LA MYTHOLOGÎE VÉDIQUE COMPARÉE A LA MYTHOLOGIE GRECQLE
Nous allons quitter le sol de l'Italie et de la Grèce pour nous transporter aux bords de l'Indus. C'est là que nous trouverons, non loin de la terre où il a pris naissance, la forme la plus ancienne et l'explication du mythe qui nous occupe; non pas que l'Inde ait des droits particuliers à le revendiquer; il appartient au même titre à tous les peuples de race arienne. Mais les Indous, les fils aînés de cette grande famille, ont le plus fidèlement conservé les traditions communes. Ils ont trouvé la terre où ils ont fondé leur empire dans un temps où leurs frères étaient encore engagés dans le lointain voyage qui devait les conduire en Europe. Les chants qui ont charmé les longues marches de ceux qui devaient un jour èlre les Hellènes et les Italiotes se sont
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perdus dans les airs; le souvenir môme des pays d'où ils venaient s'est effacé de leur esprit. Les Aryas de l'Inde, au contraire, à peine arrivés aux rives du Gange, prirent soin de rassembler et de fixer dans leur mémoire les prières qu'ils avaient adressées à leurs dieux, les hymnes dont ils avaient salué les speclacles de la nature, les chants guerriers qu'ils avaient fait entendre dans les combats; ainsi furent commencés les védas. Il se forma une caste de prêtres dont la principale charge fut de conserver, avec des précautions infinies, au milieu des races barbares indigènes de l'Inde, la langue et les premières poésies du peuple conquérant. A mesure que l'idiome se modifiait, que les coutumes changeaient, que la religion, sous l'influence des écoles philosophiques d'une pari, de la superstition populaire de l'autre, devenait à la fois plus abstraite et plus désordonnée, les brahmanes redoublaient de vigilance pour préserver de toute atteinte ces chants qui, dès lors, furent regardés comme une révélation primitive. Des interprétations diverses, souvent faussées par l'esprit de système, s'accumulèrent autour des védas; mais le texte resta invariable, et il vint jusqu'à nous tel qu'il était il y a plus de trois mille ans. Ainsi, de tous les peuples de souche arienne, les Indous sont le seul qui possède des monuments presque contemporains de l'éclosion de l'intelligence dans celle race.
Il arrive souvent que dans les védas nous rencontrons encore comme une simple métaphore l'image qui,
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en se fixant, est devenue une action mythique; d'autres fois, c est un usage conservé dans Tlnde qui explique une donnée religieuse devenue inintelligible pour les Grecs et les Latins; le plus souvent les védas nous présentent le mythe déjà achevé, mais entouré d'un tel luxe de descriptions et répété sous tant de formes, qu'on en pénètre aisément l'origine : d'ailleurs la langue dans laquelle il est exposé lui sert en quelque sorte de commentaire. Les termes qui, en latin ou en grec, ne sont plus que des noms propres, sont noms communs dans l'idiome védique : replacés dans un milieu analogue à celui où ils ont pris naissance, ils recouvrent la transparence et la vie.
Le mythe dont nous recherchons l'origine offre dans ces chants antiques un intérêt particulier, en ce qu'il y parait à ses divers degrés de développement: tandis que les hymnes les plus anciens nous le montrent à un point où le poêle a encore conscience de sa signification, d'autres le présentent comme un événement fabuleux dont le sens leur échappe; les plus récents y font entrer des idées théologiques complètement étrangères à la donnée première. Mais, avant de suivre les transformations que cette fable a subies dans l'Inde, il faut exposer rapidement les caractères principaux de la mythologie védique.
Quand on passe des interminables poënies épiques (le l'Inde aux védas, on sent que l'on quitte un idiome façonne à l'excès par le travail d'une longue
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suite de siècles, et que l'on aboi'de une époque où la langue, encore fraîclie, a la sève et la verdeur de la jeunesse. On ne rencontre plus ces ternjes à sens convenu , rappelant les théories de l'école ou les subtilités d'une civilisation raffinée, ces composés énormes dont les différentes parties sont ingénieusement combinées pour former un tableau, ces phrases sans nerf où souvent le verbe manque et où tous les mots semblent juxtaposés sur le même plan. Mais en même temps que l'on voit la langue prendre une liberté d'allure et une franchise d'expression qu'elle a perdues dans les âges suivants, on remarque qu'elle se rapproche de plus en plus des idiomes de l'antiquité romaine ou hellénique; ce ne sont pas seulement les racines et les flexions grammaticales qu'elle emprunte au même fond que le grec et le latin, mais le tour d'esprit et l'aspect général du discours rappellent les vieux monuments de la littérature classique. Il en est de même et l'on éprouve une impression analogue, quand on compare les divers âges de la mythologie indienne. Les dieux dégénérés et monstrueux des derniers temps n'éveillent guère l'idée d'une parenté originaire avec les dieux de l'Italie ou de la Grèce; mais si, de ces productions déréglées de l'imagination indienne, nous remontons aux chants védiques, nous sommes transportés au milieu des conceptions nobles et simples, des idées tour à tour naïves, gracieuses ou sublimes qui font la beauté de la mythologie grecque. C'est donc aux védas qu'il fau-:
(Ira d'abord recourir quand nous voudrons constater à la fois Tidenlité de race des peuples ariens et l'affinité de leur génie.
Il y a une différence toutefois qu'il importe de signaler. C'est la même mythologie, il est vrai, qu'on trouve dans les védas et dans les plus anciens monuments de la poésie grecque : mais les dieux que les védas nous montrent au lendemain de leur naissance sont déjà arrivés chez Homère à leur pleine maturité. Nous sommes habitués à voir dans l'épopée grecque le tableau de la vie religieuse dans son enfance : il a fallu que les védas nous portassent à beaucoup de siècles en arrière pour nous faire comprendre quelle différence il y a entre la mythologie homérique, déjà réduite en système, et une rehgion en voie de se créer. L'Olympe, dans Homère, ressemble à une monarchie établie de longue date où chaque personnage a, par droit de naissance, son emploi, ses titres invariables et son rang dont il ne songe pas à se départir. Dans cette sorte de cour que les dieux tiennent autour de Jupiter, ils se sont dépouillés de leur caractère propre et de leur originalité native. Dieux des flots ou de l'atmosphère, de la lumière ou des tempêtes, ils ont oublié leur première patrie : nu! trait bien accusé, je veux dire nul attribut physique, ne distingue Poséidon d'Apollon, ou Pallas de Thétis. Comme ces dignitaires des anciennes monarchies qui continuent à porter des^titresdepuis^longtemps vides de
sens, ils ont des surnoms dont ils semblent ignorer la
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valeur. S'ils exercent quelque puissance, ils la tirent uniquement de leur parenté plus ou moins étroite avec le roi, de la volonté ou de la faveur du dieu suprême.
On voit bien, il est vrai, percer, par échappées, leur nature primitive; mais c'est dans de rares occasions et par une réminiscence dont ils ont à peine conscience eux-mêmes. Quand Apollon lance ses flèches sur l'armée des Grecs, quand Poséidon ébranle les îles de son trident, ces dieux reviennent à leur rôle d'autrefois; mais ces actes qui constituaient leur essence, Homère les transforme en faits historiques dont il déduit les motifs et dont il indique l'occasion. Il faut des événements extraordinaires pour tirer les dieux de leur oisiveté habituelle. Comme dans une cour où les droits et les préséances sont trop bien réglés pour donner matière à contestation, les seules querelles qui divisent les dieux d'Homère ont trait à leurs protégés et à leurs créatures. Autrefois, les dieux ont lutté entre eux pour leur propre compte; réunis aujourd'hui sous le sceptre d'un maître reconnu et redouté de tous, ils ne peuvent plus donner jour à leurs sentiments qu'en prenant parti dans les affaires de la terre. L'ancienne mythologie est comme un passé lointain dont le souvenir s'efface : il fut un temps où les dieux ont aimé, ont souffert, ont librement agi et vécu à leur guise ; mais, lassés et vieillis, ils se consument maintenant dans de stériles disputes, n'intervenant que rarement et avec l'agrément de Jupiter, ou bien à son insu, dans les intérêts humains qui
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sont Tunique sujet de leurs pensées et la seule cause de leurs actes. Ne faut-il pas que de longs siècles se soient écoulés pour permettre aux dieux homériques de se dégager de la sorte du phénomène naturel où ils étaient enveloppés, et pour les désintéresser à ce point de leur nature première?
Il n'est pas malaisé de voir que chez les Grecs, à l'époque dont nous parlons, la réflexion s'était déjà appliquée aux croyances religieuses. Une certaine chronologie avait été introduite, et plaçait les mythes, suivant l'ancienneté qu'on leur attribuait, sur des plans plus ou moins éloignés. Un effort avait été tenté pour rattacher tous les dieux entre eux par des liens généalogiques : on voit déjà ébauchée la théogonie d'Hésiode. On rencontre des identifications naïves comme celle-ci : Briarée est le même personnage qu'iEgaeon (1); il porte l'un de ces noms chez les dieux, l'autre est celui que lui donnent les hommes. Les dieux sont classés ; une division de l'univers en trois parties a fait imaginer le mythe de Jupiter partageant Tempire du monde avec Pluton et Neptune, ses frères et ses égaux ; toutes les autres divinités sont dans un rang inférieur. D'après une autre classification qui trahit des visées astronomiques, il y a douze grands dieux, six de chaque sexe. On a déjà cherché un emplacement sur la terre pour chaque mythe : suivant Homère, Vulcain, précipité du ciel, a été recueilli à Lem-
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nos; Typhon, tué par Jupiter, a son lombeau chez les Ariraes (i). Enfin, comme ces dieux qui se combattent et se limitent les uns les autres, ne satisfont plus la réflexion naissante, il commence à être question d'une puissance supérieure à laquelle Jupiter même obéit, le Destin.
Rien de pareil dans les védas : au lieu d'une organisation régulière, on y trouve l'anarchie féconde d'une époque où tout est encore à créer. Les dieux n'ont ni demeure, ni généalogie, ni hiérarchie déterminées. Ils vivent dans la lumière ou dans l'atmosphère, poussent leurs chevaux à travers les airs pour goûter au sacrifice de l'homme, et s'en retournent vaquer, avec une nouvelle vigueur, au gouvernement des forces de la nature. Les dieux védiques n'ont pas d'histoire : le pouvoir qu'ils ont exercé, ils l'exercent encore •, les combats qu'ils ont soutenus, ils les recommenceront sans fin. Certaines actions leur sont attribuées, mais elles n'appartiennent à aucun en particulier ; tous puisent à un fonds commun de légendes qui passent incessamment d'une divinité à l'autre. Ils n'ont pas d'ancêtres ; ils sont tous éternels, ou plutôt ils naissent chaque jour.
Quelquefois Ton nomme le père de l'un d'eux ; mais rien n'est plus changeant que les généalogies védiques : tel dieu est le père dans un hymne, le frère ou le fils dans un autre. Point de mariage ; il y a peu de déesses
(1) Iliade, I, 590, 11, 782.
dans les védas, et leurs amours sont aussi changeanls que les phénomènes du ciel qu'ils représentent. Quant à ces pâles divinités féminines qui n'ont pas même de non) qui leur soit propre, comme Indrânî^ Varundni, ce ne sont que des ombres. Point de suprématie reconnue ; on dirait que la puissance du dieu est en raison du besoin de son adorateur. Bien que chaque âge védique ait sa divinité suprême, il n'en est pas, si modeste qu'elle soit par elle-même, qui ne soit placée dans quelque hymne au premier rang. La forme même des dieux n'a rien de constant. Quoiqu'à certains moments ils soient décrits avec une précision poétique digne de la (îrèce, la plupart ne paraissent vivre qu'aussi longtemps que lo poète leur adresse la parole ; un instant après leur figure s'évanouit pour faire place au phénomène qu'ils personnifient. Indra parait comme un guerrier sur son char, armé de sa massue, prêt à fondre sur ses ennemis: un peu plus loin il est le ciel qui brille sur nos têtes, rien de plus. Agni est dépeint comme le messager qui va chercher les dieux et les conduit dans la demeure des hommes ; il éloigne les démons ; il est le protecleur du foyer, le dieu des richesses, le témoin de toutes les actions; dans un autre hymne il est simplement le feu du sacrifice : ignis. Soina est le roi qui donne la science, le bonheur, l'immortalité; il fait entendre une musique divine; il s'avance comme un chef d'armée; sa demeure est dans le ciel : quelques vers plus loin, le suma est la boisson du sacrificp. .le ne veux pas dire que les Indous