‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 124 sur 327 · St. Ed. I, II · texte numérisé non relu

St. Ed. I, II

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pittoresques de l’île ne compensent pas les déboires. La Julia repart tristement. Le nombre des malades s'accroît ; il est à peine question de chasse. On va vers l’ouest, inlassablement, sans que personne sache trop pourquoi. Jermin prétend qu’il gagne un merveilleux lieu de pêche connu de lui seul ; au fond, il n’a pas l’air fixé lui-même. La Julia court sous l’alizé, chargée de malades, tandis que Long-Ghost et Typee, devenus amis, et n'ayant rien à faire, occupent leur temps en longues parties d'échecs. N'ayant rien d’autre à relater, Typee s’interrompt pour peindre le gaillard d’avant, pour évoquer les grosses plaisanteries du bord. Mais la mort de deux marins vient troubler cette indolence. Du coup la croisière devient lugubre. On se met à raconter des histoires tragiques. Le voyage sans but, sous le grand soleil, paraît insupportable. La situation me change que quand l’état de santé du capitaine, à son tour, devient sérieux. A regret, Jermin doit rebrousser chemin et faire voile vers Tahiti pour y débarquer son chef. A l’idée de la terre et des charmes de l’île, tout l’équipage se sent revivre. On n’est pas arrivé pourtant : d’abord l’alizé continue de souffler, et la Julia doit naviguer au plus près. Les jours passent, monotones, que l’auteur occupe en faisant le portrait de quelques camarades. Puis brusquement la tempête éclate. La vieille Julia, vermoulue, n’est guère en état de la supporter. Des espars se brisent, le plat-bord est défoncé, la cuisine emportée par une lame. La mer s’apaise, mais l’alerte a été rude, et la hâte des hommes à gagner Tahiti croît encore. Le maiheur est que les calculs mystérieux de Jermin ont l'air assez fantaisistes. On croit toujours aborder, et toujours la Julia glisse dans l'Océan désert. On aperçoit une terre, mais ce n’est qu’un atoll. Les hommes désespèrent quand — hasard ou caleul — apparaissent enfin, les pics déchiquetés de la Nouvelle-Cythère. Et Typee d’évoquer les anciens découvreurs de cette île célèbre, et d'imaginer d'avance, avec délices, la beauté de ses habitants et la douceur de son climat.

Les marins se croient au bout de leurs peines : dans leur candeur, ils pensent que le capitaine débarqué, leur contrat prendra fin. A leur surprise la Julia reste hors de la rade ! Seule, une chaloupe emmène à terre le capitaine étendu. Les hommes comprennent : en l'absence de Guy, la croisière se poursuivra, sous les ordres de Jermin qui reviendra ensuite chercher son chef. Aussitôt l'équipage est prêt à se mutiner, et il faut l’éloquence de Long-Ghost, qui croit la modération plus efficace que la violence, pour les maïntenir en un ordre relatif. Finalement, on rédige un « round-robin », pétition de matelots dont les signatures, disposées en cercle, empêchent d'identifier les meneurs,

et on le fait tenir au consul anglais de Papeete. L'effet de cette tactique est en réalité désastreux. Le lendemain, ledit consul, intérimaire du nom de Wilson, vient à bord, accompagné du D" Johnson, médecin anglais de Papeete, et les deux hommes s’enferment avec Jermin dans la cabine. La colère gronde, mais le consul a bien arrêté ses plans. Remonté sur le pont, il fait ranger les marins, pose quelques questions, conclut que nul ne se plaint, et annonce ses décisions : les hommes déclarés mourants par Johnson seront débarqués ; des vivres et des médicaments seront fournis aux autres ; l’équipage sera complété, et la Julia, aux ordres de Jermin, reprendra la mer pour trois mois. Le consul feint d'ignorer la fureur des matelots, et se retire précipitamment. La journée, pourtant, passe sans incident. Le soir, Jermin, qui est allé à terre, revient à moitié ivre. Jovial, il parle aux hommes, et son espèce de popularité n’est pas loin de les convaincre, quand un incident vient tout gâter. Bembo, le harponneur à demi sauvage qui fait l'office de second lieutenant, s’est battu avec un matelot, que les autres ont arraché de ses mains. Pris de fureur, il profite de la nuit et du sommeil de tous pour prendre sournoisement la barre et guider le navire, demeuré en panne hors de la passe, vers un récif où il se perdra. La manœuvre est découverte à temps, et les hommes vont jeter le sauvage par-dessus bord, quand Jermin, qui dormait, s’éveille et courageusement sauve la vie de Bembo qu’il enferme. Mais c’en est trop : les hommes maintenant refusent l’obéissance. N’y tenant plus, Jermin prend soudain la décision d’entrer au port : il est trop tard ; même pour exécuter cette manœuvre tant désirée, il ne trouve que trois ou quatre hommes. Il entre en rade, pourtant, et pilote lui-même le navire, avec une magnifique obstination. Alors apparaît le consul. Il s'étonne du changement opéré, puis comprend, et prononce le mot de mutinerie, que Jermin aurait voulu éviter. Sa baleinière le conduit aussitôt vers la frégate française La Reine Blanche, mouillée sur rade, et dont il va requérir l’assistance. Bientôt après, une chaloupe chargé de marins français en armes, vient accoster la Julia. Les < mutins » sont emmenés sur la frégate où, sans ménagement, on les met aux fers à fond de cale, gardés par un factionnaire au grand coutelas. Tout d’ailleurs, sur ce navire étranger, paraît barbare, depuis la moustache des officiers jusqu’au traitement que subissent les mousses. Les hommes de la Julia, réduits à l’impuissance, se vengent par le mépris. Et Typee justifie ieur dédain : certes les Français savent construire des navires : mais jamais ils ne seront des marins.

La Reine Blanche doit reprendre la mer. Avant l’appareillage,

les prisonniers sont menés à terre, et comparaissent devant une sorte de tribunal présidé par le consul. Sur leur refus de rentrer dans l’obéissance, ils sont conduits, sous une escorte d’indigènes rieurs, à la pittoresque prison nommée par les gens du pays « Calabooza Beretanee ». Un vieux Tahitien, le « Captain Bob », est leur gardien. En s’excusant, il attache ses prisonniers pour la nuit, mais leur laisse d’abondantes provisions. Pourtant la situation n’est guère enviable, et Long-Ghost et Typee sont inquiets. Certes, l’inconfort de la prison est, dès le lendemain, fort adouci par les prévenances du « Captain Bob », qui, mis en confiance, laisse maintenant ses prisonniers se promener une partie du jour, et se borne à les attacher le soir. Cependant les divertissements sont rares. Typee tantôt relate les menus incidents de cette vie monotone, tantôt nous confe ses réflexions sur le pays. Il parle en termes sévères des Français, plaint les indigènes dégénérés. Il déplore la pénurie dont souffrent les détenus : la Julia, en tout, envoie chaque jour un seau de biscuits. Il décrit la réapparition du Dr Johnson, qui, songeant maintenant que drogues et ordonnances lui seront payées par le consulat, s’est fait aimable, et veut partout découvrir des malades. Un événement véritable se produit enfin, après deux semaines : les mutins sont conduits devant un tribunal européen que préside le consul Wilson. On lit les témoignages de Guy, de Jermin, et des quelques marins « fidèles ». Solennel, le consul informe les prisonniers que tout est prêt pour leur transfert à Sydney et leur jugement définitif. Ne veulent-ils pas céder et reprendre leur place à bord ? Mais ces paroles sont sans effet. Les hommes, au contraire, prennent une attitude menaçante, et Wilson les renvoie en prison. Malgré la visite cordiale que leur font trois missionnaires catholiques, qui comprennent la vie et n’oublient pas les petits présents qui hâtent les conversions, les marins commencent à s’ennuyer. Ils mettent leur espoir en le départ de la Julia : le navire éloigné, pensent-ils, les griefs seront oubliés et ils prendront l’embarquement de leur choix. Aussi, quand Guy, las de les attendre, décide de recruter un nouvel équipage, sont-ils les premiers à seconder ses efforts. Avec joie, ils apprennent enfin que la Julia est partie. Hélas ! leur situation devient pire. Wilson se refuse toujours à les libérer, mais il ne veut pas non plus les nourrir. Ils se tirent d’affaire, quelque temps, grâce au contenu de leurs coffres de marins, qui leur valent de nombreuses sympathies indigènes. Mais, les coffres vides, les amis disparaissent. Les hommes ne vivent plus que de maigres rapines. Nul ne s’intéresse à eux, et leur existence devient bien monotone. Typee est contraint, pour nous occuper, de reprendre

son vieux procédé, et de nous conter des histoires. Il parle des embarcations indigènes, il décrit l’ile Motou-Otou, séjour romantique de la jeune reine Pomaré. Il évoque, non sans mélancolie, la promeuade où une jeune Anglaise a poussé un cri perçant quand il a osé lui parler. Il peint la spacieuse cathédrale des missionnaires anglais, et l’assistance qui se presse à ces cérémonies. Il va jusqu’à reproduire un sermon faussement naïf qui excite les indigènes contre les Français, fait l'éloge de la vertu britannique, et supplie l’auditoire de penser au denier du culte. Et il nous fait part de ses réflexions peu flatteuses sur le système entier des missions. Dans la campagne, les jeunes indigènes qui le matin, écoutaient la bonne parole avec componction, se iivrent le soir aux ébats les moins recommandés. Et pourtant, ils sont surveillés par d’autres indigènes, hypocrites plus consommés encore. De ce peuple rieur, les missions ont fait des cagots. Typee va plus loin : il s’en prend à la civilisation qui a ruiné ce pays, et affaibli sans remède une population vigoureuse et saine. Par la faute des blancs, la race polynésienne ne sera bientôt qu’un souvenir.

La situation semble s’éterniser. Le consul avait pensé, par la contrainte, venir à bout des mutins. N’ayant pas réussi, il désire se débarrasser d’eux plutôt qu’exécuter ses menaces. Comme ils réclament des vivres, il s’emporte et déclare qu’il ne les connaît plus. C’est, tacitement, les engager à quitter leur fantaisiste prison. Quelques fortes têtes décident, avec un héroïsme enfantin, de rester. Mais Long-Ghost et Typee n’ont qu’un désir : s'éloigner ; ils acceptent les offres que leur font deux planteurs d’Imeeo, l’île voisine, d’aller travailler avec eux. Quittant donc leurs compagnons, ils vont jusqu’à la grève où un bateau les mène en quelques heures à Imeeo. Le paysage est charmant, malgré les moustiques, la vallée est fertile, et les deux colons sont vraiment de braves gens. Ils ont défriché déjà quelque trente acres, et les ont plantés de pommes de terre. L'un, Zeke, est un robuste Yankee du Maine ; l’autre, Shorty, un petit cockney londonien. Ils travaillent dur, et tout de suite, Long-Ghost et Typee doivent se mettre à l’ouvrage. Il s’agit de défoncer à coups de houe le sol encore encombré de racines. Le docteur, devant ce travail si neuf et si dur, n’est pas long à se sentir épuisé. Pourtant, après le dîner et la sieste, il leur faut reprendre le labeur. Quelques semaines les deux hommes continuent de travailler. Typee ne recommence pas à nous peindre ces efforts : il aime mieux nous parler du bétail polynésien, décrire une partie de chasse, raconter les méfaits des moustiques, narrer une visite au planteur voisin. En réalité, les deux marins ne sont pas des travailleurs remarquables.

Leurs employeurs, pourtant, les respectent. Long-Ghost, surtout, leur semble un puits de science, dont ils espèrent tirer parti. Aussi apprennent-ils avec regret que leurs employés veulent partir. Ils font tout pour les retenir. Mais Long-Ghost et Typee sentent que ce métier n’est pas pour eux. Leur départ est décidé. Munis de commodes vêtements tahitiens, ils vont parcourir nonchalamment, à pied, les sites célèbres d’Imeeo, attendant sans impatience l’emploi que le hasard leur présentera.

Après des adieux cordiaux commence un fantaisiste voyage. Les deux hommes gagnent le village de Tamaï, perdu dans la verdure de l’intérieur, dont ils goûtent l’hospitalité primitive. {ls y demeurent quelques jours, assistent à des danses étranges et ailleurs oubliées, et ne s’en vont qu’à regret : ils gagneront de l’autre côté de l’île, Taloo, le petit port où Pomaré qui a fui Papeete s’est retirée dans son exil. La randonnée se fera en partie en pirogue, sur le lagon tranquille qui fait le tour d’Imeeo. Commencé à l’aube, le voyage s'annonce délicieux. Un vieux couple indigène, puis un village de pêcheurs aux repas succulents et au travail joyeux, offrent l’hospitalité aux deux compagnons : alors, après un touchant « Aloha », ils s’embarquent sur la vaste pirogue qui doit les conduire à Taloo. Le périple est coupé d’escales, de rencontres pittoresques. Ils abordent non loin de la bourgade, enfin, et terminent le circuit en longeant à pied la grève du lagon. A l’entrée de la petite ville, un indigène les invite avec bienveillance à pénétrer chez lui : c’est Jeremiah Po-Po, le converti, qui, avec sa famille, vit réellement selon les préceptes de la Bible. Typee et Long-Ghost demeureront ses hôtes pendant cinq semaines, et ils pourront témoigner que l’archipel renferme au moins un vrai chrétien. Les marins ont l’espoir de se faire enrôler par Pomaré comme officiers dans l’armée qu’elle veut, dit-on, lever contre les Français. Ils s’approchent du palais et sont fort déconfits de n’être pas admis. Force leur est donc de tenter l’autre chance qui s’offre : le baleinier américain Leviathan, à court d'équipage, est mouillé dans la rade. Ils vont le voir, et leur impression est favorable. Mais ne désespérant pas encore de réussir près de Pomaré, ils prolongent leur séjour chez Po-Po : incidents, visites et rencontres les aident à passer le temps. La plus forte impression qu’éprouve Typee est celle que fait sur lui Mrs Bell, la délicieuse Anglaise vue au passage. I1 s’enhardit jusqu’à visiter la plantation du mari. Hélas ! la dame s’est embarquée le matin ; jamais plus il ne l’apercevra, et pourtant, toute sa vie, il reverra ses traits. Typee et Long-Ghost vont à l’église,

au tribunal. Typee, surtout, nous fait un petit cours d'histoire et conte la vie de la fameuse Pomaré, aussi incommode épouse que souveraine indulgente. Enfin, après cinq semaines, les marins, grâce à l'amitié d’un fonctionnaire de la « cour », sont admis dans l’enclos royal. Ils parcourent les édifices, parviennent à la maison de la reine, grand hall où s’entassent pêle-mêle objets indigènes et coûteuses productions européennes. Voici Sa Majesté qui entre, s’installe sur les nattes, et dédaignant argenterie et cristaux répandus autour d’elle, se met tranquillement à manger avec ses doigts le « poee » préparé dans une callebasse. Les deux marins veulent alors lui parler ; mais outragée de ce manque d’égards, la reine les fait chasser, et c’en est fait de leurs espérances. Il ne leur reste qu’à s'engager sur le Leviathan. Pour Typee, c’est chose facile ; mais le capitaine, qui flaire un échappé de Botany Bay, ne veut pas de Long-Ghost. Et les deux compagnons se séparent. Le docteur reste à Imeeo, attendant, en véritable aventurier, l’occasion qui le tirera d'affaire. Longuement, les deux hommes se serrent la main : ils ne se reverront jamais. Et le Leviathan, qui emporte Typee, met le cap vers les côtes du Japon.

Omoo formant la suite naturelle de Typee, il était normal, nous l’avons dit, que les intentions de Melville, en écrivant ce second livre, demeurassent à peu près les mêmes. Le succès ne pouvait que l’inciter à persévérer : à nouveau il voulut donc faire un livre qui fût à la fois descriptif, romanesque et philosophique. La nature pourtant, de son séjour à Tahiti, et aussi l’impression que lui avaient faites certaines critiques, le conduisirent à modifier quelque peu limportance relative des éléments mis en œuvre.

La peinture des paysages et des mœurs n’est pas, dans Omoo, systématique comme elle l’était dans Typee : on sent que Melville n’a pas voulu montrer Tahiti en détail comme il avait fait de Nuku-Heva. D'une façon très vivante, il allait peindre la Julia, où le matelot « Typee » avait accompli son pittoresque voyage, les alentours de la « calabooza », les sites d’Imeeo où s'étaient achevées les aventures. Mais chaque fois il s’agissait plutôt d’un cadre que de l’objet même du livre. Certaines scènes même, auxquelles Melville, en fait, n’avait pas assisté — ainsi la prise de possession officielle de l’île par les Français — n’allaient être ajoutées aux scènes vécues qu’afin de rendre l’aventure plus frappante.

La partie romanesque, au contraire, est plus importante que jamais. Hors quelques chapitres descriptifs ou polémiques, qui occupent surtout les instants où le héros est contraint d'attendre, le livre est tout action. Melville, dans ce voyage, avait sans cesse tendu vers un but deviné à l'horizon, et que toujours des obstacles imprévus éloignaient : atteindre Tahiti, d’abord ; être libéré de la calabooza, ensuite ; trouver un travail conforme à ses goûts, enfin. Le dessein essentiel de son livre semble avoir été de nous faire partager son impatience, et de nous intéresser à ses espoirs. Il eut recours, pour y parvenir, à des procédés analogues à ceux de Typee, et prit avec la réalité diverses libertés que M. Forsythe a montrées !. Les durées sont modifiées de manière à rendre les mutins plus intéressants. Leurs fautes sont atténuées, et celles des autorités sont grossies. Les caractères, enfin, sont burinés avec un soin particulier, et forment une galerie beaucoup plus riche que celle de Typee. De tous les ouvrages de longue haleine que fit Melville, Omoo est peut-être celui qu’on peut, avec le plus de raison, qualifier de roman.

Quant à la philosophie, elle tient à peu près autant de place que dans Typee. Mais elle a un peu changé de caractère. Blessé par les reproches qu’on lui a faits, Melville, de généreusement indigné, est devenu franchement acerbe. Le capitaine Guy, qui représente l'autorité à bord des baleiniers, est un misérable poltron. Les Français ne se bornent plus à être lâches et un peu ridicules comme dans Typee ils sont franchement odieux. Quant aux missionnaires protestants (les catholiques sont curieusement ménagés), ils sont attaqués avec une violence extrême. Le sermon prêté à l’un d’eux est une accumulation d’hypocrisies. Et Melville va jusqu’à faire siennes les dures paroles de Kotzebue :

« Une religion comme celle-là, qui défend tous les plaisirs inno- « cents, et entrave ou détruit toutes les facultés de l’esprit, est une « injure au fondateur divin du Christianisme ?. »

La civilisation est condamnée plus sévèrement encore que dans Typee : ce n’est pas seulement la ruine qu’elle apporte aux malheureuses et innocentes peuplades, mais l’anéantissement. Melville ne peut retenir sa colère : on voit que les critiques, loin de le faire fléchir, l’ont raidi dans son hostilité.

1. Forsythe (R. S.). Herman Melville in Tahiti, Philo. Quart, XVI, pp. 344- 357, octobre 1937, cbid., XVII, pp. 1-17, janvier 1938.

2. Omoo, p. 221 (Extraits de À New Voyage round the World, etc., by Otto Aon Kotzebue, 2 vol., Londres, 1830.

Le caractère artistique de son œuvre, enfin, a peut-être moins préoccupé Melville. Certes, la composition d’Omoo est, on le verra, plus satisfaisante que celie de Typee : une intrigue plus complète lie plus solidement les éléments, et, le plus souvent, les subordonne. Sans doute aussi, le style reste soigné. Mais, sauf à de rares moments, Melville ne semble pas s'être donné pour but de nous charmer. Il pense ici, avant tout, à nous intéresser à ses aventures, et, avec presque autant d’insistance, à nous convaincre. On le voit, on retrouve dans Omoo tous les éléments qu’on avait déjà discernés dans Typee. Leur proportion, pourtant, est un peu différente.

Le succès d’Omoo fut digne de celui de Typee. Rendus prudents par la faveur populaire, à laquelle ils n’avaient pu s'opposer, certains critiques, tels celui du KXnickerbocker, renoncèrent à leur réserve et volèrent au secours de la victoire !. D’autres, choqués pourtant, comme le chroniqueur du Southern Literary Messenger, s’efforcèrent de trouver des excuses à Melville : on doit tant pardonner à un marin?! L'opposition se réduisit à trois revues : en Amérique, le puritain New Englander, qu'affligeaient les attaques contre les missionnaires, et The American Review de G. W. Peck, qui redoublait de vertu outragée ; en Angleterre, The Athenaeum, qui trouva Omoo terne en comparaison de Typee*. Mais tous les autres louèrent Omoo à l’envi. Une bonne quinzaine d’articles élogieux lui furent consacrés, et tous paraissent avoir été, pour promettre à Melville la plus éclatante carrière, d'accord avec The Democratic Review qui écrivait :

< Un auteur dont le cœur brûle en lui comme un charbon ardent « pris à l’autel de Dieu n’a pas à se faire de souci pour sa gloire. < Herman Melville est de ceux-là 4. »

Le public, qui avait hâte de savoir la suite des aventures de « Tommo », accueillit, lui aussi, le livre avec enthousiasme. Et pas plus que celui de Typee, le succès d’Omoo ne s’éteignit avec la popularité de Melville : l’ouvrage fut réimprimé vingt-cinq fois avant 1920.

L'opinion qui pourtant semble prévaloir aujourd’hui, est qu’Omoo,

The Knickerbocker, XXIX, p. 562, juin 14847.

. The Southern Literary Messenger, XIII, juin 1847. . Athen., XX, p. 382, 10 avril 1847.

£. The Democratic Review, XXV, pp. 44-50.

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