‹ Hermann et DorothéeChapitre 10 sur 138 · URANIE CHANT IX · texte numérisé non relu

URANIE CHANT IX

Li PERSPECTIVE HEUREUSE

Muses, si favorables au tendre amour, vouf qui jusqu'ici avez guidé l'excellent jeune homme dans sa route, qui avez pressé son amante sur son cœur avant qu'elle lui ait promis sa main, venez à notre secours, achevez de former l'union do ce couple aimable, et dissipez promptement les nuages qui s'élèv^ent pour troubler leur bonheur; mais auparavant, dites-nous ce qui se passe en ce moment dans la maison paternelle.

La mère, remplie d'imnatience et de craln^ tes, rentre pour la troisième fois dans le salon qui réunissait l'hôte et ses deux amis, et dont elle venait à peine de sortir ; elle parle de l'orage qui s'approche , du subit obscurcissement de la lune , de la longue absence de son fils, et des périls où la nuit l'expose; elle blâme vivement les deux amis de s'être Bi tût séparés du jeune homme» sans avoir

abordé l'étrangère, sans lui avoir proposé l'hymen auquel il aspire.

— N'aggrave pas le mal, dit le père mécontent ; tu vois que nous sommes nouo-mêmes pleins d'impatience, et dans l'attente de l'issue.

Mais le voisin, assis tranquillement, prend la parole :

— Dans ces heures de trouble, je ne cesse de reconnaître ce que je dois à feu mon père qui, lorsque j'étais enfant , arracha de mon cœur toutes ces racines de l'impatience jusqu'au dernier filet, et depuis ce temps je sais attendre mieux qu'aucun des sages.

— Dites-nous , je vous prie , repartit l'ecclésiastique , quel secret employa le vieillard pour opérer ce chef-d'œuvre ?

— Volontiers, reprit le voisin, chacun peut le mettre à profit. Dans mon enfance, il m'advint une fois d'être impatient, en attendant avec un grand désir la voiture qui nous devait mener à la fontaine des tilleuls. Cependant elle n'arrivait pas; courant çà et là comme une belette, je montais, descendais les degrés, je me précipitais de la fenêtre à la porte ; le sang me picotait dans les doigts, je grattais les tables, trépignais des pieds dans toute la chambre, mes pleura allaient couler. Rien n'échappait à cet homme flegmatique; mais comme enfin je me portai jusqu'au plus haut point de l'extravagance, il

me prit tran iillement par le bras, me conduisit à la feiîôtre, et me dit ces paroles re<^ marquables : « Vois-tu là , en face de nous , l'atelier de ce menuisier? il est fermé Aujourd'hui, demain il sera ouvert ; là sont toujours en mouvement les rabots et les scies, et du matin au soir les heures s'écoulent dans la travail; mais écoute ceci : Un matin viendra où le maître et tous ses garçons emploieront leur industrie à te préparer un cercueil, qui sortira bien vite de leurs mains ; ils s'empresseront d'apporter ici la maison de planche, qui reçoit enfin le patient et l'impatient , et qui sera bientôt pressée de son toit. » Mon imagination me fit tout voir en réalité , les planches jointes , la couleur noire préparée : je m'assis paisiblement, et j'attendis la voiture avec patience. Depuis ce temps, lorsque d'autres, dans une attente incertaine, courent de toutes parts en désespérés , moi je suis forcé de penser au cercueil.

— L'idée frappante de la mort, dit le pasteur en souriant, ne s'offre pas au sage comme un objet d'épouvante, ni à l'homme pieux comme son dernier terme ; elle fait rétrograder celui-là vers la vie en lui enseignant à la bien régler, et soutient celui-ci lorsqu'il est dans l'affliction, par l'espérance d'un bonheur futur ; le trépas, pour l'un et l'autre, se change en vie. C'est donc à tort que ce père n'a montré d&ns la mort que la mort à son

enfant sensible. On doit pré"en • à l'adole*cent un tableau d'un grand p.ix, celui d'un âge mûri dans l'exercice des vertus, et au vieillard le tableau de la jeunesse, afin que tous deux se plaisent à voir ce cercle perpétuel, et qu'ainsi la vie s'achève dans l'activité de la vie.

Mais la porte s'ouvre, et le couple admirable paraît : les tendres pareLts et les amis, frappés de surprise à l'aspect de la jeune personne, sont captivés par sa beauté et par la richesse de sa taille, et la trouvent parfaitement assortie au jeune homme; oui, la porte semble être trop petite pour les recevoir au moment qu'ils posent ensemble le pied sur le seuil.

Hermann la présente à son père et à sa mère, et leur dit ce peu de mots avec rapidité:

— Voici une personne telle que vous pouvez la désirer. Mon père chéri, veuillez la bien accueillir, elle en est digne; et vous, ma mère chérie, interrogez-la, dès à présent, sur tout ce qui concerne la conduite intérieure d'une maison, et vous verrez combien elle mérite de vous appartenir et de remplacer votre fille.

Se hâtant de tirer le pasteur à l'écart :

— Homme excellent, venez promptement i mon secours, et déliez ce nœud, moment qui me fait trembler ; car je n'ai point engagé cette jeune fille à me suivre comme mon

épouse, elle croit entrer dans la maison comme servante, et je crains qu'elle ne la fuie avec courroux dès qu'on lui parlera d'hymen ; mais que tout soit décidé à cet instant même, elle ne doit pas rester plus longtemps dans l'erreur, et je ne peux plus rester dans le doute ; hâtez-vous, et donneznous un nouveau témoignage de votre sagesse, que nous honorons.

L'ecclésiastique rejoint aussitôt les assistants; mais, hélas! déjà l'âme de la jeune personne a été blessée par ces paroles du père, prononcées avec son ton badin, quoiqu'en de bonnes intentions :

— Voilà qui me i^laît, mon enfant, je me réjouis de voir que mon fils n'a pas moins de goût que son père qui, étant jeune, prenait toujours la plus belle pour danser, et qui enfin alla chercher la plus belle pour l'amener dans sa maison comme son épouse, c'était cette petite mère. On reconnaît d'abord h l'épouse quel est le tour d'esprit de celui qui l'a choisie, et s'il a le sentiment de ce qu'il faut. Vous n'avez pas non plus, n'est-ce point, délibéré longtemi^s; il me semble, en efîet qu'il n'est pas si pénible de le suivre.

Hermann n'avait entendu qu'une légère partie de ces paroles; cependant il éprouve au-dedans de lui-môme un tremblement général, et tous les assistants à la fois gardent le silence.

Mais la fille admirable , navrée jusqu'au fond de l'âme d'une raillerie qui lui paraît insultante, reste immobile ; une rougeur subite se répand sur son visage et sur son cou ; néanmoins elle se contient , elle rassemble ses esprits , et dit ensuite au vieillard , sans cacher tout son chagrin :

— Ohl certainement votre fils ne m'a point préparée à une telle réception, quand il m'a fait le portrait de son père, de cet excellent citoyen. Je sais que vous êtes un homme prudent, qui se comporte envers tout le monde selon la convenance des personnes ; mais il paraît que vous n'avez pas assez de compassion pour la pauvre fille qui vient seulement de passer votre seuil , et qui est disposée à vous servir ; sans quoi vous ne m'auriez pas fait sentir, par une ironie amère, la distance de mon sort à celui de votre fils et à votre Bort. Sans doute j'entre pauvre, avec un humble paquet, dans une maison pourvue de tout ; ce qui donne de l'assurance à ses joyeux habitants : je me connais très bien , et sais quels doivent être nos rapports ; mais est-ii généreux de m'accueillir, à l'instant même de ma venue, avec une raillerie qui. peu s'en faut, me repousse loin du seuil où j'ai à peine posé le pied ?

Hermann , plein d'anxiété , s'agitait , ei conjurait d'un signe l'^r^lésiastique, son ami, de se jeter comme arbitre au milieu de ce

débat, pour dissiper cette erretir en un moment.

L'homme pr udent s'approche aussitôt : il considère le chagrin tranquille de Dorothée, Ba sensibilité qu'elle maîtrise, ses larmes qu'elle retient au bord de sa paupière. Alors, par une prompte impulsion de son esprit, il se détermine, au lieu de bannir tout à coup cette erreur, à la prolonger un instant, afin de sonder les sentiments de la jeune personne, tandis qu'elle est émue,

— 0 fille étrangère I lui dit-il dans ce dessein, la résolution que tu as prise de servir dans l'étranger a été trop précipitée, si tu n'as pas assez considéré à quoi l'on se soumet en mettant le pied dans la maison de son maître; car de la main donnée dépend le sort de l'année entière, et un seul oui oblige à beaucoup de résignation. Les courses fatigantes, la sueur amère, causée par un travail qui presse et qui toujours renaît, ne sont pas ce que le service a de plus pénible; un maître actif prend quelque p;.rt à ces soins ; mais souffrir de son humeur quand il blâme à tort, ou qu'il donne à chaque instant de nouveaux ordres sans pouvoir être d'accord avec soimême ; essuyer les emportements d'une maîtresse qui prend feu à la moindre occasion, les rudesses et les mutineries des enfants; voilà ce qui est pénible , et ce qu'il faut ce* pendant supporter, sans négliger son travail.

sans dépit ni murmure. Mais tn ne me parais

pas faite pour cet état, puisqu'une plaisanterie de ce père a déjà si proicndément blessé ton âme, quoique rien ne soit plus fréquent que de railler une jeune fille en soupçonnant qu'un jeune homme a touché son cœur.

Frappée de cette dernière parole qui n'a pas manqué le but, vivement émue, elle ne se contient plus ; ses sentiments se manifestent avec énergie, sa poitrine se gonfle, un soupir s'y fait passage, et elle dit aussitôt en versant un torrent de larmes ardentes :

— Oh ! que l'homme raisonnable qui veut donner ses conseils à l'affligé, sait peu qtfune parole froide ne peut dégager un cœur du poids des peines dont le ciel a permis qu'il fût chargé I Vous êtes heureux, la joie est votre partage ; comment une raillerie pourraitelle vous blesser? mais le malade sent avec douleur la main légère qui le touche. Non, la feinte me serait inutile , quand même je pourrais y recourir. Décidons-nous à cet instant ; le retard ne ferait qu'augmenter mes peines, les rendre plus profondes, et peutêtre me plonger dans un chagrin secret qui minerait mes jours avec lenteur. Laissez-moi partir, je ne peux rester dans cette maison, )e veux ea sortir, et vais retrouver mes pauvres parents que j'ai laissés dans le malheur, ne songeant qu'à m'en tirer moi-même. C'est

— ilo —

ma ferme résolution ; elle me permet de vous faire l'aveu d'un sentiment qui, si j'étais restée ici, eût été enseveli dans mon sein durant de longues années. Oui , la raillerie de ce père a profondément blessé mon âme. Ce n'est pas que j'aie un orgueil et une sensibilité peu convenables peut-être à l'état où j'entrais; mais il est vrai que mon cœur a senti du penchant pour le jeune homme qui, dans ce jour, m'est apparu comme un libérateur.

Quand il s'est éloigné de moi, et que j'ai poursuivi ma route, il est resté présent à ma pensée ; je songeais à la personne heureuse à laquelle il avait déjà peut-être donné sa foi, et dont il portait l'image dans con cœur. Et quand je l'ai revu près de la source, il me semblait qu'un des immortels paraissait à mes yeux satisfaits. Je l'ai suivi de si bon cœur lorsqu'il a voulu m'engager à vous servir 1 Je veux l'avouer encore ; durant notre route, un espoir a flatté mon âme, celui de mériter peut-être un jour sa main, lorsque je serais parvenue à me rendre utile au bonheur de votre maison. Je vois seulement à cette teure les dangers auxquels je m'exposais en vivant près de celui pour qui j'avais un secret pencliant ; je vois à cette heure la grande distance qui se trouve entre une ûUe dénuée de biens et un jeune homme opulei^t, fût-elle la première de son sexe par

Eon mérite. J*ai fait tout cet aveu pour que vous ne méconnaissiez pas l'âme qui a été blessée, circonstance à laquelle je dois le dessein de m'éloigner : sans elle , mon sort eût été de cacher mes tranquilles vœux, de le voir bientôt amener dans sa maison son épouse; et comment eussé-je alors pu supporter mes peines secrètes ? Heureux avertissement ! mon secret est échappé de mon sein lorsque le mal n'est pas sans remède. Que tout soit révélé. Rien ne doit me retenir plus longtemps ici, où je me vois confuse, agitée, où j'ai fait le sincère aveu de mes sentiments et de ma folle espérance. Ni la nuit qui se couvre au loin de nuages amoncelés , ni le tonnerre roulant qui retentit à mon oreille, ni les torrents qui se précipitent du ciel sur les campagnes avec violence, ni le bruissement des vents orageux , rien n'arrêtera mes pas. J'ai soutenu tous ces assauts dans notre fuite désastreuse et près de l'ennemi qui nous poursuivait. Je vais m'exposer encore à ce qui peut m'arriver sur la terre, comme j'y suis accoutumée depuis longtemps, saisie, entraînée par le tourbillon du temps où nous sommes, qui me sépare de tout. Vivez heureux, je ne me retarde plus un moment , le sort en est jeté.

En achevant ces mots elle se retiraiv pré'*!pitamment et dirigeait ses pas vers la porte, ayant encore son humble paquet, lorsque la

mère entourant de ses bras la jeune fille et la retenant :

— Dis, s'écrie-t-elle stupéfaite , que signifient tout ceci et tes larmes inutiles? Non, je ne te laisse point aller, tu es l'épouse de mon fils.

Le père mécontent regardait la fille éplofée, et il dit avec humeur :

— Ainsi , pour prix de toute ma complaisance, ce qui m'est le plus désagréable doit m'arriver à la fin du jour ! car rien ne me révolte plus que les pleurs des femmes , les cris passionnés, qui rendent inextricable ce qu'un peu de raison débrouillerait plus facilement. Je ne puis être témoin plus longtemps de cette étrange scène; conduisez-la vous-môme à sa fin, je me retire pour me coucher.

Se tournant aussitôt, il voulait se rendre à la chambre où était son lit nuptial, et où le sommeil lui faisait goûter le repos; mais son fils le retenant :

— Mon père, lui dit-il d'une voix suppliante, ne précipitez rien, et ne soyez point irrité contre la jeune personne. Je dois seul porter la peine de tout ce trouble , que cet ami, trompant mon attente , vient d'augmenter encore par sa feinte. Prenez la parole , homme estimable, vous à qui j'ai confié mes intérêts; loin d'ajouter à nos tourments, veuillez tout éclaircir ; car la vénération que je voua

porte s'affaiblirait si les peines d'autrul, au lieu de vous engager à l'exercice de votre haute sagesse, n'étaient pour vous que le sujet d'une joie maligne.

— Quelle prudence, dit le pasteur avec un sourire, aût mieux réussi à tirer du cœur de cette excellente personne l'aimable aveu que nous venons d'entendre , et à nous dévoiler son caractère? Ta tristesse ne s'est-elle pas aussitôt 'convertie en joie, en ravissement? Parle-lui donc toi-même ; lui faut-il d'autres éclaircissements que les tiens ?

Alors Hermann s'avançant vers Dorothée :

— Ne regrette point tes larmes et cette douleur passagère, lui dit-il avec tendresse; elles confirment mon bonheur, et, je l'espère, le tien. Je ne suis pas venu à la fontaine pour proposer à l'étrangère, à la fille la plus accomplie, d'être notre servante ; j'y suis venu pour obtenir ton cœur et ta main. Mais, hélas 1 mon œil intimidé n'a pu voir quel était le penchant de ton cœur ; je n'ai aperçu dans tes regards que de l'amitié lorsque tu m'as salué dans le paisible miroir de la source. Te conduire dans notre maison était déji la moitié de mon bonheur. Veuille le rendre parfait; ohl que je. puisse bénir ce moment 1

Elle lève vers le jeune homme des yeux o»'règne l'émotion la plus tendre, et ne se refuse pas à cet embrassement et à ce baiser,

Je comble des délices lorsqu'il est pour des amants le gage longtemps désiré du bonheur futur de leur vie, bonheur qui leur paratt alors illimité.

Le pasteur avait dissipé les incertitudes des autres assistants. Mais la jeune fille se présente avec grâce au père, s'incline devant lui, pénétrée de respect et d'aflection, et lui baisant la main qu'il retirait :

— Que la justice, dit-elle, vous fasse pardonner à celle qu'une erreur a troublée, les larmes de la douleur et les larmes ds la joie. Oh ! pardonnez-moi la sensibilité où d'abord je me suis livrée ; pardonnez-moi aussi celle que j'éprouve en ce moment, et laissez-moi le temps de me reconnaître dans le bonheur Inopiné qui m'arrive , et que chacun ici partage. Oui, que ce premier chagrin, causé par moi qu'une surprise a égarée, soit le dernier. Le service fidèle auquel la servante s'était engagée, et que l'afifection lui aurait allégé , vous sera rendu par votre fille.

Aussitôt le père l'embrusse, en cactant ses larmes. La mère s'approche d'elle avec confiance, et la bals'-" tendrement : leurs mains, l'une dans l'autre, s'agitent en signe d'amitié; les deux femmes en pleurs gardaient le silence.

Alors le bon et judicieux pasteur se hâte de saisir la main du père, et lui tire, non sans peine, du doigt potelé, l'anneau nuptial ; il

prend Tanneau de la mère, et unit les deux jeunes gens.

— Que ces anneaux d'or, dit-il, soient destinés à former l'étroite union d'un second bymen, aussi heureux que l'ancien ! Hermann est pénétré d'amour pour Dorothée ; elle avoue qu'il est l'objet de ses vœux. Je vous unis donc en ce moment, et vous bénis pour le reste de vos jours, par la volonté d'un père et d'une mère, et sous les yeux de ce témoin notre ami.

Le voisin aussitôt s'incline vers eux, et leur adresse des vœux ardents. Mais le pasteur, en voulant attacher l'anneau au doigt de la jeune personne, aperçoit avec élonnement celui qu'elle y portait, et qu'Hermann a considéré avec tant d'inquiétudes lors de leur rencontre près de la source.

— Quoi l dit-il avec enjouement , ce sont donc ici tes secondes fiançailles? Pourvu que le premier fiancé ne se présente pas à l'autel pour s'opposer à votre union 1

— Oh ! souffrez, répond-elle, que je consacre un moment à ce souvenir : l'homme vertueux qui, à son départ, me donna cet anneau, et qui ne revit pas ses foyers, le mérite bien. U prévit tout , lorsque l'amour de la liberté et le désir de coopérer à de grandes révolutions l'entraînèrent à Paris, où il trouva la prison et la mort. « Vis heureuse, me dit-il, je pars ; tout s'agite Bur la terre, tout semble se désunir ;

les bases fondamentales des États les plus solides se rompent, Théritage abandonne l'ancien possesseur, l'ami se sépare de son ami, l'amant même de son amante. Je te laisse en ce lieu, et si jamais je t'y revois, — mais qui peut le savoir ? ce sont peut-être les dernières paroles que je t'adresse. On l'a dit avec raison , et on doit le dire à présent plus que jamais, l'homme n'est qu'un étranger sur la terre ; le sol ne nous en appartient plus à aucun titre; les ricliesses sont errantes ; l'or et l'argent des maisons et des temples se fondent, se dégagent de leurs formes anciennes et sacrées ; tout est en mouvement, comme si l'univers, dont la structure semblait consommée , voulait briser ses liens pour rebrousseï dans le chaos et la nuit, et pour ea sortir sous une forme nouvelle. Tu me conserveras ton cœur, et si jamais nous nous retrouvons sur les ruines du monde , nous serons des êtres renouvelés, libres, à l'abri des coups du sort ; car celui qui aura franchi de tels jours, pourra-t-il encore recevoir des entraves ? Mais si nous ne sortons pas tous deux vainqueurs de ce; orages, si c'est la dernière fois que je t'embrasse , oh J que mon image soit présente à ta pensée, et attends avec la même égalité d'âme le bonheur et l'infortune. Si une nouvelle patrie et un nouveau lien t'appellent, reçois avec gratitude les avantages que la fortune t'aura destinés; aime ceux

— 12-2 — qui t'auront donné leur amitié, sois reconnaissante envers ton bienfaiteur; mais que la prudence guide tes pas : ne t'expose pas àramertume d'une seconde perte. Que tei iours te soient chers; cependant n'attache "pas à la vie un plus grand prix qu'aux autres biens , il n'en est point qui ne soient trom" peurs. < Telles furent ses paroles, et cet homme magnanime ne reparut plus à mes yeux. Je perdis ensuite tout ce que je possédais, et je me suis bien souvent rappelé ses exhortations. J'y pense encore en ce moment où l'amour me prépare ici le bonheur, où l'espérance m'ouvre le plus riant avenir. Oh! pardonne, mon excellent ami, sien serrant ton bras je tremble encore. Je suis comme le nautonnier, auquel le sol le plus solide, qu'enfin il aborde, paraît chancelant.

Elle dit , et place l'anneau qu'elle vient de recevoir près de celui qu'elle portait

Mais Kermann , dont l'àme est aussi intrépide que ^«Ddre :

— Dorotnée, dit-il, que notre union, dana ce bouleversement général, soit d'autant plus solide et durable; opposons ensemble au3 malheurs notre courage ; songeons à conserver des jours qui doivent nous être chers, et la possession des biens qui peuvent les embellir. Celui qui s'émeut en des temps où te ut s'ébranle, étend le déiiastre; mais celui donc l'âme est inaltérable se crée lui-m^ne un

monde, il n'est pas digne des Germains de propager ce moment épouvantable, ni de flotter tour à tour d'un sentiment à l'autre : que notre conduite soit conforme à notre caractère ; nous devons le dire et le penser. On loue encore les peuples intrépides qui s'armèrent pour la défense de leur patrie , de leurs lois, et des objets les plus chers de leur tendresse. Nous sommes l'un à l'autre, et maintenant tout ce qui est à moi m'appartient doublement et m'est plus cher que jamais ; je ne veux point le posséder avec crainte et trouble , mais avec assurance et courage. Si les ennemis nous menacent encore cette année ou dans un temps plus éloigné, viens me présenter mes armes et m'en revêtir. Persuadé, comme je pourrai l'être, que mon père, ma mère et ma maison seront les objets de tes soins, ohl j'opposerai aux ûangers un cœur intrépide. Que tous s'enflamment du même sentiment, la puissance se lèvera contre la puissance, et la paix sera bientôt le sujet d'une allégresse universelle.

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