‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 140 sur 327 · White Jacket, pp · texte numérisé non relu

White Jacket, pp

et fleurit encore aujourd’hui. Nous nous bornerons donc à replacer les romans maritimes de Melville parmi les œuvres similaires écrites alors par ses compatriotes. Si ces livres ont pu, dans la suite, être loués à l'étranger par des écrivains dont la veine était voisine, on ne peut dire que ces hommes aient subi l'influence de Melville. C’est bien plutôt l’orientation, déjà très particulière, de leurs lectures, qui mit Redburn et White Jacket entre les mains de William Clark Russell, de Conrad et de Maseñeld.

Au début du xix° siècle, les Etats-Unis, malgré l’immense poussée vers l'Ouest qui s’exerçait en eux, étaient encore, avant tout, une nation maritime. Le plus gros de leur population continuait à vivre près de la côte atlantique, et la mer, autant que la « Frontière », attirait les énergies et suscitait les rêves. Pour le jeune Américain, la grève, le port, le navire, étaient des spectacles familiers auxquels, pourtant, s’associaient des images d’évasion et d’aventure. Auteurs et public étaient également portés à s’exalter aux histoires de marins. Et c’est pourquoi, dans les cinquante premières années du siècle, le roman maritime put jouir en Amérique d’une vogue exceptionnelle. Des ouvrages médiocres, tels ceux de Mrs Shindler, durent à cette vogue un succès que nul mérite ne justifiait . Des écrivains de second ordre se firent, à juste titre, un nom parce que la mer leur avait inspiré un bon livre. Ainsi J. C. Hart, qui, en 1834, écrivit Miriam Cofjin, est toujours lu aujourd’hui, parce que, vingt-cinq années avant Melville, il avait, avec une conscience et une minutie dignes d’éloges, décrit la vie des baleiniers de Nantucket?. Ainsi surtout Richard Henry Dana est toujours considéré comme un « immortel classique de la mer », bien qu’il soit l’homme d’un seul livre. Two Years before the Mast (1840) est un simple récit de la vie du matelot, récit au jour le jour, dont les seuls incidents sont les coups de vents et les corvées. Sa simplicité, son émotion discrète, l’impression d’authenticité absolue qui s’en dégage, surtout, lui valurent un succès immense : et pourtant, si l’esprit public n’avait d’avance été tourné vers la mer, le nom de Dana ne serait peut-être pas venu jusqu’à nous. Les plus grands écrivains, enfin, consacrèrent au roman maritime une part importante de leur talent. Arthur Gordon Pym (1837), le seul roman véritable qu’ait écrit Edgar Poe, dépasse évidemment le simple

1. Shindler (M. S.). Forecastle Tom. New-York, 1844. 2, Hart (J. C.). Miriam Coffin. New-York, 1834. 3. Dana (Richard Henry Jr). Two Years before the Mast, New-York, 1840.

récit d'aventures :. Pourtant c’est sur un baleinier de Nantucket que s’embarque le héros ; c’est à bord que se passent les scèries effroyables d’hallucinations et de banquets macabres ; et c’est un phoquier de l'Antarctique qui conduit Pym vers les régions étranges où il disparaîtra dans les nuées.. Mais le vrai maître du roman maritime fut, Melville mis à part, James Fenimore Cooper. Sur son œuvre abondante et — image de l'Amérique de son temps — partagée surtout entre la Frontière et l'Océan, une dizaine de volumes, depuis The Pilot, écrit en 1823 ?, jusqu'à The Sea-Lions, de 1849, racontèrent des aventures maritimes *. Les défauts de Cooper sont connus : il a trop écrit ; ses livres sont touffus, et beaucoup de ses personnages conventionnels à l’excès ; un goût fâcheux de la prédication le rend parfois ennuyeux, et son style est souvent négligé. Mais, n’eût-il écrit que Ned Myers “ (1843), il eût déjà mérité la gloire. Ce livre est une sorte de reportage, admirable d’exactitude. C’est la biographie d’un vieux marin, avec qui Cooper avait autrefois navigué, et. que plus tard. il avait retrouvé et sauvé de la misère. L'autre lui conta ses aventures, émouvantes et banales tour à tour, sur tous les navires où. il avait embarqué dans sa longue carrière. Et Cooper les transcrivit en un livre qui forme. un puissant tableau de l’ancienne marine marchande américaine. On voit donc que la vogue du roman maritime avait déjà fait naître bien des œuvres de valeur quand parurent les livres de Melville. IL. nous-reste à comparer ces livres et leurs devanciers, et à mesurer la place qui leur est due.

La mer joue un rôle essentiel dans l’œuvre de Melville. Typee et Omoo sont, en un sens, des romans maritimes, puisque le premier débute par des scènes de bord, et que toute une partie des aventures racontées dans le second ont un navire pour théâtre, tandis que les principaux acteurs sont, jusqu’au bout, des marins. Mardi commence par des scènes maritimes évoquées avec beaucoup de soin. Moby Dick nous fait, d’un bout à l’autre, vivre à bord d’un navire, sans qu’une fois nous voyions un homme qui ne soit pas marin. Le drame de Benito Cereno se joue sur mer, et The Encantadas doivent au flot

. Poe (Edgar Allan). Arthur Gordon Pym, New-York, 1837. . Cooper (J. Fenimore). The Pilot. Philadelphie, 1823. . Id. The Sea-Lions. New-York, 1849.

&. Id. Ned Myers. Philadelphie, 1843. M. Clavel nous a dit sa préférence pour The Pilot et The Red Rover. En tant que romans, ces ouvrages sont évidemment supérieurs. L’impression d’absolue vérité que laisse la lecture de Ned Myers nous paraît cependant compenser ses imperfections techniques.

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