‹ Hercule, vainqueur de la mort; suivant l'Alceste d'Euripide par interprétation intégrale; tragédie en quatre parties, dont un prologueChapitre 15 sur 24 · SCENE SEPTIÈME PHÉRÈS. ADMÈTE. LE CHOEUR · texte numérisé non relu

SCENE SEPTIÈME PHÉRÈS. ADMÈTE. LE CHOEUR

PHÉRÈS

De mes pleurs, ô mon fils! j'appointe ici. tes pleurs: J'y viens lever ma part sur tes amples douleurs! Combien j'admire Alceste! Elle fut vertueuse Et droite, et reste en proie à la Parque noueuse ; Quel sort injurieux! On le veut détester ; Mais, tout insupportable, il le faut supporter! Tiens ces joyaux élus! Que leur splendeur dévale Au règne de l'obscur, en la crypte tombale Tueuse des reflets! — Sacrifice bien dû Vers qui me regagnait l'enfant presque perdu Et jusques à l'user dépensant sa faiblesse Quittait un deuil trop lourd à ma lâche vieillesse ! Va! tu n'as point rempli l'arrêt impérieux Sans que ton sexe entier en restât glorieux!

Salut, Reine excellente ! Adieu, forme expirée ! Pkiise ciLi Hadès KroniJe, en son froid empyrée, De ses monstres châtrés f;iire tes serviteurs Et muer ses torrents en ruisselets flatteurs Versant un lent murmure à ta couche abyssale! Je le déclare : cette race triomphale D'épouses aboutit au bonheur des humains, Comme on ne voit d'ailleurs qu'inutiles hymens!

Qui te mande en ce lieu des fins de ta puissa::ce ? C'est moi, sans doute, moi qu'indigne ta présence ? Oi!i tend cet apparat des pierres et des ors? Vais-je aux dons de ta main prêter un noble corps ? Eh quoi! La faux visait ma nuque à demi-morte Et mon père abritait sa tête après sa porte ? Père! Aux crises des siens si l'on doit compatir. Ce fut dans ce temps-là qu'il te fallut soi tir! « Souffrons, te disais-tu, que jeunesse succombe Et sauvons-lui des vieux pour pleurer sur sa tombe! » Non! tu n'es point mon père^ en vérité! Je dis De ma mère, Scryge stérile aux flancs maudits, Qu'elle m'a dérobé du ventre d'une esclave, Qu'elle me supposa, que d'elle je me lave!

Qui renonce à plaisir un devoir tant sacré,

Au vrai, n'eut point de fils! Phèrcs ! tu l'as montré !

Mais, quoi? tête branlante! Est-ce toi qui dénies?

Vas-tu bien protester ? Lâchetés infinies !

11 réclame, il m'avoue; et caduc, et mourant,

Détient son vain répit du démon qui me prend!

Abandonné des miens, sauvé par Tétrangère

Je lui transmets vos noms ou de père ou de mère

Et, couple des ingrats! tu ne m es plus de rien !

Quel lustre as-tu cédé, Dynaste Dorien ! Et pour un but si proche où la palme est si belle A quel heureux effort t'affirmais-tu rebelle? Quittés du pire au prix de tes délais bien courts Deux époux remplissaient la somme de leurs jours; Moi-même j'échappais aux tourments du veuvage. Tant de biens, cependant, ont gonflé ton partage! Ta prime adolescence obtint la royauté; Ma naissance pourvut à ta sécurité ; Car où le Prince imberbe est sujet à la brigue Un précoce héritier vient dérouter l'intrigue, Meublant l'aire thrônale et faisant déloger Fiers ou fielleux parents ou mielleux étranger.

Vas-tu bien objecter, palliant ta faiblesse : « Celui que j'ai livré méprisa ma vieillesse ? »

J'appelle à ces témoins qui me virent chez nous

Embrasser à plaisir les nœuds de tes genoux!

Quand vers un plein respect, une juste décence

Telle fut, mes auteurs 1 votre reconnaissance,

Privés d'enfants, réduits par ce vœu que je fis,

Forcez vos flancs; tâchez d'engendrer d'autres fils

Qui, nourrissant vos chairs jusqu'à la sépulture,

S'attachent envers vous aux devoirs de nature,

Ordonnent les linceuls, disposent le bûcher:

Pourtant que je déclare à qui me veut chercher :

« Ma main n'est point servante aux défunts que tu nommes!

Si, de fortune, Admète existe entre les hommes.

Autant qu'on peut mourir il est mort à leur gré.

Donc, je tiens et pour mère et pour père avéré

L'Être traduit au monstre en sa candeur première,

Par qui je participe à la douce lumière,

De qui, s'il eût vieilli, j'eusse aidé les vieux ans! w

DonC; arrière aux anciens menteurs et mendiants

Qu'on ouït dénoncer à travers l'Empyrée

La vie, et ses travaux et leur ample durée,

Qu'on voit frapper la terre en évoquant la Mort !

Comme accède le Dieu, pas un ne plaint son sort ;

Le faix des jours s'envole, et la Terreur demeure!

LE CHŒUR

Aliment des discords, la passion nous leurre ;

Cessez de vous maudire ! Oui, ne remettez pas Pour tourner vos clameurs a ce présent trépas ! Eh! Sied-il bien au fils d'aigrir le cœur du père?

VUKUks

Qu'éclate le vieillard quand l'enfant s'exaspère ! Où vont ces traits cinglants ? à fouaillcr ton chien ? Qui vises-ru? Peut-être un rustaud Phrygien, Quelque éphèbe importé des marchés de Lydie? Si je dus animer cette langue hardie, Moi que la loi Kronide, avare de ses dons, Suscita libre et prince entre les Myrmidons, J'entends te retourner le vol des mots rcvêches, Très insolent archer de parricides flèches ! Je t'ai créé, garçon ! Durant tes jeunes ans J'appu3'ai les essais de tes pieds fainéants, Et j'affermis ta vie, et je formai sans cesse A mes peuples un guide, un maître à ma richesse, Jusqu'à te bien nantir parfaisant tous devoirs; Mais rien n'oblige un père à mourir pour ses hoirs, Ni les mœurs du jadis, ni nos lois d'Hellénie ; Heureux ou malheureux, quand la trame est finie, Chacun remet sa poudre au sol qui Ta porté ; On ne vend point céans les parts d'humanité 1

T'ai-je dénié rien sur ton bien légitime?

Large est ce règne; à myriades on estime Les peuples opulents où s'applique ta Ici ; Mon patrimoine encor ne peut tomber qu'à toi; Que vas-tu m'imputer? Quelque effet d'avarice Par quoi, Phères cédé, je réservais Larisse? Mais pour les rapprocher il suffit d'un moment, Ou que j'expire ou que tu passes, mêmement, Et de ce quand dépend ta liesse ou la nôtre, Je ne vois plus motifs à mourir l'un pour l'autre.

Prises-tu la lumière? Eh, donc! je l'aime aussi; L'Enfer obscur, perpétuel, fltit mon souci Quand s'allège en ma main le cyathe de vie; A l'épuiser, pourtant, je borne mon envie Et, dans l'heure marquée, on ne me verra pas Frauder à ton exemple ou lutter le trépas ! Ce lâche ! Il a livré son épouse ! L'infâme Ose me flétrir, lui, vaincu par une femme Dont il assume et la jeunesse et la beauté I Cette, à dix fois le porte-faux fut dépité; Le fil se noue au fil; et l'on vient centenaire Si, des vierges dupant la race débonnaire. L'homme perfide et cher instaure sous son toit L'une, puis l'autre et s'en rançonne ainsi que toi!

Pourvoyeur chez Hndès, inclément victimaire, Vil détracteur des siens, d'un père, d'une mère Qu'il conviait sans honte à peupler son tombeau, Raillant l'amour de vivre et tremblant pour sa peau Connaissez-le, Vieillards ! O ! bridez-lui la langue! Toi, sache, dans l'instant je clos notre harangue, Que si la mort te point, la mort chagrine autrui, Que ta plainte est du vent, ton outrage du bruit, Que mon bon droit m'induit en ces ripostes; songe Que je m'arme d'injure et non point de mensonge!

LE CHOiUR

C'est maudire par trop, l'un d'abord, l'autre après. Vieillard ! Trêve à ces voix sonnant comme les grès Dont un flot soulevé lapide son accore! Père ! épargne ton fils !

ADMÈTE

Non ! Dis tes griefs encore ; Poursuis jusqu'au dernier quand j'épuisai les miens. Mais, si ce parler-franc t'offusque, je soutiens Que des torts trop marquants ont motivé mon blâme.

A divorcer pour toi ce corps d'avec cette âme J'aurais^ assurément, commis un plus grand tort !

AD.MÙITE

Est-ce, réponds un peu, souffrir un même sort Que périr en sa fleur ou quitter la vieillesse?

PHÉRÈS

Est-ce une vie unique ou deux, enfin, qu'on laisse?

AD.MÈTE

Oh ! Tu vivras très vieux, plus vieux que Dzeus !

PHÉRÈS

Eh quoi ?

Tu moques des parents sans reproche envers toi ?

Ab.MKTE

C'est que ton vœu plus cher est d'une longue vie; Je le sais, et de reste.

PHÉRÈS

Oui dà! Je te défie De trancher du prud'homme et puis de rapprocher Alceste qu'en ton lieu tu guindés au bûcher !

ADMÈTE

Alceste? Elle témoigne, ô Lâche entre les lâches ! De ton manque de cœur !

PHÉRÈS

On glose et tu te fâches ?

Pourquoi ? C'est qu'une femme a fait face au trépas, Non point pour moi ; cela, tu ne le diras pas ! -8? -

ADMÈTE

Ah ! puisses-tu jamais implorer l'assistance De l'homme que je suis !

PHERÈS

Affamé d'existence, Épouse, épouse encor pour livrer en ton lieu Tes compagnes d'un jour aux requêtes du Dieu !

AD.MÈTE

A qui fuyait la mort ce blâme ici s'adresse.

PHÉRÈS

Oui, l'astre de clarté chèrement m'intéresse.

AD.MÈTE

Désir trop bas au gré d'un cœur viril !

PHÉRÈS

Tout beau !

Bornais -tu point ta joie à fermer au tombeau Ce barbon, ce cadavre ?

AD.MÈTE

Oh ! Tu mourras quand même.

Mais déchu de ta gloire, entaché d'anathème !

Qu'importent aux défunts les propos médisants ?

Las! Comme rimpiidcncc induit ces impuissants! A quel point rintérèt gouverne leur pensée!

PHÉRLS

Mais fut-elle impudente ou vint-elle insensée Ton Alceste ?

ADMÈTE

Va-t'en, promoteur de discords!

Et m'abandonne aux soins voulus envers ce corps !

PHÉRÈS

Je pars. Dais à la tombe Alceste ta victime,

Fauteur de meurtre, homme évincé de toute estime,

Touché, tantôt contraint par la Nécessité !

Les parents de la morte ont su ta Lâcheté ;

Acaste d'Iolcos qui gronde et se Limente,

Ce héros décoré des traces d'Érymanthe,

S'applique à la vengeance et marche en agresseur

Apaiser de ton sang les mânes de sa sœur !

Durant que termine Adracte, Phércs et les siens quittent la scène.

AD.MÈTE

Puissiez-vous donc périr, toi-même, être insensible ! Et celle qui convint d'habiter avec toi !

Sentez de pis en pis la vieillesse pénible Vous courber, comme il sied, sous sa pesante loi! Dépouillés, moi vivant, de toute géniture, Désavoués par votre enfant qui, je le jure, Défend aux pieds félons cette dalle du seuil, Fermez-vous au vieux toit que dédia l'ancêtre, Dont nos hérauts vengeurs renîraient le chevêtre S'il ne devait, sous peu, faire ombre à ton cercueil !

Mais nous, comme il nous faut porter notre misère,

Marchons prêter ce corps au feu, puis à la terre!

Rythme de marche funèbre Trinoinélos.

LE CHŒUR

Hélas! hélas! volontaire holocauste !

L'Esprit pétri d'audace et de fierté Obtient pour sa grandeur le plus sublime poste! Adieu, ma Reine! ombre, salut! La déité D'Hermès, servant Hadès, t'accueille d'un sourire; Leurs feux sont pour pâlir, leurs douves pour bruire Quand glisse aux seuils d'en bas ton intacte beauté!

Devant la chaire où trône Rhadamante Contre ses pairs en leurs sièges étroits Si la juste Déesse au sceptre imbu de menthe

Sait reconnaître et désigner les nobles Rois, Le Terne-Omnipotent, t'essartant de la foule, Va te rendre au palais où lentement s'écoule L'heur du couple muet crispant ses membres froids !

Cérémonie des funérailles.

Le chœur se joint au cortège.

La scène reste vide.

FIN DU St-COKD ACTE

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