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Dans une courte préface, Melville rapporte les circonstances où son livre fut écrit, assure qu’il dit la vérité, et demande l’indulgence pour sa franchise et ses faiblesses. Et le récit commence. Depuis six mois, l’auteur est à la mer, matelot sur le baleinier Dolly, où les vivres sont rares, où la vie est fastidieuse et la discipline sévère. Enfin, l’on va faire relâche. Pendant de longs jours, le navire court sur une mer enchantée, et les marins songent avec délices que la rade où ils mouilleront sera celle de Taiohaëé, à Nuku-Heva dans ce groupe des Marquises dont ils ont souvent rêvé. Quant à l’auteur, son parti est pris : à l’arrivée, il désertera, las d’une navigation qui semble ne jamais devoir finir. On aborde enfin : hélas ! la beauté de l'ile est ternie aux yeux du poète, malgré les sirènes qui viennent en simple appareil offrir aux arrivants la bienvenue traditionnelle maintenant six frégates françaises occupent la rade ; Dupetit-Thouars vient de s'emparer de l’archipel. Melville s’interrompt pour parler des navigateurs d'autrefois, de Porter qui traita durement les indigènes, et des Français, ces intrus qui, en peu de semaines, ont su se rendre, aux îles, ridicules et odieux. Il précise en même temps la topographie de l’île. D’une chaîne centrale divergent des vallées, qui communiquent seulement par des sentiers de montagne : celle de Taiohaé, où sont descendus les Français ; celle de Taïpi-vi qu'on dit peuplée de cannibales féroces ; celle de Happaa, dont les habitants pacifiques demeurent à peu près libres.
La seconde partie est le récit de l’évasion. Melville eût fait, s’il l’eût fallu, sa tentative tout seul. Mais il est préférable d’avoir un compagnon. Il fait choix de Toby, jeune, sombre et cultivé, dont la vie passée cache un mystère. Il s'ouvre à lui, et les jeunes gens décident de partir de concert. Il font leur plan : descendre à terre avec les autres, s’écarter, fuir dans la montagne, et gagner provisoirement la vallée de Happaa : c’est l’affaire de quelques heures, et c’est le refuge le meilleur. Taiohaé n’est pas sûr, car les Français ramèneraient les fugitifs à bord ; et le farouche Taïpi-vi doit être hors de question. Les deux hommes vont donc à terre, emportant quelques vivres en cachette. La pluie les favorise : ils s’écartent et s’élancent vers la crête. Mais le voyage est bien plus dur qu’ils n’auraient cru. C’est d’abord une forêt de roseaux qui les arrête, puis une dure escalade. Arrivés en haut, ils n’aperçoivent pas les vallées
attendues ; derrière eux, le spectacle est magnifique ; mais devant, un plateau raviné présage de dures fatigues. Sous une pluie torrentielle, ils doivent passer la nuit dans un ravin. Au matin, l’auteur se sent fiévreux : une piqûre d’insecte fait enfler sa jambe, et il n'avance plus qu’à peine, derrière son compagnon encore enthousiaste. Heureusement, le spectacle d’une vallée enchantée, aperçue tout au loin, vient ranimer son courage. Mais une pensée l’accable est-ce le pays des Happaa, ou celui des redoutables Taïpi? Ils repartent, et toujours ce sont ravins à descendre et à gravir encore. La nuit les surprend à nouveau, leurs vivres presque épuisées, et le lendemain, l’auteur, de plus en plus malade, trouve le chemin toujours plus dur. Plusieurs jours encore, il faut marcher ; les obstacles sont parfois terribles : une fois, les fugitifs sont réduits, pour atteindre le fond d’un précipice, à sauter dans le vide, suspendus à une liane. Ils sont enfin dans la vallée, où ils s’endorment à bout de forces, sans avoir résolu l’angoissant problème : Taïpi ou Happaa ?
Les chapitres qui suivent nous peignent les aventures vécues dans la vallée. Les marins s'engagent dans un sentier qu’ombragent les arbres à pain. Les signes d’habitation se multiplient : bientôt paraissent les silhouettes édéniques d’une fille et d’un garçon qui se tiennent par la main. Persuadé que des êtres si beaux sont des Happaa, Toby, par une gesticulation intense, leur exprime l’amour qu’il sent pour cette tribu. Les jeunes gens, interdits, se taisent, et font signe aux inconnus de les suivre au village. Ils arrivent à une demeure de bambous et de nattes où des indigènes se pressent autour d’eux, méfiants. L'auteur, alors, pressent la vérité : il est chez les Taïpi. Par une mimique nouvelle, il manifeste son amour des Taïpi et son horreur des Happaa ; les visages se détendent, en particulier ceiui du chef, Mehevi : les deux marins sont désormais des hôtes. On leur apporte le poe-poe traditionnel, on leur tient d’interminables discours. L'animation reste intense jusque au soir où les deux blancs restent seuls avec leurs hôtes. La nuit, l’auteur, que sa blessure empêche de dormir, roule malgré tout de sombres pensées. Elles se dissipent à peu près le lendemain, quand revient le grand chef qui interroge les fugitifs, fait soigner la jambe de l’auteur, et lui donne pour serviteur le bon Kory-Kory, ami dévoué malgré sa laideur. La simplicité cordiale de la maisonnée achève de ramener l’optimisme. Il y a là Mareyho, le vieillard ingénu qui construit une hutte toujours inachevée ; Tinor, son épouse, bonne ménagère affairée. Il y a Fayaway, surtout, la vierge qui passe toutes les autres en grâce, et
considère avec une tendre sollicitude l'étranger à la peau blanche -que la tribu appelle maintenant < Tommo ». Pendant quelques jours, les deux-amis ne songent qu’à jouir d’une hospitälité imprévue. ls visitent les bosquets « iaboo », où les femmes n’ont pas accès, le « Ti », lieu retiré que hantent les seuls guerriers, et où ils font des repas plantureux. Tout serait parfait s'ils savaient pouvoir un jour s'éloigner à leur gré, si un chirurgien français, surtout, pouvait soigner Tommo. Finalement, les indigènes consentent à laisser partir Toby, qui ramènera les remèdes nécessaires. Mais le soir même Toby rentre blessé : il n’a pu traverser le pays des Happaa, adversaires de toujours des Taïpi et de leurs amis. Toby, d’ailleurs, se remet de sa blessure, mais Tommo reste toujours aussi faible. Un espoir lui vient : des chaloupes, dit-on, ont abordé la grève, et Toby obtient d’aller avec un groupe à teur rencontre, tandis que Tommo reste au village, qu’une lieue sépare ‘de la mer. Hélas, le soir, les indigènes reviennent sans Toby. Ils assurent à Tommo que son compagnon est parti en chaloupe, promettant de revenir, dans les trois jours, porteur de remèdes. Mais les jours passent sans que Toby reparaisse. Tommo, demeuré seul, et ne pouvant croire que son ami l’ait trahi, pense que les perfides indigènes l’ont tué. Malgré les attentions, il sent croître sa nostalgie. Kory-Kory s’ingénie à lui trouver des mets délicieux ; lui-même il va se baïgner dans un petit lac en compagnie des jeunes filles. Il obtient, par une faveur insigne, que soit levé le « taboo > qui empêchait sa chère Fayaway, de l’accompagner en pirogue. Mais ces délices ne lui font pas oublier la liberté perdue. Sa triste situation lui apparaît quand il voit que Marnoo lui-même, l’étranger « taboo » qui voyage sans danger de vallée en vallée, s’attire la colère quand il suggère aux Taïpi de laisser partir Tommo. Il n’a plus rien à faire, qu'à demeurer dans la vallée, à goûter les attraits de cet « éden cannibale ».
L'action maintenant fait halte. Les semaines passent, dépourvues d'incidents. Parmi ces indigènes qu’on lui a peints de couleurs si noires, et dont la vie, pourtant, a des traits idylliques, Tommo, dont la jambe a guéri subitement, coule des jours paresseux. Malgré sa nostalgie et sa vague inquiétude, il savoure le charme de la vie primitive. Et les chapitres de son livre qui reflètent cette longue pause, il les consacre, sans ordre, à la peinture des mœurs indigènes. Il vante, avec une chaleur que Rousseau eût aimé, la vie simple et vertueuse de ces « derniers sauvages ». Il décrit avec indulgence leurs inoffensives petites guerres. Il peint ensuite une de leurs journées, que
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les bains, les repas et les siestes suffisent à occuper. Il se fait archéologue, et décrit les sanctuaires en ruine de la vallée : chroniqueur, il nous montre les préparatifs culinaires et’ vestimentaires de la fameuse fête des calebasses, puis la fête elle-même, avec son long festin, ses chants étranges et ses danses voluptueuses. Il nous donne une idée de la religion de ses hôtes, où il ne voit guère que des rites aux fondements disparus. Il évoque la beauté des Taïpi, de leurs corps et de leurs parures, l’état social de la tribu, où le roi Mehevi exerce un pouvoir patriarcal et bienveillant sur une sorte de grande famille : et il oppose le bonheur des Taïpi encore libres au triste asservissement des Hawaïens colonisés. Voici maintenant les parties de pêche, qui ressemblent plus à des fêtes qu'à des travaux. Voici l’histoire naturelle de la vallée, où le printemps est éternel, où les fruits et les fleurs ont une richesse inégalée, d’où les reptiles et les fauves sont absents, tandis que volent en tous sens des oiseaux merveilleux. Voici le tatoueur et son industrie, voici, pêle-mêle, des réflexions sur le « taboo » et des remarques sur la langue marquisienne. Au hasard de ces semaines inactives, Tommo a recueilli les éléments épars d’un vrai traité d’ethnographie.
Dans une dernière partie l’action reprend, et ne cessera plus. Depuis trois mois qu’il vit dans la vallée, son inquiétude n’a jamais tout à fait disparu. Une rechute de la maladie la ranime : il sent la valeur de la civilisation. Un incident fortuit l’effraie surtout : il a découvert que de mystérieux paquets pendus aux poutres, de sa maison contiennent des têtes humaines, dont l’une est celle d’un blanc. Une ‘ petite guerre contre les Happaa a lieu peu après : Tommo, qu’on a pourtant tenu à l’écart, sait qu’un festin de chair humaine l’a suivi. Maintenant il a peur, et veut s'échapper à tout prix. Ne le soigne-t-on si bien que pour le rendre plus savoureux ? Avec Marnoo le voyageur, il convient d’un projet d’évasion, mais il échoue. Trois semaines encore se passent, et la maladie de Tommo s'aggrave, quand on annonce la venue d’une chaloupe, au débouché de Ia vallée. On …__ croit, ou feint de croire, au retour de Toby, et une partie de la tribu 7 court lFaccueïllir. Tommo, par ses supplications, obtient de se faire porter jusqu’à la grève. Maïs à mi-chemin, les Taïpi comprennent leur # erreur : ce n’est pas Toby, mais un trafiquant australien qui vient offrir ses marchandises. On veut retenir Tommo loin de la mer. Désespéré, il va voir fuir cette dernière chance, quand une dispute éclate parmi les indigènes. On ne prend plus garde à Tommo qui, comprenant que son heure est venue, embrasse Fayaway sanglotante, et, mal-
gré sa blessure, s’élance vers la chaloupe ; il monte, et les blancs s’en vont à force de rames, jetant seulement sur le sable une faible rançon. Les Taïpi sont furieux d’être joués ; du promontoire voisin plusieurs s’élancent à la nage pour couper la retraite au canot. Mais tandis que les marins sont courbés sur les rames, Tommo, d’un coup de grappin furieux, force le premier des nageurs à lâcher le plat-bord que son bras vient de saisir. La baleinière s’éloigne : Tommo est libre, et c'était là le vrai but de l’expédition, montée par un capitaine à court d'équipage et réduit à des moyens désespérés pour recruter des hommes. Avec lui, Tommo va partir vers de nouvelles aventures : l’épisode marquisien de sa vie est fini.
Un « appendice » et une « suite >» complètent l’ouvrage. Le premier, qui sert à Melville pour justifier les préférences politiques manifestées dans son livre, est une défense de Lord George Paulet, qui, un temps, occupa les Sandwich au nom du Roi d'Angleterre. Melville assure que l'officier, bienfaiteur des indigènes, avait agi absolument contraint par les procédés du roitelet local et des missionnaires américains. Sa conduite ne saurait se comparer à celle qu’eut aux Marquises et à Tahiti Dupetit:Thouars, ce pirate : c’est l’unique rapport del’appendice et du livre. La <« suite », elle, fut écrite pour la seconde édition de Typee. Toby qui, contrairement aux craintes de l’auteur, vivait paisiblement en Amérique, lut le livre, et, grâce à lui, retrouva son compagnon. Il lui révéla son odyssée, et c’est elle que Melville rapporte. 2
Ayant quitté Tommo pour atteindre la grève, il vit qu’on s'était joué de lui ; nulle chaloupe n’était en vue, et le seul étranger qu’il rencontra dans sa course fut un de ces vieux aventuriers des îles, matelots déserteurs, qu’une longue habitude rendait « taboo » partout. Le rusé bonhomme, nommé Jimmy, persuada les Taïpi de laisser partir Toby vers Taiohaé, pour chercher, disait-il, des remèdes et revenir bientôt. A Toby, il dit qu’il était libre, et qu'avant peu Tommo le serait aussi. A Taiohaé, Toby confiant, contracta un engagement pour Tommo et pour lui. Jimmy reçut de l’argent pour libérer Tommo. Mais deux expéditions échouèrent, et le capitaine leva l’ancre sans laisser Toby retourner à terre. Quand Tommo croyait Toby mort dans une embuscade, Toby, de son côté, doutait que son ami vécût encore.
Plus de quatre ans devaient passer avant qu'aucun des deux apprit le sort de l’autre.
Le) N de)
Analyser les intentions de Melville quand il écrivit Typee, c’est presque retrouver les mobiles qui l’ont conduit à se faire écrivain. Ce même désir, manifesté des années plus tôt, de communiquer tout ensemble au modeste public du Lansingburgh Advertiser ses impressions, ses rêveries et ses idées, le mena, maintenant que son expérience était infiniment plus ample, à faire un livre qui tout à la fois évoquât les visions qui l’avaient charmé, racontât ses aventures et révélât ses préférences. Les trois sujets étaient inséparables : Typee devait être une « description > en même temps qu’un roman et qu’un livre d'idées.
La narration d’un voyage aux îles Polynésiennes n’était pas chose nouvelle. Longue était déjà la liste des capitaines ou missionnaires qui avaient parcouru les archipels et, au retour, avaient rédigé ces charmantes relations où indications nautiques et incidents de voyage s’interrompent parfois pour faire place aux descriptions géographiques, historiques, ethnographiques. Beaucoup de ces narrateurs, même, avaient fait en Polynésie un séjour infiniment plus long que celui de Melville. Celui-ci, pourtant, savait que son point de vue était neuf. Maint aventurier avant lui, prisonnier ou déserteur, avait vécu dans les îles. Mais ils n’avaient pas ensuite relaté ce qu’ils avaient vu. Un seul avait tenté de décrire ses hôtes sauvages : Mariner, matelot anglais qui, au début du siècle, passa des années seul aux Tonga. Mais, presque illettré, il dut recourir aux offices d’un mentor qui rédigea ses souvenirs, et son récit manqua de spontanéité *. Melville avait la double chance d’avoir approché les indigènes de tout près, et de savoir peindre lui-même les événements qu’il avait vécus.
Il s’appliqua donc à faire surgir dans sa mémoire les visions qui l'avaient émerveillé, les lieux qu’il avait hantés, les scènes auxquelles il avait pris part, et à donner à ses descriptions un caractère personnel qu’on ne trouvait pas chez les autres voyageurs. Pourtant, il sentait
1. Account of the Natives of the Tonga Islands, compiled by John Martin, 2 vol. Londres, 1817. Traduction française, 2 vol., Paris, 1818.
bien que son séjour avait été très court, et qu’au fond certains missionnaires et certains capitaines en avaient appris plus que lui à nombre d’égards. Il lut donc leurs ouvrages, ceux de Porter ‘, de Fanning ? et d’Ellis *. Il lut surtout, comme l’a montré M. Russell Thomas *, celui de Stewart 5, et, sans trop de scrupules, « adapta >» maintes observations du savant ecclésiastique, qu’il présenta comme des remarques personrelles faites par lui-même dans sa captivité. On voit donc. comme son point de vue est nouveau. Tout comme Stewart, il tenait à être exact, et à ne rien laisser passer dont il n’eût vérifié l’exactitude. Mais il voulut donner à tout ce qu’il conta la forme du témoignage, et l’envelopper de cette poésie que le témoin passionné d’une scène lui restitue bien mieux que le savant seulement épris de vérité. Le souci de charmer son public était égal en lui, au désir de linstruire. Autant et plus que faire connaître ce pays, il voulait, au fond, en faire sentir la beauté.
Il voulait faire bien plus encore pour nous plaire. IT avait été le héros d’aventures pleines d’imprévu : il entendit nous en faire part, et, pour accroître encore notre intérêt, il dota son récit de toutes Îles apparences d’un roman. Les péripéties, même, furent non seulement reproduites, mais embellies : on s’en rend compte si l’on compare l’analyse de Typee et les faits plus simples qui ont été rapportés plus haut. M. Forsythe a bien montré que Melville, dans cet ordre d'idées, avait cherché, plus qu’à rappeler une vérité littérale, à provoquer en nous de fortes impressions ®. Il grossit les Sérils, allongea les durées, présenta de manière dramatique les incidents, se gardant
4. Porter (D.). Journal of a Cruise in the Frigate Essex, Phila., 4946.
2. Fanning (E.). Voyages to the South Seas eta., Boston, 1833, éd. moderne, Salem, 1924.