‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 8 sur 327 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

En cette ville de New-York, au numéro 6 de Pearl-Street, Herman Melville naquit le 1% août 1819 :. Le lieu était typique, et la famille ne l'était pas moins. La partie basse de la rue, parallèle à l’East River, se trouve à la pointe de l’Ile. Elle est aujourd’hui fort laide, bordée de boutiques besogneuses, et parcourue par le hideux viaduc de l’« Elevated ». Elle était alors au centre des affaires, voisine à la fois de Broadway, la grande artère, et du front de mer où venaient s’amarrer les navires. Quant à la famille, elle semblait symboliser la nouvelle aristocratie commerciale. Le père de Melville était issu d’un milieu respectable de Boston, et sa femme de la meilleure souche hollandaise que put offrir Albany, N. Y. Il y avait de quoi s’enorgueillir, et, selon toutes les apparences, de quoi réussir.

De s’enorgueillir, Allan Melville, né à Boston en 1782, ne se faisait pas faute. Il avait de ses ancêtres, et de ses devoirs de « gentleman » envers leur glorieuse mémoire, l’opinion la plus haute. Il s’appliquait assidûment à honorer ceux qu’il connaissait, et à tirer les autres de l'oubli.

Il respectait d’abord son père, Thomas Melville Sr. Et ce vieillard était d’ailleurs fort respectable. Fils du premier Melville américain, il était né à Boston en 1748. D’un caractère indépendant et conservateur, il s'était, des premiers, insurgé pour montrer son respect de la

1. Les documents relatifs aux questions de généalogie, résidences, dates, se trouvent dans la G. L. C.

loi. Il avait aidé, en 1773, à jeter à la mer le thé qui symbolisait l'oppression ; il était entré dans la milice « insurgente », y avait conquis le grade de major, s'était démis d’un commandement qui nuisait à son commerce, et cumulait alors, dans Boston, les fonctions d’officier de port et celle de capitaine des pompiers. Aussi, quand son fils lui écrivait, était-ce sur un ton particulièrement déférent :

« Permettez-moi maintenant, mon cher père, de vous adresser, pour « vous et pour ma mère, toujours si indulgente et si bonne, mes « remerciements les plus reconnaissants pour votre bonté et pour vos « attentions envers ma petite famille et moi-même :. »

Les proches parents d’Allan Melville étaient si nombreux que bien d’autres n’eussent pas été chercher plus loin. Sa mère, la femme du vieux major, née Priscilla Scollay, était issue d’une bonne famille de Boston et elle avait apporté en dot à son mari douze frères et sœurs, doublés de leurs conjoints ; elle-même, elle avait introduit dans son ménage les traditions familiales, et le major était devenu l’heureux père de treize enfants, qui presque tous s'étaient mariés, parfois à deux reprises. Pourtant, l’infatigable Allan Melville devait se mettre en quête de parentés plus éloignées, plus nobles aussi.

Son grand-père était venu d’Ecosse : il voulut renouer les liens qui joignaient sa famille aux Melville écossais. Les voyages d’affaires qu’il fit en Europe furent pour lui autant d'occasions de retrouver des parents. En 1811, il fit un pieux pèlerinage à Scoonie, en Ecosse, où son bisaïieul avait été recteur. Et à son retour il écrivit à l’actuel pasteur du village une lettre émue où il disait :

« Je puis ne pas revoir la terre de mes aïeux, pour laquelle j'ai < toujours éprouvé la plus profonde vénération ?. »

Mais son ambition allait plus loin. Il était convaincu de ses liens de parenté avec la noble famille des Lords Melville d’Ecosse. Et son plus ardent désir était d’entrer en rapports avec ses cousins lointains, mais éclatants. En 1818, au cours d’un voyage en Europe, il fit un grand détour pour avoir cet honneur, et décrivit avec enthousiasme, dans une lettre à sa femme, sa visite à Melville House, « demeure -de « notre chef légitime, Alexandre, comte de Leven et de Melville 5. »

La lettre s’achève moins glorieusement, car il n’a trouvé au château

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