‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 249 sur 327 · Cf. Israel Potter, p · texte numérisé non relu

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l'éloge au point de réclamer une mission polynésienne pour venir apprendre aux Américains la véritable civilisation. Ici, sans doute fut-ce amertume, plutôt que la raison, qui le fit parler. Car, à homme qui vanta si fort le charme de la sauvagerie, on demandera toujours pourquoi il mit tant d’empressement à la quitter, pourquoi même il méprisa les quelques blancs déchus qui, oublieux de leur rang, s'étaient attardés dans les îles au point de s’y confondre avec les indigènes. On s’étonnera aussi que Melville ait tant goûté, quand ils s’offraient, les charmes cultivés de Londres et de Paris. Nulle part mieux qu'ici n'apparaît l’antagonisme de ses tendances secrètement hautaines et de l’aigreur gardée de ses échecs. Il n’a sincèrement condamné, de la civilisation, que les formes les plus vulgaires. Au fond de son cœur, il en.a aimé les raffinements.

Mais il eut, contre la société de son temps, un autre grief, plus sérieux et plus profondément senti : il lui reprocha d’être fondée sur l’argent. Il refusa d'admettre, comme tant de puritains de la Nouvelle-Angleterre l'avaient fait, que les plus riches fussent les plus méritants, et les reproches de paresse, d’ivrognerie et de brutalité que les classes fortunées adressaient aux plus pauvres lui parurent témoigner d’une injustice et d’un pharisaïsme insensés. L'argent, au contraire, lui sembla le ressort qui pervertissait tous les cœurs. The Confidence Man est rempli de vilenies que commettent des gens « respectables » pour gagner de l’argent ou éviter d’en predre. La pureté des primitifs, par contre, parut à Melville provenir surtout de leur ignorance du profit. C’est l’amour du gain qui a créé le machinisme, cette plaie des pays modernes dénoncée dans The Tartarus of. Maids ; c’est lui le responsable de l’effrayante misère qui sévit dans les grandes villes industrielles. La notion de « lutte des classes » paraît postérieure à Melville. Il sentit pourtant une durable hostilité des pauvres contre les riches, et il prit, quant à lui, le parti des pauvres. [ci, idéal démocratique et les rancœurs s’accordèrent. Et pourtant, quelque hauteur se trahit encore dans sa conduite. Il aima

ces pauvres et, de loin, les plaignit. Mais ïl se garda bien de se mêler à eux.

Cette attitude révoltée pourrait faire croire que Melville eut son pays en horreur. Bien au contraire, il fut animé d’un sincère et pro- -

fond patriotisme. De l'Amérique, il aima le passé, dont il se sentit très nettement solidaire. Les colons hollandais de l’Hudson dont il descendait par sa mère lui semblèrent une aristocratie dont on n’avait pas à rougir, car elle était vraiment celle du talent. Le mouvement révolutionnaire qui aboutit à l’Indépendance lui parut un des plus beaux élans d’enthousiasme collectif qui eussent existé. Il fut fier de ses grands-pères, combattants de la Révolution, fier d’être par eux, de droit, l’un des Cincinnati. Les Américains du Nord étaient à ses yeux le peuple élu, destiné à créer la civilisation véritable, celle de l’avenir, fondée sur légalité et le bonheur également partagé entre tous. Et l'esprit vraiment américain lui semblait s’incarner dans « les hommes de l'Ouest », entreprenants, généreux et indomptables. Au temps de la Révolution, Ethan Allen, le libérateur du Vermont où alors était « la Frontière » était le type de ces hommes-là. Au milieu du xix° siècle, les pionniers qui partaient vers l’Ouest étaient ses dignes continuateurs. Melville savait que l’Amérique serait un jour la première nation du Monde, et il voulait que, sans attendre, elle essayât d’avoir partout la première place. C’est ainsi qu’il fut, au début de sa carrière tout au moins, injuste pour les vieilles nations d'Europe, aimées avec une sorte de dédain, comme des aïeules dont on constate le déclin. Melville put sentir les faiblesses que l'Amérique de son temps étalait autour de lui. Jamais il ne mit son espoir en une autre patrie.

Et pourtant, bien des choses, en Amérique, semblaient faites pour l’irriter, lui montrer que son idéal était bien éloigné. Il voyait, à mesure qu’il avançait en âge, cet argent qu’il haïssait jouer dans son pays un rôle grandissant. Il blâmait le pharisaïsme des puritains de la

Nouvelle-Angleterre, et déplorait l’influence que leur esprit continuait | d’avoir dans la prétendue démocratie. Il ne voyait pas sans mépris l'Amérique rester timide dans les domaines de Part et de la pensée, et ceux de ses compairiotes qui se mêlaient de littérature s’en tenir à des copies stériles de l’Europe. Enfin, dès l’époque de Mardi, la question noire lui parut une malédiction qui frappait l'Amérique. Bref, le pays qu’il voyait ne ressemblait guère à celui qu’il annonçait. On comprend que, découragé, til soit allé vivre solitaire, pour s’écarter d’un peuple qu’il jugeait traître à sa mission. Un moment, il crut que l’Amérique reprendraït conscience du haut destin qui l’attendait : ce fut lors de la Guerre de Sécession. Il pensa que, la paix conclue, la générosité qu’il avait vu renaître allait durer. La paix revint, et le matérialisme fut plus fort qu’il n’avait jamais

été. Melville, désespérant de voir son rêve se réaliser avant sa mort, s’écarta pour toujours.

Mais son espoir en un lointain avenir demeura tenace, car il voyait les remèdes, et ne doutait pas qu’un jour l'Amérique les apercevrait, elle aussi. Il avait foi dans les ressources naturelles de son pays, assez larges pour contenter les appétits sans que nul fût lésé : un jour on saurait bien les répartir justement. Il comptait sur l'esprit d'entreprise des immigrants, qui étaient, à ses yeux, les meilleurs entre les Européens. Il fallait les accueillir tous, car l’Amérique était la Terre Promise ; et ils ne voudraient pas, eux, recommencer dans leur nouvelle patrie les erreurs des vieilles nations. Enfin Melville ne semble pas avoir jamais renoncé aux idées exprimées dans Hawthorne and his Mosses, où la création d’un art national est représentée comme le plus sûr moyen de progrès. L’art valant surtout comme le reflet de la vie d’un pays, un bon Américain devait lire, d’abord, les ouvrages où s’exprimaient les aspirations de sa patrie. Il encourageait ainsi les artistes à chercher leurs sujets et leurs idées en Amérique, et la littérature américaine, vigoureuse et créatrice, servirait de guide au peuple, à qui elle montrerait sa voie.

Ces espoirs peuvent paraître étranges chez un homme qui méprisa son temps au point de vivre en misanthrope. Dans toutes les œuvres de Melville, pourtant, sauf peut-être The Confidence Man, on peut en découvrir la trace, et ce n’est pas une des moindres contradictions de Melville. Cet homme qui fit si souvent figure d’isolé, en révolte contre un milieu hostile, qui, même aux heures graves, s’abstint de contribuer activement aux efforts de la nation, fut cependant un véritable Américain. Il voulut la grandeur de ce pays auquel lattachaïit une hérédité dont il eut toujours fièrement conscience. Ses amères critiques et son abstention témoignent de sa désillusion devant

le présent. Mais, bien que déçu, son amour était trop fort pour abandonner l'espoir.

On sent que ses théories ne furent pas toujours d’accord avec sa pratique, et qu’il ne fut pas, lui-même, exempt du pharisaïsme qu’il reprochait aux autres. Il n'empêche que, sur bien des points, ses vues furent larges et lucides. Dès lors, il est intéressant déjà, comme un témoin clairvoyant des événements de son temps. Pourtant, ce n’est

pas pour leur valeur documentaire que nous retenons ses opinions. C’est, en partie, pour l’élan qu’elles ont imprimé à son art : juvénile enthousiasme dans Typee, sarcasme dans Omoo, ironie désenchantée dans Mardi, amertume dans les romans maritimes et sombre pessimisme dans Poor Man's Pudding et The Tartarus of Maids ont donné naissance à des pages tantôt spirituelles, tantôt vibrantes, qui jamais ne laissent indifférents. C’est, surtout, pour les sentiments que nous devinons chez l’homme ; nous percevons leur véhémence et leur sincérité. À le voir plus qu’on aurait pensé affecté par les événements qui touchaient ses contemporains, nous le jugeons plus humain et nous l'en aimons davantage.

Ainsi Melville a, toute sa vie, au prix d'efforts parfois épuisants, employé les ressources de son esprit à réfléchir à des problèmes religieux, philosophiques et sociaux. Il était convaincu que son labeur était nécessaire et qu’il aurait, dans l’histoire de la pensée, une importance considérable. Il faut bien reconnaître que cet effort fut sans mesure avec le résultat obtenu. Pour être souvent intéressantes, ses idées sont dépourvues de véritable originalité. Ceux qui veulent, aujourd’hui, faire de lui un grand penseur, semblent donc témoigner d’un optimisme exagéré. On ne doit pas croire, pourtant, que la peine qu’il a prise ait été inutile. S’il s’était contenté d’être le conteur insouciant de Typee, il nous intéresserait seulement, aujourd’hui, comme peut le faire Dana. C’est du jour où l'inquiétude a pris tant de place en son esprit qu’il est devenu vraiment grand. L’homme nous attire davantage, parce que ses angoisses nous émeuvent. Et son art est infiniment plus haut parce que, de ce moment, la description, l’anecdote, l’aventure, sans rien perdre de leur intérêt romanesque, servent de véhicules à des idées auxquelles l’auteur, nous le sentons, se donne tout entier. La pensée, malheureusement, finit par jouer un rôle dévastateur, et réduisit les éléments romanesques au rang de simples prétextes. Mais dans les grands ouvrages du milieu de sa vie, l’intime union, chez Melville, de labstrait et du concret, eut de magnifiques résultats artistiques : une pensée à ce point féconde mérite qu’on s’y arrête.

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