CORP PE
qui les entoure leur tragique mystère. Le plus saisissant épisode d’Israel Potter est un récit de combat naval. Toute une série des poésies que Melville écrivit dans sa vieillesse se donne pour tâche de célébrer des navires et des marins. Et Billy Budd, l'ultime ouvrage qu’il fit avant de mourir, relate le drame qui se déroula sur un vaisseau. Si, pourtant, l’on admet qu’un « roman maritime » a pour objet essentiel la peinture de la vie à bord, et qu’épisodes, caractères et réflexions morales doivent lui être subordonnés, seuls Redburn et White Jacket s'adaptent entièrement à cette définition. Redburn est la chronique des navires marchands de l'Atlantique Nord, et White Jacket celle des vaisseaux de guerre, exactement comme Two Years before the Mast retrace la vie des longs courriers de Californie, et The Sea-Lions, celle des phoquiers. Ce sont donc, parmi les livres de Melville, ceux que, pour être juste, il faut choisir afin de les comparer à leurs rivaux.
En premier lieu, on peut dire que, si Dana, qui, lui aussi, a vécu les. scènes qu’il décrit, égale Melville en science et en exactitude, Cooper, qui ne s’est pas borné, tant s’en faut, aux navigations qu’il connaissait, lui est forcément inférieur. De même, si l’Alert, où navigua Dana, est admirablement décrit, aucun navire évoqué par Cooper, pas même l’Ancel du Pilot, n’est peut-être caractérisé comme le Highlander ou le Neversink. Si l’on considère la description de la mer,. les mérites de Dana et de Cooper sont inversés : les notations de Dana sont trop sèches, surtout quand il décrit des tempêtes, pour avoir. beaucoup de force ; Cooper, bien que visant parfois un peu trop à l’effet, l'emporte sur lui sans conteste. Mais il est égalé par Melville, qui pourtant cherche moins à peindre qu’à retracer de poétiques impressions. Pour les caractères, Melville est sans rival ni Dana, ni Cooper n’offrent rien qui se compare à Jackson et à Jack Chase, et la galerie de portraits anecdotiques qui enrichit White Jacket n’a pas d’équivalents ailleurs. L’intrigue de Melville n’est pas vraiment romanesque, mais,son agencement des épisodes est, surtout dans Redburn, au moins égal à tout ce qu'ont fait Dana trop simple et Cooper trop compliqué. En ce qui concerne les idées morales, si Dana, dans sa modération, l’emporte de loin sur Cooper dont la manie prédicante est souvent fâcheuse, il le cède en vigueur à la passion de Melville. Ce dernier, enfin, achève de triompher de ses deux rivaux par la beauté de son style. Dana est trop dépouillé et Cooper trop hâtif, tandis que Melville ne cesse de nous charmer. On voit donc, sur presque tous les points, la supériorité de Melville s'établir aisé-
ment. Et pourtant, ni Redburn, ni White Jacket ne révèlent sa véritable grandeur. Pour sentir à quel point Melville évocateur de ia mer et des marins l’emporte sur ses contemporains, il faut songer qu'après avoir écrit ces deux ouvrages mieux qu'honorables, il lui restait à édifier Moby Dick, épopée marine qui échappe à toute comparaison. Mais point n’est besoin d’en appeler à ce chef-d'œuvre démesuré : Redburn et White Jacket suffisent à le montrer : Melville, dernier venu de la lignée des « romanciers maritimes », n’a eu qu’à reprendre les armes mêmes de ses rivaux pour, aussitôt, les dépasser.
On aurait pu croire que ce courant littéraire, actif depuis un demisiècle, et grossi soudain d’une recrue telle que Melville, allait connaître un renouveau de vogue et de vigueur. On est surpris de constater qu’au contraire les livres maritimes de Melville en marquent à la fois le suprême épanouissement et le terme. Après lui, d’autres romanciers maritimes ont essayé d'écrire en Amérique, tout au long du x1x° siècle ; leur mérite fut si mince qu’ils ne valent pas d’être nommés. Mais eussent-ils été grands que leur succès, sans doute, n’eût pas été plus vif. Melville lui:même en donne la preuve : Benito Cereno qui, Moby Dick mis à part, est peut-être son chef-d'œuvre, passa inaperçu. C’est que, si la marine américaine eut encore des périodes brillantes après 1850, elle ne fut plus comme autrefois liée de manière intime à la vie de la nation. C’est l'Ouest qui, désormais, fut la véritable terre de l’Aventure. C’est vers le Mississipi, la Californie, le Texas que se tournèrent Mark Twain, Bret Harte, et plus tard, O’Henry. L'écrivain marin, qui jadis avait donné forme à des rêves partout répandus, n’avait qu’à disparaître. Si, à l’époque moderne, la mer a repris quelque place dans les Lettres américaines, elle le doit à des isolés ou à des révoltés, qu’ils se nomment Jack London, O’Brien ou O’Neill : ils ont aimé la mer qui les éloignait de leur pays. C’est l'opposé qui se passe en Angleterre : à leur passion des choses marines, un Kipling né aux Indes, un Conrad venu de Pologne doivent d’avoir été sans réserve admis dans la communauté anglaise. En Amérique, la tradition véritable est morte avec Melville.