HÉRACLÈS ET GÉRYON
Non-seulement il renouvelle ses exploits, mais il occupe exactement dans l'Olympe la même place que Jupiter. De même que dans sa lutte contre les Titans Zeus est secouru par x\théné, Héraclès çst partout suivi par la déesse qui l'encourage au combat et lui sourit après la victoire. De même encore que Zeus est sans cesse en guerre avec Héra, qu'il va jusqu'à fouetter dans sa colèi'e et jusqu'à suspendre dans le ciel les mains enchaînées, les pieds retenus par deux enclumes (1), Héraclès doit lutter toute sa vie contre la colère de la puissante liera. C'est elle qui suscite contre lui des monstres, de même que par colère contre Zeus elle a enfanté Typhon, en s'unissant aux puissances de l'enfer (2), Lorsque le héros sort vainqueur d'une de ses épreuves, il semble que Zeus, que l'Olympe entier, aient vaincu avec lui : tous les dieux viennent à sa rencontre et célèbrent son triomphe.
Ce qui donne à la vie d'Héraclès un caractère à part, c'est le nombre considérable de ses combats : tandis que Zeus, Apollon, ne remportent qu'une victoire, la vie du fils d'Alcmène est une suite interminable de hauts faits. Mais toute la Grèce paraît avoir adopté Héraclès <'omme un de seslypes favoris, et chaque contrée a fourni un épisode à son histoire. A une époque où les Grecs commencèrent à ordonner leur mythologie en système et à V voir des allégories, ses iravain- furent classés sa-
I) Iliade, 1. .>86, XV, 18.
(2) Iliade, I. 396, XIV, 7lo.
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vammeht et arbitrairement réduits à dix ou douze. En les comparant entre eux, on reconnaît que la plupart de ces exploits sont conformes à un modèle unique ; que l'hydre de Lerne, le lion de Némée, Cerbère, Géryon et tant d'autres monstres ou géants sont des tigures différentes d'un même être fabuleux, et que c'est le même combat qu'Héraclès livre toute sa vie.
Entre tous les faits de la vie du héros, nous choisissons l'histoire de Géryon, où les contours de la donnée première et la signification primitive du myihe ressortent le plus clairement. Géryon, fils de Chrysaor et de Kallirhoé, possède de riches troupeaux de bœufs et de vaches, de nature fabuleuse, comme l'indique la couleur de pourpre de leur peau (1). Sa demeure est placée au loin, près de l'Océan, dans l'ile d'Érylhie, que baignent les fleuves Anthémoéis et Aoos (2). Si l'on rapproche de l'histoire de Géryon celle du géant Alcyonée, qui enleva, de cette même île d'Érythie, les bœufs du Soleil, et qui fut également tué par Héraclès, et si l'on fait attention au secours qu'Apollon prête au héros dans
(1) «i'oivixà; flôa;, ApoUodore, U, J, 10. Les vases grecs, qui sont souvent plus fidèles et plus coniplets que les iitythographes, n'ont pas manqué d'exprimer cette circonstance. Voy. Gerhard, Vuses, CV, CVl.
(2) C'est à une époque oii l'on voulut reconnaît! e dans les travaux d'Héraclès l'image de la révolution annuelle du soleil, qu'on plaça le séjour de Géryon le plus loin qu'on put au couchant. Sun ant d'autres traditions, Géryon était roi de la contrée située enlre Argos, Ainphilcch uni et Amhracie (Hécatée, Ir. 343 . On monlrait ses ossements et son trône en Lydie ainsi <iu'à Oiynqiio. Il était honoré comme héros en Sicile et en Épire (Gerhard, Vases grecs, t. Il, p. 70,. Strahon prend même soin de dire que Géryon n'était pas adoré à la pointe méridionale de l'Espagne, et i\[U' rVsl \i\ une invention d'ispliore /lll, i).
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lëpisoile qui nous occupe, on est amené à supposer que les bœufs de Géi von ont été ravis par lui à Hélios (^1). Il les fait garder par le berger Eurytion et le chien Orihros, à deux tètes; lui-même est appelé Tf.coîjAa-o; et Tpi/.apvîvo;, et il est représenté d'une taille gigantesque, ailé et armé de toutes pièces. Pour aborder dans son île, Héraclès emprunte au Soleil la coupe d'or sur laquelle le dieu parcourt sa carrière; il arrive et passe la nuit sur la montagne Abas. Le chien du géant remarque sa [)résence et se précipite sur lui : il est tué. Le berger Eurytion accourt et tombe à son tour. Déjà le héros emmène les troupeaux, quand Géryon vient les lui disputer : mais il succombe sous les flèches du demi-dieu (jui embanjue avec lui le troupeau, prix de sa victoire. Lue tradition ajoute qu'il fut suivi par Érythie, fille de < 1er y on (2).
Les vases grecs, qui foriiienl à la mythologie un poétique et fidèle commentaire, ont souvent représenté Tépisode de Géryon : ils nous montrent Héraclès endormi dans la coupe qui le conduit vers Erythie ou aux prises avecle monstre. L'un d'entre eux (3) peint Géryon sous la figure de trois guerriers, dont le premier, déjà fiappé, est renversé à terre; le second, blessé à mort, va tomber, tandis que le dernier résiste encore au demidieu. Athéné est debout auprès d'Hercule: aux deux
(1) Apollodore, I, 6, 1.
(2) Welker, Sylloge epigr., 303.
(3) N oy. df Wilte , llcrtalc cl Cu-r'jon. Pulldni de l' AcoflrinH' rmjalr rie Pruxelles, t. vnl.
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côtés sont placés la nymphe Érythie et les bœufs que le héros va conquérir.
Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer les noms qui paraissent dans ce mythe : ils sont si transparents, ils indiquent si clairement qu'il est question d'un combat livré dans les airs entre des forces de la nature, lutte dont le prix est l'abondance et la fécondité, que le scholiaste d'Hésiode a pu deviner le véritable sens du récit et en essayer l'interprétation. Remarquons seulement comment l'imagination de la Grèce a su conserver au mythe son aspect merveilleux, quoiqu'elle eût cessé d'en comprendre le sens : le vague où est laissé le lieu de l'action, les circonstances fabuleuses dont elle est entourée, contrastent avec la sécheresse et la précision topographique du récit latin, qui a laissé tomber tous les
éléments mythiques dont la signification était perdue.
Nous venons de voir comment la même donnée a servi à l'histoire des dieux et à celle des héros. Là ne s'arrête pas le développement d'une conception qui, faisant partie de la mythologie grecque, a suivi toutes ses transformations et n'a cessé de se renouveler qu'au jour où la Grèce, prenant possession du monde réel, a laissé se tarir les sources de l'imagination religieuse. L'expédition des Argonautes à la recherche d'une toison fabuleuse, emblème de la richesse (1), nous montre ce que celte même conception, rendue de plus en plu^
(t) Preller. Miifft. grecque, II, p. 7.11.
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lerreslre et humaine, devient dans un temps où, avec le progrès de la navigation, commencent les expéditions guerrières et les aventures maritimes. On pourrait enfin signaler un dernier terme auquel la fable est arrivée, après que la vie intérieure s'en fut déjà retirée et qu'il n'en resta plus, pour ainsi dire, que l'enveloppe : si, comme nous le pensons, cette image tant aimée des poètes et si souvent figurée sur les monuments, d'un aigle enlevant et déchirant un serpent, n'est qu'un souvenir du combat de Jupiter contre son ennemi à forme de dragon, le mythe aurait fini à peu près comme ces antiques croyances qui, après s'être éteintes dans l'esprit d'un peuple et effacées de sa mémoire, subsistent encore dans son langage sous la forme d'une métaphore. De même que l'histoire de Jupiter Récaranus et de Caecius était perpétuée à Rome par quelques-unes des plus anciennes cérémonies de la ville, le triomphe, le sacrifice de Vara maxima et les chants des frères Saliens, la victoire des dieux et des héros avait donné naissance, chez les Grecs, à des fêtes de même origine, quoique portant la marque du génie particulier à la race hellénique. Les jeux, ces antiques institutions destinées à renouveler chez tous les peuples grecs le souvenir de leur descendance et de leurs traditions communes, se rattachent au mythe que nous étudions. Héraclès passait pour avoir fondé en l'honneur de Jupiter ceuxd'Olympie et de Néinée : ceux de Delphes étaient consacrés à Apollon Pylhien. Les joutes qui s'y livraient rappe-
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lyieiit la victoire de la divinité protectrice, et la poésie ne manquait pas d'associer les exploits des combattants à ceux du dieu qui présidait à la fêle. Non-seulement, à Delphes, la poésie, la musique, la danse, concouraient à gloriiier le haut fait d'Apollon : tous les neuf ans, on y jouait une sorte de drame qui représentait aux yeux les principales circonstances du combat f l j. On figurait d'abord la lutte et la fuite du serpent vers la vallée de Tempe : puis on voyait Apollon, à la poursuite du monstre, s'élancer sur la route qui, au temps de Plutarque, portait encore le nom de voie sticréc. Mais il ne trouve plus sou ennemi, déjà mort et enseveli : il revient et l'on entonne alors lePéan, devenu le chant national de la Grèce, et qui avait retenti pour la première Ibis lors du triomphe du dieu (2) ; on se couvre de laurier, comme pour la première fois aussi l'avait fait Apollon, après avoir immolé le monstre. Ainsi, en Grèce comme dans le Latium, des cérémonies patriotiques, des usages populaires de la plus haute antiquité consacrent la même victoire, et chez les deux peuples les plus anciens souvenirs de poésie nous ramènent au même mythe.
11 nous reste à examiner si la signification morale que les Latins avaient reconnue à cette fable, dans laquelle ils voyaient le triomphe remporté par la justice sur l'iniquité^ se retrouve aussi chez les Grecs. Plus curieux d'inventer des explications nouvelles que de s'en
(1) Plutar(|iio, Questions rjievqui's, \>
(2) Callimai|U(', Hymne n Apollon, |f>'
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lenii' au sens traditionnel, portés d'ailleurs à altérer la signification de leur mythologie en lui donnant une apparence de système, les Grecs ont laissé dans l'ombre ou ont dénaturé ce côté du mythe. Pour ne parler que de la lutte des Titans contre les dieux, cet épisode montre bien le remaniement que l'esprit hellénique a fait subir à la religion, et la substitution d'idées nouvelles aux simples croyances d'une époque plus ancienne. En cherchant à composer une histoire de l'Olympe, les Grecs ont été amenés à faire des Titans les ancêtres de Jupiter, dieux d'un âge antérieur, vaincus et jetés par lui dans le Tariare. Sans doute ils les dépeignent comme impies et malfaisants; mais cette guerre civile entre dieux, ce combat à outrance d'un fils contre son père, avait néanmoins quelque chose de choquant qui fit hésiter les plus nobles esprits de la Grèce. Pythagore, Xénophane, Heraclite, reprochent violemment à Homère et à Hésiode d'avoir calomnié les dieux ; Pindare annonce qu'un jour Jupiter se réconciliera avec les Titans; enfin Eschyle prend parti pour l'un d'entre eux, s'indigne contre son supplice et, renversant hardiment les termes de la donnée, fait de la victoire de Jupiter le . triomphe injuste et momentané de la violence ; il viendra un jour où il sera défait à son tour s'il n'invoque l'aide de sa victime. Ainsi la réflexion, en s'exerçant sur un mythe déjà altéré et mêlé d'éléments étrangers, a fini par le dissoudre. Par une coïncidence remarquable, la Grèce inaugurait son libre génie en contredi-
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sant hautement, au nom de la justice, les conceptions des premiers âges, au moment même où elle refoulait vers TAsie le peuple perse, dont la mythologie, sortie des mêmes sources que la sienne et conservant également la tradition d'une guerre que se livrent dans le ciel deux puissances ennemies, ne put jamais s'élever au-dessus du dualisme, dont l'idée de cette lutte avait été le point de départ.