FIGURES ISOLÉES
L'attitude de cet Apollon trouvé dans les fouilles de Civita, en 1755, est naturelle et bien sentie. Fatigué de chanter et déjouer de la lyre, ou se laissant aller peutêtre à l'oisiveté qui engendre et qui nourrit la poésie :
Garmina secessum scribentis et otia (1) ... Studiis florentem ignobilis oti (2)....
OU bien encore donnant à son corps et à son esprit le repos que réclame l'étude , il est assis, et justifie ce mot bien connu du Philosophe : Animus sedendo fit sapieiitior. L'attitude que les artistes de l'antiquité ont donnée à chacune de leurs divinités paraît du reste avoir eu
(1) Ovide, Trist., I, El. I, v. 41. (2) Virgile, Georg.,\N, v. 5G 4.
3^ Série. — Peintures. 1
une raison et une signification particulières. Vesta, toujours assise , faisait allusion à la stabilité de la terre (i). Mercure, qui avait tant d'occupation, était sur pied quand on ne le représentait pas prenant haleine sur un rocher ou sur un tronc d'arbre (2). Il appartenait à la dignité et à la majesté du roi des dieux de se montrer assis sur un trône. Mars , le dieu des combats, était debout. Enfin Apollon lui-même était souvent debout, et quelquefois assis sur un trépied. Dans la peinture qui fiiit le sujet de cette planche, et sans doute pour l'une des raisons que nous avons données , il est assis sur un trône d'une structure non ordinaire. Les trônes se conposaient le plus souvent d'un siège et d'un marchepied détachés l'un de l'autre. Celui-ci est fait d'une seule pièce, et le siège en est planté sur un large marchepied que l'on appelait xXkjwv pour le distinguer de l'escabeau mobile nommé Gpavwv (3) ; la forme toute particulière du dossier appartient peut-être au meuble connu sous le nom de vlm à[i,(pt;te>^o; {cline amphikélos) , qui avait un dossier des deux côtés. Apollon retient négligemment de sa main droite la cithare, dont il était l'inventeur, et que l'on n'a su distinguer de la lyre, dont l'invention, était attribuée à Mercure. Une couronne de laurier ceint sa tête, sur laquelle il appuie la main gauche. Toutprès de lui est un autre rameau de laurier. Cet arbuste dont
{\.)\À'^?,e, deV esta etV est ., ch.3. (3) Hesychius. Le Scoliaste d'A-
(2) Montfaucon, A. E., tome I, ristopliane, m P/m^., v. 545. c. 8,§3.
Daphné avait pris la forme pour se soustraire aux désirs d'ApoHon , devait être cher à ce dieu qui le dépouillait de ses branches pour eu orner son front, ce qui lui valut les denoniniations de ^a'pvalo;, (îa(pv*/iipopo;, fW^voy/iôvi;, ^a^viT'/iç, daphnaios ^ dapnéphoros ^ dapîwglietcs ^ daphnites. C'est aussi pour cette raison que le temple de Delphes était entièrement décoré de laurier. Des trois choses qui, suivant Anacréon , étaient consacrées à Apollon :
'lepôv yap egti <I>oi'êou
Ki6 âp-/), û âcpv/), TpiTTOuçTe (1),
la cithare^ le laurier et le trépied^ il ne manque à cette peinture que le trépied. Le laurier était aussi l'attribut des poètes et des devins. Hésiode raconte que les Muses lui mirent dans les mains une branche de laurier, et qu'il fut poëte aussitôt. Il paraît aussi que dans les festins , les convives qui ne savaient pas jouer de la lyre , poètes ou rhapsodes , ne pouvaient chanter qu'en tenant à la main une branche de myrte ou de laurier. Les devins donnaient le nom à'Ithynterium (2) au laurier qu'ils portaient à la main , et la vertu de cet arbuste était si bien reconnue, que ceux qui voulaient prédire l'avenir en mangeaient les feuilles, d'où on les appelait f^acpv/icpayoi, dapJinephagi (3). Ainsi , sans tenir compte de l'amour d'Apollon pour Daphné , à titre de poëte et de devin , il pouvait très-bien en avoir l'attribut principal ; une longue drape-
{[) A.nRcréon,OdeQi,E. ,in Apoll. (3) Lycophron, v. 6, et son sco-
(2) Hesychius, in 'lOuviTipiov. liastei
4 PEIKTIIUKS.
rie verte lui descend des épaules le long du dos, et lui couvre les jambes et une partie du côté droit ; le reste du corps est nu. C'est ainsi qu'il est représenté dans les médailles des Coloplioniens et des Tralliens décrites dans Patin et dans Spanheim (i). Ses pieds sont chaussés de sandales. Cette particularité aurait pu porter à croire que notre figure représente un Apollon sandaliarius qui avait un temple à Rome dans un quartier nommé viens sandaliarius Mais comme cette peinture a été trouvée dans le lieu qui contenait aussi les Muses , et que cette circonstance ainsi que la similitude du genre ont fait penser que ces neuf tableaux appartenaient à une seule et même collection, on a mieux aimé y voir un Apollon Musagète ou conducteur des Muses. Cette qualification, quia d'ailleurs été donnée aussi à Hercule ('^), appartenait de droit à Apollon, soit parce que ce dieu dirigeait et réglait l'harmonie du chœur des Muses (3), soit encore parce que, suivant une tradition antique , Osiris avait confié à Apollon la direction et la garde de neuf jeunes filles qui , pendant le cours de ses expéditions guerrières , le charmaient par l'harmonie de leurs voix et les accords de leurs instruments (4).
Pourquoi l'auteur de ce tableau n'a-t-il pas écrit au-
(1) Cuperus, in Harpocr. (3) Pausanias, V, 18.
(2) Eumène, in Oraf. pro schoL (4) Diodore, liv.T, 18; Strabon, instaur.; Plutarqur,, Qi. llom., X, p. 4G8 ; Plutarquo, Symp., IX, 59, p. 278. 13; Orphée, dans les Hymnes.
3"'^ •Série.
H . Il/}u/j> cu,ie ■
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TROISIKMK SKIUi:. 5
dessous le nom de la Muse qu'il a voulu représenter, comme on Ta fait pour les autres Muses comprises dans cette collection? J^a réponse qui se présente le plus naturellement, c'est que le peintre aurait cru faire tort aux connaissances et à la perspicacité de son public, s'il avait désigné autrement que par ses attributs la Muse de l'astronomie. Cependant on peut expliquer d'une autre manière cette exception à la règle qui a été suivie pour les sept autres Muses. Les anciens écrivaient (pielquefois leurs ins criptions avecdes symboles. Cicéron (i). par exemple, fit sculpter sur un vase (pi'il dédia aux dieux un pois chiche en relief à la suite de son prénom et de son womMarcus Tulllus. Le ciel , chez les Grecs, s'appelait oùpavo; {puranos, de opo?, limite^ et de avw, en haut) (2). Il serait donc possible que l'artiste au pinceau duquel nous devons cette Muse eût voulu donner une preuve de la subtilité de son esprit en nommant Uranie par le ciel , ouranos , qu'elle tient dans sa main. Cette explication ne serait pas dénuée de fondement si la sphère avait été peinte en forme d'inscription au-dessous de la figure. Dans tous les cas, elle donnerait à penser que le peintre était Grec , ou bien encore que le peuple d'Herculanum, qui devait son origine à la Grèce, en avait retenu la langue et sans doute les mœurs. La tunique d'Uranie est jaune, son manteau est bleu clair. Elle montre de la main droite avec une verge une sphère f[u'elle tient dans
(1) Plutarquo, Apophlh., \\ '2i)l. {-2) Aristotr, du ïloiulr.
la main gauche, et dont elle fait sans doute la description. Elle est assise sur un siège que l'on appellerait hcmlcYcle^ si ce nom ne paraissait s'appliquer plus particulièrement aux lits triclinaires connus sous le nom de sigma (i), et à un édifice demi-circulaire où étaient disposés des sièges pour la conversation (2). Ce siège serait plutôt un de ceux que les Romains appelaient lectlculœ lucubratorlœ , et qui servaient à la fois pour l'étude et pour le repos (3). Uranie devait, en raison de la science à laquelle elle préside, connaître les fatigues de la méditation; elle sera placée très-convenablement dans une lectlcula Iticubratoria. Cette Muse a toujours présidé au mouvement et à l'harmonie des corps célestes.
Oùpav(r) TTo'Xov eupe, xai otjpavio)V yopov astpcov {k).
Nous ferons observer ici , en passant, que le mot 770X0;, polos y chez les Grecs , fut employé originairement pour désigner le circuit d'une chose quelconque ; qu'on s'en servit plus tard pour nommer le mouvement du ciel ou le ciel lui-même ; et que les peuples modernes l'ont enfin appliqué aux extrémités de l'axe de la sphère céleste (5). L'invention de l'astronomie a été attribuée aussi à Vénus céleste ou Astarlé , qui paraît être la même qu' Uranie (G). Parmi les peuples de l'antiquité des Chaldéens, les Baby-
(1) Poilu X, VI, sec. 9. (ri) Aristoph., /fs Oiseaux, v. 179
(2) Gicéron, de Amicil., cli. 1. et s., et son scoliaste.
(3) Suétone, Vie (V Auguste, c.78. (6) Panviiiio, de Leud. Cire., II, (i) Épigranime de l'Anthologie. 19, v, Uranie.
TROISIÈME SÈRIK. 7
Ioniens, les Égyptiens (i) et les Éthiopiens (^.), se sont disputé la gloire d'avoir fait les premières observations astronomiques. Orphée, Hercule et Atlas, roi de la Mauritanie , qui , si nous en croyons Eupolème dans Eusèbe (3), Origène (4) et saint Augustin (5), aurait été Enoch le patriarche, paraissent avoir cultivé l'étude de l'astronomie. Homère et Hésiode qui exposent dans leurs poëmes les principes de cette science , donnent à quelques constellations , entre autres aux Pléiades et à Arcturus , les mêmes noms qui leur sont donnés dans le livre de Job, et il est assez curieux d'apprendre que Vossius (6) est parti de là pour affirmer que ces noms employés simultanément dans les poètes païens et dans le livre de Job , ont été trouvés par Adam lui-même.
Les mots astronomie et astrologie paraissent avoir été consacrés indistinctement par les premiers Grecs à la science du mouvement des corps célestes, mais lorsque les Égyptiens ou plutôt les Chaldéens ( l'astrologie portait le nom de Xa\.^aiV/î , Clialdaïque) eurent introduit en Grèce l'art de prédire l'avenir par l'observation du mouvement des astres, les mots astronomie et astrologie eurent chacun leur signification particulière (7).
Quant aux idées qu'avaient les anciens , tant de la
(1) Hérodote, II, 109; Diodore, I, (i) Homél. 28, in Num.
50 et 69 ; Gicéron, De Div., lib. 1 , m (5) De Civit. Dei, XVIII, 38.
pr.;Scaliger,p.26; \ossms,de Nat. (6) De TfteoL Cent., II, ch. 35.
art., liv. m, ch. 30. ['l]'è\m^\\c\\is,(le Phijs. Aitscult.,
(2) Lucien, de Astrolog. Eupolème dans Eusèbe, P. E., il. (3)P. E., IX, 17.
forme de la terre que du système plauétaire, et à l'invention des globes célestes et terrestres et des cartes géographiques , nous renvoyons à le Antichità di Ercolano, t. Il, p. 49? 5o, 5i et 62 , et nous indiquons en note (i) les diverses sources où les académiciens de Naples ont puisé pour motiver leurs assertions.
La verge qu'Uranie tient de la main droite était connue chez les Piomains sous le nom de radius.
Descripsit radio totum qui gentibus orbem (2).
On voit des figures d'Uranie à peu près semblables à celle qui fait le sujet de cette peinture, dans la médaille de Pomponius , dans le marbre de l'apothéose d'Homère, dans le sarcophage de la villa Mattei , et dans une médaille des Samiens.
Jusqu'à la découverte de cette peinture et des sept autres appartenant à la même collection , les antiquaires et les archéologues les plus recommandables (3) étaient
(l)PlinG, II,8,t.I, p.l26;II,64; Plutarq., de Plac. Philos., II, 12; III, 10; Diodore, IV, 27; Wesseling dans Diod., III, 60, n. 12; Saumm^CjEx .Pl.in sol. ,\i. 578; Gic, I, Tuscul.;0\\ÙG, Fasl. VI, v. 208 ot suiv.; Claudion, Ep. in sph. arch.; Hérodote, IV, TiG ; Mcla, 1; Strabon, I,p. 7,G2;II,p.9.i,112,113etli6.
Cic, Somn. Scip.; Macrobe, Somn.
Scip., II, 9 ; Athénée, XI, p. 489 ; Laerce, in Anazim., in Theoph.; Varron, deR.R.,l, 2 ; Proper. , IV, el. 3; Vossius de Nat. art., II, § 7.
(2) Virgile, Ed. III, v. 40.
(3) Montfaucon, A.E.,{. I,liv. 3, ch. 5.; Cuperus, Schott, Avercampi, Gronovius, Thésaurus, tom. I, pi. G; tome II, pi. XXI; Spon, Mise, E. A., sect, II, art. IX.
I/./ii/ua:^, (Liftc^ .