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celles qui ont des chances de devenir classiques et celles qui semblent condamnées à demeurer obscures. L'intérêt des romans polynésiens et maritimes (hors peut-être celui de While Jacket) n’a pas faibli ils nous charment encore autant qu’ils charmèrent leurs contemporains. Rien n'empêche que les siècles prochains sentent encore leur attrait, car l’homme a toujours aimé, et sans doute aimera toujours, l'aventure et le pittoresque. Parmi les autres ouvrages de Melville, certains, Moby Dick et Benito Cereno d’abord, puis, à un degré moindre, Bartleby, The Encantadas, Israel Potter, Billy Budd offrent, en premier lieu, des qualités analogues, et, par elles seules, mériteraient ainsi de durer. Mais d’autres mérites, plus émouvants, les grandissent encore plus : nous les aimons parce qu’ils nous éclairent sur nous-mêmes en même temps qu’ils nous peignent des âges disparus. Restent les œuvres où les éléments romanesques ne comptent pas, où seule la sympathie éprouvée pour une pensée anxieuse peut nous retenir : Mardi, Pierre, les essais, contes, lettres et journaux divers, The Confidence Man, Clarel, les Poèmes. Ii faut, ici, se garder d’espoirs trop grands. Malgré leurs défauts, Mardi par son exubérance et son style, Pierre par sa psychologie parfois étrangement clairvoyante, auront toujours, apparemment, des lecteurs parmi les raffinés. Le reste, malgré de multiples beautés éparses, est trop souvent aride pour gagner jamais beaucoup d’adeptes : un florilège de ces dernières œuvres serait sans doute le seul moyen de les sauver de l’obscurité. Deux ou trois volumes hors de pair, six ou sept méritant, pour des motifs divers, d’être épargnés par le temps : voilà ce qu'a laissé Melville. C’est peu ; mais c’est assez pour qu’il mérite d’être rangé parmi les très grands écrivains de son siècle.
Mais les raisons de cette excellence ne sont pas aisées à définir en peu de mots. En essayant de retracer les étapes de la vie de Melville, on a cherché à montrer combien elle fut attachante par la lutte ‘sans trêve qu’il mena contre la banalité, la convention, la contrainte absurde ; par les lieux étranges qu’il parcourut sur la terre ; par les explorations passionnées qu’il poursuivit, pendant d’interminables années, aux plus secrètes régions de l’âme. En étudiant chacun de ses livres, on a dit ses mérites littéraires : il pouvait écrire le récit le plus enjoué, et faire preuve de la plus fine acuité psychologique ; il savait créer les mythes les plus grandioses, et atteindre par le style à la plus pure beauté formelle. En voulant, enfin, définir son caractère, sa pensée et son art, on a tenté d'indiquer l’originalité d’une personnalité prête à tout sacrifier pour assurer son développement, d’un esprit et
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d’un cœur qui cherchèrent éperdument la vérité, d’un génie créateur qui traduisit ces grandes luttes par le symbole et par le rythme. Raisons multiples, on le voit, de provoquer l’admiration, mais raisons presque contradictoires. Et c’est pourquoi, malgré l'enthousiasme éperdu que Melville a suscité depuis peu, l’on n’est pas encore bien d'accord, au fond, pour savoir ce que l’on admire. Chacun, frappé par l’un de ces mérites, se laisse prendre à son charme, en suit la trace à travers la vie et l’œuvre de Melville, et croit très sincèrement qu’il domine tous les autres. Ainsi presque toute la jeunesse, et avec elle des critiques d’une haute conscience, continuent de s’attacher avant tout à l’œuvre polynésienne de Melville. Ainsi M. Lewis Mumford considère qu’une chose prime tout : le sens tragique de la vie, qui dévorait Melville, le poussait lui-même à s’évader au delà des barrières mesquines de l’existence quotidienne, et faisait de ses héros, Ahab ou Pierre, des hommes qui préfèrent s’acharner contre d’insurmontables obstacles plutôt que de se résigner à végéter. Les amateurs de psychologie « moderne » aiment avant tout, chez Melville, les excursions aux limites du subconscient, les aveux qu’il hésitait à se faire à soi-même, et qu'une subtile analyse veut pourtant lui arracher : pour ces critiques, l’idée que Melville, un moment, put côtoyer la folie est une nouveile marque de grandeur : il est pour eux l’écrivain qui a découvert des recoins inconnus de l’âme humaine. D’autres encore ont trouvé dans ses recherches passionnées pour atteindre la vérité religieuse et philosophique soit un document psychologique de premier ordre, soit une image saisissante des inquiétudes de son temps. D’autres enfin, tel M. Grant Watson, ont surtout été sensibles à la beauté pour ainsi dire occulte d’un symbolisme qui, sous des apparences en elles-mêmes séduisantes, cache des réalités spirituelles plus splendides encore. |
Nous pensons que ces critiques, dont certains ont magnifiquement travaillé à faire sentir un aspect de la grandeur de Melville, auraient un moyen de s’entendre : chacun devrait admettre qu’une qualité de l'écrivain les séduit spécialement, mais que d’autres tempéraments peuvent à bon droit réagir de manière différente. Tous conviendraient alors que certains livres de Melville doivent la réputation unanime dont ils jouissent à un complexe ensemble de mérites, plus qu’à l’un d’eux pris en particulier. Et peut-être comprendraient-ils que c’est dans l’harmonieuse fusion de ces éléments que réside la véritable grandeur de l’artiste. Pour notre part nous croyons que les livres, si intéressants qu’ils soient, où Melville n’a fait appel qu’à certaines
de ses richesses, ne sont pas ses vrais chefs-d’œuvre. On trouve, dans des ouvrages écrits par d’autres, ici une fraîcheur égale à celle de Typee, là une étude des troubles divers de la conscience aussi hardie que l’analyse de Pierre. Dans un Moby Dick, au contraire, dans un Benito Cereno, on reconnaît les livres que Melville seul eût pu écrire. Chacune des beautés qu’on discerne en eux a son équivalent, peutêtre, dans d’autres livres écrits au cours des siècles. Mais l’alliage que Melville a créé n’est qu’à lui : nous le sentons à l’image d’une personnalité trop complexe pour avoir jamais sa réplique.
MM. Robert $S. Forsythe et John Howard Birss préparent depuis plusieurs années une Bibliographie complète des Œuvres de Melville et des articles qui lui ont été consacrés. Il à par suite paru préférable de ne donner ici qu’une bibliographie très sommaire, visant à guider l’étudiant plutôt qu’à servir de répertoire au spécialiste.