SCÈNE PREMIÈRE
UN SERVITEUR
Déjà, certes, je vis, je connus bien des hôtes
Issus d'endroits divers, Traînant de loin depuis les monts, d'après les côtes, Qui poudre des étés, qui frimas des hivers Jusques au toit d'asile, en ce palais d'Admète. Au cours du bain, tout le long du repas, L'un blasphémait, l'autre contait sornette; Nul, au vrai, ne plaignit mes pas; Mais cet intrus dernier vous met sous la visière
Un aspect rogue, une façon grossière Que par les Dieux, je ne puis avaler:
Monsieur n'en veut qu'au Maître; il le fait appeler, \'ous l'entreprend parmi son deuil visible, Et vous le vire, et vous le pose en cible, Lui prétendant traire le ver du né ; Si passe en chambre et se jette au dîné. Certains, d'habitudes discrètes.
Vivraient de maigre en ces retraites Où les réduit l'état du maître des logis;
Cettui commande, et j'en rougis, Les mets plus succulents ou les lymphes plus rares;
Ses appétits barbares Portent honte aux brasseurs du boire et du manger. S'étant gaudi de notre trouble, l'Étranger Saisit, dresse au plus haut la grand'coupe de lierre,
L'assèche tout entière.
S'embrase aux feux du moût que la grappe a sombré, Cependant que des brins du myrte préparé Lui se couronne en chef, puis, soudain, s'égosille, Et puis gravit du grave au registre du trille.
Par comble, il a fallu, du fait de ce méchant, Que tout un, sous la tuile, ouït un double chant; De ci, l'homme poussait aux cieux m::ints cris de tète
Sans plus d'égards pour la douleur d'Admète; De çà, nos gens, qui geignant, qui hurlant, Favorisaient d'un concert violent L'enlèvement fatal de leur douce Maîtresse.
Moi, cependant (ce cœur est pour saigner), Buvant mes pleurs, résorbant ma détresse, J'ai dû choyer qui je pensais cogner; Mais l'âne fait suivant que veut lànier.
Plaisante mission ! Voici que je régale
« N'importe qui » chassé de « n'importe où », Larron d'un bout, brigand de l'autre bout, Versé par quelque ruse à la faveur royale, Quand la Dame à qui je volais Pour un clin d'œil, pour moins qu'un geste. Récolte à pleines mains l'iambe et l'anapeste. En son départ suprême, aux piliers du palais. Et, comme n'ayant pu te joindre, ô Souveraine! Je laisse aux plus chétifs à te baiser les doigts, A pénétrer tes lins des pleurs que je te dois, A goutter l'eau des lys sur ta face sereine; Car tu voyais, te'.le une mère, à nos travaux; Ton entremise aussi pourvut à bien des maux Toutes fois que le Maître eut pris le ton sévère. Je me tairai, d'ailleurs; mais je n'ai plus d'affaire,
Dedans ce for, qu'à détester l'intrus Faisant gorge du tout, lampant à triple dose, Emportant toute chose A prix de mots bourrus!