‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 204 sur 327 · St. Ed, t. XVI · texte numérisé non relu

St. Ed, t. XVI

troisième partie comprend quatre morceaux assez hétéroclites : The Scout toward Aldie, poème narratif d’une trentaine de pages ; deux poèmes plus courts, et un essai en prose intitulé Supplement. Melville, nous l’avons dit, commence par une véritable chronique de la guerre. Il nous fait voir d’abord, en trois ou quatre pièces évoquant les débuts du conflit, la tristesse du citoyen qui voit sa patrie déchirée. Puis viennent, au jour le jour, les échos de ces campagnes meurtrières, complexes, qui pendant cinq ans ravagèrent les vieilles colonies du Sud, les Monts du Kentucky et du Tennessee, les rives du Mississipi, et portèrent la guerre jusque sur mer. Les Nordistes subirent des revers désastreux en Virginie, mais leurs succès sur les autres fronts, leurs forces sans cesse renouvelées, leur permirent de réduire, d’année en année, le territoire et les ressources de leurs valeureux adversaires ; ils réussirent enfin à terminer la guerre, en faisant capituler Lee, l’admirable chef confédéré. Voici, dans le recueil de Melville, les débuts de la guerre, en 1861 : la malheureuse entrée des Nordistes en Virginie, la mort du général Lyon dans le Missouri, mais aussi les épisodes plus heureux de la guerre sur mer. Les poèmes datés « 1862 » nous font voir la seconde année du conflit, la prise difficile du Fort Donelson, dans l'Ouest, la gloire des armes nordistes sur mer, la remontée du Mississipi par Farragut ; mais, au centre de la guerre, les défaites continuent pour les armées fédérales ; Mac Clellan, le général disgracié, doit être rappelé pour sauver l’Union du désastre. On atteint l’année 1863 : les succès des Fédéraux se poursuivent dans l’Ouest. C’est le Commodore Porter qui, avec ses canonnières, s'ouvre un passage sous le feu des batteries sudistes ; c’est la bataille de Chattanooga où se lève l’étoile de Grant. Mais, dans l'Est, l’action des armées de l’Union est toujours difficile, malgré la mort de « Stonewall » Jackson, le héros sudiste ; la bataille de Gettysburg, pour ne pas être une défaite complète, est terriblement meurtrière. Et, pour comble, de graves émeutes, dues à la loi de conscription, viennent ensanglanter New-York. 1864 va voir le suc- . cès du Nord se dessiner sur tous les fronts. Mais que de morts et de ruines il va coûter ! C’est l’affreuse bataille de The Wilderness ; c’est la perte du vaillant Mac Pherson ; c’est le prisonnier qui meurt de faim ; c’est la marche victorieuse, mais dévastatrice, de Sherman à travers le Sud. Et le héros qui revient vainqueur, le jeune colonel, étudiant d’hier, a perdu à jamais l’allégresse : il a compris « les horreurs de la guerre ». Enfin, 1865 amènera la victoire. Richmond, la capitale du Sud, est prise, et Robert Lee rend son épée à Grant.

- Mais est-il possible d’être gai ? Lincoln, le plus humain de tous, est assassiné. Le Nord ne rêve que vengeance et le prisonnier confédéré, dont la ferme est brûlée et dont la famille a péri, n’a plus le goût de retourner chez lui. Le dernier poème seulement nous donne un peu d’espoir : c’est une pièce symbolique : America, qui montre la patrie renaissant à la vie.

Melville nous donne alors une série d’épitaphes de quelques lignes, qu’on pourrait écrire sur des tombes fédérales : celle des soldats de Manassas qui, dans la défaite, n’ont pas désespéré ; celle des volontaires du Maine qui sont allés mourir dans la lointaine Louisiane ; celle des marins à la tombe liquide et lumineuse, celle de la vieille femme qui soignait les blessés. Et il y a celle du soldat moderne qui, dépourvu de toute auréole romantique, court mille dangers qu’ignorait le glorieux chevalier d’autrefois.

A l'exception de The Scout toward Aldie, récit d’une chevauchée nocturne et meurtrière à la poursuite d’un chef de partisans, qui aurait pu figurer dans les Battle Pieces proprement dites, les dernières pièces, qu’elles soient en vers ou en prose, ont le même thème. Lee in the Capitol nous fait voir le chef sudiste, appelé après sa défaite à témoigner devant le Sénat de Washington, plaidant avec dignité la cause des hommes du Sud, et demandant aux vainqueurs de se montrer généreux pour ne pas nourrir chez le vaincu une haïne qui a déjà trop duré. Meditation est un appel à l’union, maintenant que la paix est revenue : cette lutte était fratricide ; il ne doit plus rester de vainqueur ni de vaincus, mais seulement des Américaïns. Et le Supplement exprime en prose les mêmes idées : le Nord doit rendre au Sud malheureux sa place au foyer national. !l est intervenu pour libérer des esclaves : peut-il se faire oppresseur à son tour ?

Dans une courte préface, Melville avait commencé par avertir le lecteur en ces termes :

« À peu d’exceptions près, les morceaux qui forment ce volume

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< ont eu pour origine les sentiments éveillés par la chute de Rich- < mond. On les a composés sans s'occuper d’en faire un recueil, mais < quand on les a revus simultanément, ils se sont naturellement ran- « gés dans l’ordre où on les présente ici. »

Ainsi, de l’aveu de Melville, ces poèmes furent à peu près tous écrits entre le mois d’avril 1865, date où Richmond fut prise, et la fin de 1866, date où ils parurent en volume. Ce ne sont donc pas, comme on eût pu croire, des pièces écrites au jour le jour tout au long d’une guerre de cinq ans, mais le fruit de méditations faites, la paix revenue, sur des événements parfois lontains déjà.

On se rappellera l’état d'esprit de Melville en cette période de sa vie, qui précède immédiatement le grand renoncement. Une éclaircie a pour un moment, dissipé un peu de son désenchantement et de sa mélancolie. Cette guerre menée pour une idée, ces faits d’armes qui emplissent tous les esprits, ces souffrances grandioses par leur ampleur, ont réveillé en lui un espoir qui semblait mort. L’humanité aurait-elle cessé d’être aussi veule ? Et des temps nouveaux seraientils proches, puisque la terre a compté au même instant un Abraham Lincoln et un Ulysse Grant, un Stonewall Jackson et un Robert Lee ? Melville se sent tout à coup plus proche des, autres hommes, et c’est pourquoi sans doute il essaie de parler comme eux. La désillusion ne va pas tarder à venir ; mais à cette lueur d’espérance nous devons ce livre plus humain. La même disposition a sans doute poussé Melville à soumettre son livre au jugement de ses contemporains, en. le faisant imprimer : de ses premiers vers beaucoup avaient (en tout cas il le dit) été détruits :. Cette fois il dut avoir au moins un faible espoir d’être compris.

Quels qu’aient été ses sentiments, on dira qu’il aurait pu les exprimer en prose, et l’on cherchera les motifs de cette vocation poétique née sur le tard. Le problème nous paraît assez simple. L’homme qui avait toujours senti, derrière les apparences sensibles, des réalités intuitives, qui, de plus en plus, avait cherché à les traduire, en chargeant sa prose de symboles, voire de rythmes, a fini par souffrir des limitations de la prose, et de son faible pouvoir suggestif. Il a cru que le vers lui serait un instrument plus commode ; dès 1859, il s’est risqué à en user. Sa conviction, dans la suite, ne fera que s'affirmer. Dans un volume d’Arnold, acheté par Melville en 1869, et que M. Olson ?

1. M. P. Lettre de Melville à son frère Tom, 25 mai 1862. 2. Olson (Ch. A.). Harward University.

a bien voulu nous montrer, cette phrase est soulignée au crayon :

« La poésie est le moyen le plus large et le plus efficace d'exprimer ses pensées. »

Melville, désormais, n’écrira plus guère que des vers.

Les Battle Pieces passèrent presque inaperçues. L’Atlantic Monthly ’, en un article d’ailleurs poli, regretta que Melville restât si loin « audessus de la mêlée », et gardât devant de tels événements le détachement du philosophe. Un seul de ses poèmes, dont le patriotisme parut donner toute garantie, connut une sorte de popularité scolaire : Sheridan at Cedar Creek figura longtemps dans les « Morceaux choisis à l’usage des classes », et, quand Melville mourut, cette pièce fut reproduite dans les notices nécrologiques, à titre d’échantillon des talents du défunt ?. Ce fut M. F. J. Mather * qui, en 1919, s’avisa de découvrir le reste du recueil, où il vit une anticipation de Kipling. On ne saurait dire qu’il rendit le livre populaire. Nulle réédition, hors les Œuvres complètes, ne s’est chargée de le faire connaître. Les critiques, sauf MM. Will D. Howe‘“, Freeman et Lewis Mumford‘, ont continué à le tenir pour négligeable et indigne de toute étude.

Si fortes soient les réserves que l’ouvrage appelle, à notre gré, ce mépris nous parait excessif. Ces poèmes ont, d’abord, un indéniable intérêt humain. Si le reproche d’indifférence que leur faisait l’Atlantic Monthly n’est pas fondé, — d’une tour d'ivoire, on ne suit pas une guerre avec ce détail — on reconnaîtra chez Melville un effort assez

1. Atlantic Monthly, XIX, p. 252, février 1867. 2. Notamment dans le New-York Daily Tribune, 4 octobre 1891.

3. Mather (F. J.). Herman Melville dans The Review, 1, pp. 276 sqq, 9- 16 août 1919.

k. The Cambridge History of American Literature, nouvelle édit., New- York, Putnam, 1927, & vol. in-8°, vol. II, chap. x11.

Poets of the Civil War The North, by Wil. D. Howe.

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