S ÎLE
TROISIKME SÉRIE. 0
fort embarrassés pour distinguer avec certitude les Muses l'une de l'autre. Les textes des auteurs de l'antiquité sur lesquels ils s'appuyaient ne s'accordaient pas entre eux, et les monuments antiques étaient dépourvus d'inscriptions qui pussentdissiper les doutes. Aussi, tout en abandonnant aux connaisseurs l'appréciation du mérite de ces peintures, pour le dessin, les attitudes, le coloris, etc., nous appellerons l'attention générale sur les inscriptions et les symboles qui accompagnent chaque Muse. La première dans rénumération qui en est faite par Hésiode, estClio.
KXstb) t' EÙTÉpTTY) TE, 0àX£ia TE, MeXtTOjJLEVT) TE,
Glio, Euterpe, ïhalie, Melpomène, TEp'l'tj^ôpr] t', 'Epaxo) TE, rioXujjLvia t', Oôpavt'-/) te, Terpsichore, Érato, Polymnie, Uranic, KaXXiOTTr) T6 (1).
Calliope.
Quelques auteurs n'en ont reconnu que huit, d'autres sept, cinq, quatre, trois, et même deux (2). Le nombre neuf est pourtant celui qui a obtenu le plus de faveur (3), et voici les versions différentes qui ont été proposées pour expliquer ce nombre. Selon saint Augustin , qui ne fait d'ailleurs que rapporter l'opinion de Varron , il n'y a eu d'abord que trois Muses, qui étaient lapersonnifîcation d^ trois manières différentes d'obtenir le son : par la voix , par le souiïle dans les instruments à vent, et par la percussion avec des cistres, des cyiubales, etc. Les habitants de Sicyone chargèrent trois artistes de faire chacun
(1) 0EOY. V. 77. liv. IIÎ; Fornutus, chap. li.
f2) Scrvius. Mn., I, 12 ; Arnobe, (3) Diodore, IV, 7.
3^ Série. — Pciuturcs. 2
les Statues des trois IMuses , et ils furent si contents de la manière dont les trois sculpteurs s'étaient acquittés de leur tâche, qu'ils placèrent dans le temple d'Apollon les neuf statues, à chacune desquelles Hésiode appliqua le nom qu'elles ont conservé jusqu'à aujourd'hui (i). L'explication donnée par Pausanias ['2) est assez conforme à la précédente. Il admet l'existence de trois Muses primitives, adorées sur lemont Hélicon, sous les noms de AJélété, la ^léditation, lUnémé, la Mémoire, ety^édé, le Chant. Et, toutes trois ayant été représentées par trois sculpteurs, Céphisodote, Strongylon et Olympiosthène, leur nombre se trouva porté à neuf. Mais Plutarque (0) prétend que les anciens, qui reconnurent d'abord trois Muses, dans lesquelles ils personnifiaient la science générale , sous les noms de la Philosophie, de V Eloquence et des Mathématiques , furent amenés progressivement à subdiviser en plusieurs parties chacune de ces trois sciences, et qu'au temps d'Hésiode ils en avaient élevé le nombre jusqu'à neuf. L'auteur de la Théogonie a voulu donner du nombre des jMuses une explication plus poétique, et partant moins naturelle. Jupiter et 3înémosyne, à qui les Muses devaient le jour, auraient employé neu/'mnts à les engendrer :
Evvéa yàp oi vuxiotç iiJ.l.a'(f:o (ji.r,Tlî'Ta Zeu;.
Enfin, si Ton en croit Clémentd'Alexandrie(4), Mégaclès,
(1) Servius, Ed., VII, '21. (3) IX; Sijwp., 14.
(2) IX, 29. (4) ïîpoT., p. 19.
TROISIÈMK SERIK. U
fîls (le Marcarée , roi de Lesl)OS, acheta neuf esclaves qui devaient, par les charmes de la musique, apaiser l'humeur bilieuse de son père et mettre un terme aux querelles fréquentes qu'il avait avec son épouse. Ces sœurs, fdles savantes et vertueuses, furent adorées comme des divinités sous le nom de Cluses. L'on a prétendu aussi que l'on avait créé autant de Muses qu'il y avait de lettres dans le nom de Mnémosyne leur mère.
Clio, qui fait le sujet de cette planche, est assise sur un siège d'une forme assez singulière (i). Elle a sur la tête une couronne de laurier qui, avec le serpolet, la rose et la violette, se partageait les faveurs des Muses (ii). Sa robe est pourpre; et son manteau , d'un rouge brun , à bordure bleu clair, un peu altérée par le temps. Des bracelets et des pendants en or ornent ses bras et ses oreilles. On s'est demandé, à ce sujet, si de pareils ornements pouvaient convenir aux Muses, qui, à cause de leur virginité , de leurs occupations sérieuses et de leur modestie , devaient dédaigner le luxe des bijoux. Ne se faisaient-elles pas une gloire de résister aux traits de l'Amour .^ et ne refusaient-elles pas de se soumettre à l'empire de Vénus? Une gracieuse épigramme , attribuée à Platon par Diogène Laërce, nous atteste leur vertueux dédain pour la déesse de la beauté et pour son fils :
'A KuTTpiç MouaaTdf Kopaaia, ràv 'A-ipooiTotv
(1) Chimentelli. de Hon. Bisell. rie, pi. II. Dans cet ouvrage, Peintures, 3*= se- (2) Théocrite, Ed. I.
J2 PlINTURES.
'H|xtv S' oCi TTSTaTai TooTO To TTaioaptov (1).
a Vénus dit aux Muses ; Jeunes filles, honorez Vénus, ou j'arme l'A- « mour contre vous. Elles répondirent : Conte ces balivernes à Mars; 0 cet enfant ne vole pas vers nous. »
Dans le dialogue de Vénus et de Cupidon , Lucien fait avouer à l'Amour qu'il ne peut s'insinuer dans le cœur des Muses. Cependant , comme on ne saurait concilier cette vertu et cette virginité prétendues des neuf Muses avec les traditions de la Fable qui les fait toutes mères : Clio, d'Hyacinthe; Euterpe, de Rhésus; Thalie, des Corybantes ; Melpomène, des Sirènes; Calliope, d'Orphée ; Érato , de Thamyris ; Polymnie , de Triptolème ; Terpsichore, de Linus; Uranie, d'Hyménée (2), on ne doit pas s'étonner que l'artiste se soit permis de parer Clio de colliers et dépendants d'oreilles. Elle a dans sa main gauche un rouleau à demi développé qu'elle semble lire et sur lequel sont écrits ces mots grecs KAEIO* ICTOPIAN. La différence qui se trouve entre les cas de ces deux mots, dont l'un est au nominatif et l'autre à l'accusatif, se trouvera expliquée , si l'on y intercale le mot eups [inventa), qui est sous-entendu. C'est ainsi qu'à Rome les marchands de comestibles criaient leurs marchandises à l'accusatif : Quidam in porta caricas Cauno advectas vendens Cauneas clamahat (3). L'étymologie
{{) Anthologia, lib. i. Dîonys., XXXIII, G7.
(2) ApoUodore, I, 3; Barnes sur (3) Cicéron, deDiv., Il, iO.
Eurïiiiûc, iïilihœs, v. 351 ; Nonnus,
du mot Kliloi est trop facile à trouver pour qu'elle puisse être un sujet de contestation. Il est bien évident que la Muse de l'histoire pouvait avoir emprunté son nom à la gloire, jc>.£o;. N'est-ce pas Clio qui se charge de transmettre à la postérité , ;cXera, les actions illustres?
Clio secla rétro memorat sermone soluto (1), Clio gesta canens transactis tempora rcddit (2).
Au volume que Clio tient dans sa main, comme à chacun de ceux qui sont renfermés dans la boîte, est attaché un petit morceau de papier ou de parchemin qui servait peut-être à fermer le volume et empêcher qu'il ne se déroulât. Il est plus probable cependant que ces petites bandes étaient destinées à recevoir les titres des ouvrages et les noms des auteurs , et à servir d'indication pour les recherches. Les anciens avaient adopté ce moyen pour reconnaître le nom, l'âge et la qualité de leurs vins. On apporta, dit Pétronne dans son Satyricon (3), des amphores de verre, enduites de plâtre et fermées hermétiquement, et à leurs goulots étaient attachées des étiquettes sur lesquelles on lisait Falerne Opiinieri de cent ans,
La boîte où sont renfermés les rouleaux portait, chez les Romains, le nom de capsula y et celui de scriniiun. Les bibliothèques se composaient d'un certain nond)re de boîtes pareilles, où les rouleaux étaient ainsi rangés perpendiculairement. Catulle s'excuse envers Mallius de
(1) Petronius Afranius, Elogia. (3) Cap. 34.
(2) Ausone, IdijlL, XX.
t4 PEINTURES.
ne lui avoir pas envoyé les vers qu'il lui a promis , sur ce qu'il n'a pas ses livres avec lui, et qu'il n'a emporté qu'une de ses nombreuses capsulœ :
Hue una e multis capsula me sequitur.
lia capsula que l'on voit ici a un couvercle qui tient sans doute par une charnière, et qui se ferme sur le devant peut-être avec une clef.
Le nom de cette Muse et celui de l'art auquel elle préside sont écrits à ses pieds : MEAnOMÉNH- TPArOAIAN.
Melpomène était la Muse de la tragédie. Cependant, quoique son nom même ( [xCk-Kià , melpOj je chante , [^.ev/i , mène , les fureurs) , parût ne devoir laisser aucun doute à ce sujet, plusieurs monuments de l'antiquité s'accordaient à ranger cet art dans les attributions d'Euterpe (i) et de Terpsichore (2.) ; et c'est ici le cas de fixer l'attention sur la clarté que cette collection des Muses jette dans l'étude de la mythologie.
Melpomène s'unit au fleuve Achéloiis et donna le jour aux Sirènes (3), qu'elle doua de cette voix enchanteresse qui lui avait valu le nom de Chanteuse (4). Poussées par
(1) Épigramme de l'Anthologie. (-4) Diodore, IV, 7; et Fornutus,
(2) Plutarque, Sipnp., IX, U. eh. 1-4.
(3) HygiiiuS; Fab., 141.
3"."'C)erie .
^ èPonct
l'orgueil , auquel les dieux eux-mêmes n'étaient pas étrangers , les Su'ènes (i J défièrent les Muses, et leur mère elle-même. Le succès ne couronna pas leur audace, et, vaincues par Melpomène, elles furent dépouillées de leurs ailes, dont les Muses se décorèrent en signe de victoire (y>). Plusieurs monuments de l'art antique (3) nous ont transmis des Melpomènes avec des ailes sur la tête.
Celle-ci est coiffée avec une simplicité remarquable. Ses cheveux sontenfermés dans un voile retenu par une bandelette et une couronne de laurier. Les acteurs tragiques, quaud ils jouaient des rôles de femme, adoptaient pour coiffure les tlarœ , les calyptrœ , les paracalyptrœ et les mitrœ (4). L'ajustement de la coiffure de notre Melpomène se rapporte à l'une de ces dénominations.
Une robe bleue, à manches courtes, qui est sans doute une tunica talaris ou un syrnia (de cupw , tramer) (5), luidescendjusqu'auxpieds. Elle apar dessus une tunique courte et sans manches, d'un rouge clair. Enfin, un manteau bleu lui couvre le dos et les épaules , et vient s'attacher autour de sa taille. Dans sa main gauche est un masque assez conforme à la description que les auteurs anciens ont faite des masques tragiques. Les acteurs tragiques, dit Lucien, ont sur la figure un masque qui s'élève
(1) Servius, Georg., 1.8.; Apol- (i) Pollux , IV, 116; Scaliger, lonius, Argon., IV, 896. Poet., I, 12.
(2) Pausanias, IX, 34, Etienne, (5) Lucien, J. Tra^.; Pollux, VII, in "ATTTepot. §670; IV, § 1J8.
(3) Spon, Mise,, p. 40.
et dépasse leur tête ( i ). Cet exhaussement avait ordinairement la forme d'un A, lambda {'??). II paraît aussi que les anciens désignaient le masque tragique par le nom particulier de superficies (3). Notre Melpomène s'appuie de la main droite sur une massue. Cet attribut, qui se retrouve d'ailleurs dans d'autres figures de Melpomène (4) , est assez difficile à expliquer. On a cherché d'abord s'il n'existait pas quelque rapport entre Hercule et Melpomène en particulier, ou les neuf Muses en général. L'on a trouvé qu'Alcide avait été appelé Musagète ou conduc ^ teurdesMuses; que dans plusieurs monuments antiques(5) on le voit mêlé à la chaste troupe des neuf Sœurs, et que les actions d'Hercule furent le sujet de plusieurs compositions tragiques. Cependant le rapport que l'on veut établir entre Hercule et la Muse de la tragédie perd de sa vraisemblance lorsqu'on sait que Bacchus était le dieu tutélaire des acteurs tragiques, et que les histrions étaient appelés : oÎTuepl.xov Aiovucov -^zyyXza.^^ les artistes de Bacchus(fi) ; ce qui explique l'intention d'Aristophane , qui , dans sa {Comédie des Grenouilles, établitcedieujuge entre les deux poètes tragiques Eschyle et Euripide. Il vaut mieux dire que lamassue, qui fut l'arme primitive dont se servit le courage, indique , dans les mains de Melpomène , les actions des héros que cette Muse se chargeait de célébrer.
(1) Lucien, deSallat. les médailles de Pomponius Musa.
(2) Poliux, IV, 133. (5) V. le sarcophage de la villa
(3) Kuhnius. Mattei.
(i) Spon, /V«.sc. , p. 4i,.4(;. V. aussi (G) Aulu ■ «lellc, XX, 3.
Il se pourrait encore que les artistes aient faiteoiiinie les écrivains anciens (i) ([ui ne (listini>uaient pas entre la massue et le sceptre, et (pi'ils aient confondu ces deux attributs. Alors la massue voudrait dire ici que 3Ielpomène ne chante (pie les actions des rois. Cette explication serait d'autant pins fondée que la ^luse de la tragédie est armée indifféremment du sceptre ou de la massue (2). Les commencements de la tragédie antique sont enveloppés de ténèbres, c'est dire qu'elle date des tempsles plus reculés. Bacchus etMelpomène ont eu l'iionueur de s'en voir attribuer l'invention ; et on a prétendu en trouver des traces dans les poèmes d'Homère et dans le livre de Job. Ce qui paraît plus certain, c'est que Tliespis compliqua la scène primitive, qui ne se composait que du chœur, et qu'il y introduisit un histrion. AprèsThespis vint Eschyle, ({ui habilla la pauvre tragédie , déguisa ses haillons sous la robe traînante , la chaussa du cothurne, et cacha sa pudeur et sa timidité de débutante sous les traits du masque tragique. Soit que le grand Eschyle, trop peii confiant dans son génie, ne se sentît pas la force de tenir dans sa main les fils nombreux d'une intrigue compliquée, soit que la tragédie naissante n'eut pas encore façonné à son genre une quantité suffisante d'histrions, il ne fit monter sur les tréteaux que denx personnages. Sophocle fut plus hardi, et en ajouta un troisième (3). Si les
(1) Henri Estieiine, in ^xrjTTxpov; (2) Spon, loc. cit.
Pindare, 01. VII, v. 51; Homère, (3) Philostrate, ^^;o//. ry/fm.,VI,