MELVILLE PRÉCURSEUR
I] serait exagéré de voir en Melville l’initiateur de ce courant polynésien qu’illustrèrent à la fin du siècle Loti, Stevenson et Gauguin, et qui s’épanouit encore aujourd’hui. Herman Melville, en écrivant Typee et Omoo ne faisait que prendre sa place dans une lignée déjà longue.
Si les Espagnols, qui, les premiers, aperçurent au xvi* siècle quelquesunes des îles du Pacifique, ne semblent guère avoir subi leur charme, et en tout cas ne leur firent, dans les relations brèves et sans art qu’ils ont laissées, que de médiocres allusions ; si les Hollandais, qui, à la suite d’Abel Tasman, furent au xvr° siècle les plus hardis navigateurs du Grand Océan, n’insistèrent pas non plus sur la beauté de leurs découvertes, l’indifférence prit fin quand, au xvur° siècle, Anglais et Français, conduits avant tout par la passion de la science, entreprirent la véritable exploration de ces mers encore peu connues.
Chose remarquable, un ouvrage littéraire fut à l’origine de ces recherches : l'Histoire des Navigations aux Terres Australes *, écrite par le Président de Brosses en 1756, qui unit de manière heureuse lJ’art et la science, recommandait expressément aux navigateurs un Océan négligé jusque-là, et, dans les années qui suivirent, quatre grands voyages furent entrepris. Les relations laissées par Byron et Carteret manquent encore de chaleur, mais le ton change tout à fait avec Samuel Wallis qui, le 18 juin 1767, aperçut le premier Tahiti. Dans le récit qu’à son retour il inspira au Dr Hawkesworth ?, le capi-
1. De Brosses (Ch.). Histoire des Navigations aux Terres Australes, ete, 2 vol. Paris, 1988. Sur l'influence de De Brosses, voir :
Taylor (A. C.). Le Président De Brosses et l'Australie, Paris, Boivin, 1938.
2. Hawkesworth (J.). An Account of the Voyages. by Commodore Byron,
Captain Carteret, Captain Wallis and Lieut. Cook, 4 vol., Londres, 1775, - Trad. Française, 4 vol. Paris, 1784. j
taine décrivait longuement l’île délicieuse, et vantait sa fertilité, son climat, ses habitants. Son récit est pourtant surpassé par celui de son rival immédiat, le Français Louis-Antoine de Bougainville’. Sa frégate La Boudeuse avait mouillé devant Tahiti six mois après le Dolphin de Wallis. A son retour, il écrivit dans une langue excellente, spirituelle et tendre tour à tour, son célèbre Voyage autour du Monde, qui parut en 1771, et qui demeure le modèle des anciens récits de navigation. Les pages qu’il consacra aux délices de Tahiti sont charmantes : c’est lui qui révéla aux Français la beauté des paysages insulaires, la grâce des jeunes filles maories, et la gentillesse du caractère tahitien. Son livre ne pouvait venir à une époque plus heureuse : Rousseau avait appris aux Français à s’attendrir sur Pinnocence enviable des primitifs, et le sauvage Aoutourou, que Bougainville amenait avec lui, fut un temps l’idole de Paris. Du coup, hommes de lettres comme Diderot, compilateurs tels que J. F. Laharpe, graveurs tels que Bénard et Alexandre Tardieu?, employèrent leurs talents à vanter « ces bons sauvages ». La Polynésie était entrée dans la Littérature et dans l’Art.
Le mouvement, d’ailleurs, fut, en Angleterre, plus accentué encore. Aux narrations de Wallis avaient succédé celles, plus célèbres, de James Cook. Il fut sans doute le plus grand navigateur de son siècle. Chacun de ses trois voyages autour du Monde le conduisit à Tahiti, et chacune de ses relations, précises, scientifiques, et pourtant d’une sobre élégance, décrivit longuement l’île qui l’avait tant charmé*. Ses compagnons, Furneaux, Forster père et fils, Sir Joseph Banks, écrivirent, eux aussi, des relations pleines d'intérêt. Un deuxième sauvage, Omai, fut conduit en Europe : et devant lui Londres s’extasia. Samuel Johnson se le fit présenter. Sir Joshua Reynolds en peignit un portrait célèbre. Des poèmes anonymes lui furent dédiés, des ballets « otaïtiens » se dansèrent à l’Opéra. Les recueils de « Voyages » se multiplièrent, et les plus fameux artistes, notamment les Italiens
1. Bougainville (L. de). Voyage autour du Monde par la frégate du Roi La Boudeuse et la flûte l'Étoile. Paris, 1771, 2 vol.