‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 7 sur 327 · LA VILLE · texte numérisé non relu

LA VILLE

Mais la ville qui maintenant a pris le premier rang — « la métropole », comme écrit le père de Melville avec une feinte modestie, — c’est New-York. Centre provincial seulement au début de la révolution, faisant assez pauvre figure près de Philadelphie et de Boston, elle a connu, depuis le retour de la paix, une étonnante prospérité. C’est le carrefour du pays, d’abord. La route de la Nouvelle-Angleterre au Nord, le chemin de Washington et de la Virginie au Sud, l'Hudson à l’Ouest, qui mène aux Grands Lacs et aux « Territoires », se rencontrent à New-York. En outre, c’est la porte de la mer, le port le plus commode et le mieux abrité, où viennent le plus volontiers relâcher les navirés d'Europe, où commencent à débarquer en foule ces immigrants qui vont métamorphoser l’Amérique. Chacun passe à New-York, que ce soit le « législateur » du Nord en route pour Washington, le gentleman virginien qui conduit son fils dans un collège du Nord-Est, l’émigrant qui va chercher vers l’Ouest la fortune, ou le négociant de l’intérieur qui vient passer un marché. Tous y passent, et beaucoup s’y établissent. De 21.000 en 1774, le nombre des habitants est passé à 60.000 en 1800, à 119.000 en 1819.

Pourtant, cette métropole dont la croissance émerveille la nation, et dont les lettres du temps peignent la bruyante activité, ne res-

‘semble guère à la gigantesque agglomération de 1938. Tandis qu’un

siècle plus tard, les blocs de maisons étendront leur quadrilatère infini sur l’île de Manhattan tout entière ; franchiront l’East River pour englober l’énorme Brooklyn ; reflueront sur la rive gauche de l’Hudson pour recouvrir le Bronx, Richmond et Queens, et sur la rive droite se prolongeront par le faubourg immense de Jersey City, le New-York de 1819 est encore, au fond, assez proche de la primitive colonie hollandaise. Depuis la pointe de l’île, où s’aménage alors le Parc de la Batterie, jusqu'aux dernières maisons qui s’espacent vers le Nord,

on ne compte pas trois milles. Broadway n’est une rue qu’à son début : plus loin, c’est seulement l’amorce de la grand’route de Boston. Si le vieil établissement de la Nouvelle Amsterdam, limité par Wall Street, est largement dépassé, le quartier le plus actif, celui de Pearl Street et du Bowery, n’en est guère éloigné : tout reste, au fond, serré dans l’extrême sud de Manhattan. Aussi quand, en 1821, J. Randall proposera un plan d’extension de la ville destiné à couvrir tout le reste de l’île d’un échiquier de rues et d’avenues se coupant à angle droit, les plus optimistes jugeront le plan extravagant. Ne s'agit-il pas de deux cents rues, s’étirant sur plus de treize milles ? Aussi est-ce un projet plus raisonnable qu’on adoptera en 1828 : treize rues nouvelles seront bien suffisantes Et de fait, en 1819, Manhattan est encore campagnard. Il a ses villages, comme Greenwich où les riches se réfugient en cas d’épidémie, comme Bloomingdale et comme Harlem. Dans les parages où, un siècle plus tard, flamboieront les enseignes de Times Square et de la 42° Rue, les New-Yorkais de 1819 vont à la chasse.

Mais, ces réserves faites, on voit les signes de développement se multiplier. Le vapeur de Fulton fait, sur l’Hudson, un service régulier. Depuis 1816, des paquebots relient à intervalles fixes New-York et Liverpool. On à commencé de creuser le canal Erié, qui Joindra New-York et les Grands Lacs. Les maisons se construisent avec rapidité ; dans la seule année 1824, onze cents immeubles seront bâtis, dont cinquante auront quatre étages ; si grande sera la hausse du prix des terrains. La spéculation est partout ; eile se traduit par des périodes de prospérité extraordinaire, en 1816 et 1824, et par des crises tout aussi étonnantes, comme celle de 1818. Mais on sent bien que les crises sont passagères. L'argent se gagne vite, et se dépense de même : l’existence dans la ville, en 1819, de près de 1.600 débits de boissons, est un signe évident de prospérité. On aime les fêtes. En 1819, le général Jackson, vainqueur des Indiens, reçoit à New-York un accueil triomphal. Peu après, la foule se presse à Vauxhall pour ÿ voir M. Guille, le célèbre aéronaute. Il n’est pas ! jusqu’aux arts, à la religion, à l’éducation et à la bienfaisance qui ne trouvent leur profit dans ces prodigalités. La « Société Biblique » vient de se fonder, et l'Exposition des Beaux-Arts de s'ouvrir. Avant peu, Signorina Garcia donnera les premiers galas d’opéra italien. New-York est en train de perdre son allure provinciale.

La même évolution qui transforme l'aspect de ses rues se marque dans les esprits de ses habitants. On sent les vieilles traditions colo-

niales, demeurées fortes pourtant, céder la place à une fièvre nouvelle, ou au moins composer avec elle. La population de vieille souche new-yorkaise, faite surtout de commerçants honnêtes et paisibles, est en faible minorité. New-York est avant tout peuplée de nouveaux venus. Les uns sont arrivés d'Europe, d'ordinaire sans argent, sans influence ; les plus entreprenants d’entre eux s’en sont allés vers l’Ouest, et ceux qui restent à New-York forment surtout une plèbe sans grande cohésion. Mais quelques-uns ont su déjà se faire une place : John Jacob Astor est l’un d’eux. Ceux qui comptent surtout pourtant, ce sont les Américains des autres régions, qui sont venus à New-York avec l'espoir d’y faire fortune. On voit d’abord, parmi eux, les campagnards hollandais de l'Etat de New-York, venus de la vallée de l’'Hudson forts de leur ancienneté dans le pays, de leurs relations avec les vieux New-Yorkais, de leurs doublons lentement amassés, et des qualités ménagères de leurs femmes. Ceux-là étaient à leur arrivée luthériens, très pieux quoique dépourvus d’affectation, entendus en affaires, sachant rire à l’occasion. Vite, ils ont senti que la lutte serait sévère. Les hommes ont appris à se hâter, à remplacer le bon sens un peu nonchalant par un jugement rapide et sûr ; leurs divertissements se sont faits plus brefs et plus violents, leur zèle religieux plus formaliste et moins intense ; leurs femmes,

voyant l’argent rentrer plus vite, sont devenues plus mondaines. Ces

fils et ces filles de paisibles « patroons » ont découvert la vie fiévreuse. Un autre élément est venu de la Nouvelle-Angleterre. Ces arrivants ont apporté à New-York la ténacité d’une race dure à la peine, le sérieux dans toutes les actions de la vie, la confiance que donne le sentiment d’être agréable à Dieu, l’art de compter exactement, et une ingéniosité qui les rendait propres aux inventions pratiques. Ils étaient presbytériens ou congrégationalistes, d’une piété proclamée en toute occasion, respectables, facilement choqués. Eux aussi, ils ont su s’adapter aux conditions nouvelles. La religion tient peut-être autant de place dans leurs propos, mais certainement moins dans leur vie. Les paroles continuent à les choquer, mais les actions les trouvent plus indulgents. Leurs calculs demeurent précis, mais leurs opérations se font plus amples et plus rapides. Leur esprit reste inventif ; mais au lieu des jougs mieux équilibrés et des poêles plus faciles à ramoner qu'imaginait Benjamin Franklin, ils construisent bateaux à vapeur, chemins de fer, moissonneuses et télégraphe. Knickerbocker et Yankee, tels sont les deux éléments qui dominent alors New-York. Parmi ces provinciaux, ceux qui ont su s’adapter se nomment Cornelius

Vanderbilt, ou Samuel Morse. Ceux qui sont restés fidèles à des traditions dépassées risquent la fin misérable du père d’Herman Melviile :.

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