‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 115 sur 327 · Ellis (W.). Polynesian Researches, 3 vol., Londres · texte numérisé non relu

Ellis (W.). Polynesian Researches, 3 vol., Londres

4. Thomas (R.). Yarn for Melville’s Typee, Philo. Quart., XV, pp. 16-29, janvier 1936.

5. Stewart (Ch. $.). À Visit to the South Seas in the Ü. S. S. Vincennes, 2 vol. Londres, 1832.

6 Forsythe (R.S.). H. Melville in the Marquesas, Philo. Quart. XV, pp. 1-15, janvier 1936. Un article tout récent de M. Anderson {The Colophon, print. 1938) tend à montrer que la part des emprunts est, dans Typee, encore plus

considérable que nous ne le supposions. M. Anderson parle même de « plagiats en gros ».

soigneusement, pourtant, de toute invraisemblance. Parmi les anciens voyageurs en Polynésie, les premiers de tous piquaient la curiosité en contant d’improbables histoires d’eldorados et de monstres marins! les prédécesseurs immédiats de Melville s’en tenaient au récit minutieux de leurs navigations et de leurs escales. Melville, mû par un souci d’art à changer l’importance relative de faits réels, ouvrait la voie nouvelle où devait s’engager Stevenson. Il n’oublia ni l’idylle qui devait attendrir le lecteur, ni la peinture des caractères individuels

‘qui devaient entraîner sa conviction. Typee, ancêtre déjà, du récit de

voyage « impressionniste >» dans cette partie du monde, devait être aussi le premier roman polynésien.

Mais Melville, dès cette époque, n’était pas homme à se contenter de peindre un milieu pittoresque et de raconter des aventures. Son penchant méditatif avait eu bien des fois l’occasion de s’exercer pendant les longues heures immobiles de son voyage, et une conception de la vie s’était formée en lui : il ne lui était pas possible de ne pas la révéler. Lentement, à la suite de déceptions multiples, il avait senti l'écart effrayant qui existe entre les préceptes chrétiens qu’on lui avait inculqués et les mobiles bas et hypocrites qui, en réalité, mènent le monde. Il entendait, quant à lui, tenir pour nulles les pires déclarations des conformistes, dénoncer sans crainte les institutions contraires à la vraie morale, et chercher où qu’ils fussent, même chez les dévoyés d’un ertrepont ou les cannibales d’un pays sauvage, los traits qui, au contraire, lui semblaient innocents et honnêtes, afin d'y trouver des exemples. Conception tout à fait louable, mais dont, avec une impétuosité juvénile, il allait, dans son livre, tirer un véritable système dépassant ainsi son intention première.

Les institutions qu’il critiqua furent toutes celles qui supposaient une hiérarchie. Il s’insurgea contre la modeste organisation des navires baleiniers, dont la brutalité s’appuyait tant bien que mal sur le mensonge. Il critiqua les moindres actes d’une puissance eurcpéenne, la France, qui représentait pour lui les aspects dangereusement séduisants de l’hypocrisie. Et il s’en prit aux missionnaires américains, ses compatriotes, dont les suaves discours et l’illusoire esprit de sacrifice n’étaient à ses yeux qu'une hypocrisie de plus.

Résumant ses diverses conclusions, il fit de la civilisation une critique

peu charitable. Par contraste, il vanta la douceur et l'innocence des cannibales, maudissant les civilisés qui venaient souiller leur primitive honnêteté pour leur apporter en échange leurs propres vices ; et il prédit avec douleur la déchéance, peut-être la disparition, de cette race marquisienne encore si belle. On voit combien il dépassait ses prémisses. Parti d’un point de vue seulement chrétien, que maint prédicateur catholique eût pu faire sien, il tombait dans une apologie du sauvage à la manière de Rousseau. Pour un peu, il eût rejoint le Supplément au Voyage de Bougainville. Cette philosophie juvénile, développée avec fougue, tient une large place dans son livre. La séduction des paysages et de l’histoire ne doit pas la faire oublier.

Description à la fois exacte et poétique, aventures embellies, philosophie généreusement utopique devaient se mêler dans son livre. Mais il fallait encore faire du mélange une œuvre d’art. Plus tard, Melville plus expérimenté, sentira le rôle qu’ici peut jouer la composition. El ne paraît pas, dans Typee, en avoir eu grand souci. Par contre, il sentit que la faiblesse dc ses devanciers tenait surtout à leur indifférence au style. Et dans tout son ouvrage il s’appliqua, par le prestige des mots et des cadences, à faire, enfin, l’œuvre littéraire que les autres avaient négligée. On appréciera plus loin ce style. Mais il convient ici de montrer ses efforts, et rien ne les fait mieux voir que les subtiles démarcations qu’il a faites de Stewart. M. Russell Thomas a longuement comparé les deux textes. Et maint passage de Stewart, rapproché par ses soins d’une phrase de Melville, montre la peine que ce dernier a prise pour nous séduire. Un seul exemple fera comprendre cet effort. Là où Stewart écrit :

« Les habitants sont maintenant, comme ils l’étaient, dans un état « de nature entier ; et leurs conditions primitives sont, à tous égards, « inchangées. »

Melville reprend sa phrase et la transforme. Elle devient sous sa plume :

« Ils gardent le caractère primitif de l’origine, restant, à très peu « près, dans l’état de nature où ils étaient quand, pour la première « fois, des blancs les aperçurent!. »

de Stewart, p. 212, et Typee, p. 14. Comparaison relevée par Russel Thomas, Op. Ci.

LL atE

Des intentions de Stewart à celles de Melville, il y a toute la différence entre le point de vue de l’observateur et celui de l'artiste c’est ce dernier, assurément, qui guida Melville. Il nous reste à montrer les résultats qu’il atteignit.

Typee rendit Melville célèbre du jour au lendemain. On a, dans les dernières années, constaté l’étendue de ce triomphe, le réduisant parfois à un « succès de scandale : ». Mais, à cette époque où l’art de la réclame était dans son enfance, quel était l’obscur débutant dont le premier livre eût pu, en quelques semaines, susciter quinze articles de revue en Amérique, et une dizaine en Angleterre ? ? Ce fut pourtant le cas de Melville. Le public fut surpris et charmé. En trois ans, près de quatorze mille exemplaires furent vendus *. Le livre et les mœurs qu’il peignait furent discutés partout. La providentielle découverte de Toby fut un événement. De toutes parts se voient les signes de l'engouement. Typee eut l’honneur d’être parodié. Grace Greenwood déclarait ironiquement :

< Je considère mon genre de vie « anti-typique » avec une véritable « pitiéi. » |

William Ellery Channing rimait à la gloire de Melville ‘, et James Russel Lowel avouait dans une lettre :

« Je suis cordialement sursaturé de Typee®. »

Bientôt il n’y eut pas jusqu’à Melville lui-même qui ne fût las de tout ce bruit. Jusqu’à la fin de sa vie il fut agacé d’être éternellement « l’homme qui avait vécu parmi les cannibales ? ».

Quelles raisons ont mené certains auteurs, en tête desquels se range

4. L'expression est de Mr Weaver, p. 255, mais a été prise par la suite trop littéralement. Cf. plus bas, Anderson.

2. Anderson (Ch. R.). Contemporary American Opinions of Typee and Omoo, Am. Lit. IX, pp. 1-25, mars 1937.

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