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À MES AMIS

LUGIEN DE GENNES, RAVINA, RUPPE, MARQUÉZY, PIERRE

Internes des Hôpitaux de Paris

A MON Ami Epouarp PICHON

Interne des Hôpitaux de Paris

Depuis longtemps, les manifestations cutanées du type eczéma ont été détachées du groupe général des dermatoses. Leur mode d'apparition, leurs caractères cliniques, leur allure évolutive particulière, leur transmission héréditaire, leur extension aux membres d’une même famille, ont toujours fait attacher une importance primordiale, parmi les conditions étiologiques de l’eczéma, à la prédisposition organique individuelle.

Cette notion d’un terrain spécial, dit terrain eczémateux, est fondamentale, et tous les auteurs admettent que l’eczéma ne surviendra pas chez n’importe quel individu, mais qu’il nécessite, pour sa réalisation, une altération préexistante du terrain sur lequel il va évoluer.

Déjà Bateman, en 1813, avait formulé et isolé leczéma avec ses caractères d’apyrexie et de non-contagiosité, lié d’autre part à une irritation d’origine interne ou externe, chez des sujets dont le tégument est constitutionnellement irritable.

Toute la question de l’eczéma est complètement posée dans cette seule phrase. Elle est loin d’être encore maintenant résolue. Pendant longtemps tous les auteurs se sont attachés à créer des sous-classes dans les différentes manifestations eczémateuses, les uns, comme Rayer (1832) différenciant un eczéma vrai, lenace et récidivant, des éruptions vésiculeuses artificielles qui guérissent

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toutes avec une facilité et une promptitude qui constrastent singulièrement avec la ténacité et les fréquentes récidives de la maladie : eczéma.

D’autres au contraire, comme Hebra, identifient les lésions eczématoïdes produites par divers irritants avec la maladie eczématique, signalant d’ailleurs qu'il faut toujours tenir compte de l’état de santé du sujet au moment de lPapplication de Ja cause eczématigène.

M. Brocq (1) plus tard, écrit que l’eczéma est un mode spécial de réaction de la peau, pouvant se produire sous . l'influence de causes externes ou internes des plus diverses, ce mode de réaction dépendant de l’idiosyncrasie du sujet. Plus loin il fait remarquer fort justement que l'enfant hérite non de l’eczéma, mais de la prédisposition à l’avoir. |

Quelles que soient les divergences de vues entre ceux qui séparaient l’eczéma vrai diathésique constitutionnel, des dermites eczémateuses liées à une irritation manifeste externe ou interne, et ceux qui ne faisaient qu'un seul type des deux ordres de manifestations morbides, il n’en reste pas moins que tous se sont heurtés à la notion d’un terrain particulier que tous admettent, en reconnaissant la fréquence de l’hérédité. Tous, d'autre part, déclarent que la nature de ce terrain particulier reste inconnue.

La même obscurité persistait au sujet du mécanisme physiologique de l’eczéma, Après une vaine tentative d'explication par une théorie microbienne de la derma-

(1) Bnoco. — Dermatologie pratique, tome IT, 1907,

io

tose, vile abandonnée d’ailleurs par ceux-là mêmes qui l'avaient défendue, on retomba rapidement dans la seule connaissance des faits suivants :

L'eczéma est une réaction cutanée particulière survenant chez un sujet prédisposé.

Le mécanisme intime de l’eczéma, la nature du terrain prédisposé étaient en somme entièrement couverts par des voiles épais, et l’on n'avait rien ajouté à la formule donnée par Bateman en 1813.

C’est alors que M. le Professeur Richet(1), en 1902, découvrit l’anaphylaxie, en montrant que sous linfluence répétée de certains corps mis au contact de l’organisme dans cerlaines conditions, apparaissait au lieu de l’immunisation, un état d’hypersensibilité. Les phé- . nomènes particuliers qui constituent alors le « choc anaphylactique » apparaissent chaque fois que l’organisme de l’animal sensibilisé est mis en présence de l’antigène sensibilisateur.

En 1903, M. Arthus (2) montre que des injections souscutanées répélées de sérum de cheval chez un lapin provoquent, au lieu de l’injection, une infiltration molle disparaissant lentement, mais susceptible de se nécroser, si les injections sont continuées. Si, au lieu d'employer la voie sous-cutanée, on s’adresse à la voie intra-veineuse, on voit alors apparaître des manifestations générales identiques au choc anaphylactique.

(1) RicuerT. — L’Anaphylaæxie, un volume, 1914 (Alcan). (2) AnrTuus. — De l’anaphylaxie à l’'immunité, un volume. 1921 (Mas-

son).

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En somme ces diverses expériences montraient que les manifestations de l’ordre anaphylactique n'étaient pas seulement générales, mais pouvaient aussi se traduire par des troubles locaux de la peau.

M. le Professeur Widal et ses élèves (1) retrouvant chez l’'homme,au cours des manifestations du choc anaphylactique, les modifications humorales observées chez l'animal, ont mis en évidence Pexistence d’un déséquilibre humoral dans les accidents du trpe asthme, du type migraine, du type urticaire. M. Widal(2) donne le nom d’état colloïdoclasique, de diathèse colloïdoclasique, à l’état humoral particulier des individus susceptibles de réagir, par l’un des modes dont nous venons de parler, à une irritation externe ou interne.

Il n’était point là question de l’eczéma, mais on sait la parenté étroite qui unit l'eczéma à l'asthme, à l’urticaire, au prurigo, et depuis fort longtemps la coïncidence ou l’alternance chez un même individu, ou dans les membres d’une même famille, de manifestations eczématcuses, asthmatiques, urticariennes, etc., avaient frappé tous les auteurs, qui s'étaient fondés uniquement sur des constatations cliniques.

Cest alors que MM. Widal, Abrami et Joltrain (3) publient en 1922 l'observation d’un malade présentant des

(1) Wibar, ABRAMI ET BRIS3AUD. — « Etude sur certains phénomènes de choc observés en clinique. Signification de l’hémoclasie. » Presse Médicale, 3 avril 1920.

(2) Wibar, ABRANI et J. LERMOYEZz — € Anaphylaxie et Idiosyncrasia »- Presse médicale, 4 mars 1922.

(3) Winar., ABRAMI, JOLTRAIN. — Anaphylaxie à l’ipéca : un cas d'eczéma par contact avec l’'émétine. Presse médicale, n° 32, 22 avril 1922,

it —

crises de dermite érythémato-vésiculeuse chaque fois qu'il manipulait de lémétine. Chez ce malade d’ailleurs antérieurement, aurait apparu de l’urticaire au cours de manipulations de produits arsenicaux. Par une série de cuti-réactions, d’injections sous-cutanées d’émétine, MM. Widal, Abrami et Joltrain reproduisent à volonté les accidents eczémateux en même temps qu’ils constatent une crise hémoclasique typique chez le malade.

C'était là la preuve de la parenté étroite des accidents asthmatiques, urticariens, eczémateux, puisque l’on retrouvait au cours d’une dermite érythémato-vésiculeuse les mêmes accidents humoraux déjà dénoncés au cours de l’asthme, de lurticaire, de la migraine.

On étail ainsi amené à la notion physiologique d’un déséquilibre hbumoral particulier. Ce ne fut pas tout.

Peu après en effet, MM. Widal, Abrami et de Gennes (1), montrent que ce déséquilibre humoral pouvait être lié dans certains cas, à un trouble des fonctions des glandes endocrines, dans une remarquable observation, où un asthme conditionné par une insuffisance thyro-ovarienne a été considérablement amélioré par le traitement opothérapique thyroïdien.

La notion nouvelle d’altération des fonctions endocriniennes apparaissait alors, comme susceptible d’être en quelque sortele primum movens de la rupture de l’équilibre humoral.

Plus récemment enfin, MM. Tinel, Santenoise et Lau-

(1) Wipaz, ABrami ef DE GENNES. — « Colloïdoclasie et glandes endo crines ». Presse médicale, n° 46, 6 mai 1922,

rent (1) ont recherché les variations du tonus vago-sympathique au cours de certains phénomènes de choc.

Il apparaît ainsi actuellement comme d’une remarquable difficulté de dissocier de l’idée de déséquilibre humoral, l’idée d’altération endocrinienne, l'idée de fonctionnement défectueux du système neuro-végétalif.

D’autres auteurs enfin, comme M. Lortat-Jacob (2), tout en affirmant l'importance des modifications humorales, dans un grand nombre de cas qualifiés de « Dermanaphylatroses », l'importance des troubles glandulaires dans les « opodermies », attacaent un intérêt con- Sidérable, soit à la perturbation des fonctions d’élimination rénale, dans les dermatoses qu'il qualifie « néphrodermies », soit à l'insuffisance anlitoxique du foie, dans les « Hépatodermies ».

Loin de nous la pensée de vouloir méconnaître la valeur de ces notions nouvelles qui ont mis en lumière les troubles physiologiques multiples desquels parait dépendre l’eczéma. Mais il nous apparait cependant que les différents auteurs, après avoir à juste litre négligé les distinctions oiseuses entre les diverses lésions eczémateuses, après avoir envisagé la question d'une idiosyacrasie, d’un terrain particulier, d’une diathèse humorale, ont laissé dans l'ombre la recherche de la nature de ce terrain au point de vue étiologique. Tous avaient

(1) TINEL, SANTENOISE et LAURENT. — Les variations du tonus vago-sympathique au cours de l'érythème sérique et de quelques maladies infec. tieuses, Soc. Médicale des Hôpilaux, 29 mars 1923.

(2) LonrAT-JAcoB, — « Les bases cliniques du traitement des eczémas, » Clinique et Laboratoire, ne 9, 20 Septembre 1993,

parlé de prédisposition, mais personne n'avait dit : « Pourquoi cette prédisposition? » bien qu’on en ait depuis très longtemps admis la transmissibilité héréditaire.

M. le Professeur Widal (1) écrit en effet : « Le rôle que joue le terrain dans le déterminisme de l’anaphylaxie médicale nous apparaît plus important encore... (que la fragilité élective de certains groupements cellulaires). Non seulement il commande de la sorte, les manifestations cliniques du choc, mais il semble dans bien des cas, présider à l’éclosion de lanaphylaxie elle-même. Le seul fait de pouvoir se sensibiliser semble la marque d’un état pathologique qui paraît transmissible hcréditairement. »

Bref, après avoir identifié l’eczéma, avoir distingué les causes d’irritation qui n’agissen( que sur un terrain prédisposé, on s’est attaqué au mécanisme intime des manifestations d'ordre anaphylactique, urticaire, migraine, asthme, et par cela même aux manifestations érythémato-vésiculeuses du type eczéma. On a pris connaissance des modifications humorales, des altérations endocriniennes qui peuvent être intimement liées dans la pathogénie de ces manifestations. Il n’en reste pas moins que là comme antérieurement, on s’est trouvé arrêté par la notion du terrain si particulier, dont on ne peut écarter l’idée, et sans lequel la réalisation de l’êczéma parait impossible.

(1) Waipac, ABRami et J. LERMOYEZ. — « Anaphylaxie et Idiosyncrasie ». La Presse médicale, } mars 1922.

mit —

Que l’on ait parlé, faisant allusion à ce terrain, d’herpétisme, d’arthritisme, de neuro-arthritisme, de ralentissement de la nutrition, suivant les époques, sans que des données humorales précises aient justifié ces appellations — ou que lon emploie maintenant le terme de diathèse Colloïdoclasique, justifié par un criterium humoral, il n’est pas moins vrai que “rien dans tous ces termes n’évoque une notion étiologique précise. La cause qui a réalisé ce terrain spécial, quel que soit le nom donné au terrain, reste absolument inconnue.

La question est d’ailleurs parfaitement résumée par M. Darier (1) quand il dit : « En somme, on ferait grandement erreur si l’on pensait que la question de la prédisposition a été résolue par la découverte de Panaphylaxie.. Quant aux phénomènes de l’hémoclasie, ils n’expliquent pas la nature et le mécanisme de la sensibilité acquise ou idiosyncrasique. »

Cest ainsi qu'il parut logique alors de chercher dans les différentes maladies infectieuses une cause possible à ce déséquilibre organo-humoral, Certaines maladies infectieuses aiguës dont le diagnostic fut aisé, paraissent en effet avoir pu agir en réalisant après elles des troubles profonds de l'équilibre humoral, mais c'est surtout à propos des infections chroniques que la question paraît mériter une étude plus approfondie.

M. Milian (2), reprenant une pensée de M. Hudelo,

(1) J, DARIER. — Précis de Dermatologie, 3e édition, p. 572. (2) MiLtAN, — L'eczéma tuberculeux, Paris Médical, 6 mars 1920. MILAN. — Société de Dermatologie, 13 mai 1920,

vient récemment d’altirer l'attention sur la fréquence avec laquelle on retrouvait chez les malades atteints d’eczéma des antécédents de tuberculose. Cette nolion d’hérédité tuberculeuse dont Malherbe et Fortineau (1) ont signalé l'influence dystrophiante possible est particulièrement intéressante. Mais il s’agit là d’une hérédité encore discutée.

S'il existe par contre une affection dont la transmission héréditaire même dans plusieurs générations ne fait de doute pour personne, c’est bien de la syphilis qu’il s’agit.

Alibert pensait déjà que la syphilis des parents prédisposait souvent les enfants à la scrofule, et il a plusieurs fois dans ses cliniques rappelé un fait observé à l'hôpital Saint-Louis, d'un vieillard soigné pour une syphilis ancienne, traité dans la même salle que son fils affecté par une syphilis congénitale, et que ses petitsenfants, atteints d’affections scrofuleuses, dont Porigine remontait évidemment à la deuxième génération. Les victimes et le coupable étaient là sous les yeux de chacun.

Besnier (2), beaucoup plus tard, écrivait que l’eczéma « implique la transmission des générateurs aux produits d’une modalité plasmique constitutionnelle, dont on peut prendre notion relative en se reportant aux tares ou aux malformations dérivées des infections ou des intoxications existant en acte chez les parents au moment de la

(1) MALHERBE et FORTINEAU, — Paris Médical, 1922. (2) BESNIER, BROCQ, Jaquer.— Pratique Dermatologique, tome II, 1901.

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fécondation et de la conception, telles, par exemple, que la Syphilis, ou l’intoxication alcoolique... »

Il y a fort peu de temps que M. le Professeur Hutinel (1), étendant le champ des dystrophies syphilitiques signalées par M. le Professeur Fournier, montrait l’action néfaste dystrophiante de la syphilis héréditaire sur les glandes endocrines, sur le rein, mettant en évidence les méiopragies fonctionnelles entraînées par ces altérations (2).

Le Professeur Audry(3) à réuni, lui aussi en 1921 sous le terme général d'endocrinides syphilitiques, une séric de troubles liés à des lésions des glandes vasculaires sanguines d’origine hérédo-syphilitique.

Ainsi apparaît la notion d’altération endocrinienne d’origine hérédo-syphilitique possible.

Au point de vue dermatologique d’autre part, il y a déjà longtemps que M. Brocq (4) avait signalé la fréquence des antécédents syphilitiques, dans le prurigo infantile. M. Leredde (5) ensuite, parlant d’une foule d’affections, les rapporte à la syphilis et signale ainsi ce qu'il appelle les hématodermites d’origine syphilitique.

Au cours de notre dernière année d’internat, M. Ra-

(1) Hurinez et SrÉvENIN. — Syphilis héréditaire et dystrophies, Archives de Médecine des enfants, 1919.

(2) Hunnez.— Syphilis héréditaire et méiopragies. Archives de Médecine des enfants, 1919.

‘(3) Aubry, — La Syphilis indirecte, Endocrinides syphilitiques. Sursyphilis. Bruæelles Médical, 17 décembre 1921.

(4) BROCQ. — Dermalologie pratique, 1906, tome IT, p. 155. :

(5) Lernebbe.— «Les Hématodermites d'origine syphilitique ». Société de Dermatologie, novembre 1919.

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