FOUQUIER-TINVILLE
1828. Cette vente produisit trois cent vingt-deux francs vingt centimes.
Aucun parent ne s'était présenté pour recueillir un tel héritage. Fouquier-Tinville avait pourtant, à Saint-Quentin, un neveu, M. Fouquier d'Hérouel, qui, plus tard, en 1849, fut élu membre de l'Assemblée législative, adhéra au coup d'État du 2 décembre, et mourut, en 1852, sénateur de l'Empire.
La Révolution française, commencée le 4 mai 1 879, a pris fin le 18 brumaire an YIIL En tout elle a duré dix ans. On oublie trop cette apparition rapide, cet éclair d'existence de la Révolution, lorsqu'on lui reproche de n avoir pas établi, dans le domaine littéraire, d'imposantes et grandioses constructions. On oublie, surtout, que, dès ses premiers jours, la Révolution a été aux prises avec l'Europe coalisée, qu'elle a eu à traverser la guerre civile, à surmonter d'incessantes insurrections, et que de telles circonstances sont médiocrement favorables au culte « des humanités ».
Lorsqu'un pamphétaire royaliste met en parallèle les dix ans de littérature révolutionnaire avec les splendeurs du siècle de Louis XIV, — qui va de 1638 à 1715, — lorsque, pour rehausser encore le « grand siècle, » et donner à la Révolution une
attitude de plus en plus humiliée, il fait honneur à l'influence du roi-soleil de Téclosion du Cid (joué sous Louis XIII), et met à son actif et à son éloge le Télémaqiie^ cette épiscopale et onctueuse satire du mari de M°® de Maintenon, il s'expose à provoquer le sourire.
En se conformant à cette étrange méthode, en attribuant à l'influence de la Révolution les livres qui la préparent et les ouvrages qui la combattent, on arriverait, sans peine, à démontrer qu'elle est le plus merveilleux épanouissement de l'esprit humain dont l'histoire fasse mention. Comme préface immédiate, elle aurait VEsprù des lois de Montesquieu, Y Essai sur les mœurs des nations de Noltdiive^V Encyclopédie de d'Alcmbert et de Diderot, VEmile et le Contrat social de Jean-Jacques, et, sur la scène, la comédie alerte, brillante et hardie enlre toutes de Beaumarchais : le Mariage de Figaro.
Elle pourrait revendiquer, comme pénétrée de son esprit humanitaire, l'œuvre entière de Bernardin de Saint Pierre, de Paul et Virginie ^ux Vœux d*un solitaire \ elle aurait le droit de prétendre que les ïambes d'André Chénier, les publications de M™® de Staël, les pamphlets de Joseph de Maistre, VAtala et le René de Chateaubriand, YOhermann de Senancour ont été inspirés par ses actes , sont nés sous son influence, et n'existeraient pas sans elle. Le romantisme tout entier se trouverait ainsi placé sous sa dépendance, avec sa magie éclatante des mots, et la cadence variée et cliarmante de ses rythmes.
Une telle conclusion paraîtrait excessive; elle
serait, pourtant, moins exagérée, moins fausse et moins injuste que la thèse, si souvent reproduite, de la stérilité littéraire de la Révolution française.
Sans doute, si on applique à cette incomparable période de notre histoire politique les règles de la rhétorique selon Boileau, si on ne veut voir la littéture que dans certains genres peu nombreux (le « législateur du Parnasse » ne parle pas, dans son Art poétique, des fables de La Fontaine, ce qui permet de supposer qu'il n'aurait rien dit des fables de Florian), certes, alors, les lettres pendant la Révotion sont de maigre apparence. Au théâtre, la Révolution n'a rien à opposer à Cinna, à Andromaque, au Misanthrope. Les tragédies de Népomucène Lemercier, de Ducis, de Legouvé, de Laya, de Marie-Joseph Chénier, — ce satirique égaré dans le drame, — ont plus de fl'3ches que de flammes, plus d'élan que de force. Elles s'égarent dans les discussions abstraites, s'attardent dans les prédications philosophiques , se perdent dans la vulgarité des déclamations. Leurs auteurs se souviennent trop des journaux qu'ils ont lus le matin, et des discours qu'ails ont entendus, le soir, au club ou à l'Assem* blée nationale. Comparés à Corneille et à Racine, ces hommes de bonne volonté dans le métier de la versification font songer à d'honnêtes volatiles domestiques, essayant péniblement d'atteindre aux sommets où les oiseaux de grand vol montent d'une aile rapide. Venus après les créateurs et les maîtres du genre, venus après Crébillon et Voltaire, ils ne
peuvent guère offrir à leurs contemporains que le décalque très effacé d'un dessin qui, déjà, était luimême une imitation de ce qu'avaient fait les Grecs et les Romains.
Il serait injuste, cependant, d'oublier les hardiesses relatives de Ducis, et de ne pas accorder une mention honorable aux efforts persévérants de Marie- Joseph Chénier. Même il est arrivé à ce frère d'un très grand poète de rencontrer, dans sa pièce sur CharlesIX, une situation émouvanteetgrandiose:lascène du quatrième acte où Ton voit les prêtres bénir les armes des conjurés, la nuit de la Saint-Barthélémy. Empruntée par Scribe à Chénier, et magnij&quement rehaussée par le talent de Meyerbeer cette scène est devenue Tune des beautés de l'art musical.
Le délicat moraliste Joubert, qui n'aimait pas Marie Joseph, a parlé presque favorablement de ses tragédies. Chénier, selon lui, avait « des combinaisons tragiques; il possédait une tête assez large. On pouvait lui trouver de l'élégance et de l'harmonie. Ce qui lui manquait, c'était le charme : il n'avait point le souffle divin. » Legouvé, Laya et Népomucène Lemercier ne l'avaient pas non plus :
néanmoins, dans leurs tragédies, il y a plus d'un beau vers.
La comédie valut-elle mieux que la tragédie sous la Révolution? Le Philinte de Fabre d'Eglantine est une œuvre sensée et forte qu'aurait applaudie Rousseau et qui n'a pas déplu à M. Nisard. Uintrigue épistolah'c du même Fabre est une pièce faite avec une habileté rare et une agréable ingéniosité. Les
fantaisies rimées de Collin d'Harleville ont de la verve et de la gaieté; dans les essais dramatiques d'Andrieux et de Picard on voit apparaître l'esprit bourgeois qui inspirera plus tard le théâtre de Scribe, de Bayard et d'Emile Augier. Mais ce qu'il faut citer, surtout, ce sont les pièces de circonstance, les àpropos patriotiques, si nombreux, de 1789 à 1800, véritable création de la passion révolutionnaire, où ne manque ni le brio, ni le talent.
Avec la poésie- lyrique la Révolution prend sa revanche de cette faiblesse très explicable du théâtre : le drame était ailleurs, sur la place publique, à l'Assemblée et aux frontières.
Les Odes républicaines au peuple français du citoyen Lebrun, l'hymne à l'Etre suprême de Desorgues, le Chant du départ de Marie-Joseph, l'idylle d'André Chéniet sur la Liberté Qi son ode sur le Serment du Jeu de Paume dépassent, et de beaucoup, en verve poétique, en puissance d'enthousiasme, tout ce que le dix-huitième siècle avait écrit (1). Qu'estce que l'ode sur la prise de Namur, cette ode enrhumée, à côté de Tode au Vengeur ? Qu'est-ce que la perfection laborieuse des compositions de Jean-Baptiste Rousseau à côté de la Marseillaise? La poésie
(1) Les hymnes que Marie-Joseph Chénier fit pour les fêtes de la Révolution, dit excellemment Charles Labitte, dans ses Études littéraires, les chants patriotiques que la victoire lui inspira sont pleins de sentiments élevés et purs... Dans VHymne à l'Être suprême, que le frère d'André écrivit au plus fort de la Terreur, des accents précurseurs retentissent, et un coin de ce ciel éthéré où plana depuis Lamartine se découvre tout à coup et étonne rœil habitué à TEmpyrée blafard de l'ode mythologique.
populaire, le lyrisme qui saisit les foules, les entraîne, les emporte dans un ouragan de patriotisme, date de la Révolution française :
Allons, enfants de la pairie, Le jour de gloire est arrivé !
« Un chant sortit de toutes les bouches, dit superbement Edgar Quinet à propos de la Marseillaise ; on eût pu croire que la nation entière Tavait composé; car au même moment, il éclata en Alsace, en Provence, dans les villes et dans la plus misérable chaumière. C'était d^abord un élan de confiance magnanime, un mouvement serein, la tranquille assurance du héros qui prend ses armes et s'avance ; l'horizon lumineux de gloire s'ouvre devant lui. Soudainement le cœur se gonfle de colère à la pensée de la tyrannie. Un premier cri d'alarme, répété deux fois, signale de loin l'ennemi. Tout se tait; on écoute, et, au loin, on croit entendre, on entend sur un ton brisé les pas des envahisseurs dans l'ombre; ils viennent par des chemins cachés, sourds; le cliquelis des armes les annonce on pleine nuit, et par-dessus ce bruit souterrain vous discernez la plainte, le gémissement des villes prisonnières. L'incendie rougit les ténèbres. Un grand silence succède, pendant lequel résonnent les pas confus d'un peuple qui se lève, puis ce cri imprévu, gigantesque, qui perce les nues : Aux armes ! Ce cri de la France, prolongé d'échos en échos, immense, surhumain, remplit la terre!... Et encore une fois, le vaste silence de la terre et du ciel ! et
comme un eomnaandement militaire à un peuple de soldats ! Alors la marche cadencée, la danse guerrière d'unenationdonttoQsles pas sont comptés. A la fin, comme un coup de tonnerre, tout se précipite. La victoire a éclaté en même temps que la bataille. »
Nous parlions, tout à l'heure, des fabulistes; on les compte à la douzaine depuis la mort du poète des Deux Pigeons : et Lamotte, et Dorât et le duc de Nivernais et trente autres. Le seul auquel on s'arrête et qu'on nomme après la Fontaine, c'est l'auteur du charmant recueil de fables paru en 1792, c'est Florîan. « J'ai composé en l'honneur des républicains, écrivaitl'aimable poète à Boissyd'Anglas, le XP livre de Numa Pompilius et celle de mes fables qui a pour titre : le Singe et le Léopard. J'ai été comme la fauvette qui chantait auprès des marais de Lerne, lorsque l'hydre fut anéantie par le libérateur Hercule. »
Dans les romans, que rencontrons-nous qui vaille la peine d'être mentionné ? Paul et Virginie est de 4788 et Atala na paru qu'en 1801; mais voici le café de Surate, ce conte exquis de Bernardin de Saint-Pierre, et cet autre chef-d'œuvre, si délicat et si pur : la Chaumière indienne. En aucun de ses autres livres Bernardin de Saint-Pierre ne s'est montré écrivain plus parfait, moraliste plus émouvant que dans le rapide récit qu'il a consacré aux infortunés d'un paria. Ni Fénelon^ dans ses meilleures pages, ni Rousseau, dans ses Rêveries les plus éloquentes, n'ont parlé de la douleur, avec un
sentiment plus élevé, une émotion plus sympathie que, que Técrivain de la Révolution dans ces lignes par lesquelles finit la Chaumière indienne : « Le malheur ressemble à la montagne noire de Bombez, aux extrémités du royaume brûlant de Lahore : tant que vous la montez, vous ne voyez devant vous que de stériles rochers; mais quand vous êtes au sommet vous apercevez le ciel sur votre tête, et, à vos pieds, le royaume de Cachemire. »
Comme contraste à ce livre si pur, d'un charme si évangélique, il faut citer des romans où ne manque pas le talent, certes, mais où se rencontre plus encore le cynisme des idées, — ou ce qui passait pour tel en ce temps, car depuis! Je veux
parler des Amours du chevalier de Faublas de Louvet, publication commencée avant 1789, etdesLmfsons dangereuses de Choderlos de Laclos. Dans cet ordre d'entreprises littéraires, il y aurait à nommer aussi les Nuits de Paris de Restif de la Bretonne et bien d'autres élucubrationsplus ou moins sadiques.
Pourquoi, en des temps si tragiques, de tels livres? Est-ce que l'homme, après s'être mêlé aux événements héroïques, éprouve le besoin de se dégrader et de s'avilir en descendant aux plus bas des vices? Est-ce qu'il est, tout au moins, tourmenté par le désir d'en lire la description? Telle n'est pas l'explication que donne madame de Staël de ce phénomène psychologique. Après avoir affirmé que la Révolution est « une ère nouvelle pour le monde intellectuel, » elle ajoute avec finesse : « La République développant nécessairement des passions
plus fortes, Fart de peindre doit s'accroître en même temps que les sujets s'agrandissent, mais, par un bizarre contraste, c'est surtout dans le genre licencieux et frivole qu'on a voulu profiter de la liberté que l'on croyait avoir acquise en littérature. La vulgarité de langage, de manières et d'opinions des masses d'hommes que toute révolution populaire amène sur la scène politique, a pour résultat de faire rétrograder, à beaucoup d'égards, la raison et le goût. » Cela signifie que les démocraties, étant ignorantes et grossières au début de leur dominalion, n'auront, tout d'abord, qu'une littérature licencieuse et brutale. C'est possible; mais il faut remarquer que le liberlinage à la Parny et à la de Sade est un raffinement pervers bien plus qu'une vulgarité. Cette littérature libertine, curieuse de voluptés, qui faisait de la souffrance elle-même un stimulant pour le plaisir, est un legs de la fin du règne de Louis XI Y et de la régence , une tradition du parc aux Cerfs et de la Dubarry : c'est de l'aristocratie qui se décompose et non de la démocratie qui commence. La Révolution eut seulement le tort d'accorder aux libraires trop de facilité pour la mise en vente et en étalage de livres dont le débit se faisait autrefois sous le manteau. La surveillance fit défaut, surtout pendant le Directoire : le peuple put acheter librement les livres qui avaient fait les délices des fermiers généraux.
Au reste, ce mal de vulgarité, signalé par Madame de Staël , n'est que trop véritable au début des révolutions populaires. En provoquant chez
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quelques esprits délicats un mouvement de réaction et de dégoût, il les rejette du coté du précieux et de l'exquis. Les André Chcnier, les de Pange, les Joubert se constituèrent en société de raffinés intellectuels. La Révolution eut son hôtel de Rambouillet, infiniment supérieur à celui qu'avait raillé Molière. Madame deBeaumont devint, plus lard, Tâme du cénacle où se réunirent les délicats et les dédaigneux. A ses côtés, Joubert continua Diderot, en Tépurant, en le dépouillant de « ses folies de stvie, » et en donnant à ses bonheurs d'idées la subtilité et le charme ; non loin d'elle , presque sous son regard , le chevalier de Pange écrivit contre Brissot , Robespierre et les hommes de la Terreur, ces éloquents articles qui, par la pensée, sont dignes de Tacite , et rappellent , par l'expression, les pages les plus incisives et les plus fortes du dialogue de Sylla et (TEucrate : « Parmi les complices de Robespierre, les uns ne vivent plus, d'autres respirent encore, plusieurs même sont libres. Ce souvenir attriste; on n'est plus accoutumé à l'idée de partager l'existence avec eux ; on ne connaît point d'intervalle sur la terre qui puisse les éloigner assez ; et l'on voudrait souvent embrasser à leur égard l'illusion que le Dante s'était faite sur des ennemis moins cruels : il se persuada qu'en les voyant agir il ne voyait plus que des fantômes, il écrivit qu'ils étaient déjà dans Tenfer et qu'il les y avait rencontrés. » C'est au chevalier de Pange, et, par lui, à madame de Beaumont, que furent confiés les manuscrits de cet André
Chénier qui a retrouvé pour le dix-neuvième siècle la fontaine de Jouvence de la poésie.
En dehors des cercles littéraires, parmi les orgueilleux et les solitaires de la pensée, il faut nommer Senancour. Dans ses Rêveries, parues en germinal an VI, Senancour découvrit, bien avant Chateaubriand, le monde de tristesses, de doutes et de mélancolie où, quelques années après, René vint étaler son désenchantement altier, son éloquent et poétique ennui.
Inférieur par la rhétorique àTauteur du Génie du Christianisme, Senancour s'élève bien au-dessus de lui par la force de la méditation et le sérieux de la pensée. Il n'est pas, comme Chateaubriand, un désabusé de naissance, indifférent atout ce qui n'est pas lui-même, à tout ce qui ne rehausse pas son rôle de rhéteur superbe, qui va « baillant sa vie » et prenant des attitudes devant ses contemporains et la postérité. L'ennui chez le peintre de René procède de l'égoïsme. Chez Senancour, — le Senancour de la Révolution, — le désenchantement a de plus nobles origines. Il vient, surtout, de l'impuissance où se trouve ce penseur effaré par la vie, mais dont le cœur demeure tendre, de guérir sa propre misère et d'aller au secours du malheur des autres. Ce sentiment-là est bien d'une âme généreuse vivant après 89. On avait eu des ambitions de tendresse infinie : c'était pour le monde, pour l'humanité, pour l'homme en soi, celui de tous les temps, qu'avait été rédigée la Déclaration des droits de l'homme. On aurait voulu faire marcher le
genre humain à l'ombre « d^un drapeau fraternel. » Et au lieu de la paix qu'on rêvait, de la fraternité qui, un moment, avait apparu à l'horizon, c'était la haine qui était venue, c'était la guerre avec des traînées de feu et de sang, c'était Téchafaud qu'on avait établi en permanence! Devant cet écroulement des espérances, devant cette immensité de l'œuvre à réaliser, que pouvait la pauvre personnalité de chacun, le moi chétif et misérable? Et comment se défendre de mélancolie ou d'accablement lorsqu'on retrouvait en soi, par une analyse loyale et un regard attentif, les contradictions, les lâchetés, les violences qu'on avait reneonlrées dans les événements extétérieurs? « Que l'on ne m'accuse pas, dit Senancour, d'être le jouet des vanités de la vie en méprisant ses prestiges. L'espoir de servir le genre humain n'aura été pour moi qu'une illusion ; mais rillusion est nécessaire à la vie, et celle-là seule restait à la mienne ! ^) C'est le cri de la fraternité humaine survivant à la chute des illusions et à la ruine des espérances, c'est la tendresse jusque dans le désenchantement des choses, jusque dans la pensée du néant des hommes, jusque dans le sentiment de la mort universelle !
Oserai-je dire que le pessimisme compatissant de Sénancour n'est qu'un écho de la pensée de Voltaire, — une traduction romantique de la conclusion de Candide? Voltaire, avant Schopenhauer, et bien après VEcclésiaste, a, lui aussi, jeté sur la vie humaine un regard cruellement observateur ou railleusement désenchanté. Il a mis le doigt sur toutes
nos blessures et soulevé, pour en montrer la banale horreur, le voile qui cache nos petitesses, nos lâchetés et nos misères.
Mais (et c'est là que le génie français éclate), Voltaire n'a pas conclu au découragement , au désespoir, à la désertion de la vie. Si ce monde est une prison, a-t-il dit, il faut la rendre habitable, et si c'est un jardin, il faut le cultiver. On ne doit se reposer que lorsque Ton est mort, — et encore!...
Cette activité consolatrice , mêlée d'espérances invincibles, n'est-ce pas la philosophie des hommes de la Révolution? Jusque dans Tombre de l'échafaud, Condorcet, l'ami et le disciple de Voltaire, le serviteur passionné de la France nouvelle, affirme les progrès de l'esprit humain! Si Danton méconnu, insulté, en proie à des accusations qui faisaient « frémir toute son existence », menacé de voir sa renommée submergée sous la marée impure des calomnies, s'abandonne jusqu'à dire : « L'humanité m'ennuie », du moins en face de la mort il se retrouve tout entier : a Allons, Danton, point de faiblesse ! » Et sa dernière parole est un cri d'amitié, une protestation attendrie contre la brutalité du bourreau qui Tempêchait d'embrasser Camille Desmoulins.
Les Romains qui faisaient consister la littérature dans l'éloquence auraient regardé la Révolution comme une période littéraire incomparable. Il faut le redire, puisqu'on s'obstine à le nier, les orateurs de la Constituante, de l'Assemblée législative et de la Convention nationale sont, à leur manière, de
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véritables classiques. Ils ont non seulement créé, mais illustré l'éloquence parlementaire en France. Il est tels discours de Mirabeau, de Vergniaud, de Danton, de Guadet, de Rabaut-Saint-Etienne, de Robespierre, de Gensonné, de Cazalès et dlsnard lui-même qui mériteraient de figurer dans nos recueils de morceaux choisis et d'être appris par les enfants de nos écoles.
Ni Fléchier, ni Massillon n'offrent, dans leurs panégyriques ou leurs sermons, de plus belles images que celles où se complaît la douce et séduisante imagination de Vergniaud : « Lorsque les peuples se prosternèrent pour la première fois devant le soleil pour l'appeler père de la nature, pensez-vous qu'il fut voilé par les nuages destructeurs qui portent les tempêtes? Non sans doute. Brillant de gloire, il s'avançait alors dans l'immensité de l'espace et répandait sur l'univers la fécondité et la lumière. »
Le charme du langage, la poésie de l'expression furent, bien plus qu'on ne Fa dit, l'apanage des hommes de la Révolution. Même devant des périls de mort, même en face de l'échafaud ils surent garder la fierté de l'attitude et la noblesse de la parole. Insulté par l'ancien capucin Chabot, menacé de la prison, Lanjuinais répondait à son agresseur : « Je dis au prêtre Chabot : dans l'antiquité, le prêtre, avant d'immoler la victime, la couvrait de bandelettes et la couronnait de fleurs, mais ne l'insultait pas. » Danton lui-même, ce Danton que Madame Roland accuse de grossièreté, rencontra souvent, dans
ses improvisations ardentes, l'expression élevée et pure, la phrase émue , grandiose et pittoresque : « Quant à moi^ je ne suis pas fait pour venger des passions personnelles; je n'ai que celle de mourir pour mon pays. » ce Une nation en révolution est comme l'airain qui bout et se régénère dans le creuset. » « Ce n'est pas être homme public que de craindre la calomnie. » « Que la France soit libre et que mon nom soit flétri! » « Soyez comme la nature; elle voit la conservation de l'espèce : ne regardez pas les individus. » « Quoi ! vous avez une nation entière pour levier , la raison pour point d'appui , et vous n'avez pas encore bouleversé le monde ! »
L'éloquence nationale n'a pas de plus fiers accents que cette proclamation du comité de salut public sur la patrie en danger :
« La liberté est devenue créancière de tous les ciioyens; les uns lui doivent leur industrie; les autres leur fortune; ceux-ci leurs conseils, ceux-là leurs bras ; tous lui doivent leur sang. Ainsi donc tous les Français, tous les sexes, tous les âges sont appelés par la patrie à défendre la liberté. Toutes les facultés physiques ou morales, tous les moyens politiques ou industriels lui sont acquis; tous les métaux, tous les éléments lui sont tributaires. Que chacun occupe son poste dans le mouvement national et militaire qui se prépare. Les jeunes gens combattront, les hommes mariés forgeront les armes, transporteront les bagages et l'artillerie, prépareront les subsistances ; les femmes travailleront aux
habits des soldats, feront des tentes, et porteront leurs soins hospitaliers dans les asiles des blessés ; les enfants mettront le vieux linge en charpie ; et les vieillards, reprenant la mission qu'ils avaient chez les anciens, se feront porter sur les places publiques, ils enflammeront le courage des jeunes guerriers, ils propageront la haine des rois et Tunité de la République. Les maisons nationales seront converties en casernes, les places publiques en ateliers, le sol des caves servira à préparer le salpêtre, tous les chevaux de selle seront requis pour la cavalerie, tous les chevaux de voiture pour Tartillerie ; les fusils de chasse, de luxe, les armes blanches et les piques suffiront pour le service de l'intérieur. La République n'est plus qu'une grande ville assiégée; il faut que la France ne soit plus qu'un vaste camp. »
Ce ton héroïque, qui paraît déclamatoire aux époques trop calmes, aux peuples amollis, était alors celui de tout le monde. Les généraux de la Répupublique le prenaient pour parler à leurs soldats, en y mêlant l'anecdote familière, le mot pour rire, le refrain à la mode. « Souvenez-vous, disait le général Dagobert aux volontaires qui venaient de se battre sous ses ordres à la frontière espagnole, souvenezvous qu'il faut marcher au pas ordinaire quand on tourne le dos à l'ennemi et au pas de charge quand on lui présente la poitrine. » C'est le même officier qui, prenant gaiement son parti des difficultés d'une expédition qu'on lui avait ordonnée, écrivait, à la fin d'un de ses rapports au ministre de la guerre :
(( Les généraux sont malades ou absents, les canons font faux bond. Mais ca ira. »
On a beaucoup vanté Téloquence des proclamations militaires de Bonaparte; il serait facile d'en citer des vingtaines d'autres qui ne le cédaient ni par la vigueur ni par Téclat, à celles du vainqueur de Tarmée dltalie et qui ont été rédigées par des généraux républicains dont les noms sont à peine connus.
La supériorité intellectuelle de la Révolution apparaît également dans la littérature politique, depuis le pamphlet dogmatique à la Sieyès jusqu'à la dissertation savante, grave et légèrement solennelle où excellaient Condorcet, Daunou etLakanal. Il n'y a rien, dans notre langue, de plus précis, de plus net, de plus rapide, que le début du célèbre pamphlet sur le Tiers- Etat : « Qu'est-ce que le Tiers- Etat? Tout. Qu'est-il? Rien. Que veut-il être? Quelque chose. » Sieyès avait le don des affirmations fortes, décisives, qui résolvent les questions en les tranchant : « Si les aristocrates entreprennent de retenir le peuple dans l'oppression, il demandera à quel titre? Si l'on répond : A titre de conquête, — il se reportera à l'année qui a précédé la conquête. En vérité, si l'on tient à distinguer naissance et naissance, ne peut-on pas révéler à nos pauvres concitoyens que celle qu'on tient des Gaulois et des Romains vaut au moins celle qui viendrait des Sicambres et autres sauvages sortis des forêts de la Germanie? Oui, dira-t-on, mais la conquête a changé tous les rapports et la noblesse a passé du côté des
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conquérants : eh bien, il faut la faire passer de l'autre côté ; le Tiers-Etat redeviendra noble en devenant conquérant à son tour. » C'est sec et brutal, mais cela abat Tobjection et désarticule le sophisme ; c'est de l'éloquence à la Phocion.
Tout autre, et plus remarquable encore, est le pamphlet alerte, amusant, incisif, tel que savaient l'écrire Camille Desmoulins, Rivarol et Chamfort. La Révolution laissa bien loin derrière elle^ en ces jeux de Tépigramme, en ces escarmouches de Tirouie, en ces batailles de Tinvective, et les écrivains de la Ligue (sauf exception pour la Satire Ménippée) et les auteurs des Mazarinades. Les bons mots de Chamfort, les traits d'esprit de Rivarol (ces fragilités qui se fanent si vite et tombent si vite en poussière), ont gardé leur verdeur et leur acuité.
A qui daus le passé comparer Camille Desmoulins? Il eut Tart d'être original dans la raillerie après Voltaire et Beaumarchais. Il mêla, dans im style étonnant de verve, les réminiscences les plus exquises de l'antiquité classique aux joyeusetés du Parisien des faubourgs populaires. Cet écolier frondeur, léger (et parfois d'une légèreté bien coupable), eut ses heures d'enthousiasme, de vaillance et d'héroïsme. Au moment de l'attaque de la Bastille, il donna le signal de la rébellion et du combat. Au lendemain de la victoire il écrivit, il eut le droit d'écrire : « Sublime effet de la philosophie, de la liberté et du patriotisme ! Nous sommes devenus invincibles. Moi-mêrae j'en fais l'aveu avec franehise, moi qui étais timide, maintenant je me sens
un autre homme. A l'exemple de ce Lacédémonien, Otyrhades, qui, resté seul sur le champ de bataille et blessé à mort, se relève, de ses mains défaillantes dresse un trophée et écrit de son sang : Sparte a vaincu /je sens que je mourrais avec joie pour une si belle cause, et, percé de coups, j'écrirais aussi de mon sang : La France est libre. »
C'est là de l'éloquence et de la meilleure : celle qui procède d'un sentiment sincère et profond. Elle se retrouvera, non moins fière et plus émouvante dans les derniers numéros du Vieux Cordelier, dans cet appel sublime à la clémence auquel Robespierre et Saint-Just répondirent avec le couperet de la guillotine.
Ces nobles pages, qui touchent au grandiose et atteignent le pathétique, ne sont pas la marque ordinaire du talent de Camille Desmoulins. Il est plus à Taise dans le style familier et se joue avec une gentillesse caressante, un entrain exubérant, une ironie étincelante dans les aventures de la polémique. Que de citations il y aurait à prendre dans le Discours de la Lanterne aux Parisiens^ dans les Révolutions de France et de Brabant^ dans le Jean Pierre Brissot démasqué^ cette meurtrière diffamation, ce libelle éblouissant d'esprit et d'une méchanceté si terrible !
De toutes les pages de ce parfait lettré, la plus vive, peut-être, la plus charmante est celle qu'il a consacrée à la nuit du 4 août. Il faut remonter jusqu'à la Satire Ménippée, jusqu'à Rabelais même,
pour trouver un morceau aussi enlevé, d'une verve aussi abondante et aussi chaude :
(( Français, vous êtes toujours le même peuple, gai, aimable et fin moqueur. Vous faites vos doléances en vaudevilles, et vous donnez dans les districts votre scrutin sur l'air de Malbroug. Mais ce peuple railleur, la nuit du 4 août l'élève au-dessus de toutes les nations. On a bien vu chez les autres peuples le patriotisme faire des sacrifices, et les femmes, dans les calamités, porter leurs pierreries au trésor public. Les dames romaines se dépouillaient de leur or; mais il leur fallait des distinctions, des litières, des chars, des ornements exclusifs, et du rouge ; « autrement, disaient-elles, si on ne révoque la loi Appia, nous ne ferons plus d'enfants. » Il était réservé aux dames françaises de renoncer même aux honneurs et de ne plus vouloir de distinctions que celles dont les vertus ne sauraient se défendre : les bénédictions du peuple.
« Français, est-ce que vous n'instituerez pas une fête commémorative de cette nuit où tant de grandes choses ont été faites sans les lenteurs du scrutin, et comme par inspiration? Hœc nox est. C'est cette nuit, devez-vous dire, bien mieux que celle du Samedi-Saint, que nous sommes sortis de la misérable servitude d'Egypte. C'est cette nuit qui a exterminé les sangliers, les lapins et tout le gibier qui dévorait nos récoltes. C'est cette nuit quia aboli la dîme et le casuel. C'est cette nuit qui a aboli les annates et les dispenses, qui a ôté les
clefs du ciel à un Alexandre VI, pour les donner à la bonne conscience... C'est cette nuit qui, depuis le grand réquisiteur Séguier jusqu'au dernier procureur fiscal de village, a détruit la tyrannie de la robe. C'est cette nuit qui, en supprimant la vénalité de la magistrature, a procuré à la France le bien inestimable de la destruction des parlements. C'est cette nuit qui a supprimé les Justices seigneuriales et les duchés-pairies; qui a aboli la mainmorte, la corvée, le champart, et effacé de la terre des Francs tous les vestiges de la servitude. C'est cette nuit qui a réintégré les Français dans les droits de riiomme, qui a déclaré tous les citoyens égaux, également admissibles à toutes les dignités, places, emplois publics; qui a arraché tous les offices civils, ecclésiastiques et militaires, à l'argent, à la naissance et au Prince, pour les donner à la Nation et au mérite. C'est cette nuit qui a supprimé la pluralité des bénéfices, qui a ôté à un cardinal de Lorraine ses vingt-cinq ou trente évêchés, à un prince de Soubise ses quinze cent mille livres de pension, à un baron deBesenval ses sept ou huit commandements de province, et qui a interdit la réunion de tant de places qu'on voit accumulées sur une seule tête dans les épîtres dédicatoires et les épitaphes. C'est cette nuit qui a fait le curé Grégoire évêque, le curé Thibaut évêque, le curé du Vieux- Pouzanges évêque, l'abbé Siéyès évêque. C'est elle qui a ôté aux Eminences la calotte rouge, pour leur donner la calotte de Saint-Pierre, qui a ôté a leurs Excellences, à leurs Grandeurs, à leurs Sei-
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gneuries,' à leurs Altesses ce ruban bleu, roug-e, vert :
Que la grandeur insultante Portait de l'épaule an côté, Ce ruban que la vanité A tissu de sa main brillante.
« Au lieu de co cordon de la faveur , îl y aura un cordon du mérite, et l'Ordre national au lieu de rOrdre royal. Cest celte nuit qui a supprimé les maîtrises et les privilèges exclusifs. Ira commercer aux Indes qui voudra. Aura une boutique qui pourra. Le maître tailleur, le maître cordonnier, le maître perruquier pleureront ; mais leurs garçons se réjouiront, et il y aura illumination dans les lucarnes. C'est cette nuit enfin que la Justice a chassé de son temple tous les vendeurs pour écouter gratuitement le pauvre, l'innocent, le persécuté et Topprimé ; cette nuit qu'elle a détruit, et le tableau, et la députation, et l'Ordre des avocats, cet Ordre accapareur de toutes les causes, exerçant le monopole de la parole, prétendant exploiter exclusivement toutes les querelles du royaume. Maintenant, tout homme qui aura la conscience de ses forces et la confiance des clients pourra plaider. M® Eracius sera inscrit sur le nouveau tableau, encore qu'il soit bâtard ; M® Jean-Baptiste Rousseau, encore qu^il soit le fils d'un cordonnier, et M* Demosthène, bien que dans son souterrain, il n'y ait point d'antichambre passable. nuit désastreuse pour la grand'chambre, les greffiers, les huissiers, les procureurs, les secrétaires, sous-secrétaires, les
LITTÉRATEURS ET PENSEURS. 3il
beautés solliciteuses, portiers, valets de chambre, avocats, gens du roi, pour tous les gens de rapine f Nuit désastreuse pour toutes les sangsues de l'Etat, les financiers, les caurtisans, les cardinaux, archevêques, abbés, chanoines, abbcsses, prieurs et sousprieurs? Mais, ô nuit charmante, o vere beata nox pour mille jeunes recluses, bernardines, bénédictines, visitandines, quand elles vont être visitées par les pères bernardins, bénédictins, carmes et cordeliers ! nuit heureuse pour le négociant à qui la liberté de commerce est assurée ! heureuse pour l'artisan dont Tindustrie est libre et l'ardeur encouragée, qui ne travaillera plus pour un maître et recevra son salaire lui-même? heureuse pour le cultivateur, dont la propriété se trouve accrue au moins d'un dixième par la suppression des dîmes et des droits féodaux ! Heureuse enfin pour tous, puisque les barrières qui fermaient à presque tous les chemins des honneurs et des emplois sont forcées et arrachées pour jamais, et qu'il n'existe plus entre les Français d'autres distinctions que celle des vertus et des talents. »
Camille Desmoulins est le plus brillant journaliste de la Révolution française, — de cette époque où les publicistes s'appelaient Loustalot, André Chénier, de Pange, La Harpe, Mallet du Pan, Richer de Serisy, Chamfort, Rrissot, Garât, Fontanes, Condorcet ; où la presse royaliste était représentée par les Actes des apôtres, V Apocalypse, la Chronique scandaleuse, avec Mirabeau-Tonneau, Champcenetz, Bergasse, Rivarol, comme rédacteurs ;
OÙ la Feuille villageoise, ce modèle des publications populaires, paraissait sous le patronage de Cérutti, Ginguené, Rabaut-Saint-Etienne, et avec leur collaboration; où quiconque savait écrire, ou se croyait capable d'écrire, était journaliste, comme, au temps de la Réforme, quiconque avait des idées, ou s'imaginait en avoir, était conlroversiste et théologien. Le journalisme, au temps de la Révolution, était surtout une tribune ; on était publiciste et non pas entrepreneur de publicité, on était journaliste et non pas marchand de journaux. Aussi les feuilles de cette époque ont-elles gardé une vivacité d'intérêt qui les met bien au-dessus des publications du même genre parues depuis. On relit, on relira plus volontiers les Révolutions de France et de Brabant que les pamphlets de Paul-Louis Courier lui-même ; les articles d'André Chenier valent mieux, littérairement, que ceux d'Armand Garrel, et la polémique du chevalier de Pange est plus éloquente que celle de Chateaubriand.
Afin de prouver que la Révolution française a été hostile aux lettres et aux sciences, on se plaît à rappeler la mort du grand poète-journaliste dont nous avons cité le nom. A l'appui de la même thèse, on invoque le mot (d'une authenticité douteuse) qu'un membre du jury révolutionnaire aurait adressé à Lavoisier : « La République n'a pas besoin de chimistes. »
Il faudrait, pourtant, ne pas s'abuser soi-même, ou ne pas essayer de tromper les autres. Quiconque est au courant de ce qui s'est produit pendant
la Terreur sait bien que ce ne fut ni le savant qu'on voulut atteindre en Lavoisier, ni le poète qu'on voulut frapper dans André Chénier. Certes, leur mort est déplorable ; mais elle n'autorise et ne légitime en rien les déclamations de M. de Latouche et d'Alfred de Vigny. Pour les hommes de 1793, le poète, dans la famille des Chénier, c'était Marie- Joseph, c'était l'auteur de Charles IX et du Chant du Départ. De celui-là, la Révolution fit un représentant du peuple. Quant à André, on savait seulement de lui qu'il avait collaboré au Journal de Paris, qu'il s'était montré polémiste âpre et violent, et qu'il était en relations avec des émigrés et des royalistes. Ce fut l'unique motif de sa condamnation. Son mérite de poète n'a été révélé que longtemps après sa mort, sous la Restauration. Les seuls vers de lui qui eussent été imprimés et qui fussent connus de ses juges (et c'est peut-être beaucoup dire), glorifiaient la Révolution française et flétrissaient « le fanatisme et la tyrannie : »
Parricides, tremblez; tremblez, indignes rois,
La Liberté législatrice, La sainte Liberté, fille du sol français, Pour venger l'homme et punir les forfaits, Va parcourir la terre en arbitre suprême.
Tremblez, ses yeux lancent l'éclair.
Il faudra comparaître et répondre vous-même, Nus, sans flatteurs, sans cour, sans diadème. Sans gardes hérissés de fer.
La nécessité traîne, inflexible et puissante, A ce tribunal souverain, Votre majesté chancelante :
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Là seront recueillis les pleurs du genre humain ; Là, juge incorruptible, et la main sur sa foudre, Elïe entendra le peuple, — et les sceptres d'airain Disparaitront, réduits en poudre (1).
La légende de la Révolution persécutant la Science n'est pas plus fondée que la légende de la Révolution poursuivant la Poésie. Lavoisier ne fut ni inquiété, ni emprisonné, ni condamné comme chimiste, mais comme fermier général, comme membre d'une corporation devenue odieuse et qui était accusée d'avoir affamé le pays. Il ne fut pas arrêté; il vint lui-même se constituer prisonnier après avoir appris l'arrestation des fermiers généraux, ses confrères, poursuivis pour avoir dilapidé les fonds publics sous Louis XVL Rien de plus généreux que Facte par lequel Lavoisier voulut solidariser sa destinée avec celle de ses anciens collègues de la finance; rien de plus inique que l'application de la peine de mort à des délits commis sous l'ancien régime. Mais où y a-t-il trace, dans ces iniquités judiciaires et politiques, de la haine de la Révolution pour les lettres et les sciences?
Non seulemcntla Révolution n eut pas la « haine » des lettres, des arts et des sciences, mais encore elle leur accorda plus de bienveillance, elle leur prodigua plus de sympathies et de faveurs que ne l'avait fait la monarchie dans ses plus beaux jours de munificence. On trouvera la preuve de cette
(1) Le Jeu de Paume, à Louis David, peintre. Publié en 1791.
vérité dans les livres si précis et si renseignés de M. Eugène Despois sur le Vandalisme révolutionnaire, les Lettres et la Liberté, au temps de Périclès, ^r Auguste, de Frédéric II et de Napoléon. Veut-on des chiffres? En voici quelqUes-uns : l'année où les libéralités de Louis XIY à Tégard des lettres et des sciences atteignirent la somme la plus élevée, ne donna que 1125,000 livres aux écrivains et savants, tant français et qu'étrangers. La Révolution au contraire, au moment de sa plus grande détresse (du 17 vendémiaire an III au 18 fructidor de la même année), alloua 603,500 livres aux gens de lettres, aux artistes et aux savants.
Elle leur adressait aussi, par la bouche de Daunou, les plus nobles exhortations et les plus magnifiques louanges. « Qui mieux que la liberté, disait Daunou, le 15 germinal an IV, dans la séance d'inauguration à laquelle donna lieu la fondation de l'Institut, qui, mieux que la liberté, par qui tout s'agrandit et se régénère, peut rouvrir le temple du Goût et recommencer un siècle de gloire? Ce peuple qui jadis brilla, dans la Grèce, de l'immortel éclat des arts, était un peuple républicain, et parmi nous, sous l'empire même de la monarchie, c'étaient encore les leçons et les exemples des nations libres, leurs monuments et leur histoire, c'étaient les pensées, les sentiments et le génie de la République qui fécondaient les talents et leur inspiraient des chefs-d'œuvre. Quelle reconnaissance auguste est donc promise à ces arts sublimes, quand la France est devenue plus que jamais leur
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pairie, et qu'environnés d'inslitutions républicaines comme eux, ils se retrouvent dans leur antique et naturel élément !
« Il est vrai que Ton a contesté quelquefois l'utilité politique des beaux-arts ; des hommes qui les idolâtraient ont feint de redouter leur influence. Mais Texpérience que de grands événements ont donnée et le progrès qui doit en résulter dans l'étude du cœur humain ; mais rétablissement des fêtes publiques, et surtout cette alliance solennelle que contractent dans llnstitut le goût et la raison, la littérature et les sciences, tout annonce que désormais, plus éclairée et moins ingrate, la philosophie ne méconnaîtra plus dans les beaux-arts ses organes les plus éloquents et les interprètes qu'elle a besoin d'avoir auprès des nations. Elle sentira tout le prix de Tenthousiasme qu'ils propagent et sans lequel il ne s'est opéré rien d'utile et de grand sur la terre. Si, dans les sciences même les plus sévères, aucune vérité n'est éclose du génie des Archimède et des Newton sans une émotion poétique et je ne sais quel frémissement de la nature intelligente, comment, sans le bienfait de l'enthousiasme, les vérités morales saisiraient-elles le cœur des humains? Comment ci renieraient- elles privées de ce véhicule ; comment, dénuées de cette chaleur animatrice, pourraient-elles, au sein d'un grand peuple, se transformer en des sentiments, en des habitudes, en des mœurs, en un caractère? Que deviendraient tant de maximes sociales, tant de généralités abstraites, si les beaux-arts ne s'en
emparaient pas pour les replonger dans la nature insensible, les rattacher aux sensations dont elles dérivent et leur redonner ainsi des couleurs et de la puissance !
« Voilà, citoyens, quellesontété jusqu'ici, parmi nous, et quelles peuvent devenir, sous les auspices de la liberté, les destinées des sciences, de la philosophie et des arts, dont Tlnstitut national est appelé à seconder les progrès. »
Et ce n'était pas là de vaincs paroles. Jamais dans notre France, ni, peut-être, dans aucun pays, on ne s'était occupé des choses de l'enseignement, de la littérature, des sciences et de l'art autant qu'on le fit pendant toute la durée do la Révolution. La Constituante, l'Assemblée législative, la Convention, le Directoire rivalisèrent de zèle à cet égard. Qui ne connaît les projets d'éducation primaire et d'instruction intégrale de Mirabeau, de ïalleyrand, de Condorcet et de Lakanal? Pénétrée d'une sollicitude inquiète et charmante, la Révolution chercha à créer, à organiser des fêtes d'enfants, à relever l'éducation nationale au moyen de réjouissances publiques. Merlin de Thionville présenta sur ce sujet des plans grandioses et Rabaut Saint-Etienne des idées simples, gaies et touchantes « capables de dissiper la sombre terreur qui nous enveloppe. » Dans le domaine de renseignement supérieur, quelle école a jamais montré un ensemble d'hommes de génie comparable à celui qu^offrait, en l'an III, l'École normale créée par un décret de la Convention? Lagrange, Laplace et Monge y professaient les mais.
thématiques^ Bernardin de Saint-Pierre la morale, Berthollet la chimie, Daubenton l'histoire naturelle, Ilaiiy la physique, Volney l'histoire, Laharpe la littérature. Garât la philosophie. Déisme, sensualisme, athéisme s'y rencontraient et s'y exprimaient avec une pleine indépendance. Divisés sur les doctrines, on lutte quant aux idées, tous ces hommes, mathématiciens, historiens, chimistes, littérateurs, se réunissaient sur un point : ils croyaient à la rénovation du monde par la Révolution française. Laplace proclamait cette croyance dans le premier discours qu'il lisait à l'école normale ; Lagrange lui faisait écho, et le vieux Daubenton renchérissait encore.
L'enseignement scientifique se révèle et se caractérise, à cette époque, par un trait d'une saisissante originalité : il se fait national, il intervient pour aider à la libération du territoire, rendre plus faciles et plus décisives les victoires de nos soldats. Les ressources naturelles sont-elles épuisées? la science arrive, comme dans les poèmes antiques, la divinité protectrice, et met à leur place ses prodigieuses créations. Ce sont les aérostats à Fleurus, le télégraphe de Chappe sur nos collines françaises (Chappe de la Victoire a centuplé les ailes, disait le poète), c'est la chimie transformant la terre ea poudre à canon. Merveilleux spectacle qui a inspiré h un adversaire de la Révolution, au savantM.Biot, cette page où la vérité prend l'accent du panégyrique:
« La France touchait à sa perte; Landrécies, le
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Quesnoy, Condé, Valenciennes, étaient au pouvoir de Fennemi ; Toulon s'était livré aux Anglais : des flottes nombreuses tenaient la mer et effectuaient des débarquements. Au dedans, la famine et la terreur; la Vendée, Lyon, Marseille, en état de révolte. Point d'armes, point de poudre, aucun allié qui pût ou qui voulût en fournir; et, pour toutes ressources, un gouvernement anarchique, sans plan, sans raoyen de défense, habile seulement à persécuter. Tout annonçait que la République allait périr avant d'avoir eu une année d'existence.
« Dans cette extrémité, on appela au Comité de salut public deux nouveaux membres, que l'on chargea de la partie militaire.
« Ils organisèrent les armées, conçurent des plans de campagne, préparèrent les approvisionnements.
« 11 fallait armer neuf cent mille hommes; et, ce qui était plus difficile, il fallait persuader la possibilité de ce prodige à un peuple méfiant, toujours prêt à crier à la trahison. Pour cela, les anciennes manufactures n'étaient rien; plusieurs, situées sur les frontières, étaient envahies par l'ennemi. On les recréa partout avec une activité jusqu'alors inconnue. Des savants furent chargés de décrire et de simplifier leurs procédés; la fonte des cloches donna tout le cuivre nécessaire. L'acier manquait, on n'en pouvait tirer du dehors, l'art de le faire était ignoré ; on demanda aux savants de le créer, ils y parvinrent; et cette partie de la défense publique devint indépendante de l'étranger...
dtO UÉRÉTIQUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.
« La poudre était ce qui pressait le plus : le soldat allait en manquer. Les arsenaux étaient vides. On assembla la Régie pour savoir ce qu'elle pourrait faire. Elle déclara que ses produits annuels s'élevaient à trois millions de livres, qu'ils avaient pour base du salpêtre tiré de l'Inde; que des encouragements extraordinaires pouvaient les porter à cinq millions, mais qu'on ne pouvait rien espérer de plus. Lorsque les membres du Comité de Salut public annoncèrent aux administrateurs qu'il fallait dix-sept millions de poudre dans l'espace de quelques mois, ceux-ci restèrent interdits : « Si vous y parvenez, dirent-ils, vous avez des moyens que nous ignorons. »
« C'était la seule voie de salut. On ne pouvait songer au salpêtre de l'Inde, puisque la mer était fermée. Les savants offrirent d'extraire tout du sol de la République. Une réquisition générale appela à ce travail l'universalité des citoyens. Une instruction courte et simple, répandue avec une inconcevable activité, fit, d'un art difficile, une pratique vulgaire. Toutes les demeures des hommes et des animaux furent fouillées. On chercha le salpêtre jusque dans les ruines de Lyon, et l'on dut recueillir la soude dans les forêts incendiées de la Vendée.
« Les résultats de ce grand mouvement eussent été inutiles, si les sciences ne les eussent secondés par de nouveaux efforts. Le salpêtre brut n'est pas propre à faire la poudre; il est mêlé de sels et de terre qui le rendent humide et diminuent son activité. Les procédés employés pour le purifier deman-
daient beaucoup de temps; la seule construction des moulins à poudre eût exig*é plusieurs mois ; avant ce terme la France était subjuguée. La chimie inyenla des moyens nouveaux pour rafliner et sécher le salpêtre en quelques jours. On suppléa aux moulins en faisant tourner par des hommes des tonneaux où le charbon, le soufre et le salpêtre pulvérisés étaient mêlés avec des boules de cuivre. Par ce moyen la poudre se fit en douze heures. Ainsi se vérifia cette assertion hardie d'un membre du Comité de Salut public : « On montrera la terre salpêtrée et cinq jours après on en chargera le canon. » Plus étendue dans ses applications, la science est aussi plus profonde, plus hardie dans ses conclusions. Elle n'a pas à s'inquiéter des arrêts de la Sorbonne, des dogmes sacrés qu'il ne faut pas contredire, ou devant lesquels il fallait s'incliner en les contredisant. L'arrêt du Parlement, rendu en 1769, et portant la peine de mort contre tout auteur d'écrits tendant à émouvoir les esprits n'est plus là comme une menace ou une barrière. Les œuvres de littérature ou de science n'ont pas à craindre le sort des Provinciales brûlées par la main du bourreau, du Télémaquey arrêté aux frontières, des Lettres persannes défendues et mises à l'index, de V Essai sur les mœurs frappé d'interdit, de Y Emile et du Contrat social proscrits et livrés aux flammes. Un imbécile censeur n'est plus là pour délivrer des approbations du genre de celle-ci : « J'ai lu, par ordre de Monseigneur le vice-chancelier, la traduction de Lucrèce par M. G. ; et mis à part le système
(TEpicure, trop absurde pour êlre dangereux^ je n'ai rien remarqué dans Touvrage qui put en empêcher l'impression (i). »
La liberté d'allures accordée aux lettres n'était pas absolue, surtout aux théâtres. Elle fut, au contraire, aussi grande que possible pour les livres de science et de philosophie. Lamarck, devançant Darwin, peut librement poser les bases du système évolutionniste, du transformisme universel.
Partisan de la génération spontanée, il explique, par cette hypothèse, l'origine primordiale de la vie. Il montre, ensuite, comment, de progrès en progrès, les formes vivantes, d'abord grossières et confuses, arrivent à l'animalité intelligente et montent à l'humanité. Un lien généalogique, composé d'individus intermédiaires, relie entre elles les formes existantes qui se modifient sous les influences diverses dos climats, des milieux, des habitudes, des moyens do vivre, de se défendre et de se multiplier. Le grand naturaliste anglais Darwin ajoutera à ce système de Lamarck la théorie de la sélection naturelle et de la concurrence vitale; mais si importantes que soient ces additions, c'est bien à un Français, à un savant de la Révolution qu'appartient l'honneur de l'explication audacieuse et féconde qui domine et dirige la philosophie contemporaine.
C'est aussi, pendant la Révolution, en 1796, que
(i) Sif,ni('; Dnpny et daté du 9 février 1768. Il y aurait un livre à faire sur les u approbations » des censeurs royaux, Ce serait un momiment élevé à la fatuité de la sottise.
Laplace donne à la science son livre si prodigieusement hardi, si rigoureusement exact du Système du monde, et répond à qui lui demande pourquoi il n'a pas nommé Dieu dans son ouvrage : « Je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse. »
Le Système du monde, c'étaient les travaux de Newton, de Halley, de Clairaut, de D'Alembert sur le principe de la gravitation universelle, résumés condensés, présentés en un corps de doctrines homogènes; c était le ciel dogmatique, le ciel orthodoxe brisé, détruit, jeté résolument aux quatre vents de l'infini. De cet univers des anciens qui subordonnait tout à l'homme, même le ciel, même les dieux, de cette terre, centre du 'monde, selon Ptolémée, Copernic avait osé dire qu'elle n'était pas le pivot des mouvements célestes; Kepler, et après lui Galilée, avaient affirmé qu'elle n'est qu'une planète, entre tant d'autres, dans le champ illimité des astres secondaires et des étoiles ; Newton, continuant leur œuvre, avait découvert et noté avec précision, la loi qui préside aux mouvements harmonieux et éternels des corps célestes. Mais tandis que le respectueux Copernic s'attachait à ne heurter aucune des puissances de l'Église, et publiait son livre De revolutionibus orbium celés- ^mm, sous la protection du cardinal de Schomberg; tandis que Kepler, mystique par tempérament, proclamait l'existence de personnages angéliques cachés dans les astres et les dirigeant à leur gré; tandis que Newton mêlait à ses clartés scientifiques des rêveries inspirées par la méditation de TApo-
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calypse, Laplace construisait sa mécanique céleste avec un absolu dédain de toutes les hypothèses théologiques.
Le mot superbe de Diderot : « Elargissez Dieu, » Laplace et ses précurseurs l'avaient appliqué au ciel ecclésiastique. Le ciel du moyen âge, la tente d'azur, aux clous de diamants, derrière laquelle sV britaient la majesté du Dieu créateur et la puissance de ses légions d'anges, était irréparablement lacérée par le compas brutal du mathématicien. Le ciel c'était, désormais, Tinfini vrai, les milliards de mondes s'ajoutant à des milliards de soleils qui, tous, dans leurs évolutions, obéissaient à une loi émanée de chacun d'eux, supérieure à tous, cependant, et les enveloppant dans son immensité.
Essayez donc, devant ces perspectives que l'imagination elle-même est impuissante à embrasser, de réduire les destinées divines à un drame (si touchant et si noble soit-il), accompli, il y a dix-huit siècles, dans une bourgade de ce globe infime, sur cette terre qui n'est qu'un atome toujours agité dans l'espace incommensurable, une étape imperceptible dans l'infini des mondes célestes, une prison si étroite qu'on peut la parcourir en quelques semaines, et sur laquelle, à neuf mille mètres à peine, plane invisible et inévitable, la mort !
Le ciel de Laplace c'était, scientifiquement, sans restriction, sans atténuation, le ciel de toutes les hérésies à larges ailes. C'était le ciel réel et cependant inconcevable, tellement prodigieux et troublant que, pour apaiser les inquiétudes d'infini que son
imoiensiLé doit faire naître, notre siècle a imaginé de dresser devant TintelHgence humaine comme un mur de clôture, cette philosophie positive qui nous conseille de ne lever les yeux de la terre que pour les porter vers l'humanité !
L'art n'était ni méconnu, ni oublié par la Révolution. Elle créait Tlnstitut national de musique et chargeait de la surveillance de cet enseignement : Grétry, Gossec, Méhul, Lesueur et Chérubini. On aurait pu choisir plus mal. Dans une seule année (Fan III), elle accordait aux peintres et aux sculpteurs une série de prix et de récompenses dont le total s'élève à 442,000 livres. A Gérard, elle donnait 20,000 livres pour son esquisse du Dix AoiU; elle partageait les autres récompenses entre Carie Vernet, Vincent, Suvée, ïaunay, Lagrenée, Lethière, Prudhon, Fragonard, Drolling, Demarne et Swebach. Pour retrouver dans Tart un mouvement aussi vif, aussi plein d'expansion que celui que la Révolution fit naître, il faudrait, dit M. Renouvier, dont la compétence est incontestée, « remonter jusqu'à la Renaissance. Ce ne fut, par malheur, qu'un moment trop court. » Cette appréciation a été confirmée par un écrivain spécial et nullement suspect d'enthousiasme révolutionnaire, M. Frédéric Yillot, conservateur au musée du Louvre :
« La Révolution éclate, écrivait-il sous le second empire, l'aristocratie est détruite, la civilisation monarchique est dissoute; une nouvelle société doit s'élever sur les çuines de Tancienne. La France à l'intérieur lutte contre le désordre; à Textérieur, elle
combat pour la défense de ses droits et de son honneur; seule elle soutient le choc des armées de l'Europe coalisées contre elle, et chaque fois que le combat s'engage, elle remporte une victoire. Chose merveilleuse et unique dans Thistoire des nations, les finances sont épuisées, Tennemi assiège nos frontières, partout des armées sont sur pied pour les repousser, la vie et la fortune des citoyens sont en péril à chaque minute ; et le culte des beaux-arts, loin de s'éteindre, est plus en honneur que jamais! Ici les événements se succèdent si rapidement, les faits s'amoncellent en telle quantité, qu'il faudrait un volume pour enregistrer seulement les décrets rendus sur les sciences et les arts ; pour énumérer les discours de la tribune, où Ton discute les projets de monuments, d'embellissements, d'organisation de musées, de commandes aux artistes; pour analyser les travaux des nombreuses commissions spéciales chargées de rassembler, conserver, classer les œuvres éparses dans les maisons royales et dans les temples supprimés. »
Sans doute ni les arts, ni les lettres, ni la science elle-même ne furent la préoccupation dominante de la Révolution. Avant toutes choses, et par-dessus tout, elle s'inquiéta de politique.
Et comment en aurait-il été autrement? La politique alors est partout; elle envahit tout. Elle est l'âme du salon de Mme Roland, comme elle est l'inspiratrice passionnée de ses A^émoires, comme elle est le tourment de Mme de Staël et l'amusement
puéril ou tragique d'une Olympe de Gouges ou d'une Théroigne de Méricourt.
Les penseurs les plus austères et les écrivains les plus légers, les faiseurs d'épigrammes et les fabricants de constitutions sont d'accord sur cette suprématie de la politique. Saint-Just, sur ce point, pense comme Rivarol. Celui-ci reconnaît qu'il n'y a plus d'intérêt et de passion que dans la politique. A l'en croire, si un écrivain a quelque conscience de son talent; s'il aspire à redresser ou à dominer son siècle, s'il veut saisir le sceptre de la pensée, c'est à la politique qu'il s'appliquera. « Quelle plus noble et plus éclatante mission que celle d'arrêter, d'enchaîner par la puissance et l'autorité du talent ces idées envahissantes qui sont sorties comme une doctrine armée des livres des philosophes, et qui, attelées au char du Soleil, comme l'a si bien dit ce fou de Danton, menacent de faire le tour du monde. »
Rivarol parle en observateur intelligent et qui a compris l'instant où il vit. \jAlmanach des Muses et la littérature qu'il abritait ont été détrônés en même temps que Louis XVI et sont tombés avec l'ancien régime. Les circonstances sont graves; l'auteur des Derniers bouquets à Chloris, Robespierre, compose des discours et rédige des décrets; le chantre à'Organty le débile et prétentieux imitateur de Voltaire, Saint-Just, apporte des ordres aux armées qui se battent sur la frontière de l'est, etprend part aux délibérations du comité du salut public. Fouquier-Tinville^ qui a commencé sa carrière avec des chansons, la continue par des réquisitoires; Ri-
varol donne pour conclusion au Dialogue du Chou et du Navet l'apologie de la science politique. Et c'est ainsi de tous les côtés. L'inquiétude universelle c'est de savoir ce que deviendra la société de demain dans les conflits d'opinion^ les entassements de ruines, le chaos de rêveries, les envolées de chimères, de terreurs et d'espérances, au milieu desquels s'avance la Révolution française. A Paris ou en province apparaissent, presque chaque jour, des projets de rénovation sociale.
Dans une seule année, de 4796 à 1797, l'étranger nous envoie les Comidéralions sur la Révolution française, de Joseph de Maistre, imprimées à Neuchatel ; la Théone du pouvoir politique et religieux dans la société civile^ par de Bonald, gentilhomme français, publication faite à Constance ; Y Essai sur les Révolutions, de Chateaubriand, daté de Londres. Pour Joseph de Maistre (le plus paradoxal et le plus puissant des écrivains réactionnaires), la Révolution a son utilité dans l'histoire, de même que le bourreau a sonrôle providentiel dans la société. Lorsque la Révolution aura opéré les destructions nécessaires, lorsque la France aura été purifiée par le vent d'orage, les peuples s'empresserontde revenir au régime de droit divin, d'honneurroyal, de filiale soumission, en dehors duq uel il n'y a qu'aventures sanglantes, recommencements sans fin dans des catastrophes sans limites. De Bonald, plus rêche, plus rogue et plus roide encore, rêve un régime d'oppression et de contrainte, inspiré par l'Eglise et maintenu parle pouvoir royal : « Gouvernements, s'écrie-t-il, vou-
lez-vous accroître la force deThomme? gênez son cœur, contrariez ses sens. » L*homme qui détient Tautorité doit s'efforcer de ressembler à Dieu. Or, qu'est-ce que Dieu? C'est Texpression suprême de l'intolérance : « L'homme le plus éclairé sera l'homme le moins indifférent ou le moins tolérant, et l'être souverainement intelligent doit être, par une nécessité de sa nature, souverainement intolérant des opinions. »
Le droit divin aboutissant à l'inquisition, voilà ce que les hommes de génie de la royauté et de l'Église donnaient comme remède, en 1797, aux maux de la Révolution. Il n'est pas étonnant, dès lors, que la France ait préféré la prolongation du mal au remède qu'on lui offrait, et que, détournée de la Révolution par la calomnie et par la violence, elle ait mieux aimé le 18 Brumaire que le droit divin.
La légende a la vie dure ; mais le dernier moi appartient à la vérité. La publication des Mémoires de Mme de Rémusat et des Mémoires du prince de Metternich a achevé de détruire les erreurs ou les mensonges mis en circulation sur le compte de Napoléon P'. L'homme égoïste, cruel, implacable de l'histoire vraie, celui que, dans son beau livre la Guerre et la Paixy le grand écrivain russe Tolstoï appelle « le bourreau des nations », est apparu à la place du héros de la légende impériale.
Un point, cependant, reste encore douteux : il se rencontre, même aujourd'hui, des publicistes pour soutenir que la France était en pleine décadence lorsque s'accomplit le coup d'État du xvm Brumaire. Ce jour-là, disent-ils, Bonaparte fut Thomme nécessaire. Cest pourquoi il se produisit dans toute la France, immédiatement après le succès du coup d^État, un incomparable mouvement de prospérité
et d'enthousiasme. M. Félix Rocquain a essayé d'appuyer cette thèse en faisant imprimer les rapports des conseillers d'État chargés d'une enquêto sur la situation de la République en l'an VIII.
Il est très exact que les conseillers, dans leurs rapports officiels et confidentiels, manifestent la plus extrême allégresse et s'abandonnent à l'admiration la plus exubérante en l'honneur du général Bonaparte et de son coup d'État victorieux. Us proclament que « l'anarchie est vaincue », que les citoyens français « bénissent » le nouvel ordre de choses; ils réclament la création de tribunaux d'exception pour détruire ce qui reste des « communistes et des septembriseurs » ; ils annoncent que la République a laissé les routes, les hôpitaux dans le dépérissement et la détresse; ils affirment que l'industrie souffre et se meurt; ils insistent particulièrement sur l'abandon des idées religieuses. « A Marseille, à Toulon, écrivent-ils, il n'y a plus aucun prêche, ni aucun culte d'aucune espèce. » Partout, à les en croire, le bruit des blasphèmes se fait entendre et l'irréligion étale son triomphe. Bref, le rétablissement des autels est nécessaire; il faut aussi qu'une impulsion énergique rende au pays l'ordre, qui n'existe plus et la prospérité nationale en train de disparaître.
Évidemment, avant le xvni Brumaire an VIII, tout n'était pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Les conseillers d'État, chargés par Bonaparte de faire un rapport sur la situation de la France, se rendaient facile le rôle de
flatteur en comparant ce qui avait été à ce qui aurait dû êlre, en opposant la réalité, qu'ils enlaidissaient, à l'idéal qu'ils prophétisaient. Les conseillers d'État de Bonaparte se conduisaient, en cette circonstance, comme agissent les oppositions qui cherchent à préparer et à légitimer leur retour au pouvoir. Les prétextes ne leur manquaient pas : à quelle époque ont-ils manqué? Depuis 1795, Fesprit public, en France, était alangui ou effaré. Les royalistes de l'intérieur, conspirateurs permanents sous le masque de la légalité, avaient, par leurs intrigues, paralysé le jeu de la Constitution de l'an III. Le régime militaire, le personnel gouvernemental, l'administration de la justice et des finances présentaient des imperfections graves et laissaient voir d'importantes lacunes ; la prolongation de la guerre rendait difficile l'organisation des écoles primaires et maintenait les affaires dans un itat de stagnation et de péril.
Mais, — et c'est lace qui est important, — malgré les embarras d'une situation souvent pénible, la France n'était nullement en danger, et la République d'avant Brumaire se montrait plus favorable aux progrès matériels, intellectuels et moraux de la nation que le gouvernement établi par Bonaparte, au mépris des lois et par la violation de la Constitution. Au point de vue militaire, le Directoire, — ce régime plus calomnié que connu, — avait donné à la France quelques-uns de ses plus beaux jours de glaire. Us ont inspiré à M. Thiers la page la plus merveilleuse qu'il ait écrite, — une page toute vi-
branle d'enthousiasme patriotique, toute rayonnan le de jeunesse et de chaleur d'âme :
« Jours à jamais célèbres, s'écrie-t-il, en parlant des premières années du Directoire, et à jamais regrettables pour nous ! Les orages de la Révolution paraissaient calmés ; les murmures des partis retentissaient comme le dernier bruit de la tempête : on regardait ces restes d'agitation comme la vie même d'un État libre. Le commerce et les finances sortaient d'une crise épouvantable ; le sol entier, restitué à des mains industrieuses, allait être fécondé. Ungouvernementcomposé de bourgeois, nos égaux, régissait la République avec modération; les meilleurs étaient appelés à leur succéder. Toutes les voix étaient libres. La France, au comble de la puissance, était maîtresse de tout le sol qui s'étend du Rhin aux Pyrénées, de la mer aux Alpes. La Hollande, l'Espagne allaient unir leurs vaisseaux aux siens, et attaquer de concert le despotisme maritime. Elle était resplendissante d'une gloire immortelle. D'admirables armées faisaient flotter ses trois couleurs à la face des rois qui avaient voulu l'anéantir. Vingt héros, divers de caractère et de talent, pareils seulement par l'âge et le courage, conduisaient ses soldats à la victoire. Hoche, Kléber, Desaix, Moreau, Joubert, Masséna, Bonaparte et une foule d'autres encore, s'avançaient ensemble. On pesait leurs mérites divers, mais aucun œil encore, si perçant qu'il pût être, ne voyait dans cette génération de héros les malheureux ou les coupables; aucun œil ne voyait celui qui allait expirer à la fl*eur
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de Tâge, atteint d'un mal inconnu, celui qui mourrait sous le poignard musulman ou sous le feu ennemi, celui qui opprimerait la liberté, celui qui trahirait sa patrie : tous paraissaient grands, purs, heureux, pleins d'avenir. Ce ne fut là qu'un moment; mais il n'y a que des moments dans la vie des peuples, comme dans celle des individus. Nous allions retrouver l'opulence avec le repos ; quant à la liberté
et à la gloire, nous les avions 1 « Il faut, a dit un
ancien, que la patrie soit non seulement heureuse, mais suffisamment glorieuse. » Ce vœu était accompli. Français, qui avons vu depuis notre liberté étouffée, notre patrie envahie, nos héros fusillés ou infidèles à leur gloire, n'oublions jamais ces jours immortels de liberté, de grandeur et d'espérance ! »
Ni le Consulat, ni l'Empire ne nous ont rien offert de pareil. A travers la gloire des armées impériales on voyait un homme : Bonaparte ; à travers la gloire des armées républicaines on apercevait une nation : la France.
Au surplus, le Directoire eut une vue très nette et une très fine intelligence de ce que doit être la politique nationale. Les victoires ne le grisaient pas, le goût des aventures lointaines lui demeurait étranger. Il comprenait parfaitement que notre ambition devait rester continentale et il sut repousser les offres de colonies nouvelles ou anciennes que, pour obtenir la paix, l'Angleterre lui présentait comme une tentation ou lui montrait comme un mirage. Le ministre des affaires étrangères, Delacroix, répondant, au nom du Directoire, à lord
Malmesbury qui offrait de signer la paix sur celte base : restitution des provinces belges à l'Autriche, et retour à la France de tout ce que l'Angleterre nous avait pris dans les deux Indes, pins les îles de Saint-Pierre et Miquelon^ — fit cette déclaration :
« L'Angleterre et la France ont deux buts différents et très distincts. Votre empire, c'est le commerce; sa base est dans les Indes et dans les colonies. Quant à la France, j'aimerais mieux pour elle quatre villages de plus sur les frontières de la République que l'ile la plus riche des Antilles; et je serais même fâché de voir Pondichéry et Chandernagor appartenir de nouveau à la France. »
L'œuvre de la Révolution en matières religieuses et administratives, les résultats qu'elle avait obtenus, avant Brumaire, sont également ou trop oubliés ou trop méconnus. Il est bon de les remettre en lumière pour faire juger du recul produit par l'établissement du Consulat, et permettre d'apprécier équitablement les assertions des conseillers d'État de Bonaparte.
De tout ce qui a été fait par la Révolution touchant la question religieuse, il n'est guère resté dans la mémoire de nos contemporains que le souvenir de la constitution civile du clergé et des étrangetés du culte de la Raison inauguré le 10 novembre 1792 par la Commune, grâce aux efforts d'Hébert et de Chaumette. La critique de ces deux actes a été souvent et très justement faite. Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution^ a raconté, en y insistant^ et avec quelque exagération, le dévergon-
dage et les folies auxquels se livrèrent les disciples du Père Duchêne. Églises transformées en cabarets, processions scandaleuses, actes de vandalisme : tel est le tableau qu'on nous a vingt fois présenté. Si répugnants et si blâmables que soient les faits et gestes des compagnons de Chaumette et d'Hébert, il faut bien reconnaître (car cela est la vérité) qu'ils n'eurent pas pour conséquence, ainsi qu'on Ta prétendu, de terroriser tous les esprits et d'empêcher la célébration du culte catholique dans les églises de Paris. Au témoignage du très dévot Gautier, organiste de Saint-Denis, la messe fu|. célébrée à Saint-Eustache le vendredi 15 novem» bre 1793, c'est-à-dire au moment où, d'après les historiens les plus hostiles au culte de la Raison, le mouvement anti-religieux était dans toute sa fureur !
La constitution civile du clergé fut une erreur commise avec bonne foi par le plus grand nombre des constituants, acceptée et encouragée, avec une arrière-pensée coupable, par quelques autres. Mirabeau, dans sa correspondance avecLamarck, considérait la constitution civile et la résistance qu'elle devait provoquer comme le principal instrument de la contre-révolution qu'il méditait. L'illusion des hommes de 1789 sur la possibilité de créer une Église nationale indépendante était des plus grandes et des plus redoutables. Ils soulevèrent contre eux la résistance des évêques, la volonté du pape et toutes les passions du fanatisme religieux. En avril 1791, Pie VI, du haut du siège apostolique.
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fit entendre ces paroles de condamnation : « Nous avons, par le secours de Dieu, dit-il, achevé notre ouvrage de manière que, tous les articles de la nouvelle constitution du clergé ayant été soumis à l'examen, il fut clair à tout le monde que (selon notre jugement et celui de ce siège apostolique, jugement qui nous a été demandé par les évêques de France, et était ardemment désiré par les catholiques de ce royaume) la nouvelle constitution du clergé est un composé de principes puisés dans l'hérésie ; qu'ainsi, en plusieurs décrets, elle est hérétique et opposée au dogme catholique ; qu'en d'autres, elle est sacrilège, schismatique, destructive des droits de la Primauté, de ceux de l'Église, contraire à la discipline tant ancienne que nouvelle, qu'enfin elle n^a été inventée et publiée qu'à dessein d'abolir entièrement la religion catholique. »
Les évêques firent écho à ce langage. Le prêtre constitutionnel (1), repoussé par les plus croyants parmi les fidèles, chansonné, raillé, bafoué, devint non pas une force, mais une faiblesse pour le gouvernement nouveau. « L'intrus, » comme on l'appelait, fut plus exécré par la multitude fanatique que ne l'aurait été le philosophe athée. La foule dévote est comme Louis XIV : elle préfère l'impie déclaré au janséniste.
D'autre part, les prêtres restés « fidèles » se je-
(1) Voir, parmi les centaines de pamphlets publiés contre les prêtres constitutionnels, celui qui a pour titre : L'apothéose de M, Du7nouchel, évêque schismatique du département du Gard, par la grâce de la Révolution.
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tèrent dans la contre-révolution la plus violente. Inquiétés ou chassés du territoire, ils firent des vœux pour la défaite des armées françaises et se réjouirent de nos désastres. Le 18 février 1793, les évêques français réfugiés en Suisse écrivaient de Soleure à Mgr Caleppi, à Rome : « On assure que la flotte française qui menaçait les États de Sa Sainteté a été battue par la tempête et dispersée ; qu'un grand nombre de ses vaisseaux a péri. Si cet événement est vrai, nous devons y reconnaître le doigt de Dieu, et ce doit être pour nous un nouveau motif d'espérer que la Providence n'abandonnera pas notre malheureuse patrie et que nous jouirons encore du bonheur d'y voir notre sainte religion y reprendre son premier éclat. Nous avons l'honneur d'être, avec les sentiments les plus sincères d'estime, de reconnaissance et de vénération, Monseir gneur, vos très humbles et très reconnaissants serviteurs. — Les évêques réunis à Soleure, en Suisse : C.-G. de Franchet de Rasse, évêque de Rosy; — G. de la Ferronnays, évêque de Lisieux; — de Mercy, évêqutî'de Luchon; — Dussau-Bonnal, évêque d'Agen (1).
Mais cette malheureuse tentative de constituer un clergé national ne fut, comme le culte de la Raison, qu'une tentative passagère. La Révolution n'avait pas tardé, après thermidor, à se montrer libérale
(1) Documents inédits relatifs aux affaires religieuses de la France, 1790 à 1800 ; extraits des archives secrètes du Vatican, publiés par le R.P.Augustin The iner, prêtre de l'Oratoire. Paris, 1838, t. II, p. 536.
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en matières religieuses. Au moment du Consulat, la France était régie par la Constitution de Tan III, et, pour ce qui touchait aux cultes, par la loi du 7 vendémiaire an IV. « Nul, disait l'article 354 de la Constitution de l'an III, ne peut être empêché d'exercer, en se conformant aux lois, le culte qu'il a choisi. Nul ne peut être forcé de contribuer aux dépenses d'aucun culte. La République n'en salarie aucun. )) Aucune contrainte n'était édictée; une seule obligation, excessive d'ailleurs, était imposée aux ecclésiastiques : le serment d'attachement et de fidélité à la République et à la Constitution de l'an III.
Sous Tempirc de cette législation libérale — la plus libérale que la France ait connue, — la religion, libre de toutes attaches officielles, avait prospéré et grandi en dignité morale et en véritable influence spirituelle. C'est un mensonge historique de prétendre que, à la veille du 18 Brumaire, les Églises étaient persécutées. L'Église catholique, au moment du Concordat, n'avait pas moins de sept millions cinq cent mille adhérents, c'est-à-dire sept millions cinq cent mille personnes qui, sans aucune contrainte de. la part d'aucune autorité nationale, ni communale, contribuaient volontairement aux frais du culte.
L'évêque de Blois, Grégoire, si bien placé pour tout voir, et très attentif au mouvement religieux, Grégoire, qui était resté fidèle au catholicisme, et, en pleine Terreur, avait répondu à une demande d'abjuration : « Ma croyance est hors de votre do-
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maine ; calholique par conviction et par sentiment, prêtre par choix, j'ai été désigné par le peuple pour . être évêque;... agissant d'après les principes sacrés qui me sont chers et que je vous défie de me ravir, j'ai tâché de faire du bien dans mon diocèse; je reste évêque pour en faire encore... », Grégoire, disonsnous, affirme en propres termes :
« Dès Tan 1794 la liberté du culte, d'abord hérissée de difficultés, entourée de tracasseries, franchit rapidement ces obstacles, et, en vendémiaire an V (1796), un relevé fait à l'administration des domaines nationaux: prouve qu'alors trente-deux mille deux cent quatorze paroisses avaient ouvert leurs églises, et que quatre mille cinq cent soixante et onze étaient en réclamation pour obtenir le même avantage. »
Les autres églises, les sectes philosophiques se développaient et progressaient sans crainte, se constituaient et se gouvernaient en pleine liberté. Les anciennes ordonnances de police qui gênaient la liberté de conscience avaient été abolies; les fonctionnaires publics ne pouvaient, comme magistrats, assister aux cérémonies religieuses d'aucun cuite; la voie publique devait toujours être libre; les temples inoccupés étaient mis à la disposition (moyennant certaines formalités) des penseurs qui inventaient pour la religion des formes nouvelles. Une Église de création récente, la théophilanthropie, qui essayait de ressusciter ou de faire surgir ce que le dix-huitième siècle appelait la religion naturelle, comptait des milliers de sectateurs. « Au-
dessus de la porte d'un grand nombre d'églises de village, raconte un voyageur anglais^ on lit ces mots : Temple de la Raison ; ou : Le peuple français reconnaît TÉtre suprême et l'immortalité de l'âme; et à l'entrée des petites villes on lit sur les murs, en grandes lettres : Citoyens, respectez les propriétés et les biens d'autrui; ils sont le fruit de ses travaux et de son industrie. »
Bien loin d'apporter la liberté à la pensée religieuse ou philosophique, le gouvernement issu du xvni Brumaire restreignit ou contisqua cette liberté. Il se fit le serviteur intéressé — donnant donnant — de trois cultes officiels, dont les ministres, suivant l'expression d'un historien, devaient être des professeurs de morale passive. Quant aux autres sectes philosophiques placées en dehors des Eglises constituées, elles furent frappées d'interdit et d'ostracisme. Chaque ouverture d'un nouveau temple fut soumise à une autorisation; sur l'ordre de Bonaparte la circulaire suivante, en date du 47 vendémiaire an X, fut envoyée à tous les préfets :
« L'intention du gouvernement, citoyen préfet, est que les sociétés connues sous le nom de théophilanthropiques ne puissent se réunir dans les temples nationaux. Il me charge de vous en prescrire l'exécution. Je lui rendrai compte de ce que vous avez fait pour la remplir, et je vous prie de m'en prévenir avec exactitude.
« Le ininistre de la police générale^
<c FOUCHÉ. »
Au point de vue de la liberté de l'esprit, de rindépendance et de la dignité de la religion, on voit bien ce que la France a perdu au coup d'Etat de Tan VIII; on ne voit pas ce qu'elle y a gagné.
Forcées de se suffire à elles-mêmes, les sectes religieuses devaient sans cesse faire appel à ce qu'il y avait de meilleur en elles : Fesprit de sacrifice, d'austérité, de dévouement. La religion devenait chose intime, essayant de pénétrer au plus profond de l'être humain pour le régénérer et le fortifier. On n'était pas religieux, dès lors, pour faire assaut de dévotions à la porte des emplois publics; on Tétait pour soi, parce qu'on y trouvait profit moral et fierté intellectuelle. Malheur aux Églises qui n'avaient pas en elles le don de la vie et la faculté de communiquer la vie! Malheur aux croyances qui avaient besoin de s'appuyer sur l'État comme le lierre s'attache et se lie au tronc et aux branches des arbres! Elles étaient destinées à s'affaisser et à disparaître rapidement!
Bonaparte, par le Concordat, vint changer cet ordre de choses. II ne vit dans la religion qu'un fait extérieur utile à sa personne, à sa politique et à sa dynastie. Au fond, le christianisme (qu'il restaurait, disait-il) lui importait peu. N'avait-il pas déclaré qu'il se serait fait musulman, s'il avait dû être souverain en Egypte? Dans les mémoires qu'il a dictés lui-même sur les campagnes d'Egypte et de Syrie, il raconte qu'il fit faire les plans et les devis d'une « mosquée assez grande pour contenir
toute Tarméc, le jour où elle reconnaîtrait la loi de Mahomet. > Il ne vit dans la religion chrétienne qu'un instrument de règne, une sorte de police spirituelle et aussi un appareil décoratif. Le futur grand maître de l'Université impériale, le lettré Fontanes, qui Taida dans cette œuvre de politique ecclésiastique, était un épicurien dont on a retenu ce mot : « Je ne sais rien de plus agréable qu'un ballet bien indécent après un bon dîner. » Chateaubriand, qui fut le poète et le commentateur du christianisme selon Brumaire, était un prosateur de génie qui ramenait tout à la rhétorique. Grâce à cette trinité intellectuelle et gouvernementale, la religion devint une affaire tout extérieure, un article de bijouterie en faux que les femmes pouvaient mettre à leur cou comme un objet de toilette, et que les hommes pouvaient ajouter à leur chaîne de montre comme un ornement à la mode.
Ni les libre-penseurs, ni les esprits religieusement clairvoyants ne pouvaient faire accueil à une telle mise en exploitation des sentiments les plus intimes et les plus délicats de Tâme humaine. Les premiers ont résumé leur mécontentement et leurs griefs dans celte parole si souvent citée d'un général à Bonaparte après la fête du sacre : « Il manquait à cette cérémonie le million d'hommes qui se sont fait tuer pour empêcher qu'elle n'eût lieu. » Les seconds trouvèrent leurs impressions traduites fort spirituellement dans cette page de Tabbé de Pradt, consacrée au Génie du christianisme, ce livre
qui, dit M. Thiers, « complétait Teffct que le premier consul avait voulu produire. »
« Le génie du christianisme, écrivait Tabbé de Pradt, rend définitive l'invasion faite dans le monde par le mélange des rapports religieux avec les choses du monde, A mesure que la religion se retirait des esprits, on la mettait dans les objets extérieurs. Moins on la faisait servir à Tépuration et à la direction de la vie, plus on la faisait entrer dans sa décoration ; et, dans le fait, il était plus commode de la placer dans ses jardins que dans sa règle de vie. Delille a contribué à cette invasion par tout ce qu*il a répandu dans ses poésies. Depuis ses jardins, aucun lieu de plaisance n'a osé se montrer sans étaler quelque ruine religieuse; toujours il fallait entendre ou rencontrer quelque Héloïse, et contempler la demeure de quelque habitant des cloîtres et des déserts. Il s'en est suivi que la religion a été mise en fabriques et que Ton a eu un christianisme de jardin anglais. »
Et, d'un autre côté, qu'est-ce que le coup d'État de Bonaparte fit gagner à la France dans les questions d'administration politique? Le Consulat procéda, dans cet ordre de choses, au rebours des volontés les plus manifestes de la Révolution française. Celle-ci avait constamment voulu, sans qu'il y eût sur ce sujet divergence entre la Constituante, la Législative, la Convention, entre les Feuillants, les Jacobins, les Girondins et les Montagnards,
346 nÉRÉTlQUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.
réleclion des administrateurs et des juges parleurs administrés et leurs justiciables. Ce principe est le grand principe politique delà Révolution de 1789; c*est le drapeau accepté par tous les partis. « Le droit d'élire immédiatement ses administrateurs et ses juges, écrivait Portalis, voilà le précieux avantage de la souveraineté du peuple. Nous ne pouvons pas Tôter au peuple, sans renverser à Tinstant le gouvernement républicain. » Portalis indique avec netteté, dans ces quelques lignes, la différence qui existe entre le gouvernement parlementaire et le régime démocratique.
Bonaparte n'hésita pas à détruire la souveraineté populaire. Il substitua partout la nomination à réleclion. Ce retour à Fancien régime fut utile, plus tard, au despotisme impérial; mais il empêcha les libertés communales de s'acclimater dans notre pays, il émoussa le sentiment de la responsabilité personnelle, découragea les initiatives particulières, empêcha l'essor de l'esprit patriotique et nous prépara, pour de longues années, des humiliations et des désastres.
Sans doute à la veille du coup d'État il y avait, trop souvent, des agitations politiques, des conspirations qui troublaient l'ordre, inquiétaient les esprits, arrêtaient les affaires. La France républicaine, grande et forte à ^extérieur, illustrée par les plus étonnantes et les plus admirables victoires, avait à subir les tracasseries des royalistes et des cléricaux, qui rêvaient de ramener l'ancienne monarchie. Sournoisement ils minaient la République ; si l'ex-
pression n'était trop familière, on dirait qu'ils la grignotaient.
Cette ambition tracassière, mais sans portée, du parti royaliste, était le seul et très médiocre péril intérieur qui existât avant Brumaire. Il avait son origine dans les étranges illusions des princes exilés et des émigrés sur l'état réel de la France. Trom pés par l'espèce de mirage que produit Téloignement de la patrie et que l'impatience du malheur rend plus décevant encore, les royalistes du dehors s'imaginaient que la France soupirait après eux. Je trouve dans les mémoires inédits (1) du vicomte de Montalembert le curieux tableau de ces espérances toujours démenties et toujours arrogantes. Le noble exilé qui, de 1790 à 1800, tient exactement le registre quotidien de ses pressentiments et de ses déconvenues, a consacré deux énormes in-folio à écrire, tous les soirs, que le soleil de la bonne cause se lèverait le lendemain, et à constater, tous les matins, qu'il s'était trompé la veille. De tels ennemis, légers et violents, trop infatués pour être clairvoyants, trop irrités pour être habiles, trop ignorants des hommes et des choses pour être redoutables, ne mettaient nullement en danger l'existence de la République. Pour les vaincre, un coup d'État n'était pas nécessaire. La sagesse, le patriotisme, le devoir auraient consisté, pour tous les Français du dedans, à se rallier à la République, à fortifier ce gouvernement si tolérant, si accessible
(1) Bibliothèque publique de Fribourg, 2 vol. in-folio.
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au progrès, — ce gouvernement qui nous donnait la gloire à l'extérieur et la liberté au dedans. Ce devoir s'imposait plus impérieusement encore a ceux qui tenaient de la confiance de la République un commandement militaire. Il est à remarquer, en outre, que le général en chef de Texpéditioa d'Egypte s'aperçut que « le moment désigné par le destin », — ce sont les expressions dont il s'est servi pour parler de sa mission providentielle en Europe, — était arrivé à l'heure même du désastre deSaint-Jean-d'Acrc. Il revint donc en France, désertant à la fois son devoir et son armée, abandon* naut Kléber au poignard du fanatisme musulman, nous rapportant non la victoire mais la défaite, et venant ajouter, à son profit personnel, aux intrigues et aux conspirations royalistes, une intrigue nouvelle et une conspiration de plus.
Bonaparte, au xvni Brumaire, accomplit non seulement un acte criminel, mais un acte sans nécessité, sans justification utilitaire possible.
Au point de vue national, le xviii Brumaire était une trahison des principes mêmes de la Révolution — de ces principes pour lesquels tant d'efforts héroïques avaient été accomplis et tant de sang avait coulé. Au point de vue de l'histoire générale, de la civilisation européenne et humaine, le xvni Brumaire ouvre et marque une ère de réaction contre les aspirations, les tendances, les conclusions de la philosophie du xvui® siècle. Celle-ci avait rêvé la grandeur de l'humanité par le triomphe des idées, l'application des lois de la logique, Tégalité poli-
liquo et sociale, la mise en action du régime démocratique. Celui-là remplaçait cette noble conception d'une civilisation intelligente, pacifique, fraternelle, par la glorification des ambitions égoïstes et triomphantes. Dans lo monde de la Révolution, le droit devait primer la force; dans le monde du xvni Brumaire, la force allait primer le droit.
Bourguillon, près de Fribourg, septembre 1886.