Herculanum et Pompéi
AuGÉ, fille d'Alée , roi d'Arcadie, était devenue enceinte d'Hercule. Loi^sque Alée s'aperçut de l'état de la jeune princesse, il chargea Nauplius, son confident, d'aller ensevelir sous les flots de la mer le déshonneur de sa lille. Pendant le trajet la jeune princesse, ayant ressenti les douleurs de l'enfantement, trouva un prétexte pour se soustraire un instant à la vigilance de son conducteur, et dans un bois, près le mont Parthénien, elle mit au monde uri enfant mâle , qu'elle cacha dans des buissons, et qu'elle abandonna après avoir invoqué pour lui, avec la ferveur d'une mère qui prie pour son premier-né, toutes les faveurs de la fortune. La déesse écouta les vœux de la pauvre mère, et envoya une biche qui allaita le petit enfant jusqu'à ce qu'il fut recueilli avec sa nourrice par des bergers du roi Coritus, qui l'apportè-
2' Série. — Peinturrs. 1
ifiil ;i leur iiiaîli'c, à la cuiir <lii([iu'l il lut ('-levé. On donna à l'enfant le nom de sa nonrrice, et on l'appela Télèplie (i). Quand il fat (lc\enn grand, il consulta l'oracle de Delphes poni- avoir quelques renseignements siii- sa naissance. Le dieu lui répondit qu'il devait se rendre à la cour de Teutras. roi de ]Mysie. réièphe y rencontra sa mère, la princesse Auge, à qui Nauplius avait conservé la vie, et qu'il s'était contenté de vendre à des marchands de qui Teutras l'avait achetée. Il y trouva non-seulement inie mère, mais encore une épouse, Ai'giope, fille de Teutras, et une couronne après la mort du vieux roi.
C'est à l'aide de ce fait, raconté par Diodore, Apollodore (2), Strabon (3) et Pausanias (j) , que l'on a essayé de donner une explication de la peinture qui foit le sujet de cette planche.
Hercule serait très-bien caractérisé par l'arc, les flèches, la peau de lion et la massue. Ces deux derniers attributs, il est vrai, ne lui ont ]>as toujours été donnés dans les monuments antiques; mais cette objection se résout tout naturellement quand on sait qu'Hercule a été représenté pour la première fois avec la massue et la peau de lion dans l'IIéraclée, poëme attril)ué à Pisandre (")). Aussi Théocrite, cpii a écrit après Pisandre,
( 1 ) De 'EXacf ôç, biche, Diodore, IV, (3) XIII , p. I (i3.
33 ; Apollodore , III , 9 ; Hyginus , (4) VIII , i.
Fab., i»!l. (o) Strabon, XV, p. (188; XIV,
(2) II. 7 ; III, 0. p.663. — Pausanias,lI,47;Vni,22.
DEL'XIKMK SKKIE. 3
dit-il eu parlant d'Hercule : AépjAa ts Oy;pà; ôpôjv, yv.^oTzlrfyf, te y.op'Jvy,v (i). « Voyant la peau cl' une bête etsaviain armée <( d'une massue. » Et Tertullieu appelle ce héros de la Fable : Scjtalo-Sagittl-Pelliger (^i). Ainsi donc Hercule, on ne peut s'empêcher de le reconnaître à la réunion de tous ses attributs, regarde attentivement son fils Télèphe allaité par une biche; et une jeune fille ailée, qui porte luie couronne d'olivier et des épis de blé dans la main gauche, le lui montre du doigt. Cette figure est xui génie : les ailes et la couronne de feuillage ne laissent aucun doute à ce sujet. ^lais le peintre a-t-il voulu représenter le génie de la paix (3) ? celui de la victoire (4) ? ou peut-être encore Cérès "^ Les attributs de cette figure conviendraient également à chacune de ces divinités, mais aucune d'elles ne faciliterait l'intelligence du sujet. On ne pourrait guère y voir que la Providence divine ou la Fortune ( ces deux divinités étaient souvent confondues par les philosophes) qui présente à Hercule le fils qu'elle lui a conservé. La femme qui est assise majestueusement appuyée sur vin sceptre rustique sera-t-elle encore une divinité protectrice du pauvre enfant abandonné ? On aimera peut-être assez à y voir la déesse Tellus^ que les Grecs appelaient /.ouporpocpo;, nourrice des petits enfants (5). La couronne de fleurs qui lui ceint le front et le panier de fruits qu'elle a à son côté viendront for- Ci) XXXII, 66. (4) Plutarque, de Virt. et fort. (2) Depallio', C. 4, N. 3. Rom.; Ovid., Trist., II, 169. (;j)Cuperas, /l;;û</i. //oM.,p. I7S. (o) Suidas et Pausanias,'il, 22.
ùfwv ct'tte interprétation; le Faune ou le dieu Pan, (jui se tient derrière elle, sera d'ailleurs très-approprié à la circonstance. Pan , qui n'était pas toujours cornu et barbu, et qui était souvent confondu avec le Faune des Latins (i), était appelé chez les Grecs Maipô; jj-e-Aa: à7:aâoç, sn/vd/it de la grande Mère (a). Et la déesse Tellus, la grande jMère, Opis et Flore ne faisaient qu'une seule et même divinité (3). Dans cette explication il n'y aurait f[ne la présence de Faillie dont il serait impossible de donner une raison. Aimera-t-on mieux voir dans la femme assise Auge, mèi'e de Télèphe, Lucine, Minerve, ou bien encore la personnification de la Mysie, oîi régna Télèphe , et que Pindare (j) appelle wj.t.ù.'jvi, fertile en vignes? Mais aucune de ces suppositions ne présente assez de vraisemblance.
Enfin la combinaison de plusieurs textes des auteurs de l'antiquité a sendjlé pouvoir mettre sur la voie pour l'intelligence de cette peinture. Suivant une tradition antique l'épandue dans l'Italie, Hercule eut d'une vierge du Nord, iv. Tivo; jTspêopt^o; x.op/;ç, uu fils appelé Latinus, et il maria sa maîtresse à Faune, roi des Aborigènes, qui passa pour le père de Latinus (5). D'un autre côté. Suidas (()) prétend que Télèphe ou Latinus, fils d'Hercule, fut cause que les Céziens, K-ziTêoi ou K/i-eto'., s'appelè-
(1) Justin, XLUl, I, 6; Ovide, liaste de Perse, 5n^, V, 173. rast.,\ , 101. (i) I, VIII, 108.
(2) Pindare ; Aiistote, lilulor.. H, (5) Uenys d'Halicarnasse, I, pag. 24; Wasseling,adDiod.,llI,rj"; V,3(). J i.
(3)Macrobe, S«/., I, 10;leSco- (0) In verlK) Aîxivoi.
PJ'HNTURES
rentliatiiis : à ces faits l'on ajoute que la mère de Télèphe se nommait F aida ou Flaura (i). Et alors dans la femme assise on reconnaît Flore, mère de Télèphe; Faune, son mari, est derrière elle. La Paix ou la Victoire montre à Hercule le jeune Télèphe caractérisé par la biche qui lui prête sa mamelle, et le héros regai^de avec complaisance la tige frêle d'où doivent sortir tant de descendants illustres qui auront la puissance du lion, et suivront par tout l'univers le vol audacieux de leurs ailes victorieuses. Sans recourir à cette dernière version , on pourrait dire encore que le lion a été mis à côté d'Hercule comme le symbole de la force et du courage (:>.), et l'aigle à côté de Télèphe pour indiquer un des créateurs présumés de la grandeur romaine.
Ce tableau, lui des plus grands de la collection du Musée royal, fut trouvé en ijSgaux premières fouilles de Résine dans une grande salle qui paraît avoir appartenu à un temple. Sa x'essemblance avec celui de Télèphe pour le coloris et la correction du dessin les a fait attribuer tous deux au pinceau du même artiste.
Celui-ci a perdu aujourd'hui, il est vrai, la fraiclieur et la vivacité de ses couleurs ; mais l'heureuse disposition des figures et l'entente parfaite des détails suffisent cependant pour en faire apprécier le mérite. Et, quoiqu'on
(I) Varron , df L. L., lib. 4. (2) Pausanias, X , 40.
G PKIMURES.
reconnaisse volontiers, avec Pline (i), (jue les grands maîtres de l'antiquité, à (juelques exceptions près, ont dû coniier leurs eliets-d'œuvre à des châssis mobiles et faciles à ti'ansporter, plutôt qu'aux enduits desmurailles, où les incendies, les démolitions et les éboiilements pouvaient leur causer une destruction prématurée, on peut affirmer pourtant avec assez de vraisemblance ([ue la peinture qui fait le sujet de cette planche, et la plupart de celles qui composeront cette publication, sont les ouvrages de peintres qui, s'ils n'avaient pas atteint euxmêmes la perfection de leur art, avaient au moins devant les yeux, copiaient ou imitaient les monuments précieux de peinture et de sculpture dont la grandeur romaine avait parsemé les lieux publics et les villas des riches particuliers.
Le sujet de cette peinture est saisi par tout le monde à la première vue. On y reconnaît Thésée, vainqueur du Minotaure. Il vient de délivrer Athènes, sa patrie, et le roi Egée, son père, du honteux tribut qu'ils devaient payer tous les ans (^j) ou tous les neuf ans ( la Fable n'est pas unanime sur ce point) (3) au monstre que renfermait le labyrinthe de Crète. Le peintre, en donnant une taille colossale à Thésée, a voulu caractériser un héros, et c'est encore dans cette intention qu'il l'a grandi en lui faisant une tête petite relativement au buste. Il a imité
(I) XXXV, 10. (3) Diodore, IV, fil ; Ovide . Mé-
(-2) ApollodoiP, m, 1 1, §0; Hy^'i- iam., VIII, 170. nus, Fab., il; Virpilo, /E?(.,,VI, 20.
en cela le sculpteur Lysippe, qui faisait à ses statues des têtes petites, et leur dounait par là des formes g,rêles et déliées qui semblaient en grandir la taille (i). En le peignant entièrement nu, l'artiste s'est encore conformé à l'usage, qui exigeait que les héros fussent représentés sans vêtement et même sans chaussure (2). D'ailleurs un auteur de l'antiquité prétend r{ue les Grecs ne voilaient rien : Grœcares est nihil velare (3). Sa chevelure n'est pas conforme, il est vrai, à celle que lui donne Plutarque, qui le représente avec les cheveux coupés à la mode des Abantes, c'est-à-dire courts sur le front et longs sur la nuque (4); mais il est coiffé comme les enfants qui l'entourent, connue l'était Télémaque ("j), et sans doute tous les anciens Grecs. Il tient encore dans sa main "auche la massue noueuse qui lui a servi à terrasser le Minotaure, cette même massue qu'il avait ravie à Périphète, et quePausanias et Homère appellent cMaiv (6), de fer, sans doute parce que l'extrémité en était ferrée (7). L'anneau qui orne un des doigts de la main gauche de Thésée pourrait avoir été destiné par l'artiste à rappeler une des aventures de la vie de ce héros. Use vantait d'être fils de Neptune; Minos, pour le railler, jeta un anneau dans la mer, et lui dit que si Neptune était son père, il pouvait aller le lui demander. Thésée se précipita dans les flots,
(1) Pline , XXXIV , 7 ; Fabretti , (i) Homère , IL, II, U±
Col. Traj., p. .Vt et suiv. (.1) Homère , Od.,l\ , UM.
(•2) Philostrate, Epist. 2-2; Im., (6) //., VU, liJ.
XVI, liv. I. (7) Eustathe, sur Homère, loc.
(3) Pline , XXXIV , .^. cU.
et en ressortit, grâce à Aiiiphitrite, avee raiiiieau et avec une couronne (ju'il offrit à Aiiane, etqui fut mise depuis au nombre des constellations (i). Cette explication est assez ingénieuse; mais elle serait plus vraisend)lal)le si la jeune fille qui touche la massue n'avait pas aussi un anneau, et si Aulu-Gelle n'avait pas soin de nous pi'évenir que les anciens Grecs portaient un anneau à la main gauche, au doigt qui vient après le plus petit (a). Les jeunes Athéniens dont on a conservé les noms, et qui s'appelaient, les jeunes gens : Hippophorbante , Antimaque, Mnesthée, Phidoque, Démolion etPérision; les jeunes filles : Médippe, Gésione, Androniaque, Piméduse, Europe, Métittée et Péribée (3), s'élancent du labyrinthe, et paraissent, chacun dans une attitude différente, tous avec un transport et une allégresse heureusement exprimés , témoigner leur reconnaissance à leur généreux libérateur. Le Minotaure, dont on aperçoit en raccourci les formes monstrueuses, est étendu aux pieds de son vainqueur (4).
Le lieu de la scène est l'entrée du labyrinthe; le peintre l'a choisi pour pouvoir mettre tout en vue, l'issue (Incombât et la délivrance des enfants athéniens. Le fameux labyrinthe de Crète était l'ouvrage de Dédale, <pii l'avait construit ou pir ordre de Pasiphaë, qui ne pouvait s'abandonner à sa p:ission honteuse ([uc dans
(l)Hyginus, Astnm. PocL, Il,(>; (4) Apollodorc, \ ; III, Hyginus,
Pausanias , I, 17. Fab., W; Paruta, Sic. Num., \\\. (ij
(:2) Aulu-Gello , .\, 10. ç\.^~r,'6[\M\\\cm\wi,de Vsuel Pneat.
(3)Sei'vius,surVii'gile,/f:H.,VI,20. numisni., p. SSri.
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