COMMISE
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comme il est si fréquent pour les « suites », est inférieur à son devancier. Pour M. Van Doren, par exemple, il n’a ni sa fraîcheur ni son unité ?. M. Van Wyck Brooks, parlant de White Jacket, dit simplement : le livre est aussi inférieur à Redburn qu'Omoo l’est à Typee ?. Pareille proposition lui paraît, apparemment, trop évidente pour être démontrée. Il n’y a guère que M. Mumford qui voie dans le second livre un égal du premier *. Et il n’y a que D. H. Lawrence qui le trouve supérieur. À ses yeux, Omoo est
€ fascinant, picaresque, vaurien, aventureux : c’est le meilleur Mel- < ville; pour une fois, il est vraiment insouciant ; pour une fois, il < prend la vie comme elle lui vient {. »
Depuis peu, on a plus étudié Omoo pour y chercher des éléments biographiques que pour son mérite propre. On l’a réédité, mais moins souvent que Typee. Le cinéma l’a négligé, la traduction également. Au fond, alors que tant des livres de Melville n’ont que depuis peu connu la gloire, Omoo n’a jamais retrouvé tout à fait la vogue de ses débuts. Nous allons dire si ce demi-effacement nous paraît se justifier.
Le décor d’'Omoo est, nous l’avons dit, moins complet que celui du premier livre. Il n’en est pas moins intéressant. IL comporte, au premier acte, un petit navire qui, entre tous ceux où navigua Melville, tient une place de choix. L'auteur a pu railler sa vétusté, s’insurger contre les officiers qui le commandaient : nul autre ne lui a laissé un souvenir si heureux que la Julia. Avec affection, il nous la fait apercevoir au loin comme un refuge, ou dérivant presque immobile sur une mer somnolente, ou fendant courageusement les vagues de son étrave toujours jeune. Plus qu'aucun autre navire, nous avons l'impression de connaître et d’aimer ce Petit Jules bon enfant; c'était vraiment le navire qui convenait aux insouciants aventuriers qu’il emportait.
« Malgré les réparations, il était encore en triste état. On disait
1. Van Doren (C.). The American Novel, New-York, 1921. 2. Van Wyck Brooks. Emerson and others, New-York, 1927. 3. Mumford, pp. 80-85.
&. Lawrence (D. H.). Studies in American Literature, pp. 193-213, New- York, 1923
que les mâts principaux n'étaient pas sûrs ; le gréement fixe était bien usé, et, par endroits, les bordés eux-mêmes étaient pourris. Il était quand même passablement étanche, et le travail ordinaire des pompes le matin suffisait à peu près à le maintenir à flot.
« Mais tout cela n’a rien à voir avec sa tenue à la mer. À cet égard, le brave Petit Jules, le bon gros Petit Jules, était un vrai sorcier. Grand frais ou faible brise, toujours il était prêt à profiter du vent et quand il bousculait les lames de son étrave, qu’il se cabrait, qu’il piaffait sur la mer, on ne pensait guère à sa voile rapiécée ni à sa coque rafistolée !. » |
La Mer du Sud elle-même, enchanteresse en ses beaux jours et d’une
rage folle et imprévue dans ses tempêtes, nous est, elle aussi, révélée
avec une singulière intensité. Nous ne pouvons oublier les heures
nonchalantes, mais d’où n’est pas bannie quelque sourde inquiétude,
que les marins de la Julia ont connues au milieu d’elle
« Avec le même ciel d’un bleu clair au dessus de nos têtes, nous courions toujours, sans dévier, vers le couchant. Allant sans trêve de l’avant, nous paraissions être toujours à la même place, et chaque jour était l’image du précédent. Nous n’apercevions nul navire, et n’en attendions aucun. Nul signe de vie n’était visible, que les marsouins et les poissons divers qui se jouaient sous notre avant comme, à terre, de petits chiens. Mais, à de rares intervalles, un vaste albatros, particulier à ces mers, venait battre de ses ailes immenses au-dessus de nous, frôlant l’écume, et s’éloignait en silence comme d’un vaisseau portant la peste ?. »
Ailleurs, ce sera un paysage insulaire : plus que des autres, nous
gardons le souvenir de cette geôle agreste, ouverte à tous les vents,
où ies prisonniers entourés de verdure reçoivent la visite rieuse des indigènes
« Non loin était un vaste bosquet d’orangers en pleine production. Moi et un autre, nous fûmes choisis pour aller avec lui, et faire une provision pour tout notre groupe. Quand nous pénétrâmes entre les arbres, la splendeur du verger me sembla dépasser tout ce que j'avais jamais vu, tandis que le parfum qu’exhalaient les branches doucement agitées régalait délicieusement mes sens 5. »
On voit que le décor d’Omoo, pour n’avoir pas le même caractère
DOIGEN OA PAR
< instructif », est capable de charmer autant que celui de Typee. Il est plus varié, plus fugitif : sa poésie n’est pas moins forte.
Le roman, dans Omoo, exerce sur nous un indéniable attrait. Mieux que l'imagination savante d’un romancier, la vie sait toujours mener le véritable aventurier vers les lieux où l’appelle son tempérament, et lui fournir les chances inespérées, comme les obstacles apparemment insurmontables, dont la succession jalonne sa destinée. Elle a conduit Morgan dans la Mer Caraïbe, elle a fait naître à Venise Casanova. Elle se devait de conduire dans les Mers du Sud W. C. Cunningham, et d’en faire le Docteur Long-Ghost. Herman Melville, aventurier incomplet, parce que trop enclin à penser, tomba sous l’influence de Cunningham. Tant qu’il demeura près de lui, les aventures fleurirent sous ses pas ; il les accepta joyeusement, et vint à bout des difficultés par pure faveur du sort. Pas une fois, dans les pires moments, notre espoir ne faiblit de le voir finalement hors d’affaire. Et pourtant, rien n’est invraisemblable dans ‘ses péripéties, parce qu’elles sont réelles : c’est pourquoi les mémoires des grands aventuriers sont si fréquemment supérieurs aux inventions les plus adroites des romanciers, pourquoi Omoo est sans doute le plus captivant récit d'aventures que le Pacifique ait fait naître. Il a, même sur The Wrecker et sur South Sea Tales, la supériorité de la vie sur la fiction.
Les personnages pittoresques y abondent. S'ils sont presque égalés par ceux de Stevenson, c’est que celui-ci, également, fit appel à des hommes qu’il avait connus. Mais Melville, lui, vit les siens en action, et la peinture qu’il fit d’eux est partant plus spontanée, nous laisse une impression plus vivace. On se souvient fatalement de Jermin, le lieutenant ivrogne et brutal, contre qui l’on peut essayer de se rebeller, mais qu’on respecte un peu tout de même, parce que ce n’est ni un mauvais homme, ni un mauvais marin ; de Guy, le petit employé maladif dont les hasards ont fait un capitaine, et que les « histoires » auquel il ne peut échapper, rendent malade ; du consul Wilson, fonctionnaire timoré qui voile ses hésitations sous des paroles autoritaires, mais n’ose pas trop lever les yeux vers les mutins qu’il menace. On se souvient de Melville lui-même, alias « Typee », qui, à l’exemple de son maître Long-Ghost, a pris toutes les allures d’un jeune forban
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qui ne respecte rien. On se souvient, surtout, de l'extraordinaire Docteur. Celui-ci est probablement le plus beau type d’aventurier sympatique que les Lettres doivent aux Mers du Sud. Il n’est plus tout jeune; il a couru le Monde en tous sens ; il a une vaste et curieuse culture, et il a gardé l’état d’esprit d’un gavroche. « Tÿpee » est le lien qui joint les épisodes du récit, mais c’est Long-Ghost qui nous attire le plus : il est le modèle des grands aventuriers de Stevenson.
Les idées émises dans Omoo sont, nous l’avons dit, plus violentes que précédemment. Leur forme est surtout plus âpre. Alors que dans Typee, Melville raillait avec un humour léger ce qu’il tenait pour des erreurs, et défendait « sa » vérité avec une fougue juvénile et sympathique, il prend ici volontiers un ton de persifiage cruel, extrêmement efficace, mais capable de lui aliéner certaines sympathies Typee rappelait le xvir° siècle « sensible », et maintenant nous pensons à Swift ou à Smollett. Peut-être, au fond, est-ce la persistance de ce tour d’esprit qui rend aujourd’hui certains critiques réservés à l'égard d’Omoo. C’est à cause de lui, sans doute, que M. Van Doren déplore que la fraîcheur de Melville s’en soit allée. Nous reconnaîtrons, pour nous, que, par moments, les railleries d’Omoo, comme plus tard celles de White Jacket, nous semblent dures. Là est peut-être le point faible du livre : à l’inverse de celles de Typee, les idées d’'Omoo n’augmentent pas le charme de l’ouvrage.
Il est difficile par contre de suivre M. Van Doren quand il se plaint de l’absence d’unité. On peut être, par moments, légèrement agacé par de malencontreuses polémiques, et les juger inutiles au développement de l’œuvre. Il faut pourtant reconnaître qu’elles viennent à leur heure. Quand la nécessité force l’action à s'arrêter, Melville tient à nous donner l'impression d’un piétinement, et c’est alors qu’interviennent les soi-disant digressions : en mer, pendant les calmes ; à Tahiti, quand l’emprisonnement se prolonge ; à Imeeo, quand l’audience de Pomaré se fait attendre, Il semble que si l’on remarque cette disposition, on comprenhe plus nettement la structure de l’ouvrage. Alors on reconnaît que la composition, « picaresque » en apparence, est au fond très solide. Elle est intimement liée aux nécessités de l'action, et cette action est d’une parfaite unité, puisqu'elle a pour centre un homme et que cet homme a un but.
Le style, par contre, a été beaucoup mieux apprécié de nos jours. M. Lewis Mumford, en particulier, Pa goûté. En fait, les promesses de Typee ont été tenues, et on trouve sans peine des passages poétiques ou éloquents tout à fait comparables à ceux qu’on a cités en
parlant de Typee. Il y a cependant un élément qui, cette fois, a pris le dessus : c’est cette ironie qu’on vient de mentionner, ironie la plus fine et souvent la plus cruelle. Tantôt, elle se manifeste dans une véritable scène de comédie. Voici la bagarre qui oppose dans le gaillard obscur Jermin le second et Chipps le charpentier. Le chétif capitaine, attiré par le bruit, intervient de loin :
« Voyons, voyons », commença-t-il avec dépit, d’une voix préci- « pitée. « Qu'est-ce que c’est ? Monsieur Jermin, Monsieur Jermin ! €« — Charpentier ! charpentier ! Qu'est-ce que vous faites en bas ? « Venez sur le pont, venez sur le pont ! »
. “Là-dessus le Docteur Long-Ghost cria d’une voix de fausset : « Ah, <« Mamzelle Guy, c’est vous ? Maintenant, ma chère, rentrez à la mai- € son, ou vous allez attraper du mal! »
« — Peuh ! Peuh! Vous, monsieur, qui que vous soyez, ce n’est « pas à vous que je parlais. Trêve de plaisanteries. Monsieur Jermin, < c’est à vous que je parle. Ayez la bonté de venir sur le pont, mon- < sieur : je veux vous parler. »
« — Et comment, N. d. D.! voulez-vous que j'y aille? >», cria le second furieux :.
Tantôt, c’est un trait empoisonné que Melville lance presque hypocritement, et dont son adversaire reste marqué. Parlant des missionnaires catholiques (qu’il ménage pourtant), il écrit :
« C’étaient de petits Français desséchés, aux longues robes droites < de drap noir, et aux vilains tricornes, si ridiculement gigantesques < qu’en les mettant ils semblaient s’éteindre eux-mêmes ?. »
Tout ceci est exempt de charité, et peut faire douter de la bienveillance de Melville. Mais, pour peu qu’on ne redoute pas la virulence, la répétition constante de pareils traits donne au livre une saveur toute nouvelle. Et Omoo, s’il perd en « fraîcheur » sur Typee, gagne assurément en puissance.
Au fond, l’on reproche surtout à Omoo de ne pas recommencer tout à fait Typee. On eût voulu, sans doute, que la proportion si heureusement adoptée entre les divers éléments fût gardée. Il faut pour-
1. Omnoo, p. 21.