‹ Hercule et Cacus; étude de mythologie comparéeChapitre 7 sur 19 · COMPARÉE A LA MYTHOLOGIE GRECQUE · texte numérisé non relu

COMPARÉE A LA MYTHOLOGIE GRECQUE

vie. Voici le commencement d’une prière prononcée pendant une tempête (1):

« Pas sur nous... dieu fort, dans les hasards de cette mêlée (2)! car nul n’atteint les limites de ta puissance. Tu fais mugir comme un tonnerre les fleuves et les eaux ; comment la terre ne tremblerait-elle pas de crainte? »

Plus loin le poëte s’écrie :

« Tu as ébranlé le sommet du ciel immense; quoique seul, tu as dans ton audace précipité Cambara (3), quand, animé par l'ivresse, tu as lancé contre ces faibles démons ta fourche aiguisée.

« Qui peut t’'égaler quand tu fais éclater tes ondes mugissantes sur la tête du faible Cushna (4), quand, d’un cœur magnanime, tu accomplis aujourd’hui tes exploits ?

« Le sombre réservoir des eaux, le nuage tortueux était englouti par 7ritra : Indra précipite vers la terre tous les flots qu’il tenait enfermés. » |

Nous voyons se dessiner dans ces derniers vers quelques traits du mythe que nous nous sommes proposé d'analyser. Nous le retrouvons encore dans l'hymne sui-

vant :

(1) Rig., L, 54.

(2) Le poëte n’achève pas : il demande à Indra de ne pas laisser tomber sa foudre sur lui ni les siens.

(3) Autre nom de Vrira.

(:) Autre nom de Vritra; littéralement : celui qui dessèche,

A iNDRA (1):

« Au fort, au rapide, au majestueux Indra, j'apporte mes chants comme un aliment; au dieu illustre, irrésistible [j'apporte] ma piété et des prières souvent offertes.

« Je lui veux présenter comme un aliment mes louanges pour sa victoire : mOn Cœur, MON âme, mon entendement, ornent une prière pour /rdra, le maître éternel. |

« Pour lui je porte dans ma bouche ce noble cantique qui ouvre le ciel; mon hymne superbe, plein de pensées affectueuses, fera grandir le Sage (2).

« Je lui envoie mes vers, comme l’ouvrier amène un char à son maître : mes chants sont pour le dieu que les chants transportent : mes fouanges sont pour /adra, [cet hymne] qui peut tout est pour le Sage.

« Comme par amour dela gloire on flatte un cheval de guerre, je polis mon hymne avec ma langue pour célébrer le héros qui est le siége de toutes les richesses, le destructeur partout vanté des villes (3).

« Pour lui, 7vashtar (4) a fabriqué la massue, l'arme céleste et toute-puissante des combats, avec laquelle le maître qui donne tous les biens, lançant l'éclair, a su toucher le corps de Fritra. .

(1) Zbid., 1, 61.

(2) Indra. Les prières sont comme la nourriture des dieux.

(3) Pur. Nous expliquerons plus loin la double signification de ce mot ei équivoque qui a fait d’{ndra un preneur de villes.

(4) Tvashtar, le Vulcain indien (mot à mot, l'ouvrier). Indra lui dérobe sa massue. y

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« Dès qu'il eut goûté le puissant breuvage et la douce nourriture du sacrifice, le dieu qui pénètre partout (1) déroba à ce grand ouvrier la massue invincible et, jetant sa pierre, il traversa de part en part le sanglier (2).

« Les Grds (3), épouses des dieux, ont tissé (4) un hymne à /2dra quand il tua le serpent : il embrassa le vaste ciel et la terre; ceux-ci n’égalèrent pas sa grandeur.

- « Sa grandeur laisse derrière elle le ciel et la terre et dépasse. les airs; brillant de son propre éclat, célébré de tous, intrépide, impétueux, Z2dra a grandi dans sa maison (5) pour le combat.

« Par la force de sa massue, /ndra a foudroyé fritra qui desséchait [le monde] : il a délivré les fleuves semblables à des vaches enfermées, et répandu glorieusement ses bienfaits.

- «Les eaux se réjouirent de son effort quand il dompta V’ritra avec sa massue : le dieu fort, généreux envers les généreux, plein de fougue, a inondé les terres de Turvite (6). |

(1) 11 y à dans le texte vishnu (celui qui pénètre), Plus tard cet attribut d’Indra est devenu un dieu distinct.

(2) Vritra. Comparez le sanglier d'Érymanthe.

(3) Les Gnds sont les nymphes célestes (yuvaïxec), c’est-à-dire les nuages.

(4) La même métaphore qui fait dire au poëte : Zisser un hymne, se retrouve dans le mot grec üuvo:, qui est de la même famille que dvdw, 0p6w, Lisser ; 0h, Üvos, issu. À cette époque reculée où l’écriture était inconnue, la plupart des mots servant à indiquer la composition d’un morceau poétique sont empruntés à l’art du tisseraud, du constructeur, etc,

(5) Le ciel.

(6) Nom d'homme.

« Hâte-toi, lance ta massue sur ce Fritra, dieu puissant, prodigue de biens; coupe-lui les muscles comme à un bœuf, envoie-nous tes eaux, fais-les couler en abondance. »

Dans les vers que nous venons de citer, il est plusieurs fois question de la défaite de ritra. À vrai dire, il n’est guère de chants dans les védas où il n'en soit fait mention. Cet épisode est rappelé si souvent, et quelquefois si hors de propos, qu'on ne peut s’empécher d'y voir une sorte de lieu commun à l’usage des poëtes védiques. “La victoire sur Frétra est pour eux le type de toute victoire : l'adjectif ritrahan (meurtrier de Fritra), Surnom ordinaire d’/rdra, est appliqué dans le sens général de victorieux. De son côté, le nom de Vritra, au lieu de rester réservé au seul adversaire d’Indra, est devenu le terme générique pour désigner l’exnemi. C’est ainsi qu'on verra plus loin l'expression : le plus vritra d'entre les vritras. Les allusions fréquen— tes à ce mythe et la trace qu'il a laissée dans la langue nous en révèlent l'importance et nous en font pressentir l'antiquité. C’est cette fable, déjà vieille au moment où furent éomposés les chants védiques, que nous allons étudier poar la rapprocher de la lutte d’Héraclès contre Géryon et de celle de Jupiter contre Cæcius.

Les circonstances du combat et les noms des combattants sont loin d’être cités d’une facon constante. Au lieu d’Zrdra, on trouve souvent 4gni, Trita, Brihas-

pati, où quelque autre dieu, ou même quelque sage

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célèbre par sa piété: tantôt Zndra livre seul le combat, tantôt il est aidé des vents où Maruts. Le nom de son adversaire varie encore davantage: il s'appelle tour à tour Frttra, Ali, Vala, Cushna, Cambura, Namucr, Pan. Laissant de côté ces modifications d'un récit qui, au fond, est toujours le même, voyons le mythe réduit à ses éléments essentiels. (

Indra est le berger d’un troupeau de vaches célestes de couleur éclatante. fritra, monstre à trois têtes, à forme de serpent, attire à lui le troupeau et l’enferme dans son antre. /ndra, s'apercevant de la fraude, poursuit le brigand, force l’entrée de sa caverne, le frappe des coups répétés de sa foudre, et ramène au ciel les vaches dont le lait tombe à flots sur la terre.

Les védas renferment d'innombrables passages ayant trait à cette histoire. Mais il faut remarquer dès à présent qu’il est rare de trouver l’épisode raconté tout entier avec cette suite dans les images ; le plus souvent le poëte, après avoir ébauché le récit fabuleux, l’interrompt par la description des faits naturels qui ont donné lieu au mythe, ou bien il commence par le phénomène physique, auquel il -entremêle quelques traits choisis dans la légende. En voici un exemple remarquable (1) :

« À présent je veux chanter les hauts faits d’Zadra, les

f1) Rig-veda, 1, 32,

premiers qu'il ait accomplis avec sa foudre : il a tué Ahi (4),ila mis les eaux en liberté, il a ouvert la route aux torrents des nuages.

«Il a tué 4hi qui s’était placé sur la montagne (2) : Tvashtar avait fabriqué à /ndra une massue divine; comme des vaches dont dégoutte le lait, les eaux se sont précipitées vers la mer.

« Bouillant comme un taureau, il but le soma, il vida la triple cuve; Maghavat (3), prenant la foudre pour arme, frappa le premier-né des 4hïs.

« Quand, à /ndra, tu frappas le premier-né des Ahis, quand tu confondis les sortiléges des enchanteurs, engendrant alors le soleil, le jour et l'aurore, tu n’eus plus au monde d’ennemi…

« D'un coup terrible de sa massue /2dra mit en pièces le plus vritra d'entre les vritras; comme un tronc d’arbre abattu par la hache, 4h git étendu sur la terre.

« Pareil à un homme lâche et ivre, ila provoqué le fort, le destructeur, le rapide /ndra : mais il ne tint pas tête à ses coups multipliés ; vaincu, sa chute fit éclater les eaux (4).

« Sans pieds, sans mains, combattant Indra, la foudre le frappa sur l'épaule : cet eunuque, qui prenait l’apparence d’un taureau, tomba haché en mille endroits. "+

(1) Le serpent.

(2) Ou sur le nuage ; parvata, qui marque la plénitude, le gonflement, a les deux sens en sanscrit.

(3) Surnom d’Indra ; litéralement : le dieu des richesses. (4) Les nuages renfermant les eaux.

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« Étendus sur la terre comme un fleuve dont les digues sont rompues, les flots grossissants passèrent sur lui avec joie: Æhi fut couchéaux pieds des eaux qu’il avait tenues dans sa puissance.

« La mère de Fritra (1) était penchée sur son fils : Indra lai lança sa massue; mère et fils tombèrent l'un sur l’autre; comme la vache auprès de son pelit, ainsi gisait Dénu.

« Le cadavre repose au milieu des flots qui ne s’arrétent ni ne reviennent; les eaux emportent le corps sans nom de Yritra : l'ennemi d’/ndra est entré dans la nuit éternelle. |

« Mariées au démon (2), gardées par 44r, les eaux étaient enfermées comme les vaches volées par Pani(3): mais /ndra, en tuant Fritra, a ouvert la caverne qui leur servat de prison.

« La foudre, ni le tonnerre, nila pluie, ni la massue, ne lui servirent de rien. Lorsque /ndra et 4hi combattirent ensemble, Maghavat triompha pour tous les temps.

« Qui vis-tu s'approcher d’4/r, à Indra, lorsque, après avoir tué, tu fus saisi de crainte et que, semblable à un faucon épouvanté, lu traversas le monde et franchis les quatre-vingt dix-neuf fleuves (4)?

« Ce qui marche et:ce qui est immobile, ce qui est ap-

(1) Dânu.

(2) Les eaux sont considérées ici comme des nymphes enlevées par Vritra. (3) Démon de même nature et jouant le même rôle que Frilra.

(4) Manière de compter ordinaire dans les védas.

privoisé el ce qui est armé, tont'a pour roi le dieu du tonnérte: il règne seul sur les hommes; comme la jante enserre les rayons de la roue, ainsi il enveloppe toute chose. »

Les vers que nous venons de citer montrent assez que le sens du mythe n’échappait pas aux poëtes védiques : ils prennent, quittent et reprennent l’image convenue, en hommes sûrs d’être compris de leurs auditeurs. Et nous, avons-nous encore besoin d'expliquer la fable, après les vers que nous avons cités et le sens n’en paraïtil pas clairement aux yeux ?

La lutte des deux adversaires aux prises dans le ciel est l'orage, plus soudain et plus terrible dans les climats chauds que dans nos contrées. Les nues lumineuses qui contiennent la pluie, ce sont là les vaches couleur de pourpre qu’un noir démon veut enlever : la fécondité de la terre dépend de l'issue de la lutte. Les nuages se mettent en marche, ils s’éloignent de nous, ils se couvrent d'ombre, ils semblent enfermés dans l’obscurité : on entend leurs sourds mugissements. L’affreux serpent dont l’haleine dessèche le monde les a enveloppés et attirés dans son antre. C’est alors que le dieu du jour, protecteur des hommes, bienfaiteur de la tribu, engage le combat, tantôt seul contre le terrible adversaire, tantôt escorté de la troupe hurlante des Maruts (les vents), tantôt suivi de tous les dieux On entend les coups de la massue divine qui tombent sur la caverne, l'entr'ouvrent et en font jaillir des flammes. Le triple dard

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du serpent brille dans les ténèbres. Bientôt le nuage se déforme, il est mutilé en mille endroits, il disparaît à là vue; en même temps, les eaux qu’il retenait captives se précipitent avec fracas sur la terre, et /rdra, c’est:àdire: le ciel bleu, triomphant de’son ennemi, se montre dans sa splendeur.

Cette explication, qui résulte du texte même des hymnes védiques, n’est pas une interprétation ajustée après coup : elle peut s’autoriser du témoignage des commentateurs indiens. Quoique portés à chercher dans leurs livres sacrés un sens mystique qui ne S'y trouve pas, où à leur demander la confirmation de leurs théories philosophiques, les Indous des âges suivants ne . peuvent fermer les yeux sur le véritable caractère de cet épisode. Les scholiastes des védas traduisent le nom de Fritra par nuage (megha), et ils disent expressément que les vaches volées par le démon sont les rayons du soleil ou les eaux. Le texte même des védas ne leur aurait pas permis de s’écarter de cette interprétation: dans certains hymnes, vritra est employé comme nom commun, dans le sens de nuage ; ahi est la désignation ordinaire du serpent; cushna veut dire célui qui dessèche; vala est également un nom du nuage, et part est un terme de la langue qui veut dire brigand, voleur. Le sanscrit ne s’est pas assez éloigné de lidiome primitif, pour permettre aux noms qui figurent dans cet épisode de se transformer sans relour en personnages historiques. Si, malgré la limpidité de la

langue, des mythologues ont essayé de faire dans l'Inde ce qu'ont tenté les évhéméristes de la Grèce et de Rome, toute une école d'interprètes, restée attachée au sens propre des mots, a maintenu contre eux la signification physique des mythes. Eugène Burnouf, qui a montré cette double direction de l'interprétation indienne, cite une curieuse discussion du mythe de Fritra, due au commentateur Duredcärya. Nous demandons la permission de la reproduire (1).

« Si Fritra est le nuage, qu'est-ce donc que celle rencontre, que cette lutte d’Zndra avec Fritra dont il est parlé à tout instant dans les hymnes védiques? Voici comment on répond : Le phénomène de la pluie naît du mélange des eaux et de la lumière : en effet, c’est lorsque les eaux sont échauffées par la lumière de l’éclair qui est poussé par le vent et figuré sous le nom d’Indra, que les eaux commencent à couler pour se changer en pluie. Cela étant, on peut dire, par forme de comparaison, qu’il y a une sorte de combat entre l’eau et la lumière qui sont opposées l’une à l’autre. C’est l’image d’un combat, car, en fait, il n’y a pas de combat, puisque /r2dra ne connaît pas d’ennemi. »

Quelle que soit la valeur scientifique de cette dissertation, on voit que l’histoire de Fritra n’est pas pour Durgäcärya une fable vide de sens, comme celle de. Géryon pour Apollodore. Une analyse grammaticale

(1) Bhdgavata-purüne, WI, p. EXXAYL

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plus sûre et plus fine, un sentiment plus profond de la nature, une tradition non interrompue, préservèrent l’Inde de ce divorce moral, qui s’est opéré en Grèce et en [talie, entre les croyances de la jeunesse et les connaissances de l’âge mr.

Ce n’est pas assez de deviner le sens des mythes; il faut montrer d’où ils viennent. Il faut observer comment s’est formée autour de la conception primitive, empruntée au spectacle de la nature, cette enveloppe fabuleuse qui va toujours en s’épaississant avec le temps, et qu’on peut comparer au bois qui survit pendant des siècles à la séve dont il est sorti. Ce ne sera pas trop, pour faire cette étude, de nous servir à la fois de la triple version que l'Inde, la Grèce et l'Italie ont conservée du même mythe. Sur plusieurs points, les Grecs et les Latins sont restés plus près de la donnée première que les Indous. Les mythologies des trois peuples se compléteront de la sorte l’une l’autre, comme il arrive constamment pour leursidiomes : c’est ainsi que plusieurs ra-

cines ; survivant seulement en sanscrit dans certains dérivés, et devinées quelquefois par la sagacité des grammairiens indiens, se retrouvent dans toute leur pureté-en latin et en grec.

La première chose qui doit nous frapper, c’est que le héros du mythe n’est pas le même dans la mythologie de l’Inde et dans la fable classique. Le nom d’/ndra n’a rien de commun avec celui de Zeus : bien plus, /rdra est un dieu exclusivement indien, créé à une époque où les ancêtres des races européennes s'étaient déjà séparés de leurs frères de l'Asie; nous assistons en quelque sorte, dans les védas, à son avénement, qui coïncide à peu près avec la composition des premiers hymnes. Mais nous avons déjà dit quela mythologie védique est extrêmement flottante, que les attributs d’un dieu passent aisément à un autre, et qu'au lieu d’/2dra, d’autres dieux sont souvent invoqués comme les vainqueurs de Vritra. Nous sommes donc autorisés à penser qu’/ndra tient dans ce mythe la place de quelque divinité plus ancienne. Le nom de ce dieu, nous pouvons le donner avec une entière certitude, c’est Dyaus ôu Dyaushpitar, le Giel père des êtres (1). Dyaus est le premier dieu des nations indo-européennes : conservé dans son rang suprême par les Grecs et les Latins, 1l en est déchu dans les védas, quoiqu'il soit encore invoqué quelquefois, surtout en compagnie de la déesse Prithivt (la Terre).

(1) Le thème du mot est dyu ou div,

On a souvent montré l'identité de ce nom (1) avec le latin Jupiter, Diespiter, Diovis; Jovis, avec le grec Zeëe, le vieil allemand Zio et le scandinave Tyr ; Dyaus, qui se trouve souvent ‘employé comme nom commun en sanscrit, avec le sens de cée/, représente la région élevée et sereine où siége la lumière. Ni le latin ni le grec n’en ont oublié entièrement la signification. Sub dio vivere, veut dire vivre en plein air; Ovide (2) emploie sub Jove dans le même sens; #alus Jupiter, dans Horace (3), indique le mauvais temps. Ennius nous reporte à la signification première, par ce vers admirable qui ne serait pas déplacé dans un hymne védique :

Adspice hoc sublime candens quem invoeant omnes Jovem.

De même les Grecs, pour s'informer du temps, demandaient : Té 6 Zebs mouet (4); et appelaient l’eau du ciel ü0op To éx roù Au. Antonin nous a conservé cette prière des Athéniens : Yoov 8607, à pie Zed, xara Tñc

dpobpus The Aünvaiwv xai Tüv med iwv (5).

(1) Dyaus fait au génitif divas, comme Zetc fait At6ç (A:F6c). Le latin Janus correspond à la forme Zñv : cette identité ressort encore mieux de l’ablatif Jane, qui se trouvait dans le chant salien (Tertullien, Apolog., 10). Sur les rapprochements auxquels le nom sanscrit donne lieu, consultez surtout :

Bopp, Glossaire sanscrit, au mot dyu.

Grimm, Mythologie allemande, X, p. 175.

Lassen, Indische Alterthumskunde, 1, p.

Benfey, Orient und Occident, 1, p. 48, n.

(2) Fastes, 11, 299. L

(3) Odes, 1, 1, 25.

(4) Aristoph., Av,, 1504.

(5) Ets éavrov, V, 7,

Une circonstance qui montre bien l'ancienneté de ce dieu, c’est que la racine dé, dyu (briller), dont est composé son nom, a formé, en se modifiant par le una, le nom générique de tous les dieux , deva. 11 faut que cette dérivation ait eu lieu de bonne heure, carle mot deva se retrouve dans tous les idiomes de l’Europe, sous les formes deus, 6eds (deFés), en lithaanien diewas, en irlandais du, en scandinave var, et c’est encore de ce nom que nous nous servons pour désigner la divinité. Il n'est donc pas douteux que Dyaus doit être placé à l’origine de la mythologie indo-européenne. Outre les mythes qui se rapportaient à lui, il est permis de supposer que plusieurs de ses surnoms ont passé à /ndra : l’un des plusremarquables est celui de sthdtar, qu'Indra porte en plusieurs hymnes, et qui rappelle aussitôt à Pesprit l’expression latime de Jupiter Stator. Le mot sthdtar est ordinairement complété en sanscrit par un génitif, tel que rathasya, harinäm (1), ce qui détermine le véritable sens de cette épithète qui signifie : celui qui se tient debout sur son char, sur ses coursiers. Quel est ce char? on ne peut douter qu'il ne soit question du soleil, qui est souvent représenté dans les védas comme une roue d'or roulant dans le firmament. Ainsi le nom de Jupiter Stator, que les Romains expliquaient par un événement du règne de Romulus, remonte au

premier àge de la race.

(1) Rig L 33,5. Sdma-veda, 1, 2,2, 5, 9. 16, 11, 8, 2, 10, 2.

C’est donc le ciel considéré comme un être vivant et agissant qui est le héros du mythe. Supposons pour un moment que nous soyons aussi peu instruits des causes physiques et météorologiques que l’étaient nos premiers ancêtres; transportons-nous par la pensée à cette époque où l’homme prêtait son âme et ses facultés à tous les grands phénomènes de la nature; essayons enfin de nous représenter le charme mêlé de terreur que devait ressentir à la vue de l’orage un peuple timide et religieux ; ces simples mots que nous prononçons encore tous les jours : Le ciel s’assombrit, le ciel est menacant, la foudre tombe du ciel, le ciel s'est rasséréné, seront comme les premiers linéaments du mythe que nous étudions. Supposons maintenant que le nom de Dyaus disparaisse comme nom commun de la langue, il restera toujours le souvenir des actes qu’on lui attribuait, et à la vue du ciel qui se trouble on parlera de la colère de Zeus.

L’adversaire d’Indra s'appelle Vritra où Ahi. Nous trouvons le nom de Vritra parfaitement conservé en grec sous la forme Oplpo, qui est le nom du chien de Géryon (1). Le v sanscrit est représenté par l'esprit doux, et l’aspiration du 6 est due au voisinage de la lettre 7, comme dans fépabpov, dpboov, réphpeiouar, et dans le zend verethra (vritra). Vri-

ra veut dire celui qui enveloppe (du verbe 77, elau-

(4) Max Müller, Zeitschrift für verglcichende Sprachforschung, V, p. 450,

dere), et l'on a déjà dit que ce nom est souvent’employé pour exprimer simplement l’idée de nuage. ‘Osbpoc a également une double signification en grec : il désigne le chien à deux têtes tué par Hercule, et il indique le crépuscule du matin. Ce fait montre bien l’admirable fidélité du langage, qui conserve, sans s’en rendre compte, le même mot dans ses deux acceptions, longtemps après que le lien logique qui les reliait entre elles à été brisé.

C'est ici le lieu de parler d’un autre personnage fort célèbre dans la mythologie grecque, et dont le nom, comme /ritra et Orthros, désigne à la fois un monstre ennemi des dieux et un phénomène naturel. C’est Typhon qu’on appelle aussi Typhoeus et Typhaon. La racine de ce mot est +606, ruodw, qui veut dire faire de la fumée : Typhon est le monstre qui obscurcit le ciel, une sorte de Fritra grec. Mais d’un autre côté le nom de typhon ou typhôs est resté en grec à certaines formes de nuages et aux trombes (1). Il semble même que l'identité des deux conceptions n’ait pas échappé aux anciens, qui plus d’une fois ont joué sur le double sens du mot (2). Ici encore la langue sert de commentaire au mythe, et a conservé d’une part le personnage

(1) « Cœlum atrum et fumigantes globi et figuræ quædam nubium metuendæ quas tuzävas vocabant , impendere imminereque ac depressuræ navem videbantur. » Aulu-Gelle, XIX, 1. — Tugws: nvedua xamvèEs, ÉPOWYOS GO vépouc. Suidas, 8. v.

(2) Socrate dit, par exemple, en plaisantant, au commencement du Phèdre : Etre te Onpiov ruyydve Tupüvos molvmhoxwTEpoy al EXO énerelupuéyoy... Le

fabuleux, de l’autre l'objet physique avec lequel il se confondait dans le principe.

Le second nom donné par les textes védiques à Vritra est 4Aï, qui veut dire proprement serpent; c’est le latin anguis, le grec êyue, et probablement aussi, par le changement si fréquent des aspirées entre elles, ôque; da même racine se trouve aussi: dans l’allemand, Unke. D'où vient le choix qu’on a fait du serpent pour désigner le démon combattu par Indra? On a vu avec raison l’origine de cette idée dans la forme tortueuse des éclairs qui semblent sillonner les airs en sifflant et dresser dans le ciel leurs têtes terminées par un triple dard. Mais, outre la ressemblance physique que l'imagination populaire a marquée par le nom d’aki, il ÿ a un motif moins apparent qui a présidé au choix de ce mot. Les formes anguis, éyysve, Unke, d’une part, ëyu de l’autre, montrent que le sanscrit at a renfermé dans le principe une nasale, et que le À tient la place d’une ancienne gutturale : ahi est donc de la même famille que les mots anhas, malheur, agha, méchant, aghdy, faire le mal, qui renferment tous une idée de malveillance et d’hostilité. On en peut conelure que le sens primitif de ahr est en-

verbe révw reporte l'aspiration sur la première syllabe au futur, 6üLw : cette seconde forme nous met sur la voie dé la véritable étymologie. Tügw est pour Oürw, et est de la même famille que les mots 66e, 6ÿoc, parfum; Gupudw, exhaler des vapeurs. Le substantif 6vu6s (en latin fumus), pour marquer la colère, est une de ces métaphores populaires qui changent en un terme abstrait des expressions toutes matérielles. Le verbe sanscrit dhtp, faire de la fumée, et le substantif dhüma, fumée, complètent cette famille de mots que nous ne pouvons indiquer qu’en passant.

nernu, lequel s’est fidèlement conservé dans le grec, #xbeds. Je n’ai pas l'intention de tirer de ce rapprochement aucune induction symbolique et de faire du serpent l'ennemi par excellence ; je veux seulement montrer que le même tour d'esprit qui a fait choisir l’idée d'hostilité pour nommer le serpent, a porté les premiers auteurs du mythe à donner la forme de cet animal au démon ravisseur des nuages.

On a déjà vu combien cette représentation a été féconde chez les Grecs : avant tout on peut rapprocher d'A la déesse Échidna qui porte le même nom, suivi de la désinence féminine Sva; mais à côté d’Échidna fourmille une famille de monstres de même nature et de même origine, tels que la Méduse, l’hydre de Lerne, la Chimère, le ‘serpent Python, les géants Anguipèdes, Ophionée et tant d’autres. La forme et l’histoire de ces monstres Sont trop connues pour qu'il soit nécessaire de montrer les rapports qu’ils offrent avec 4hi. Une fois qu’il fut convenu que l’adversaire de Zeus avait l’aspect d’un serpent, l'imagination grecque put se donner carrière et créer à son aise tous ces êtres fantastiques dont le bon sens de Socrate était si choqué.

Nous connaissons maintenant le second acteur du drame mythique; nous pouvons même remarquer en passant avec quelle fidélité la mythologie grecque a conservé deux circonstances en apparence insignifiantes. De même que Vritra est appelé dans les védas tricéras (à trois têtes), tous les monstres grecs sont

pourvus de deux, detrois ou d'un plus grand nombre de têtes. De plus, ils vomissent tous des flammes, absolument comme le nuage fendu par /rdra.

Mais nous arrivons à la partie de notre épisode qui lui a décidément donné une apparence de: récit fantastique. Ce sont ces vaches délivrées par Indra et qui représentent les nuages éclairés par le soleil. Est-ce là une invention de poëte, ou faut-il croire ‘qu'à une époque reculée on ait pris les nuées pour un troupeau paissant au ciel? Ni l’un ni l’autre. Nous allons essayer de montrer que ces vaches sont une création du langage, et que c’est l’idiome qui, en se modifiant, leur a donné naissance.

Les mots Boÿe; bos, Au, cow, appartenant à des idiomes qui ont reçu ces mots tout formés, ne présentent pas d’autre idée à l'esprit que celle de l'être qu'ils désignent : en sanscrit, au contraire, la racine verbale qui a formé le substantif go (bœuf) subsiste à côté du nom et l'anime en quelque sorte de sa signification. Go vient de la racine gam, gu (4), qui veut dire aller, marcher, et il désigne proprement un être ou un objet doué de mouvement. Le mot gw a conservé ce sens général en composition : adhrigu veut dire celui qui marche sans être arrêté par rien; vanargu, celui qui s’avance dans les forêts ; purogava celui qui marche le premier. On

(1) C'est le radical qui a formé le verbe 40 go, anglais, et le £ommen allemand ; le verbe Baiveiv en vient également, par le changement du g en b, qui se voit aussi dans Boüc. Le thème sanscrit go fait au nominatif gaus.

trouve même dans les védas le mot go employé adjectivement dans lesens de ens (1): [n'y avait done pas, dans le principe, de métaphore à appeler les nuées ou vas, celles qui marchent. La langue, encore flottante et peu sûre du choix de ces mots, nomma deux objets différents d’après le même attribut : elle créa deux homonymes. Plus tard, quand elle eut pris plus de consistance, chaque idée fut marquée par un terme à part, et go n'eut plus qu’un seul sens, celui de vache. Mais le germe du mythe était déjà déposé dans les esprits et ne manqua pas de se développer.

Nous accordons d’ailleurs volontiers que la fantaisie d’un peuple enfant put se complaire dans cette image qu'elle n’avait pas créée, et qu’elle retrouva volontiers dans le ciel le tableau de la vie pastorale. Mais pour se fixer, comme elle l’a fait, dans l'esprit de toute la race, il fallait que cette fable eût ses racines ailleurs que dans un pur caprice, et qu’elle fût portée et soutenue par la langue. Aucun effort ne fut nécessaire pour créer. le mythe : il ne sortit ni de la tête d’un homme, ni du génie poétique d’un peuple. IL frappa d’autant plus l’esprit des générations qui suivirent le premier àge de la race, qu'on le trouva partout sans deviner d’où il était venu.

Il reste encore à expliquer une circonstance singulière qui faisait partie du mythe primitif, car elle se

(1) Samprincénah sadane gobhir adbhih (parlageant le séjour des eaux errantes). Rig-veda, 1, 95, 8.

retrouve à la fois chez les Latins, chez les Grecs, et, comme nous le verrons plus loin, chez les Iraniens. Dans la légende italique, Cacus ne pousse pas les bœufs devant lui: Virgile raconte que, pour dissimuler la trace du vol, le brigand traîne les bœufs à reculons dans son antre. Le même fait est raconté d'Hermès dans l'hymne attribué à Homère (4): « Le fils de Maia, le clairvoyant meurtrier d'Argus, détourna du troupeau cinquante bœufs mugissants; il poussa ces animaux errants par des lieux pleins de sable, ayant renversé leurs traces ; car, fidèle à son caractère plein de ruse, il les tourna en sens contraire et marcha lui-même à reculons. » Virgile n'aurait pas emprunté à l'hymne grec une circonstance aussi indifférente et aussi peu poétique: elle faisait évidemment partie de la tradition latine. Properce et Ovide la rapportent également. D'où vient cette représentation bizarre ?

On a vu plus haut que la transcription. Kaxias, employée par Diodore et Denys d'Halicarnasse, la comparaison avec le Cæculus de Préneste et la quantité de la première syllabe nous ont fait soupçonner sous le nom de Cacus une ancienne forme Cæcius. Ce nom s'explique parfaitement une fois que l’on connaît le sens du mythe védique. Cæcins est le démon qui obseurcit le ciel : il est avec Typhon dans le même rapport que cæcus avec rupkôs. Mais ce nom se retrouve en grec dans

(1) Vers 74 ss,

FORMATION DE LA FABLE. il un ancien proverbe qui nous reporte à l’époque où le mythe était encore compris dans son vrai sens. Aristote, cité par Aulu-Gelle (4), rapporte qu'il y a un vent appelé Kaxias, qui a la singulière propriété d'attirer à lui les nuages; de là la locution : « 11 attire à lui le malheur, comme Cæcias les nuages (2). » Îl est clair que celte façon de parler repose sur une ancienne représentation populaire. Si l’on se rappelle la double significa-. tion du mot go dans les védas, on ne pourra douter que le vent Cæcias qui attire les nuages est identique au brigand Cæcius qui vole les bœufs de Jupiter. Le proverbe grec nous rend dans sa forme védique le mythe que les Latins ont placé sur la terre.

Qu'est-ce cependant que ce vent qui, au lieu de chasser les nuages devant lui, les attire en arrière? Il est question d’un phénomène qu’on observe quelquefois dans les orages, quand, plusieurs couches de l’atmosphère se trouvant à des températures différentes, il s’établit des courants en sens contraire ; les puages paraissent alors marcher contre le vent (3). Il faut ajouter du reste que l'antiquité attribuait aux serpents là puissance d'attirer leur proie par une sorte d'aspiration (4). Comme le démon qui ravit les nuages est figuré sous la forme d’un dragon, il est tout naturel qu’il exerce dans

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