RÉSUMÉ
(nuage, ville), transformèrent Itulra en (lestrucleiir de montagnes et en preneur de villes.
En comparant entre elles la fable de l'Inde, celle de la Grèce et celle de l'Italie, beaucoup de circonstances jusque-là inexplicables s'éclaircissent d'elles-mêmes. Plusieurs des malentendus qui ont donné lieu à des mythes nouveaux doivent être rapportés à un idiome antérieur au grec, au latin et au sanscrit; mais la langue des védas, la plus rapprochée de cet idiome, nous permet souvent de deviner quel est le nœud de l'erreur. D'autre part, des divinités ou des êtres fabuleux se montrent dans les védas sous leur première forme : c'est ainsi que nous avons reconnu dans Cerbère {Çari>ara) le chien qui hurle dans la tempête et qui emporte sur l'aile des vents les âmes des morts. Sdrameya est un autre nom du même être : mais les Grecs, en faisant de lui leur Hermès ( Eppiaç), lui firent don <!e la forme humaine. C'est ce même amour de Tari qui les porta à représenter Géryon comme un guerrier grec, tandis qu'ils cachent le monstre Vrilia sous la figure du chien à deux têtes, Orthros. La comparaison du mythe indien nous permet aussi de reconnaître d'où vient l'idée des bœufs tirés à reculons vers l'antre de Cacus : c'est l'image des nuées qui, par un effet physique aisé à expliquer, ont l'air de marcher contre le vent, et qui parurent attirées par l'haleine embrasée du serpent, une fois qu'on fut convenu de représenter sous cette forme le ravisseur des nuages.
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La nature de rhoniuie est complexe, et il lui serait impossible de ne pas mettre quelque chose de son être moral dans les mythes qui occupent son imagination. Le démon qui retient les eaux du ciel fut regardé comme un type de méchanceté et de perversité, le dieu qui le foudroie, comme le vengeur de la justice. C'est ce côté religieux , déjà indiqué chez les Romains et chez les Grecs, très-visible dans certains hymnes védiques, qui frappa surtout les Perses ; donnant au mythe de Friira un développement extraordinaire, ils en firent le cadre de leur religion. Le I ritra védique devint chez eux Àhriman^ et la lutte des deux êtres merveilleux se prolongea pour les Perses à travers l'immensité du temps et de l'espace : lutte morale avant tout, où chaque homme doit prendre parti, et dont l'avenir de tous et de chacun est le prix. Cette conce[)tion gigantesque n'empêche pas la légende primitive de survivre dans sa forme plus restreinte et plus modeste ; tous les saints du Parsisme livrent pour leur compte le combat {\\\ Ormuzd soutient contre Ahriman, et le dragon lançant des flammes, attirant à lui sa proie, se rencontre sous les pas de tous les prophètes de l'Avesta et de tous les rois du Schâh-namèh .
La Judée appropria au monothéisme, et transforma en apologue la légende de la Perse: le serpent tentateuidu troisième chapitre de la Genèse rappelle trop directement Ahiinian , pour ne pas être une importation de riran. La même croyance reparaît d'une façon encore
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plus (lislincle dans l'Apocalypse, et se répandit de là dans le monde chrétien : les traditions locales sur des monstres vaincus par de^ héros purent continuer de vivre, en s'autoiisant du récit sacré, et en substituant aux anciens vainqueurs les saints de la religion chrétienne.
La Germanie enfin a reçu, et conserve encore aujourd'hui sa part des croyances primitives : une quantité de locutions, de noms et d'usages se rapportent au mythe de Fritra. D'un autre côté Tancienne littérature de la Germanie est pleine du souvenir de ce mythe. Le poëme des NUxdungeii célèbre la victoire de Siegfried sur le serpent qui gardait les trésors du roi Nifling (roi des nuages). Les chants Scandinaves rapportent au dieu Douar (le Tonnerre) le même exploit, et le racontent en le dégageant des éléments étrangers que le poëme germanique y a mêlés.
Nous avons essayé de montrer ce que deviennerit les mythes quand l'âge de foi est passé, et que la religion ({ui les soutenait commence à se dissoudre. Ils sont exposés à se survivre à eux-mêmes, au milieu de générations nouvelles qui tantôt les tournent en moquerie et tantôt les interpiètent de la façon la plus arbitraire. S'ils servent de thème à la poésie, celle-ci en les embellissant les dénature : s'ils subsistent dans la mémoire du peuple et les écrits des compilateurs, ils se perpétuent avec un mélange singulier de fidélité dans les circonstances secondaires, et d'erreurs dans l'aspect général. Eschyle
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immortalise l;i fable des Titans en la défisiiranl : Denvs d'Halicai nasse, au conlraiie, raconte avec une grande exactitude le mytiie de Cacus tout en faisant d'Hercule un prince grec, et de Cacus un roi du Latium. Dans les poëmes modernes de l'Inde, Indra et Vritra sont dépeints comme deux adeptes du panthéisme brahmanique : pour obéir à Hrahnui^ ils se livrent combat, bien qu'ils sachent que le monde et eux-mêmes ne sont qu'apparence ; mais les circonstances de la lutte sont exactement celles du mythe védique. Livrés à des mains d'ouvriers, ces blocs de marbre passent obscurément d'une construction dans une autre; s'ils tombent aux mains de quelque sculpteui- de génie, ils deviennent célèbres, mais ils cessent d'être reconnaissables.
Il y a toutefois d'heureuses rencontres dans l'histoire des mythes : un esprit poétique, amoureux du passé, peut rendre la vie à ces créations du premier âge de rhumunilé. Pour les ranimer , il n'est pas nécessaire qu'il les comprenne : il suffit qu'il suive exactement les contours de la narration populaire, et qu'il y mette quelque chose de la foi et de la naïveté des croyances primitives. Virgile a laconté l'histoire d'Hercule et de Cacus comme l'aurait pu faire un poëte des temps védiques, et les vers qu'il met dans la bouche des prêtres Saliens ne seraient pas déplacés dans le plus ancien des hymnes de la race arienne.
La longue suite desaventuresde noire fable nousniontre avec quelle persistance une conception se maintient
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dans le souvenir des peuples ; persistance qui n'est pas plus étonnante, après tout, pour la mythologie que pour la langue, car on peut dire que nous répétons encore dans les mêmes termes les fables qui ont charmé nos premiers pères. Mais ce qui, à nos yeux, n'est pas moins remarquable que cette durée qui ressemble presque à l'immortalité, c'est l'usage bien différent qu'ont fait du même mythe les diverses fractions de la race indo-européenne. Chez les Grecs, il est réservé à la poésie ; chez les Romains, il est une tradition nationale, et entre dans la vie religieuse et politique du peuple; les Indous, devenus étrangers à leur mythologie, en font le texte des interprétations les plus forcées, et y cherchent la confirmation de leurs spéculations philosophiques. Les Iraniens, donnant un tour métaphysique à la fable, y trouvent la matière d'une religion.
Mais partout, quel que soit le sort réservé au mythe, les plus anciennes institutions, les usages les plus vénérés s'y rapportent et le rapppllent. Les dieux de la Grèce, les oracles de Delphes, les premiers sacrifices et le plus grand autel de Rome nous ramènent à cette tradition : le Péan letentit pour la première fois en l'honneur de la victoire que l'Inde et la Perse ont prise pour type de toute victoire. Peut-être faut-il voir dans cette conception, qui occupe une si haute place dans les religions et dans les usages de la race indo-euro|)éenne, le premier l'ait de sa vie inlellecluelle.
Partout aussi la poésie s'en empare ; elle retourne
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constamment à ces récits qu'elle ne peut oublier. Le drame joué tous les cinq ans à Delphes, et les chœurs des frères Saliens, les odes chantées à Olympie et les chandas de l'Inde , célèbrent un thème unique. Ce n'est pas seulement la communauté du langage et des croyances qui fait que les peuples ariens peuvent se regarder comme frères : leur poésie s'abreuve aux mêmes sources. L'épopée surtout, cette fleur de l'esprit indo-européen, s'est instinctivement nourrie de ces idées, et les a mêlées aux grands événements qu'elle représente. Le Râmdyana et l'Iliade reposent peut-êlre sur la même donnée, et l'Odyssée, l'Enéide, X^'àNibehingen et le Schdh-namèh contiennent certainement des épisodes qui, sous des noms différents, retracent un seul et même fait. Tel est l'attrait invincible des fables : l'épopée, qu'elle soit l'œuvre collective d'une nation ou le fruit du génie poétique d'un seul homme, s'est partout complu à fixer les images qui se sont réfléchies les premières dans l'esprit de la race.