SCÈNE SIXIÈME
ADMÈTE (au fond du théâtre, puis sur la scène).
LE CHOEUR. HERCULE (il entre en scène tenant en
main une femme voilée).
UNE FEMME VOILÉE {personnage muet).
DEMI-CHŒUR
Q.ui vient çà? L'Alcménide ?
DEMI-CHŒUR
Oui, dà !
DEMI-CHŒUR
Si j'appelais Admète? Alerte, Roi !
DEMI-CHŒUR
L'Hôte accède au palais!
HERCULE
Rien ne sied aux amis qu'un libre et franc langage, Prince! moyennant quoi l'on vide son bagage!
Pour moi qui te surpris en ton malheur, qui crus
T'aborder à phisir dans les termes congrus,
Je gagnais, pour le moins, qu'on me mit à l'épreuve,
Quand tu serrais les dents, quand sous la trame neuve
Les porteurs publiaient ton conjugal trésor,
Pourtant qu'en vos privés l'on me souffrait l'essor,
Que je livrais mon chef aux caprices du lierre,
Que cent libations couraient l'auget de pierre,
Que bruvait ma liesse en un lieu désolé !
Donc, je proteste; oui, je me plains comme volé;
Oui ; tout couru de fiel. . . ! Mais modérons ma veine ;
Mais souffre à mes raisons de distraire ta peine !
Tiens cette femme, Admète ! et te fiis son gardien Tant que j'aie, en dépit du Roi Bistonien, Ravi les étalons broyeurs d'orge Thracique ; Ou, s'il me faut, là bas, succomber à la pique [Ne plaise aux Immortels agents de nos succès,] Frère! reste nanti des arrhes du procès l Or, celle dont je dis m'est tombée en partage Après un dur conflit où flottait l'avantage ; Ce fut es jeux publics que la voix des hérauts, Énumérant les prix aux athlètes rivaux : Et chevaux dans la course, et buffles dans la lutte. Et coupes d'or pour ceux dont le ceste culbute,
Enfin promit la femme au vainqueur absolu. Dd pied, du front, des bras et du fer émoulu On fit de son meilleur et, pour clore l'histoire, On remporta du champ ce gage de victoire; Conduit par le hasard au stade aventureux, J'en sortais ou ma honte ou ce don glorieux Et je songeais de toi; car j'admets qu'on récuse L'esclave détournée ou par dol ou par ruse, Non celle où je briguai dans un conflit loyal. Déclos ton gynécée; impose au lieu royal Le moins indigne objet des traverses d'Alcide, Puis connais moi, sous peu, pour un ami solide !
ADMÈTE
Ce ne fut pour mépris ni par hostilité Qu'Admète déguisa la simple vérité ; A fanfarer son deuil, à livrer sa blessure Il t'eût congédié d'une façon trop sûre; Donc, fermé dans sa gêne et dévorant ses pleurs. Il refusait ta lèvre au fiel de ses douleurs. Quant à la malvenante, Hercule! je te prie, Repasses-en la garde à quelque autre hétairie, Aux gens mieux en éveil, moins rudement frappés ; J'en sais, et des meilleurs, qui, de montre occupés, Soupirent après toi dans la cité de Phères; Là^ tu peux t'enquêter et pousser tes affaires
Et négliger ce veuf en cet accablement.
Une femme au logis! Eh! quel appartement
M'en répondrait sans risque? Elle est jeune, j'en jure
Les rondeurs de la stole et l'art de la parure;
L'enverrai-je au quartier des hommes ? Choix scabreux!
Car nos adolescents, qui s'exaltent entre eux,
Prendraient feu dès l'abord et j'aurais lieu de craindre
Q.uand ma rigueur, déjà, s'épuise à les contraindre.
Par là, j'ai du reproche; et le mal est pour toi !
Eh bien ! Faudrait-il pas la recueillir chez moi.
Dans ma chambre.. ? Ah ! plutôt introniser la peste
Qu'une esclave sans nom sur la couche d'Alceste!
Puis, que répondre au cri d'un peuple soulevé?
« A bas le Roi parjure envers qui l'a sauvé!
« Honte au veuf oublieux qui prend femme et la porte
« Au chevet chaleureux de son épouse morte ! » —
Cela, sujets! nul d'entre vous ne le dire;
Car je vénère Alcesie et, selon ce contrat
Qui satisfit ma chair en mêlant nos deux vies,
Je renonce, fors elle, aux fougueuses envies!
Mais, Génie insexè! Femme! qui que tu sois! O ! toi, tourment du cœur et son charme à la fois! Ce port couple et hautain, cette taille achevée Mettent sous mes regards Alceste retrouvée! — ii6 —
Germe du Dzeus! Héros, son maître ! éloigne-la ! Ou sur ces fictions dont Alceste brilla Des linons recroisés daigne épaissir le voile ; Ote ces yeux connus qui, me poignant la moelle, Me rejettent les traits d'yeux à jamais fermés; Cesse enfin d'émouvoir les morts inanimés!
LE CHŒUR
Tes fidèles, ô Roi, plaignent ta destinée; Mais subis, il le faut, d'une âme résignée L'épreuve où t'induisit quelqu'un des justes Dieux!
HERCULK
Que n"ai-ie à mon vouloir l'autorité descieux! Les morts feraient retour, Alceste la première, Du règne de l'obscur aux fins de la lumière !
ADMLTE
Qui pense à m'assister ne s'y hasarde pas; Nul ne prend au rebours la sente du trépas!
HERCULE
Du calme ! Point d'excès ! Supporte ta misère !
AD.AlÈTi:
C'est prêcher à propos quand la corde me serre!
HERCULE
Mais que te revient-il de gémir à jamais?
AD.METE
Rien; quelque instinct puissant me commande; et je vais!
HERCULE
L'amour envers un mort n'enfante que des larmes !
AD.MÈTE
L'amour déçu m'exerce et toi, tu me désarmes!
HERCULE
Femme rare ! Le monde avouait sa vertu!
C'est de sa perte, aussi, que je reste abattu!
HERCULE
Mais l'heure qui s'égoutte est pour panser ta ptaie ! L'àme fait ses galops ? Attends qu'elle relaie !
ADMÈTE
L'heure accuse le temps; et le temps, c'est la mort !
HERCULE
Une vierge, un désir vont te dicter ton sort.
AD.MÈTE
Fils dAlcmène ! tais-toi! Qu'as-tu dit ?... Je frissonne
HERCULE
Eh! quoi? Tu restes veuf? Rien ne vaut, ni personne ?
AD.MÈTE
J'interdis tout ce sexe à mon chevet désert! — ii8 —
HERCULE
Tu t'entêtes après ta morte; et que lui sert ?
ADAIÉTE
Admète, où qu'elle soit, lui rend ses vœux fidèles!
HERCULE
Je t'approuve et je tiens deux fous pour nos modèles !
ADMÈTE
Approuve! et quitte-moi de ce titre d'époux !
HERCULE
J'approuve ta constance; oui, j'adhère à tes goûts!
ADMÈTE
Plutôt mourir cent fois que de trahir Alceste! Morte ou vive; pour moi, c'est tout un!
HERCULE [désign.int son esclai>e)
Moi, j'atteste Que cette femme importe à ta noble maison...
AD.MÈTE
Non, de parDzeus! Jamais! en aucune fltçonl...
HERCULE
Si; qu'à la rejeter tu me pousses au blâme!
ADAIÈTE
Si, qu'à t'ouïr, un aiguillon me touche l'âme!
HERCULE
Sois-moi docile; attends de cette accession L'accord de mon caprice avec ta passion.
AD.MÈTE
O Victoire! Plus rude à ton vivant trophée Pouvais-tu pas n'offrir qu'une proie étouffée?
HEIU;ULE
Ka<;uèreon me louait sur mon acte hardi.
Oui, bien ! Mais fais sortircette fille.. . J'ai dit !
HERCULE
Qu'elle sorte, au besoin; or, le faut-il, Admète? C'est h délibérer.
AD.MÈTE
Pour moi, c'est chose faite; Mais puis-je voir Hercule irrité contre moi ?
Mais c'est que mes motifs sont d'importance, ô Roi !
Il te faut contenter; agrée un sacrifice
Où je m'offre en victime ordonnant son supplice.
HERCULE
Patience ! Bientôt tu me rendras merci ! Donc, suis à mon désir.
ADMÈTE
Gens des chambres ! Ici!
Aux privés du palais installez cette femme !
HERCULE
Vous, arrière! et défense à toute approche infime !
ADMÈTE
Avise; guide-la toi-même, si tu veux!
HERCULE
Moi, sur ces doigts mignards fermer ce poing noueux ! Il y faut quelque main moins fruste... Étends ta droite!
ADMÈTE
Qu'elle entre seule! La maison n'est guère étroite!
HERCULE
Comme arbitre du lieu, c'est ta main qu'il y faut !
ADMÈTE
Ces façons d'usurper!... On nous prend de si haut!...
Va! Touche de ta main la main de l'étrangère!
ADMETE
Las! Est-ce ainsi qu'on tremble à rapprocher Mégère? Voici ma main !
HERCULE
Tiens-tu la femme?
AD.MÈTE
Oui! Je la tien!
HERCULE
Connais, au temps que Dzeus rend à chacun le sien, Qu'Hercule, issu de Dzeas, sait acquitter sa dette. Chasse le voile noir de cette heureuse tête ; L'Astre émerge à plaisir du nuage écarté! Cette semblance... Eh! C'est Alceste, en vérité! Chjr hôte! Plus de pleurs! Plus de regrets!
AD.MÈTE
Q.U z dire ?
Quel prodige inouï vient surseoir mon martyre? Dijux! Dieux! Est-ce à coup sûr Alceste que je vois? Qui des Douze me flatte et m'abuse à la fois ?
HERCULE
Non; c'est vraiment Alceste indemne, ravivée.
AD.MÈTE
Ms-je, ô piège d'enfer! quelque idole rêvée?
Mènes-tu des vapeurs? Fus- je un magicien ?
ADMÈTE
C'est là l'objet réel de mon amour ancien ?
Lui qu'au cippe ancestral je fermais tout à l'heure?
HhRCaLE
Oui; je l'affirme! Oui, ma conquête te demeure; Mais faut-il, à ce point, se délier du sort ?
AD.MÈTE
Puis-je mêler ma bouche à ce legs de la mort'' Dois-je y risquer ma voix?
HERCULE
Parle: ta cause est bonne.
AUMKTE
Chers yeux que j'évitais 1 Lèvre aride! O! Paidonne! Je me remémorais quand j'ai désespéré!
HERCULE (à part) Jouissez, tant qu'un Dieu vous couche sur le pré!
AD.MÈTE
Digne entant du grand Dzeus ! ô! J'implore ton Père De dérider ta Mo:re au galbe tant sévère, De réserver l'Olympe à tes mâles vertus ! Toi seul as ranimé mes esprits abattus;
Ta force rcfrcna les gueules infernales; Mais, comment?
J'atterrai, de ces mains triomphales, L'osseuse Dèité, la faucheuse des morts.
AD.MÈTE
Dis quel sol favorable appuyait tes efforts Q.uand pencha le Daimôn ?
HERCULE
Ce fut la tombe même.
L'autre allongeait le pas vers les débris qu'elle aime Comme, embusqué d'ailleurs, je la pris dans mes bras.
ADMETE
Q.u'a donc Alceste? Elle est muette?
HERCULE
Tu verras !
Alceste (entends ceci!) ne peut parler encore; Agis pour qu'au lever de la troisième aurore Ta compagne reprise aux Maîtres-du-Trépas Ait banni de sa chair les souillures d'en bas. Ce ciel flammé, d'ailleurs, Téblouit et la blesse; Rentrez! Alceste, adieu ! Seigneur, que ta noblesse Ménagère des us, que ta pleine bonté
Persiste en ce respect vers l'hospitalité I
Puis, souviens-toi d'Hercule! Il vole aux champs de Thrace
Remplir l'ordre énoncé par l'aîné de sa race,
Par l'adroit Sthénélide au vouloir variant.
AD.MKTE
Remets, remets, notre hôte! à fouler l'Orient! Prends goût à ce foyer!
Je reviendrai sans doute; xMais d'Odrysc, à présent, je dois tenter la route.
ADMÈTE
Vo3\age heureusement et nous rejoins après!
Sort Hercule.
Écuyers porte-feux! semez notre ordre exprès! Fidèles Phéréens! Gens de la Tétrarchie ! Prêtez la glèbe dure aux poses de Thalie ! Que la prière avec l'holocauste fumeux Monte depuis l'autel aux narines des Dieux ! Car, le miracle aidant, j'inaugure à cette heure Les stades d'une vie assurée et meilleure; Car, favori d'Érôs, je me proclame heureux!
Sortent Admète, Alceste et leur suite.