INTRODUCTION
Le Pays
Les Etats-Unis de 1819 ne ressemblaient guère à ceux d’aujourd’hui. Mais la différence était presque aussi grande entre la petite fédération de provinces jalouses de leur indépendance qu'avait libérées le traité de 1783, et la nation remuante, étonnamment prospère, attirant les énergies, où naquit Herman Melville trente-cinq années plus tard.
Le territoire même des Etats-Unis s’est considérablement accru. En 1783, les treize Etats primitifs, égrenés en chapelet le long de la côte, ne dépassaient guère, en réalité, la chaîne, parallèle au rivage des Alleghanys. Au delà s’étendaient, vers les grands lacs au Nord- Ouest, vers le Mississipi à l'Ouest, des régions encore en partie mystérieuses, occupées par les Indiens, à peiné entamées par les pionniers, où divers Etats de la côte prétendaient se tailler des zones, de manière parfois fort arbitraire. En 1819, toutes ces dépendances primitives sont devenues des Etats, et certains, comme l’Ohio, sont parmi les plus florissants de l’Union. A ce premier accroissement sont venus s'ajouter les vastes territoires réunis sous le nom de Louisiane, et achetés à Bonaparte en 1801 : les frontières des Etats-Unis ont alors atteint les Rocheuses. En cette année 1819, enfin, le territoire de l’Union vient encore de s’accroître, au Sud, de la Floride achetée à l'Espagne. En même temps, dans l’Ouest, le Pacifique vient d’être atteint, grâce à une entente avec l’Angleterre au sujet de l’Oregon. Les Etats-Unis
ont plus que doublé leur domaine. Egalement significatif est l’accroissement de la population. A la fin de la Révolution, les trois millions et demi d’Américains ne formaient qu’une nation chétive en regard des vingt-quatre millions de Français et des douze millions d’Anglais. En 1819, la population est passée à dix millions ; les Etats sont au nombre de vingt-deux. Pourtant, mieux encore que les chiffres, l’évolution de la politique extérieure donne la mesure de l’accroissement de la puissance nationale. La petite fédération primitive avait les yeux tournés vers l’Europe. Les journaux de 1786 étaient pleins des affaires européennes, et Madison se plaignait, cette année-là, de les voir ignorer la Géorgie autant que le Kamtchatka !. La politique du pays semblait inexorablement condamnée à suivre les fluctuations européennes, et la nation à prendre parti entre les éternelles rivalités de l'Angleterre et de la France. En 1792, la guerre contre l’Angleterre, voulue par les Français, sembla proche ; en 1797, la politique absurde du Directoire faillit au contraire ranger les Etats-Unis dans le parti anglais. Washington, John Adams, Jefferson, eurent grand’peine à sauvegarder la neutralité. Et une guerre peu justifiée finit malgré tout par éclater en 1812 entre les Etats-Unis et l’Angleterre. En 1819, au contraire, les Américains, conscients de leur force, commencent à prendre une attitude plus indifférente aux affaires d'Europe, plus énergique par contre en ce qui regarde le Nouveau Monde. C’est par une manière d’ultimatum que, cette année-là, le secrétaire d'Etat, John Quincy Adams décide VEspagne à vendre la Floride ; bientôt, il va protester fermement contre les prétentions russes dans la Mer de Behring, puis surveiller, avec une croissante hostilité, les projets de la Sainte Alliance dans les colonies espagnoles révoltées. La Déclaration du Président Monroe, base de la diplomatie américaine pendant près d’un siècle, va, en 1823, confirmer définitivement cette politique. Les Etats-Uuis deviennent une grande puissance.
Cet accroissement de la puissance américaine s’est accompagné de transformations profondes, dont le rythme va bientôt s’accélérer encore, mais qui déjà ont en partie changé la physionomie du pays. Les unes sont d’ordre ethnique. En 1783, la grande majorité de la population était anglaise par ses origines : on estimait la proportion à quatre-vingt-dix pour cent du total. Le reste était composé des descendants d’anciens colons de France et de Hollande, vivant dans ies
A: so (H. E.) et Benton (E. J.) : American History, N.-Y.1925,674 PP, p. 196). d
provinces conquises par les Anglais, et de quelque deux cent cinquante mille esclaves africains travaillant dans les plantations du Sud. Pourtant, une immigration d'éléments nouveaux venait de se dessiner de 1763 à 1775, on estime que cinquante mille Irlandais ou Ecossais étaient venus, chassés par la misère de leur pays, chercher fortune en Amérique. Quelques Allemands, eux aussi, avaient commencé à débarquer. Le mouvement allait s’amplifier pendant la période postrévolutionnaire, et certaines années, comme celles qui devaient suivre la chute de Napoléon, apporter en Amérique un vrai flot d’immigrants. Ce n’était pas encore l’immigration massive qui allait suivre 1848. En 1819 pourtant, les quelques centaines de milliers d’émigrants d’un type nouveau que l’Amérique a reçus déjà amorcent des changements ethniques extrêmement importants. En outre, une immigration inattendue s’est produite : celle des esclaves noirs. Au début du gouvernement de Washington, on jugeait l’esclavage une forme sociale périmée, dont on attendait la disparition par le seul jeu des lois économiques. Le développement soudain de la culture du coton dans le Sud fit de l’esclavage une question vitale. L’importation des esclaves reprit une activité nouvelle, et en 1819, le nombre des noirs a triplé un problème terrible, avant peu, va se poser. Ainsi les Anglais sont encore en grande majorité ; mais le caractère cosmopolite du pays s’est déjà beaucoup accentué.
La répartition des habitants aussi est différente. En 1783, presque tous vivaient à proximité de la côte Atlantique. Les deux centres d'attraction étaient, au Nord, le Massachusetts qui groupait, autour de Boston, sa capitale, les Etats de la Nouvelle-Angleterre ; au Sud, la Virginie, le plus peuplé des treize Etats, qui donnait le ton au Maryland, aux Carolines, à la Géorgie. Deux Etats importants, le New-York et la Pensylvanie, dessinaient, au centre, une zone mitoyenne où se rejoignaient les deux influences. La « frontière » ne dépassait pas les Alleghanys, et cette zone extrême ne renfermait qu'une population
clairsemée de hardis pionniers récemment venus de l'Est, à qui les
Indiens ne faisaient pas toujours la vie facile. Pourtant, les signes d’une poussée vers l'Ouest commençaient à se manifester. En pleine guerre, les plus audacieux avaient commencé à franchir la barrière montagneuse qui longtemps avait arrêté la colonisation. Dès 1778, George Rogers Clarke installait des colons téméraires jusqu’au bord du Mississipi. Dans la période suivante, ce mouvement devait prendre une ampleur extraordinaire. Pacifiés grâce à divers traités conclus avec les Indiens, les Espagnols et les Anglais, les territoires de l’Ouest
reçurent des colons en foule. C’étaient surtout des hommes et des femmes issus des classes inférieures de l’Est, qui s’imposaient les plus dures privations pour aller, dans les terres inexploitées, à la recherche d’une existence plus large. « Deux courants d'immigration strictement américains », dit M. André Siegfried, « sont sortis au xix° siècle, l’un de la Nouvelle-Angleterre, l’autre des Etats du Sud. Le bassin de l'Ohio marque à peu près la séparation de leurs zones respectives'. » C’est l’époque romantique où s’en vont au printemps les chariots bâchés de toile qui traversent la montagne sur des pistes à peine tracées. Parvenus aux lointaines rivières les émigrants abandonnent leurs chariots pour de grossiers bateaux plats où ils entassent leurs humbles possessions pour s’en aller, au fil de l’eau, toujours plus loin. &e Avant la fin de la saison », dit le Doyen Benton, « était née une nouvelle « frontière » faite de huttes en rondins et de carrés de légumes verts au milieu des forêts et de la Prairie?. > En 1819, le Kentucky, le Tennessee, l'Ohio, l’Indiana, l'Illinois, ont successivement reçu assez de colons pour s'organiser en Etats. Et le mouvement continue, allant toujours plus loin vers l’Ouest. Le centre de la population s’est déplacé, et va se déplacer encore.
Les changements économiques sont également considérables. Le pays était, à la fin de la période coloniale, presque entièrement agricole, et pratiquait d’ailleurs une agriculture primitive. Le Nord élevait du bétail et cultivait des céréales. Le Sud récoltait du tabac, du riz et de l’indigo. L'industrie était par contre presque inexistante. Chaque ferme produisait les objets de consommation courante, et le reste était importé. La pêche était active en Nouvelle-Angleterre, et le commerce par mer très prospère : des armateurs avaient édifié des fortunes en transportant en Europe les denrées coloniales du Sud, les fourrures et le poisson séché du Nord, et en ramenant en échange des objets manufacturés. Maïs, faute de routes, le commerce intérieur existait à peine. Sauf les grands planteurs du Sud, les fermiers ne produisaient guère au delà des besoins familiaux. L'Amérique n’était par une réelle puissance économique.
En 1819, la situation est tout autre. L'agriculture a gardé, dans le Nord et l’Ouest, beaucoup de son caractère patriarcal. Mais, dans le Sud, une culture a pris une extension considérable : celle du coton.
1. Siegfried (André). Les Etats-Unis d'aujourd'hui. Paris, 1927, 357 pp. p. 16).