‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 248 sur 327 · MELVILLE ET SON TEMPS · texte numérisé non relu

MELVILLE ET SON TEMPS

On ne peut appeler Melville un écrivain politique ou social. Dans son œuvre, les préoccupations romanesques d’abord, philosophiques

ensuite, l’emportent de beaucoup. Et sa vie, presque entièrement passée à l’écart des grandes luttes contemporaines, montre qu’il a voulu, le plus possible, s’y soustraire. C’est pourquoi, sans doute, presque aucun de ses critiques (MM. Mumford et Sundermann, heureusement, exceptés) n’a insisté sur les jugements que lui inspirèrent les choses de son temps. Pourtant la vie écartée qu’il mena si longtemps implique par elle seule une condamnation sévère, et Melville avait l’esprit trop enclin au raisonnement pour ne pas motiver ses jugements : de fait, ceux-ci, pour apparaître de plus en plus rarement dans son œuvre à mesure qu’il vieillissaient, sont fréquemment catégoriques, et montrent qu’il a mûrement réfléchi aux problèmes de son époque. Pour comprendre vraiment sa pensée, on doit donc préciser son attitude à leur égard.

Comme ses conceptions philosophiques, ses idées politiques et sociales; si conscientes et réfléchies qu’elles aïent été, furent en grande partie inspirées par des raisons personnelles : ce sont elles qu’il faut d’abord considérer.

L'étude de son caractère a fait voir qu’il était profondément individualiste. Il ne pouvait souffrir qu’on empiétât, fût-ce avec les meilleures intentions, sur ses prérogatives, qu’on voulût le contraindre à penser, ou à agir, d’une façon qu’il n’avait pas choisie. De cette disposition résultait d’abord un amour instinctif et passionné de la liberté. De plus, il sentait que les autres individus, eux aussi, avaient le droit de ne pas être brimés, et l’idée qu’un homme ou un groupe pût être sacrifié à des intérêts étrangers lui semblait monstrueuse son idéal de liberté se complétait donc d’un idéal de justice. Et pourtant, un régime fondé sur le nombre ne convenait guère à ses tendances, car il était au fond aristocrate. Certes, il détestait la tyrannie d’un homme, mais celle d’une société organisée lui pesait tout autant, et celle d’une foule aveugle pouvait seulement lui inspirer de l'horreur. De fait, il éprouva toujours de l’aversion pour la masse, et, quand il dut se trouver en contact avec elle, ne put s'affranchir d’un instinctif mépris. Il était, en réalité, l’individualiste intégral.

Mais à ces tendances naturelles s’opposaient les croyances qui venaient de son éducation. En bon Américain, il avait appris dès son jeune Âge à se proclamer démocrate, et, toute sa vie, il crut sin-

cèrement l'être resté. L'idéal démocratique lui semblait seul avouable, et le seul mot de monarchie suffisait souvent à le rendre injuste. On se rappelle la hauteur d’Israel Potier, qui se refusait à traiter George III, pourtant bienveillant, autrement qu'en égal. En vrai démc crate, et malgré son tempérament, Melville voulut croire à légalité. Il la réclama entre les individus, et s’indigna de voir, à bord des navires, les officiers et ies hommes subir un traitement si différent. Il la voulut entre les peuples, au point de condamner sans merci toutes les expéditions coloniales. Mais on ne sache pas qu’il la pratiquât dans sa famille : il ne lui vint pas à l’esprit que sa femme et ses enfants pussent être ses égaux.

Les circonstances voulurent que, se sentant supérieur à ses contemporains et se proclamant leur égal, il se trouvât souvent dans une position inférieure. Toute sa vie, il souffrit de la pauvreté, de l’incompréhension : et pourtant il avait conscience de valoir mieux que ceux qui l’emportaient par le succès financier ou par la gloire. Est-il surprenant qu’il ait vu, dans cette situation, une profonde injustice ? Indigné, il donna un sens général à son amertume, et vit partout autour de lui des succès et des échecs également injustes. Il se sentit solidaire des pauvres et des exclus, qui bientôt lui parurent plus dignes de son amitié que les riches et les heureux de ce monde. Il condamna une société qui permettait ces injustices, et, puisque la démocratie demeurait l’idéal, il conclut que le régime avait usurpé son nom. Ainsi cet aristocrate qui n’acceptait que la compagnie de rares esprits parents du sien avait appris de bonne heure à se dire égalitaire, et, malgré l’aversion que les mouvements populaires violents lui inspiraient, n’était pas loin d’être révolutionnaire : dès le départ, les contradictions ne manquaient pas en lui.

Elles expliquent en grande partie l’attitude toute personnelle qu'il eut devant chaque problème. Jamais il ne put, jusqu’au bout, participer aux grands mouvements collectifs. Ce n’est pas en vain que son voisin, le colonel Lathers, rappelait en souriant ses conversations, empreintes, disait-il, « de vues hautement individuelles ».

Lorsqu'il eut à juger les sociétés, quelles qu’elles fussent, ses tendances individualistes l’emportèrent toujours. Toute organisation lui parut une effroyable machine à broyer l'individu. Jeune, il fut per-

pétuellement en révolte contre les contraintes de son milieu, que ce fût l’école, la boutique d’Albany, le gaillard d’avant du Highlander où les anciens imposaient aux débutants leurs caprices et leurs préjugés, le baleinier où s’exerçait la tyrannie du Capitaine, l’île lointaine où un amiral et un consul se partageaient une puissance que rien ne justifiait, ou le vaisseau de guerre où régnaient les « articles de guerre ». Un moment, il crut pouvoir s’accommoder de contraintes moins brutales, et, malgré son irritation croissante, supporta les tyranniques habitudes familiales, les conseils littéraires des gens bien informés et les responsabilités de la vie conjugale. Mais bientôt, sa révolte reparut ; cette fois, il rompit silencieusement avec le Monde, et alla s’ensevelir à Pittsfield, pour essayer de se soustraire aux exigences sociales. Aussi n’est-il pas surprenant que, dans ses livres, tout ce qui symbolise de telles obligations soit présenté de manière uniformément hostile. Melville a détesté les agents de l’autorité, officiers sur les navires, consuls, militaires, pasteurs. Il a méprisé les hommes auxquels leur soumission gagnaït l’approbation de cette autorité : matelots restés fidèles au cours des mutineries, commerçants prospères, écrivains couverts d’éloges par les revues bien pensantes, paroissiens notés pour l’accomplissement régulier de leurs devoirs. Chez tous ces gens, ii soupçonnait l'hypocrisie, et chaque fois qu’il eut à prendre parti, ce fut pour l’individu « méprisable » qu’il opta : il aimait en iui la victime d’une organisation détestée. Et pourtant ses amis furent tous, à leur manière, des aristocrates. Même un Harry Bolton ou un Long Ghost s’élevaient, par leur passé mystérieux, audessus de leurs compagnons. Et Hawthorne, qui savait avec tant d'élégance échapper à l’emprise des milieux qu’il traversait, fut avant tout un raffiné. On voit que la solidarité de Melville avec les opprimés fut quelque peu théorique. Il lui arriva de choisir ses amis parmi eux. Mais ce furent, plus que ses convictions antisociales, ses croyances aristocratiques qui lui dictèrent son choix.

Le grand sujet d’orgueil de la société moderne est ce qu’elle nomme la civilisation. Melville détesta cette notion qui lui parut le type de la valeur faussement estimée, Redburn encore presque enfant fut frappé par la remarque du matelot qui s’écriait : « And what's the use of bein’ snivelised ? ». Un peu plus âgé, Melville admira presque sans réserve les primitifs, qu’il jugea plus vertueux, plus heureux et plus sages que les blancs venus les « civiliser » : il poussa

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