‹ Hercule et Cacus; étude de mythologie comparéeChapitre 8 sur 19 · IE · texte numérisé non relu

IE

(2) Kox’ ëp’ adrov Ex, wc 6 Kouxta: VÉDOS.

(3) Te dois celte observation à l’obligeance de mon savant ami M. Baudry. (4) Circa (Rhyndacem) angues, .. emergunt, alque hiant, supervolanlesque aves, quamvis alle et perniciter ferantur, absorbent. Pomponius

le ciel le pouvoir d'attraction qu'on lui accordait sur la terre. Dans le poëme épique de la Perse, le Shdhnamèh, on rencontre presque à chaque pas la peinture du dragon dont lhaleine attire les hommes et les animaux, et fait tomber des airs la proie qu'il convoite.

Une imagination naïve voyant dans l’orage la lutte de deux êtres vivants, une confusion résultant du double sens d’un mot, telles sont les deux causes qui ont fait prendre au mythe la forme qu’il a conservée dans toute la race indo-curopéenne. Pour le réduire à l'ex: pression pure et simple de la réalité, il suffit de redresser le malentendu venu de la langue, et de substituer deux agents physiques. à deux causes personnelles. Le mythe s’évanouit au moment où l’on serre de près les termes qui l'expriment; il nous laisse, en se dissipant, en présence de la nature. La seule manière de l’expliquer, c'est de donner aux mots qui l’expriment leur sens véritable; comme ces fantômes que nous voyons en rêve, il disparaît dans le moment même où nous

étendons la main pour le saisir. Le ciel se couvre, la

Mela (1, 9). Cf. Pline, VI, 14; Élien, If, 21. 5e cite les vers que Philé à composés d’après Élien :

Apéxovtec Ailiénuv de ’, et Onpäv déct, Jaivovres aopaivouoiv els Tôv &épa, Lai TOV TETELVOY THÇ LXPELLAGTÈS QYÉÀUS, tuyËr Bouc Elonvoñs xnAOULÉVS,

où cnwpévac avwlev els Av dÜpôus,

Ex toy yualwv ÉhovoL els Tv YAGTÉON.

foudre traverse le nuage, les eaux sont délivrées de leur Prison : voilà ce que disaient nos pères quand ils créèrent la fable, que trente siècles n’ont pu effacer de la mémoire de leurs descendants.

Quoique la mythologie hellénique ne sache plus au juste l’origine du mythe dont elle a tant varié le récit, elle semble indiquer quelquefois qu’elle en a un vague souvenir. Ordinairement les dragons gardent des sources ou des fleuves. Le serpent tué par Cadmus empéche l’accès de la fontaine d’Arès, auprès de Thèbes. Quand le serpent Python tomba percé des flèches d’Apollon, un fleuve jaillit de la terre (1). Eurybate, ayant tiré de son antre le monstre Sybaris qui désolait les environs de Delphes, et l'ayant brisé contre les rochers, à la place Où il disparut, une source s’élança de la pierre (2). Sur un miroir étrusque connu sous le nom d’Aercule à la Jontaine, on voit le héros s’apprêtant à frapper de sa massue une tête de monstre, sorte de lion sans crinière, dont la gueule laisse échapper une source ; pour rendre le fait encore plus clair, une urne est placée à côté (3).

L’antiquité attribuait aux monstres vaincus par le dieu de la lumière une puissance prophétique. Le serpent Python rendait anciennement des oracles à Delphes, et la prêtresse qui prophétise aux lieux mêmes où il a été englouti, tient de lui son pouvoir divina-

(1) Strabon, XVI, 2, 7.

(2) Anton. Liberalis, VIII. Cf. Schwartz, Ursprung. der Mythologie, p. 59 et suiv.

(3) Gerhard, Miroirs étrusques, pl. CXXXV.

teur. C’est encore un serpent qui rend des oracles dans l’antre de Trophonius (4). Il y avait à Padoue un oracle de Géryon (2). D'où vient cette idée? Le point de départ de cette croyance est, comme l'a fait observer M. Schwartz (3), le bruit prophétique du tonnerre. Hésiode, dans sa description de Typhoeus, dit que de temps à autre le monstre fait entendre des sons intelligibles pour les dieux (4); Pindare appelle le tonnerre une voix divine (3). Les oracles, qui ont joué un si grand rôle dans l’histoire religieuse de la Grèce, se rattachent donc à notre mythe; la Pythie, de même qu’elle tenait son nom du monstre englouti, semblait avoir hérité de son essence surnaturelle.

Mais la fable a pris chez les Grecs et chez les Indous bien d’autres aspects. Transportons-nous par la pensée dans ces temps où, tout étant mystère pour l’homme, rien ne semblait impossible. Le récit accoutumé était écouté avec une attention religieuse : mais si dans le cours de la narration il se présentait quelque mot à double sens, qui permettait de donner au mythe une direction nouvelle, cette occasion était saisie avec empressement, et le conteur, moitié engagé par ses pro-

(1) Scholiaste d’Aristophane, Nuées, v. 508.

(2) Suétone, Vie de Tibère, 14.

(3) Ursprung der Mythologie, p. 55.

(4) "ANAOTE UÈV YOO oféyyavt bots Beotot cuvée. . ...

Théog., Y. 830.

(5) Pylh., IV, 350 :

Bpovtäs œtouov béypLo.

pres paroles, moitié poussé par ses auditeurs, donnait un tour imprévu à l’histoire. Le conte de fée le plus invraisemblable est celui que les enfants écoutent le plus volontiers : de même le contre-sens qui donnait à la fable laspect le plus singulier était celui qui souriait le plus à cet auditoire avide de merveilles. Cela n’empêchait pas de reproduire exactement, hormis sur un point , la narration primitive : il se forma ainsi une ‘quantité de légendes secondaires, embranchements capricieux du récit principal, et qui, si l’on y regarde de près , s’y rejoignent tous par un homonyme.

La fable des pommes d’or du jardin des Hespérides est au fond identique à celle que nous avons examinée. Elle tient à la confusion de u#ov, chèvre, et de WAhoy, pomme (1). Nous y retrouvons toutes les circonstances du mythe d’'Héraclès et de Géryon. Placées dans une ile de l'Océan où nul navigateur ne peut aborder, aux lieux mêmes où Héraclès triomphe du roi d'Érythie, elles sont gardées par un dragon, fils de Typhon et d'Échidna, que la déesse Hèra a chargé de veiller sur elles. C’est de Nérée, le dieu des eaux, qu'Héraclès apprend où il doit les chercher; le soleil lui prête de nouveau sa coupe d’or; après qu’il a apporté les pommes à son frère Eurysthée, Athéné les replace au jardin, c’est-àdire au ciel, car il n'était pas permis qu’elles restassent

sur la terre (2).

(1) Max Müller, Essai de mythologie comparée. Comp. Diodore, IV, 96. (2) Apollodore, I, 5, 11.

De même que le verbe gam, qui veut dire aller, a formé le substantif go, dont le double sens à été le point de départ du mythe de Géryon, le verbe grec dicsw, qui signifie s’élancer, à fait d’une part le substantif «t£, chèvre (à cause de la nature bondissante de l'animal), et de l’autre les mots nat, xaravyis, lempêle. De là une nouvelle série d'images et de fables où la chèvre joue le rôle principal. L’égide, avant d'être un bouclier fait en peau de chèvre, était le ciel au moment de l'orage; Jupiter aiyioyos était le dieu qui envoie la tempête (1); plus tard, on traduisit le dieu qui porte l'égide. Homère semble se souvenir de la première signification, quand il nous montre, au seul mouvement du bouclier, le tonnerre qui éclate, l'Ida qui se couvre de nuages et les hommes frappés de terreur (2).

On peut remarquer la même analogie entre les mots opté, poixn, qui marquent le frissonnement de la mer (3), et qui probablement s’appliquaient aussi au ciel chargé de nuages, et Phrixos, fils de Néphélé, traversant les airs sur un bélier d’or. La même identité se fait encore voir dans les mots yeux, yeuv (orage) et yiuorox, la Chimère, cette chèvre à queue de serpent, à tête de lion, dont la gueule vomit des flammes. A l’origine

(1) 11 faut entendre ëyw dans son sens primitif, veho.

(2) C’est au double sens de la racine &icow que nous sommes probablement redevables des satyres aux pieds de chèvre, qui, dans le principe, étaient seulement les satyres aux pieds bondissants, aiyitode:.

(3) Nous disons : La mer moulonne.

FORMATION DE LA-FABLE. 117 de ces fables, qui d’ailleurs sont jetées toutes dans le même moule, nous trouvons un phénomène naturel dont la langue, en spécifiant le sens des mots, a obscurci le souvenir.

Quelquefois la fable de Frêtra change d'aspect: ce sont des jeunes filles que le démon enlève. Les nymphes qui dans la mythologie grecque peuplent les fleuves et la mer habitent encore le ciel dans les védas : on les appelle Æ4pas (les Eaux), ou 4psaras (celles qui s’en vont sur les eaux); mais leur nom le plus ancien est devis, qui veut dire es brillantes. Lorsque le mot deva prit le sens spécifique de dieu, devt. signifia naturellement déesse, et les nuées brillantes devinrent les épouses (devapatnis) ou les mères des dieux. On les appela Gnds, yuvaixes. Le double sens de véuon en grec, rubes en latin, rappelle cette conception (1).

Dans certains vers des védas les deux sens se confondent encore :

« Les mères (ou bien les eaux, car le mot sanscrit ambayas veut dire l’un et l’autre) s’en vont leur chemin ; elles sont les sœurs de ceux qui sacrifient volontiers : elles mêlent le lait avec le miel. »

Vritra enlève les nymphes célestes et les renferme dans sa caverne. Nous avons cité plus haut (p. 95) un vers qui se rapporte. à cette conception : « Mariées au

(1) En sanscrit on trouve la même parenté entre ambhas, qui veut dire eau (@.6p05, imber), et ambé ou ambi (mère).

démon, gardées par. Ahi, les Eaux étaient enfermées comme les vaches volées par Pani (1); mais /rdra, en tuant Jritra, a ouvert la caverne qui leur servait de prison. »

Il suffit d'indiquer ce côté du mythe, pour rappeler à l'esprit quelques-uns des plus célèbres épisodes de la mythologie grecque : Andromède livrée à un monstre que tue Persée, Perséphoné ravie par Pluton, sont bien les nymphes des védas ; l’histoire de Pasiphaé doit être rapportée à la même famille de fables, quoique, par certaines circonstances, elle s'éloigne du thème primitif. Serait-il trop hardi de voir dans le double enlèvement d'Hélène un dernier souvenir du mythe déjà complétement transformé, dépouillé de son merveilleux, et accommodé aux exigences d’une poésie qui commençait à quitter le monde enchanté des dieux, pour s'intéresser surtout aux aventures des hommes ? Le même, mythe s'est peut-être perpétué dans la poésie épique de l'Inde : si le célèbre enlèvement de Sità, l'épouse de Ràma, par le géant Râvana, qui fait le sujet de l’épopée de Välmiki, n’est que la légende védique déguisée en événement historique, comme on peut le croire, puisque Sétd est l’un des noms de la déesse Cri, qui personnifie l’abondance dans les védas, les Indous auraient pris pour sujet de l’un de leurs grands poëmes, la même fiction qui. a fourni aux Grecs leur Iliade.

(1) Pani, l'un des noms de Vritra. Les deux formes du mythe sont comparées ici entre elles.

La confusion que produisent dans l’idiome védique les termes qui signifient à la fois nuage et montagne a également laissé sa trace dans la mythologie grecque. Soit que l’ignorance des premiers hommes ait pris véritablement pour des montagnes les nuages amoncelés dans le ciel, soit qu'il y ait encore dans cette occasion une de ces erreurs de sens causées par l’indétermination des mots, tous les substantifs qui dans le sanscrit classique veulent dire "7ontagne, comme parvata, adri, gtri, acman, ont une double signification dans les védas. De là des vers tels que ceux-ci :

« C’est toi, Zndra, qui as fendu avec ta massue cette grande et large montagne, dieu qui lances la foudre : tu fis couler les flots enfermés; toi seul possèdes la force à toujours (1). »

« Tu as fait jaillir la source, tu as répandu les nuages, tu as rompu les chaînes des fleuves, lorsque tu fendis, o /ndra, la grande montagne, quand le fleuve s’élança et que tu battis les fils de Dénu (2). »

« Tu as ouvert le réservoir des eaux, tu as placé dans la montagne le trésor humide; lorsque, 6 /ndra, tu frappas avec force le serpent 7ritra, tu fis apparaître dans leciel le soleil à tous les yeux (3). »

On pense bien que cette identité de mots n’a pas manqué de porter ses fruits dans la mythologie indienne.

(1) Rig-véda, 1, 57, 6.

(2) Séma-véda, 1, 4, 1; 3,3, (3) Rig-véda, 1, 51, 4.

On voit plus tard /rdra fendre les montagnes de son épée ou leur couper les ailes et les précipiter du haut du ciel(1); ou bien encore ce sont les devas (dieux) et les daëtyas (démons) qui font amitié ensemble et concluent un traité pour se procurer l’ambroisie, déracinent le mont Mandara qui la renferme, et tombent écrasés sous la montagne d’or qui s'écroule sur eux (2).

Chez les Grecs, le premier résultat de cette confusion d'idées fut le dieu Axuov, père d’Ouranos. Son nom signifie enclume dans le langage habituel : mais, suivant Hésychius, dxuuwv désignait d’abord le ciel (3). C’est la double acception du védique açman, qui veut dire à la fois ciel et pierre où montagne. Chez les Iraniens açman est resté le nom du ciel, et l’on se sert encore aujourd’hui de ce terme dans la langue persane. Les montagnes que les géants enfassent pour escalader le ciel, celles sous lesquelles Jupiter les écrase, ne sont pas autre chose, suivant toute apparence, que des montagnes védiques. Le mont Abas (inaccessible) sur lequel s'engage la lutte d’Héraclès et de Géryon est encore un reste de la même représentation. Toutefois les Grecs ne sont pas allés sur ce point aussi loin que les Indous : au lieu de parvata (nuage), on trouve souvent dans les védas le mot pur, qui a la mème origine et qui marque

(1) Bhägavata puräna, N1, 12, 26, éd. Burnouf. (2) Ibid., VU, 6, 32.

(3) R. Roth, Zeitschrift für vergl. Sprachforschung, t. IN, p. 44.

FORMATION DE LA FABLE. to1

simplement la plénitude (4); plus tard pur signifia ville, et Zndra fut métamorphosé en preneur de villes. Les brdhmanas parlent souvent de la forteresse des 4suras où démons, et les purdnas célèbrent la destruction de Zripura, la triple ville bâtie par les ennemis d’Indra.

Nous n’avons pas parlé jusqu'ici d’une circonstance du mythe qui, sans y tenir: d’une façon indissoluble, remonte pourtant à la plus haute antiquité, et jette de la lumière sur plusieurs particularités de la mythologie grecque. Indra, quand il s’aperçoit que les vaches lui ont été dérobées, envoie à leur recherche sa chienne Saramd (2) (c’est-à-dire le vent, qui semble hurler dans la tempête). Saramd a deux petits qui sont nommés d’après elle, de leur nom patronymique, Sérameyau : l’un est Carvara (le sombre) et l’autre Cabala (le tacheté). Dans un hymne à Yama (3), le dieu des morts, il est dit que ces deux chiens, qu’on dépeint comme ayant chacun quatre yeux, s’en vont en messagers chez les hommes, sans doute pour les conduire dans le royaume infernal (4). Ailleurs Sérameya est invoqué comme dieu du sommeil, gardien de la maison, préservateur des maladies (5) :

(1) Cf. 1, 63, 73 I, 53, 7.

(2) Rig-véda, I, 62, 3.

(3) Rig-véda, Vi, 6, 15, 16. Voy. Kuhn, dans la Zeitschrift de Haupt, VI, p.119.

(4) L'âme étant regardée comme un souffle, le vent, qui est personnifié par le chien, est chargé de l’escorter,

(5) Rig-véda, V, 4, 22.

« Toi qui détruis la maladie, qui protéges la maison, qui revôts toutes les formes, sois-nous un ami salutaire. Aboie au brigand, Sérameya, où au voleur, toi qui cours etreviens. Qu’aboies-tu contre les chantres d'Indra, pourquoi gronder contre eux? Répands le sommeil : que la mère, que le père, que le chien, que le chef de la tribu s’endormentet toute la tribu. »

M. Kubn (1) a reconnu dans le chien Sérameya qui découvre les retraites cachées, conduit les âmes aux enfers, préside au sommeil et guérit les maladies, le dieu grec Epueiäs ou Eeuñs. L'identité des deux noms ne paraît pas plus douteuse que celle des fonctions. Ainsi s'explique la présence d’Hermès dans un grand nombre des mythes que nous avons mentionnés : il va porter à Phrixos son bélier d’or, assiste Persée contre la Gorgone, cherche Perséphoné aux enfers, dérobe les bœufs du Soleil. Quant à Carvara, il se retrouve sous le nom de Ké6cpoç dans le royaume de Pluton (2). La poésie classique le dépeint bien tel que l’ont conçu les chantres védiques :

Cerberus hæc ingens latratu regna trifauci Personat, adverso recubans immanis in antro (3).

Dante, qui place Cerbère dans son enfer, nous le montre exactement sous le même aspect :

(1) Zeitschrift de Haupt, VI, 125.

- (2) A. Weber, Indische Studien, 11, 295.

(3) Énéide, VI, 417.

Cerbero, fiera crudele e diversa (1), Con tre gole caninamente latra Sovra la gente, che quivi à sommersa (2).

Il n’est pas jusqu’à la circonstance des quatre yeux qui ne soit conservée quelque part; le scholiaste d’Euripide nous apprend (3) que c’est avec quatre yeux qu’on . se représentait le chien qui gardait la vache Io.

Remarquons toutefois comment la poésie grecque, en touchant de sa baguette magique ces sombres visions, a su les transformer et les purifier. A la fois inventive et fidèle, la Grèce n’a pas oublié le chien Carvarà : mais elle l’a relégué au plus profond du Tartare. Elle a conservé Sérameya, le fils de la tempête : mais elle en a fait un dieu. Pendant que les Indous et les Perses amènent un chien au lit des mourants, pour qu'il les escorte dans le noir séjour, les Grecs ont confié la conduite des âmes à la figure ailée et souriante d'Hermès psychopompe, chantée par les poëtes, immortalisée par les sculpteurs.

(1) C’est le çabala (tacheté) des poëtes védiques. (2) L’ Inferno, ch. VI.

(3) Phéniciennes, v. 1123.

Page 1