RÉSUMÉ
Il ne sera peut-être pas inutile de rassembler en quelques pages les résultats auxquels cette étude nous a conduits : nous laisserons de côté les circonstances secondaires et les hypothèses, ou du moins nous séparerons avec soin ce qui est conjectural des faits que nous pouvons regarder comme acquis.
Le mythe d'Hercule et de Cacus, l'un des plus anciens, sinon le plus ancien, de la race indo-européenne, s'est conservé avec une rare fidélité, quoique avec les changements accessoires qu'y a apportés le génie différent de chaque peuple, en Italie, en Grèce, dans l'Inde, dans la Perse et dans la Germanie.
Ce n'est pas par l'uniformité des lois de l'esprit humain, encore moins par le hasard, qu'on peut expliquer la ressen)blance des récits que nous avons comparés, car
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l'analyse philologique nous a fait constater partout In présence de certains noms qui attestent une filiation commune. Sans le secours de la philologie, les recherches de mythologie comparée courent risque d'aller à l'aveugle, car le champ de l'interprétation est illimité ; mais, avec l'aide des noms, qui sont comme la marque attachée à la fable et attestant son origine, les chances d'erreur se trouvent singulièrement diminuées. Une seule preuve grammaticale parle plus haut que les ressemblances les plus frappantes dans l'idée générale d'un mythe, et les récils les mieux concordants prouvent moins pour l'identité primitive, qu'un seul nom mythique comme Vritra^ OpGpoç, Çan'ara, Kapêepoç, Sàrameja^ Epjxstaç, Katxiaç, Csscius^ conservé dans les diverses langues, et transformé, comme on devait s'y attendre, suivant les lois phonétiques qui ont présidé à leur formation. En effet, la mythologie comparée n'a pas pour but de rechercher dans les religions de tous les peuples les croyances qui peuvent leur être communes : cette étude, qui a sans doute son utilité, doit rester réservée à la philosophie. Mais la mythologie comparée est avant tout une science historique, et c'est l'origine et le développement des conceptions religieuses, et non leur plus ou moins de ressemblance, qu'elle se propose d'observer.
Dirigée d'après ce principe, la mythologie comparée ne doit pas étendre ses recherches au - delà des croyances d'une seule race : car elle écartera, comme
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une liyputhèse qu'elle est dans rinijjossibilité de vérifier, l'idée d'une religion primordiale commune à tous les peuples. Si pourtant, comme cela nous est arrivé, elle croit rencontrer dans une autre race des traces évidentes de croyances identique^, elle devra rechercher si ce n'est pas par un emprunt qu'elles ont passé d'une religion à une autre.
Prenant pour point de départ le récit de Virgile, nous avons reconnu dans la fable de Cacus une légende italique, ayant ses racines dans le sol du Latium, sur le terrain même où la Rome des rois était assise. A ce signe, nous avons présumé son antiquité, car les peuples ont l'habitude de placer tout près d'eux la scène des actions mythiques qui composent le fond de leurs croyances. Les cérémonies qui se rattachent à cette histoire, telles que les sacrifices qui se célébraient tous les dix jours à ïa/a maxirna., dans les premiers temps de Rome, la présence des prêtres Saliens à l'autel, les noms di\ fora m ùoarium, de la porte Trigernina^ du temple de Jupiter [iwentor^ de la maison et de l'escalier de Cacus, le caractère archaïque du rite, enlin l'union intime qui existe entre la victoiie du dieu et la cérémonie si romaine du triomphe, nous ont confirmé le caractère latin de la légende.
Le mouvement d'esprit qui, à partir du quatrième siècle de Rome, a eu pour but de tr ansformer la religion italique d'après le modèle de la mythologie grecque, et de chercher des rapports, la plupart du temps fictifs,
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entre les dieux du Latium et les divinités ou les héros helléniques, n'a pas épargné la légende de Cacus. Les noms des personnages ont été changés; mais on respecta l'ordonnance du récit et l'aspect général de la fable. D'après un ensemble de circonstances que nous ne pouvons rappeler ici, nous avons reconnu dans Hercule le dieu Sancus, c'est-à-dire Jupiter, qui portait à l'Autel Maxime le surnom de Recaranas^ c'est-à-dire Recuperator. Quant au brigand vaincu par le dieu, son nom était d'abord Csecias. Les hellénistes de Rome en tirent plus tard Cacus, c'est-à-dire le Méchant ; on l'opposa à Évandre, le Bon^ personnage complètement apocryphe, inventé de toutes pièces par les mythologues. Sous ce vêlement grec, la fable s'est conservée, et les cérémonies auxquelles elle donnait lieu en perpétuèrent le souvenir.
Tandis que la domination romaine, qui passa son niveau sur la province, étouffa ou empêcha d'arriver jusqu'à nous les légendes probablement bien variées des diverses cités de l'Italie, la Grèce, libre et divisée, conserva presque autant de formes différentes du mylhe hellénique, qu'elle comptait de peuplades. Par une fiction qui leur appartient en propre, les Grecs placèrent audessous des dieux et comme procédant d'eux, un monrle de héros qui répètent leurs hauts faits sur la terre. La légende latine se trouve donc reflétée chez eux dans une infinité de fables semblables par le fond, variées dans le détail, rapportant aux noms les plus divers un exploit
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toujours le même. Le combat des Dieux contre les Géants, celui de Jupiter contre Typhon, d'Apollon coiïtre lo serpent Python, de Persée contre la Gorgone, de Bellérophon contre la Chimère, d'Héraclès contre Géryon, sont autant de variétés locales de la même donnée mythique. Grâce à un esprit plus poétique et plus riant que celui des Latins, les Grecs conservent une partie des circonstances purement fabuleuses : la lutte se passe ordinairement dans le ciel ou dans des contrées imaginaires; les noms sont restés plus transparents et laissent entrevoir, sans autre secours que la langue grecque, qu'il e^t question d'un combat entre des forces de la nature.
Non-seulement chaque tribu hellénique modifiii le mythe à son gré, mais il changea de caractère à mesure que le peuple grec avança en âge. L'expédition des Argonautes nous représente la fable de Géryon à une époque où commencent les aventures lointaines et les expéditions maritimes : peut-être faut-il voir aussi quelques traits de notre mythe, mêlés sans doute à des événements historiques, dans l'enlèvement d'Hélène et la guerre de Troie.
Un peuple qui aimait autant le merveilleux devait choisir avec joie tous les prétextes pour orner et varier la narration primitive : il en trouva l'occasion dans les homonymes qui se présentaient dans le cours du récit, et qui, invitant le conteur à sortir de la route hal)ituelle, le mettaient sur la voie d'aventures nouvelles et extraordinaires. En suivant ces sentiers de traverse, on rcn-
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contra la table des Pommes d'or du jardin desHespérides. celle de la Toison d'or et de l'Égide, celles d'Andromède, d'Ariane et de Pasiphaé. Une fois que Ton connaît le point de rencontre par où ces fables aboutissent h la donnée première, elles s'expliquent d'elles-mêmes, car elles reproduisent fidèlement dans le détail toutes les circonstances du thème primitif.
Si de la Grèce nous passons dans l'Inde, où des monuments littéraires incomparablement plus anciens permettent de remonter bien au-delà des temps homériques, nous retrouvons notre mythe, avec toutes les circonstances et le plus grand nombre des noms qui s'y lattachent, parfaitement raconté dans les védas. Seulement, au lieu d'une aventure fabuleuse, nous sommes en présence d'un fait naturel; au lieu d'un événement une fois arrivé, nous voyons un phénomène périodique, il n'est pas question d'une lutte entre des héros imaginaires : c'est f))aus , c'est-à-dire le ciel, et après lui Indra ^ qui déchire Vritra^ c'est-à-dire le nuage : en le frappant de sa foudre, il en fait jaillir des flammes, et il délivre les eaux que le monstre tient enfermées. Au lieu de Vritra, nous trouvons aussi, pour désigner le nuage, le nom A'Ahi^ c'est-à-dire le serpent : ^o\l qu'en effet le peuple ail cru voir l'iniage d'un serpent dans les replis (lu nuage, et qu'il ait pris le liard de la foudre pour la triple langue du monstre, soit plutôt que le mot ahi ait signifié d'abord Vennemi, et qu'il faille attribuer à une confusion occasionnée par le langage la forme de dra-
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gon donnée par tous les peuples à Tennemi du dieu suprême. Quant aux vaches volées par le démon, elles sont certainement une création de l'idiome primitif, qui, désignant chaque objet d'a[)rès sa qualité la plus saillante, avait choisi l'idée de mou\ement(gu, gam), pour nommer le bœuf d'une part, la nuée qui s'en va dans le ciel de l'autre. Ainsi, dans le même instant où le mythe s'explique, il s'évanouit : on peut dire qu'il n'existe qu'à condition de n'être pas compris.
Les auteurs des plus anciens chants védiques ne se laissent pas duper par le double sens des mots qu'ils emploient : ils s'amusent des images que leur idiome leur fournit de lui-même, mais ils font cesser l'illusion quand il leur plaît, et à la peinture fantastique font succéder tout à coup la réalité nue. Après avoir dépeint les vaches volées par le brigand, ils montrent l'eau qui tombe sur la terre, el, après avoir appelé Fritra le plus méchant et le plus lâche des êtres, ils emploient son nom dans le sens ordinaire de nuage.
Dans l'Inde comme dans la Grèce, la langue finit par s'obscurcir, et le fait naturel se change en une scène fabuleuse , le phénomène périodique en une ancienne tradition. De même encore que chez les Grecs, des équivoques de détail produisent de nouvelles formes mythiques ; le double sens de dan {mxée brillante, déesse), lit supposer que J ritra enlevait les nymphes célestes; peut-être le poëme du Rdnidjana repose-t-il sur cette donnée. Les mots paivata (nuage, montagne), /nu