'abacus s'appelait Irapézophore. C'étaient souvent des morceaux de prix façonnés par d'habiles artistes et vendus par eux à des particuliers, qui y faisaient adapter un dessus et une base. Quelquefois ces pieds sont composés d'une figure unique, qui est très souvent un sphinx; d'autres fois ils sont formés de la tête et des pieds de différents oiseaux et animaux. On a trouvé un grand nombre d'objets de ce genre dans différentes fouilles.
Les lits pour dormir différaient un peu des nôtres. Ils étaient faits comme ceux de nos sofas qui ont les plus grandes dimensions , avec un montant derrière la tête , quelquefois un autre aux pieds , et un dossier élevé sur l'un des côtés du lit , tandis que celui par lequel on y pénétrait était entièrement ouvert. Des sangles passées dans la monture de la couchette suppor-
talent un épais sommier, sur lequel étaient placés un traversin et un oreiller. Un lit semblable , mais de moindre dimension , faisait partie du mobilier habituel d'un cabinet d'étude. On avait coutume de s'y étendre tout de son long, pour lire ou môme pour écrire , en appuyant ses tablettes contre un de ses genoux qu'on levait de manière à servir de support. Très souvent le lit, au lieu d'être un meuble, n'était qu'une simple banquette de maçonnerie sur laquelle on étendait un matelas. On voit encore à Pompéi un grand nombre de ces lits dans les petites cellules qui servaient de chambre à coucher.
Les armoires, cabinets ou buffets, pour serrer les ustensiles de ménage, les habits, l'argent, les objets de prix ou tous les articles d'un usage journalier, ressemblaient beaucoup aux nôtres. Cette pièce du mobilier, fixée d'ordinaire contre les parois d'une chambre , était divisée en compartiments par des rayons et fermée par des portes.
La cheminée était inconnue , excepté pour les fours de boulangers. A la cuisine, on la remplaçait par des fourneaux montés sur des appuis en maçonnerie. Les maîtres de la maison se chauffaient dans l'atrium , au foyer. Le foyer, focus, consistait en une plate-forme carrée de pierres ou de briques, élevée un peu au-dessus du sol. C'est laque le feu était allumé avec des bûches de bois reposant sur des chenets ; la fumée s'échappait comme elle pouvait par l'ouverture du compluvium. Chez les Romains, le foyer était mis sous la protection des dieux lares et placé près de leur autel. De là l'expression pro aris et focis, qui associe dans un même sentiment de respect, d'amour et de dévouement, le sanctuaire domestique et le foyer. Dans les autres appartements on se servait d'un brasier ou réchaud, dans lequel on brûlait du charbon. Le feu était animé au moyen d'un soufflet analogue aux nôtres.
L'éclairage se faisait au moyen de lampes. Dans l'origine, on s'était servi de chandelles composées de poix, de cire ou de suif, avec la moelle d'un jonc pour mèche ; ces chandelles étaient placées sur un candélabre muni d'une cavité ou armé d'une pointe pour recevoir la lumière; mais après l'invention de la lampe à l'huile on laissa aux pauvres le premier mode d'éclairage. Les lampes {lucema) étaient faites généralement
de terre cuite ou de bronze , en forme de nacelle , avec une poignée d'un côté , et de l'autre un ou plusieurs becs pour la mèche, et au centre un orifice pour recevoir l'huile. On les suspendait par des chaînes , soit au plafond , soit à un lampadaire, ou bien on les posait sur le plateau d'un candélabre. Ces candélabres étaient souvent d'une hauteur considérable et consistaient en une tige haute et élancée, imitant la tige d'une plante, ou représentaient une colonne effilée surmontée d'un plateau. C'est aux candelabra de ce dernier genre que Vitruve fait allusion quand il blâme l'habitude, adoptée par les artistes de son temps et visible à chaque instant dans les arabesques décoratives des maisons de Pompéi , de les introduire à la place de colonnes comme supports donnés à des architraves et à d'autres parties de l'édifice sans aucune proportion avec ces tiges frêles et élancées.
Les ustensiles de cuisine n'offrent rien de particulier, et sont généralement semblables aux nôtres. Les cuisiniers (ce n'étaient pas alors de petites gens, pas plus qu'aujourd'hui) avaient même inventé des moules pour donner aux mets et aux pâtisseries des formes d'animaux réels ou fantastiques. Tous ces instruments étaient en bronze , et la vaisselle en terre cuite ou en argent.
En exécutant des fouilles dans une maison de Pompéi, on découvrit, le 29 mars 1867, une marmite de bronze placée sur un trépied de fer. Un couvercle, aussi de bronze, muni d'un bord circulaire extérieur qui recouvrait exactement le bord intérieur du vase, s'adaptait à l'ouverture, de manière que l'eau, en tombant sur lui, ne pouvait pénétrer en dedans. Le fond de la marmite était tapissé d'une couche épaisse d'incrustations, et , vers la partie centrale du sol où était placé le trépied , on ramassa quelques fragments charbonneux, reste du feu qu'on y avait allumé pour faire bouillir l'eau du vase. Après avoir soulevé le couvercle sans trop grande difficulté , on remarqua avec étonnement que le vase était plein d'eau. Gomme ce liquide ne pouvait y pénétrer de la partie supérieure, on s'imagina que cette eau était celle-là même que les anciens y avaient introduite il y a dix-huit siècles, que c'était de Veau antique! Cette interprétation , autour de laquelle on a fait beaucoup de
bruit, nous paraît peu probable. Il ne semble guère admissible que de l'eau puisse se conserver pendant dix-huit siècles dans un vase non hermétiquement fermé, et d'ailleurs les cinq à six litres que la marmite peut contenir n'auraient jamais pu donner un résidu cristallin dont le poids s'élève à plusieurs centaines de grammes. Il est donc plus que probable que la première eau s'est évaporée, et qu'ensuite, par la chute de grandes pluies, l'eau s'élevant au-dessus de la hauteur du vase, y a pénétré de bas en haut en s'introduisant entre les deux bords du couvercle et du vase. Cet effet successif d'évaporation et de remplissage a pu s'opérer des milliers de fois, et cela explique le poids considérable des incrustations. Si l'on veut absolument de l'eau antique, il faut aller au musée et agiter un robinet de bronze trouvé à Pompéi : les anciens travaillaient les métaux avec tant de perfection, que cet appareil conserve encore l'eau qui s'y trouvait enfermée au moment de l'éruption.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que des habitations bourgeoises; notre étude sur l'intérieur des maisons romaines serait incomplète , si nous ne disions un mot des boutiques.
Si le lecteur veut bien jeter un coup d'œil sur le plan de la maison de Pansa , il y remarquera , disposées tout autour de l'habitation principale, un certain nombre de chambres qui s'ouvrent directement sur la rue : ce sont les boutiques. Elles se composent généralement d'une échoppe extérieure avec des comptoirs ou étaux en maçonnerie pour étaler les denrées et marchandises, d'un arrière -magasin qui servait de dépôt, et d'un premier étage pour l'habitation du marchand avec une terrasse. Toute espèce de luxe décoratif n'en est pas banni, et l'on y trouve assez souvent, avec des dalles de marbre, des mosaïques et des peintures murales , dont l'image indique l'objet du négoce ou la profession de l'artisan. Elles se fermaient au dehors par un système de devanture que nous employons encore aujourd'hui. Dans deux rainures, l'une supérieure, l'autre inférieure, on faisait glisser des volets mobiles, dont le jeu était ensuite arrêté par la fermeture de la porte d'entrée. Cette méthode, simple et facile, avait l'avantage de laisser toute la surface extérieure des murailles à l'inscription des
actes publics et aux affiches des particuliers. Le nom du marchant était souvent inscrit à sa porte.
Chez Pansa , comme dans toutes les autres habitations bourgeoises de Pompéi, une des boutiques communiquait avec l'intérieur de la maison. C'est là que le propriétaire faisait vendre au détail par son esclave intendant (dispensator) tous les produits de ses fermes : le blé, le vin, l'huile, les fruits, etc. Cet usage était alors général, et il n'a point disparu des mœurs de l'Italie moderne. C'est ainsi qu'à Florence les nobles détaillent aujourd'hui le produit de leurs vignes, à pot renversé, dans une petite chambre au rez-de-chaussée de leurs somptueux palais : le chaland passe à travers un guichet son fiasco vide avec le prix connu; un bras sort, et le fiasco revient plein. On vante surtout le chianti, du baron RicasoU; le carmignano, du comte Galh; le san-marlino , chez Ricardi, et le montisone, chez le signer Torrigiani, Les nobles débitants se font assez souvent des guerres de concurrence commerciale ou de politique à propos de leurs vins, et les intendants, épousant les querelles de leurs maîtres, se jettent quelquefois les flacons à la tête dans les journaux. Je me rappelle avoir lu à Florence, dans les annonces de la Gazella ciel popolo, des articles fort amusants, où le pomino du comte B. se plaignait avec amertume du ton aigre de son confrère Yaleatico du baron M., et celui-ci (je parle du vin) répondait avec verdeur aux attaques de son rival. « Quel style trouble I lui disait-il; quelle parole fade et doucereuse 1 quel langage sans chaleur I Per Bacco ! on voit bien de quel vin vous buvez ! Le style , c'est le vini!! » Égayé par cette polémique, je portai mon fiasco chez les concurrents pour les juger, et je trouvai qu'ils n'avaient tort ni l'un ni l'autre.
On croira peut-être que ce sont là des mœurs toutes modernes. On se tromperait. Si les anciens n'avaient pas nos journaux, ils avaient les murailles, et c'est là souvent que se vidaient les querelles entre particuHers par des inscriptions injurieuses. J'ai lu à la porte d'un cabaret de Pompéi les trois mots suivants, tracés à la pointe, pour accuser sans doute le perfide aubergiste : Oppi, fur, furunculef c'est-à-dire voleur, filou (TOppiusf II y avait vis-à-vis, sur l'autre trottoir, un
autre cabaret plus élégant, et je soupçonne beaucoup celui-ci d'avoir poursuivi son rival : Ne pas confondre avec la boutique en face !
Entrons, si vous le voulez bien, dans quelques-unes de ces boutiques, et visitons surtout celles qui diffèrent le plus des nôtres. Dans les dépendances de la maison de Pansa il y avait deux boulangeries. On y trouva des moulins à bras pour
Arts et métiers.
moudre le blé, des vasques de maçonnerie ou pétrins pour préparer la pâte, des amphores pleines de farine, des étagères pour placer les pains, le four avec sa cheminée, et un réservoir pour l'eau. Les moulins à bras, qu'on rencontre si fréquemment en France dans les fouilles, méritent une mention particulière. Cet appareil se compose essentiellement de deux pièces de pierres dures, marbre brut, grès ou lave. La base est formée d'un plateau d'où sort une saillie conique plus ou moins haute , qui constitue la meule intérieure ; la meule extérieure a exactement la forme d'un sablier, de sorte qu'une moitié de cette pièce s'adaptait , comme un chapeau , à la surface conique de la meule inférieure, et que l'autre moitié restait en saillie comme un entonnoir. Le blé était versé dans l'entonnoir, et descendait graduellement, par quatre trous mé-
nages au fond de la trémie, sur le cône solide intérieur, où il était engagé entre les aspérités des deux meules. Un double
/Il 2
iu^ htcL
Maison d'un boulanger.
o. Râtelier où l'on attachait les licous des chevaux et des mules
b. Marche.
c. La boutique.
d. Escalier conduisant à l'étage supérieur.
e. Chambres de derrière {très petites).
levier de bois , introduit dans un trou de l'appareil , permettait de le mettre en mouvement et de broyer le grain; la farine tombait tout autour du cône dans une cavité ménagée à sa
Pains.
base. Ce travail, extrêmement pénible, était réservé aux esclaves , mais on aurait pu le faire exécuter par des chevaux ou par des chutes d'eau, car les moulins à eau étaient déjà in-
ventés. On faisait si peu de cas de l'esclave, que les animaux et les machines n'étaient employés que comme des auxiliaires, quand les forces de la machine humaine étaient épuisées. Un pauvre esclave, ayant achevé sa tâche et cédé sa place à un une, dessinait sur le mur le portrait de son compagnon tournant la meule, et inscrivait auprès cet encouragement ironique : Labora, aselle, quomodo lahoravi, et proderit iihi. ce Travaille, ânon, comme j'ai travaillé; cela te fera du bien. »
Opérations des foulons.
On n'a pas seulement trouvé les boulangeries; on a même trouvé soixante-onze pains dans un four attenant à l'hôtellerie de Modestus. Ces pains, de la forme et de la dimension de nos pains de munition, comme on les fait encore aujourd'hui à Naples, sont parfaitement conservés, et on peut les étudier dans les musées de Naples et de Pompéi. On pourrait même les servir sur la table, si Modestus, un peu troublé au moment de son départ précipité, ne les avait laissé brûler.
De la boulangerie passons chez le blanchisseur teinturier. Nous voici dans la fullonica, vaste établissement ouvert sur deux rues, avec ses cours, ses séchoirs, ses vasques pour laver le linge et les étoffes, ses chaudières en cuivre, son four
HERCULANUM ET POMPEl
et sa fontaine jaillissante. Les foulons, fullones, nettoyeurs et dégraisseurs d'étoffes, formaient à Pompéi une corporation riche et puissante; car ils avaient des prêtres, et ils élevèrent à leurs frais une fort belle statue à la prêtresse Eumachia. Ils étaient spécialement occupés, comme nos blanchisseurs, à nettoyer et à blanchir les vêtements après qu'on les avait portés. Les peintures murales qu'on trouva dans la fullonica nous permettent d'assister à toutes les opérations des foulons. Le linge était ordinairement nettoyé, dans les bassins de la buanderie, par une simple opération de lavage et de rinçage, favorisée par l'emploi du savon, de l'argile à foulon et quelquefois de la
Opérations des foulons.
chaux. Les étoffes sales étaient foulées avec les pieds dans de larges cuves où l'eau était mêlée à de l'argile (lutus fullonicus) et à de l'urine qu'on recueillait dans des vases disposés à cet effet au coin des rues. Les détails du nettoyage des vêtements avaient paru si importants aux Romains , que la loi Metella, édictée l'an 354 de Rome, et depuis, la loi des censeurs Lucius yEmiUus et Gaius Flaminius, n'avaient pas dédaigné de s'en occuper. Après le lavage, on séchait et on blanchissait l'étoffe en la posant sur un châssis au-dessus duquel était un pot de soufre allumé, émettant des vapeurs sulfureuses; après quoi on la suspendait et on en arrangeait le poil avec une brosse ou un chardon à carder; enfin on la portait à la presse, où on lui rendait sa première finesse par une forte compression. On voit par l'ensemble de ces opérations que la
corporation dont le siège était h la fuUonica avait beaucoup à faire à Pompéi.
Les peintres devaient aussi être fort occupés ; car il y a bien peu de maisons qui n'offrent quelques peintures murales plus ou moins importantes. Je parle ici tout à la fois des peintres en bâtiment, des peintres décorateurs et des artistes; car il est vraisemblable que ces attributions se confondaient chez le même personnage, comme elles se sont confondues chez nous jusqu'au xvp siècle. On a trouvé à Pompéi plusieurs boutiques de droguistes ou marchands de couleurs, avec des espèces de pains de couleurs de tons admirables ; une amphore était pleine d'un jaune brillant mêlé à la gomme ou à une substance résineuse, sans doute pour peindre à la détrempe ou à la colle les boiseries et les meubles. On rencontra aussi des pains hémisphériques de blanc de plomb avec le cachet du fabricant:
ATTIORVM
formule qui équivaut à celle-ci : Atlius frères ou Attîus et C^.
Outre la peinture à la détrempe, qu'ils ont connue et pratiquée, les anciens employaient de préférence la peinture à l'encaustique. Il semble y avoir eu plusieurs méthodes d'encaustiques. Tantôt on se servait de couleurs mêlées de cire, appliquées avec une brosse sèche, puis fixées par le feu au moyen d'un instrument spécial appelé cautenum; tantôt on liquéfiait la cire avec laquelle les couleurs étaient mêlées , puis on trempait la brosse dans cette mixture liquide, et on appliquait la couleur à l'état fluide, comme on le fait pour les couleurs à l'eau, en laissant à l'action de la chaleur le soin d'égaliser et de fondre la couche. Quel que soit le procédé qu'on ait adopté à Pompéi , le résultat en est étonnant ; car les couleurs , malgré le milieu humide où elles se sont trouvées emprisonnées pendant dix-huit siècles, ont conservé une fraîcheur de coloris très remarquable.
Les boutiques des droguistes renfermaient aussi une grande
quantité de pierres ponces, pour donner le poli aux surfaces appelées à recevoir la peinture. Les modernes emploient les ponces comme la nature les fournit; mais les anciens, plus raffinés que nous dans leurs arts, choisissaient ces pierres avec le plus grand soin , leur donnaient la figure d'une demisphère de mesure uniforme , proportionnée à la grandeur de la main , et les enfermaient dans une sorte de manche hémisphérique qui permettait de les manœuvrer très facilement.
Les boutiques de Pompéi ont offert une autre matière dont la découverte inattendue excita un vif étonnement. Chez Attius et G»e, on trouva une masse considérable d'asphalte. Cette substance, qui nous semble si moderne, n'est qu'une vieillerie, et les anciens l'employaient avant nous. Plusieurs boutiques et le marchepied des thermes sont dallés en bitume. Allez donc prendre un brevet pour voir vos inventions revendiquées par les maçons de Pompéi.
Tavernes de bas étage.— La salutation des clients. — La maison du poète tragique. — Mouvement matinal des rues. — Les écoles de Pompéi. — Le marché. — Les hôtelleries. — La douane et le bureau des mesures publiques. — La maison du questeur. — Le quartier des soldats. — Inscriptions des murailles. — Police municipale et voirie. — Forum civil. — Basilique. — Temples. — Le secret des oracles. — Bains publics. — Thermopoles. — Théâtres et amphithéâtre. — Funérailles et tombeaux.
La petitesse des habitations romaines ne devait pas être favorable à la vie domestique, à la vie de famille. Les riches et les oisifs (c'est d'eux surtout que nous parlons), ne trouvant pas à la maison ce genre de confortable qui fait qu'on s'attache à son chez soi, allaient chercher au dehors les distractions et les plaisirs d'une vie désœuvrée. On les rencontrait surtout au forum, dans les basiliques, aux temples, aux bains, aux cafés , dans les tripots de jeu , au théâtre , sous les portiques. C'est là le rendez -vous du monde élégant. C'est là aussi que nous allons le suivre, pour montrer quelle était la physionomie mondaine d'une petite ville de province au premier siècle de notre ère ; mais auparavant nous allons étudier en ville le petit peuple et les commerçants.
Dès le matin le petit peuple s'agite , et une grande animation remplit les rues de la cité. Les esclaves, auxquels les tra-
vaux serviles sont presque exclusivement réservés , quittent la maison de leur maître pour gagner les chantiers et les ateliers où ils exercent leur état à son profit. Les maçons, les charpentiers, les portefaix, etc., sont ainsi loués chaque jour à des entrepreneurs par ceux qui Içs possèdent; mais, avant de se mettre au travail, ils vont dépenser au cabaret la petite gratification qui leur a été accordée. Nous les trouvons dans les maisons de Modestus, de Sarinus, de Fortunata, tavernes de bas étage , où ils se rencontrent avec la lie du peuple et les soldats, et où les querelles et la débauche se mêlent à l'ivresse. Modestus a pourtant pris la précaution de faire peindre sur les murs Ulysse repoussant le breuvage que lui présente la magicienne Gircé, et qui devait le transformer, lui et ses compagnons, en autant d'animaux immondes et de bêtes féroces. Cette allégorie transparente n'est pas comprise, et Modestus lui-même, qui prêche une si belle morale sur les murs, ne sait peut-être pas refuser au client aviné la liqueur enivrante qui va achever de lui faire perdre la raison. D'ailleurs les verres , les amphores , les ustensiles de cuisine sont là exposés sur les étagères de marbre et prêchent mieux qu'Ulysse. « Amis, buvons! la vie est courte et dure : il faut la couronner de fleurs ! » Il paraît que cette clientèle ne payait pas toujours très bien; car un aubergiste a pris soin de faire peindre comme enseigne un Mercure avec une bourse à la main, un honnête Mercure, non celui qui vole adroitement, mais celui qui paye ses dettes. Cette image disait d'une manière intelligible que quiconque voulait' boire devait payer; elle équivalait à ces peintures naïves qu'on trouve dans les auberges de nos villages, avec cette légende ingénieuse : Crédit est mort. Les mauvais payeurs Vont tué!
Ailleurs les taverniers ne sont pas aussi bien inspirés, et les peintures de leurs cabarets sont plutôt propres à pousser à l'orgie. On y voit représentés sur les murs des hommes et des femmes assis à table devant des bols pleins de vin où ils puisent avec des cornes , ou bien gisant sur le sol , dans un état de demi-ivresse, la verre h la main, A côté sont tracés à la pointe les comptes du cabaretier et les écots des consommateurs. Ceux-ci ont ajouté aux peintures des inscriptions et
des croquis de leur goût. Un soldat s'adresse au garçon : Da frigidum pocillum! « Garçon! du plus frais! » Plus loin, un autre soldat présente un verre de vin à un homme du peuple , et lui dit : Marcus Furius Pila Marcum Tullium, c'est-à-dire Marcus Furius Pila invite Marcus Tullius. A l'entrée de cette maison mal fréquentée, et sans doute mal famée, on déterra quatre squelettes avec quatre bracelets, quatre anneaux, une monnaie d'or et vingt -huit pièces de bronze. Les malheureux, surpris par l'éruption, n'avaient pas voulu laisser la bouteille à moitié pleine. On a trouvé, sur la table de marbre où ils avaient pris la dernière consommation , les verres , les flacons et des taches circulaires comme celles que ferait un liquide sucré ou mélangé de miel.
Pendant que les esclaves artisans vont ainsi noyer leurs soucis dans les pots, au risque d'être battus par l'entrepreneur et fouettés par leur maître, les hommes Ubres vont saluer les personnages dont ils sont les clients. On les voit se hâter par la ville pour assister au lever des patrons. Quelques-uns portent sur la tête leurs vases culinaires pour recevoir leur pitance journaUère; car il est d'usage que le patron nourrisse son client pauvre et lui distribue chaque jour la sportule, provision de vivres de médiocre quaUté. Mais, hélas! les vases sont trop petits pour la faim du pauvre ou trop grands pour la libéralité du maître. Les clients riches ou seulement aisés dédaignent la sportule , et vont simplement remplir un devoir d'étiquette, avec l'espoir d'en recevoir un jour la récompense par quelques services.
Pénétrons avec eux dans la maison du patron , par exemple , chez le poète tragique , personnage important et considéré à Pompéi. Les riches, les amis du maître entrent sans difficulté et vont attendre son lever sous le portique de l'atrium. Il n'en est pas de même pour les autres , foule affamée et mendiante, dont les esclaves eux-mêmes font peu de cas. Sur le seuil du vestibule, une mosaïque à dessins noirs sur fond blanc représente un chien s'élançant avec fureur au bout de sa chaîne , avec cette légende : Cave caneiM : Prenez garde au chien ! Il n'y a pas de chien dans sa niche , mais un esclave portier plus terrible que Cerbère en personne. L'impitoyable
HERGULANUM ET POMPEI
gardien , avec la servilité et l'insolence habituelles aux valets , salue humblement les riches , laisse les pauvres se morfondre au dehors et ne s'attendrit qu'à la vue d'une pièce de monnaie. Tout en faisant antichambre, les clients examinent pour la centième fois les grandes peintures homériques qui ornent l'atrium, copies admirable des chefs-d'œuvre de peintres de l'antiquité. Voici à droite Chryséis renvoyée à son père; Achille qui accompagne Briséis et lui dit adieu; Thétis qui prie Jupiter de venger l'affront fait à son fils par Agamemnon. Les plus belles scènes de l'Iliade passent ainsi sous les yeux du visiteur. A gauche, on voit Vénus, dans l'attitude de la Vénus
Mosaïque du chien.
de Médicis , ayant à ses pieds une colombe avec un épi dans le bec; Dédale au milieu des airs dirigeant son vol vers la Grande -Grèce; et Icare, oubheux des avis de son père, se noyant dans la mer Egée, malgré les efforts d'une divinité marine pour le sauver. D'autres peintures remplissent les ailes de l'atrium; mais elles sollicitent moins l'attention que celle du tablinum, toute médiocre qu'elle est... Celle-ci représente un poète déclamant des vers qu'il lit sur un papyrus, en présence d'un auditoire de six personnes , parmi lesquelles Apollon et Minerve témoignent la plus vive admiration. C'est là évidemment le portrait du maître de la maison. Si Apollon et Minerve admirent ses œuvres, que ne doivent pas faire de simples clients ! Aussi ne parle-t-on guère que du succès de sa dernière pièce, et quelques-uns même en déclament les tirades les plus applaudies , avec l'espérance que ce bruit flatteur arrivera jusqu'aux oreilles du maître.
Enfin le poète paraît, encore appesanti par le sommeil et
par le vin. Il accueille ses amis avec affabilité, salue ses clients aisés d'un signe de tête protecteur et n'abaisse qu'un regard dédaigneux sur la troupe des mendiants, foule inconnue, dont son esclave nomenclateur lui souffle les noms à l'oreille. La présentation est faite , la sportule est distribuée ,
Achille et Briséis.
et les clients pauvres vont recommencer chez un autre patron la même cérémonie humiliante. Les gros clients restent seuls et se partagent l'emploi de la journée près du patron : les uns le suivront au forum et aux thermes ; les autres l'accompagneront au théâtre, où l'on répète une nouvelle pièce; d'autres iront avec lui offrir un sacrifice à Apollon et aux Muses. Jamais le poète ne sera seul , et du matin au soir il aura près de lui une petite cour de flatteurs et d'empressés.
Cependant les boutiques s'ouvrent, les magasins étalent leurs marchandises. Une foule confuse et bourdonnante se
presse dans les rues trop étroites et se dirige vers le port, où plusieurs navires sont en déchargement. Mille cris se croisent de toutes parts. Des chariots chargés de marchandises circulent dans les rues, traînés par deux bœufs. Ce sont de lourdes machines composées d'une plate-forme en planches, avec des roues sans rayons , pleines , faites d'un seul morceau de bois rond soudé à l'essieu: tout tourne ensemble, l'essieu et la roue, sur les pavés inégaux de la rue, avec des bruits stridents. Les rues sont tellement étroites, que les chariots doivent s'attendre aux carrefours; et, comme la patience n'est
Chariot.
pas la vertu dominante des charretiers, il en résulte des imprécations terribles où passent tous les dieux de l'Olympe et de l'enfer, malgré la présence des lares compitales dans leurs niches au coin de la rue.
C'est l'heure où les enfants vont à l'école , car tout le monde n'a pas le moyen de posséder un esclave grammairien et littérateur, ou un poète comme Plante ou comme Térence, pour montrer à lire aux enfants. Les magisters sont cependant presque tous des esclaves; mais ils exercent cette industrie au profit de leur maître. Il y en a trois à Pompéi qui ont une certaine réputation. Verna tient l'école publique en face de la basilique, dans une magnifique salle carrée, avec une tribune en hémicycle ornée de statues dans des niches. Une inscription en lettres rouges placée à la porte de son établissement nous apprend qu'il s'était mis sous la protection de Gains Capella, dont il était peut-être l'affranchi et dont il
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souhaitait avec ses écoliers la promotion à la magistrature duumvirale :