‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 5 sur 327 · Bourne et Benton, op. cit., p · texte numérisé non relu

Bourne et Benton, op. cit., p

LES ÉTATS-UNIS ET NEW-YORK EN 1819 1e

C’est un véritable monopole américain, qui suffirait à lui seul à faire des Etats-Unis un des marchés du monde. L'industrie est née, dans les Etats du Nord, pendant les guerres de l’Empire. Gènés par le blocus, les armateurs ont désarmé beaucoup de navires et employé leurs capitaux à créer des manufactures. Le coton du Sud leur a fourni la matière première. Faute de main-d'œuvre, ils ont fait appel au machinisme naissant. Maintenant, la crise de l’armement terminée, cette industrie subsiste et se développe. Les pêcheries sont plus actives que jamais, et le commerce par mer, un moment arrêté, a pris un nouvel essor après 1815, grâce à un traité de commerce avec l’Angleterre et au développement des relations avec l'Amérique du Sud et la Californie. Quant au commerce intérieur, il est infiniment plus actif qu’autrefois ; des routes se sont ouvertes, où circulent diligences et messageries. Des canaux ont été creusés. Surtout, le Mississipi et ses affluents ont offert aux nouveaux Etats de l’Ouest un merveilleux réseau de voies navigables, que parcourent les bateaux à vapeur inventés par Fulton. Les Etats-Unis sont maintenant un centre d'échanges très actif.

Des transformations sociales ont suivi, qui ont elles-mêmes grandement modifié l’esprit public. Jadis, aux deux centres de population : Nouvelle-Angleterre et Etats du Sud, correspondaient deux aspects sociaux et deux formes d’esprit. Le Nord avait son aristocratie, comprenant les pasteurs et les riches descendants des fondateurs. La masse de la population se composait de petits propriétaires, exploitant leurs terres avec leur famille, et de quelques boutiquiers. Enfin une plèbe peu nombreuse était faite d'artisans et de journaliers, dont la condition était parfois proche du servage. La population était surtout rurale, et Boston, la seule ville importante, n’avait guère plus de vingt-cinq mille habitants. L'esprit local était nettement perceptible : en général, l’homme du Nord était tenace, dur à la peine, plein de confiance en son avenir. Il suivait strictement les lois des églises puritaines, et méprisait le plaisir. Le Sud avait une organisatoin plus aristocratique encore. Le pays était aux mains de riches planteurs. La classe intermédiaire comprenait seulement les « pauvres blancs », contremaîtres ou employés. Des esclaves noirs formaient la plèbe. Aucune ville, même l’élégante Charlestown, n’avait d’impor-

tance véritable. C’est, enfin, par l’esprit public que le Sud se distinguait le plus. L'homme du Sud aimait le bal, la chasse, les réunions. Il vivait un peu en gentilhomme campagnard d'Angleterre. Au centre, les deux formes se rejoignaient : le riche et sérieux Quaker de Pensylvanie rappelait le puritain des grandes familles de Boston, et le « patroon » jovial des bords de l’Hudson ressemblait un peu au gentilhomme virginien. La seule caractéristique était l'importance relative des villes : Philadelphie, New-York, Baltimore. Dans leur ensemble, malgré les éloquents discours de la Révolution, la nation était assez fortement hiérarchisée.

En 1819, la situation n’est plus la même. Dans le Nord et le Centre, les pauvres sont partis, attirés par l’Ouest. Les nouveaux venus arrivent d'Europe, résolus à se faire une place. Les villes se peuplent. L’aristocratie recule, et n’aura plus, bientôt, qu’une supériorité intellectuelle et mondaine : la Nouvelle-Angleterre a perdu un peu de son puritanisme, et beaucoup de son organisation hiérarchisée. Le Sud a vu partir beaucoup de ses « pauvres blancs », émigrés vers l’Ouest, eux aussi. Des esclaves les ont remplacés, et l’aspect aristocratique et rural du pays s’est augmenté encore. Le Nord-Ouest est peuplé d’énergiques pionniers venus surtout de la Nouvelle-Angleterre et de la Pensylvanie. Il n’est plus pour eux question d’aristocratie : tous travaillent durement, et tous se sentent égaux. Leur pays, religieux et démocrate à la fois, voit renaître l’esprit des premiers colons de Plymouth, que n’entachait aucun pharisaïsme. Des villes déjà importantes se sont fondées chez eux : Pittsburgh, Cincinnati, Saint-Louis. Le Sud-Ouest a surtout reçu des « pauvres blancs ». Certains vont, à leur tour, posséder des esclaves. Mais la plupart sont encore des pionniers, qui luttent péniblement. Pour eux aussi, l’aristocratie est hors de question : ils empruntent à leurs voisins du Sud-Est un caractère bon enfant et rieur, mais ils s’en distinguent par leurs tendances égalitaires, l’égalité restant d’ailleurs le privilège de la race blanche. Donc, ce qui, pour le présent, ressort surtout de ces transformations, c’est le recul des tendances aristocratiques. Partout, sauf dans le Sud-Est, le règne des « Gentlemen » semble près de finir. On sent leur déchéance aux mesures, démocratiques à l’extrême, adoptées dans maints Etats. On la verra de façon éclatante à l’élection présidentielle de 1828, quand le pionnier Andrew Jackson l’emportera sur le gentleman John Quincy Adams.

Il semble que cette victoire soit celle de l'esprit de l'Ouest sur le vieil esprit de caste encore en faveur dans l'Est, Pourtant l'Ouest

Page 1