LA VIE SECRÈTE
Ce n’est cependant pas d’après ces témoignages extérieurs que l’on peut pénétrer la véritable existence de Melville pendant ce quart de siècle. Parallèlement à sa vie apparente, humiliée, irritable et indulgente tour à tour, il en menait une autre, dont il défendait farouchement l’accès, et qu’il tenait pour essentielle.
Sa tâche quotidienne achevée, il sortait seul et allait flâner chez les bouquinistes et les marchands d’estampes. Rentré chez lui, il s’enfermait dans la pièce où il gardait jalousement ses trésors. Mrs Metcalf, qui, dans les dernières années de la vie de son grand-père, fut admise parfois à jeter un coup d’œil au sanctuaire, le décrit ainsi :
« Sa chambre était pour moi un lieu de mystère et de terreur. < Jamais je ne m’y risquais sans qu’il m’y eût invitée. Elle s’ouvrait < au Nord, de manière sinistre. Le grand bureau d’acajou, pesam- < ment chargé de quatre rayons de reliures de cuir aux ors ternis ; « la haute et sombre bibliothèque surmontée d’étranges bustes de « plâtre dont le regard furtif courait le long du plafond, ou qui, « inclinés, scrutaient comme des aveugles le sol avec leurs prunelles < vides ; l’étroit lit de fer aux barreaux noirs ; la vaste table dans « l’alcôve, surchargée de papiers auxquels je n’eusse pas touché même « en rêve — tout cela faisait une pièce qui m'’effrayait encore plus « que le salon sur la cour, dont la porte me servait à fuir en cou- « rant pour échapper à la poursuite des yeux de Son portrait, accro- < ché là dans la pénombre:. »
Dans cette pièce, fermée d’ordinaire à tous les regards, et qui, même une fois l'interdiction levée, semblait sinistre, Melville passa presque toutes les heures de joie des dernières années de sa vie.
Il aimait à y contempler ses estampes, celles de Claude, notam-
1. Lettre de Mrs Metcalf à Mr Weaver : voir Weaver pp. 377-380.
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ment, — fantaisies dont l’achat, parfois, faisait maugréer les siens ?. Il y lisait, surtout, les livres rapportés de ses promenades. Seul, Ë M. Olson fera la lumière complète sur ces lectures. On signalera pourtant, dès maintenant, les plus caractéristiques. Parmi les auteurs les plus aimés peut se ranger Balzac, dent Melville acheta successivement treize volumes, de 1870 à 1890 : signe manifeste d’une admiration durable. Tennyson, lui aussi, conserva la faveur. Melville, qui possédait pourtant, déjà, ses œuvies complètes, se procura encore, après 1870, des éditions diverses de ses poèmes ; et quand il voulut faire à sa femme et à ses enfants de petits présents, il fit, une fois de plus, appel à Tennyson. Matthew Arnold l’intéressa aussi : à trois reprises, de 1865 à 1883, il acheta l’un ou l’autre de ses ouvrages. Mais à part ces favoris, on trouve dans ses emplettes un éclectisme comd plet : classiques anglais et étrangers, poètes, quelques livres d’art, de rares ouvrages de voyages, et jusqu’à des livres enfantins, qu’il acheta pour sa petite-fille, mais finit par lire et annoter lui-même. Une tradition bien établie veut qu’il ait passé sa vieillesse à lire Schopenhauer, et à sombrer à sa suite dans un péssimisme définitif. L’exagération est évidente. En 1890 et 1891, — donc à la veille de sa mort, — il acheta sept volumes de Schopenhäauer. Mais, alors que les volumes antérieurement sont souvent chargés de remarques au crayon, Melville, sur ceux du philosophe, se contenta de tracer ici et là, de petites barres qu’il est bien difficile d'interpréter. Apparemment, il lut Schopenhauer, poussé par son éternel désir de culture. On ne peut, de ce fait, conclure avec certitude qu’il l’ait approuvé *. Enfin, les œuvres de James Thomson lui furent envoyées d'Angleterre, après 1884, par son correspondant Mr Billson. D’après ses letires de remerë ciements, en peut voir qu’il reconnut des souffrances analogues à | celles qu’il avaît éprouvées dans celles du « Lauréat du Pessimisme ». Mais le ton apaisé des lettres de Melville prouve que, personnellement, il avait cessé de souffrir { L’impression qui se dégage au contraire de cet ensemble de lectures, est celle d’un esprit curieux et vaste
ce n’est plus celui d’un inquiet. Sa vie extérieure, certes, a connu
4. Sur ces estampes, voir New-York Daily Tribune, 1e* octobre 1891. ; Mrs Metcalf confirme cette impression.