‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 108 sur 327 · RES · texte numérisé non relu

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enfants, il avait conscience de faire un sacrifice énorme en travaillant :

cinquante semaines par an pour assurer leur subsistance. Il se jugeait quitte, et; rentré chez lui, s’enfermait dans son bureau, exigeait la tranquillité absolue, et s’emportait contre tout ce qui pouvait troubler sa précieuse vie intérieure. Comme en outre sa santé physique ne fut jamais brillante, et que, par instants, le rhumatisme articulaire qui se manifestait toujours rendait son humeur passablement irritable, sa femme et ses enfants connurent de pénibles moments. Elizabeth Melville put, par instants, se croire presque revenue aux mois qui précédèrent le voyage en Terre Sainte.

La maison semble avoir été à peu près intenable. Jamais, hors dans la lettre qu’on a lue, Elizabeth Melville n’a laissé passer une plainte. Jusqu'à sa mort, au contraire, elle nia héroïquement avoir subi la moindre épreuve ?. Maïs les enfants n’eurent pas la même patience. En septembre 1867, le fils aîné, Malcolm, dont la naissance avait été un tel objet de fierté, se suicida à dix-huit ans. C'était un caractère indompté ; il portait sans cesse un revolver sur lui, et, malgré les véhémentes défenses paternelles, revenait fréquemment à des heures très tardives. Un soir qu’il était rentré particulièrement tard, il reçut un sermon sévère. Le lendemain, on le trouva mort dans sa chambre, une balle dans la tête et le revolver encore à la main *. Le second fils,

1. G. L. C. Elizabeth Melville à Cath. Gansevoort Lansing, 2 février 1876, citée par Paltsits, pp. 35-36.

2. Conversation avec M. Weaver et Mrs Metcalf, septembre 1935.

3. Tous les détails se trouvent dans une lettre inédite de Samuel Shaw, beau-frère de Melville à sa mère, 12 septembre 1876. M. P.

Stanwix, quitta la maison paternelle quand il eut vingt ans, et partit pour le Nicaragua. En une lettre de deux pages, écrite au retour à sa grand'mère, il résume sans émoi les aventures les plus extraordinaires : continent traversé à pied, naufrage, mort d’un camarade épuisé sur le rivage, accès de fièvre. Avait-il eu le même désespoir que son père à son âge, ou entendu comme lui l’appel de l’aventure ? On ne saït. Une fois rentré, il étudia quelque temps la profession de dentiste. Il décrivit ses efforts, dans une lettre à sa grand’mère, sans jamais faire mention de son père. Mais il se lassa vite. Au bout de trois mois, il s'embarqua pour la Californie, avec l’intention d’y faire sa vie. Le 22 décembre 1874, de San-Francisco, il écrivit, toujours à sa grand’mère, en la priant de pardonner à ses folies. Huit jours plus tard, c'était à son oncle Lem. Shaw quil adressait, d'une écriture correcte et froide, une lettre désespérée, implorant soixante dollars. À bout de ressources, il voulait se faire chercheur d’or. S'il recevait Pargent demandé, il partirait en compagnie d’un groupe, et tenteraït sa chance. Sinon, il s’en irait tout seul, à pied, dès l’arrivée de la réponse :

« J’y vais dès cet hiver, même si je dois mourir de faim, ou tomber « de froid sur la route. »

On sent que ce second fils de Melville avait la farouche obstination de son père, auquel il ne voulait rien demander. L’oncle envoya l'argent, et le neveu partit. On ne devait jamais le revoir. En 1886, il périt de froid, comme il l’avait prédit, dans l’Alaska où il était allé chercher fortune’. L’aînée des filles, Elizabeth ou <« Bessie », ést morte, sans s’être mariée, en 1920. Jusqu'au bout, elle détesta la mémoire de son père. Elle déclarait que si, dans ses dernières années, il s'était montré plus doux, c’est que, malade, il avait absolument besoin des siens pour le soigner, mais que ses sentiments étaient restés les mêmes 2. La dernière fille, Frances ou « Fanny », la seule de la famille qui ait jamais eu quelques dispositions pratiques, vivait encore, à Cambridge, en 1936. Herman Melville eut peut-être une préférence pour elle : quand elle se maria, en 1880, il accueillit cordialement son gendre, Mr Thomas. Mais Mrs Thomas n’a jamais pardonné à son père l'attitude qu’il eut pour les siens. Octogénaire,

1. Les détails donnés ici concernant Stanwix Melville, sont empruntés à 7 lettres de lui, adressées à sa grand’mère, Mrs Shaw, et à son oncle Lemuel Shaw, de 1861 à 1877, et conservées dans les M. P. 2. Conversation avec M. Weaver. Les lettres de sa mère (G. L. C.) dépeignent « Bessie » Melville comme étant toujours maladive.

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elle gardait la même amertume, et se refusait obstinément à mentionner Herman Melville :. Ainsi la résolution de ce dernier, héroïque en elle-même, et inspirée des plus nobles motifs, eut des résultats pratiques effrayants. A son art et à sa pensée, il a tout immolé : et ïl a fait le malheur de tous les siens.

Ses dernières années, pourtant, furent moins sombres. Deux héritages, arrivés coup sur coup, celui de sa belle-mère Mrs Shaw, celui de sa sœur Frances Melville ?, lui donnèrent quelque aisance. Malgré les efforts de sa femme, qui redoutait pour lui l’inaction, il donna, en 1886, sa démission d’ « inspecteur » *. A soixante-six ans, il avait besoin de repos. Désormais, libéré de sa tâche fastidieuse, pouvant sans remords distraire à ses occupations intellectuelles les moments que la famille ou les amis lui réclamaient, on le vit devenir plus humain. C’est l’époque où, à défaut des visiteurs, qu’il continua d’écarter, il se prit à répondre aux lettres qui lui parvenaient de loin, au besoin à écrire le premier. En 1884, il répondit à la lettre enthousiaste d’un Anglais de Leicester, Mr James Billson, qui lui disait « le bien immense » qu’il avait tiré de ses œuvres. Et une correspondance prit naissance, qui dura jusqu’en 1888. Billson envoyait des livres, des considérations chaleureuses, et Melville répondait, en termes seulement polis d’abord, puis avec plus de confiance et d'abandon ©. De même il répondit à divers éditeurs demandant le droit de reproduire une page où un poème dans une anthologie, au professeur Mac Mechan qui lui exprimait son admiration, au psychologue anglais Havelock Ellis qui voulait des renseignements biographiques ‘. En 1886, Mel-

1. Conversation avec Mrs Metcalf. Reçu par Mrs Metcalf dans la maison où sa mère, née Fanny Melville, vivait encore, il ne nous a pas été possible d’entrevoir la vieille dame. Quinze ans plus tôt. M. Weaver avait eu peine à vaincre la répugnance de Mrs Thomas à parler de son père.

. CF. Paltsits, p. 61 et note 112.

3. Mrs Shaw mourut en 1879, Frances Melville en 1885. On peut ajouter le petit héritage venu de « Tante Lucy » mentionné par El. Melville dans une lettre du 6 novembre 1878, à Cath. G. Lansing, voir Paltsits, p. 56.

4. Les copies (par Billson lui-même) des 9 lettres reçues par lui de Melville se trouvent dans les M. P. Ces lettres ont été reproduites dans « The Nation and Athen », 14 août 1921, également par les soins de Billson.

5. M. P. Lettre de Havelock Ellis, 20 juillet 1890 ; diverses autres lettres dans M. P.

ville écrivit même le premier à William Clark Russell pour le féliciter de ses ouvrages, et une autre correspondance commença, qui ne prit fin qu’à la mort de Melville :. Il écrivit enfin à l'artiste Elihu Vedder, dont il avait aimé les œuvres : la réponse de Vedder arriva trop tard. Et cependant c'était à lui, qu’il n’avait jamais vu, que Melville avait dédié Timoleon, la dernière œuvre imprimée de son vivant ?.

C’est l’image d’un vieillard tranquille et bienveillant qu’ont gardée les derniers témoins de sa vie. C’est celle qu’il a laissée à J. E. A. Smith, qui le vit pour la dernière fois quand, en 1885, il retourna pour quelques jours à Pittsfield.

« Peut-être son allure était-elle un peu plus paisible qu’autrefois, « mais dans une société nombreuse elle avait toujours été paisible. < Mr Melville n’avait rien d’un homme désappointé par la vie, mais « plutôt une apparence de parfait contentement, et sa conversation « reflétait beaucoup de son esprit jovial et insouciant *. »

C’est encore l’impression qu’a conservée Stedman, et aussi le journaliste anonyme qui, en 1891, disait son regret de voir disparaître la grande figure familière, souvent aperçue à la Batterie, arrêtée pour contempler l’incessante activité de la rade {.

C’est l’époque enfin où sa petite-fille, aujourd’hui Mrs Melcalf, et alors Eleanor Thomas, l’a connu, et c’est à ces toutes dernières années que s’applique l’image souriante qu’elle a conservée. Pour les filles de Melville, il était trop tard : elles ne pouvaient se défaire de la réserve hostile qu’elles avaient gardée toute leur jeunesse. Les petits-enfants, eux, n'avaient pas de préjugés. Mrs Metcalf n’a vu qu’un vieillard doux et pensif qui sortait de son cabinet mystérieux pour venir jouer avec elle. Il la menait à Central Park, prenait plaisir à suivre ses ébats, lui criait amicalement : « Attention, ou bien le « cop > va venir te prendre ! » Il lui montrait des gravures aux vitrines des marchands, et, rentré à la maison, fumait lentement sa pipe, sous la véranda intérieure, en contemplant l’enfant qui jouait à ses côtés, ou en lui contant de belles histoires de sauvages et d’îles ensoleillées °.

La grande crise qui avait secoué Melville de 1851 à 1856, si atténuée

1. Les lettres de Melville à W. C. Russel n’ont pas été retrouvées, à notre connaissance. Les réponses de W. C. Russel, au nombre de 5, et datées de 1888, 1889, 1890, se trouvent dans les M. P.

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