MELPOMÈNE CHANT VIII
Ils dirigent ensemble leurs pas vers le soleil qui terminait sa course, et qui, enveloppé de profondes nuées, annonçait un orage : ses regards ardents dardaient çà et là hors de ce voile, à travers les campagnes, de longs traits d une lumière effrayante.
— Puisse, dit Hermann, le menaçant orage ne pas nous envoyer de la grêle et des torrents de pluie I car tout promet la plus belle récolte.
Ils jettent un coup d'œil satisfait sur le^ longues tiges de blé qui s'agitaient, et q«i, dans leur passage au milieu du champ, étaient près d'atteindre jusques à la hauteur de leurs tailles élevées.
— Homme bon, dit la jeune fille à l'ami qui la guide, vous auquel je devrai bientôt un sort heureux , l'abri d'un toit, pendant que tant de fugitifs sont exposés à l'orage qui se prépare, faites-moi connaître, avant mon ar-
rivée , votre père et votre mère , que je suis disposée, du fond de mon âme, à servir avec zèle ; car il est plus aisé de complaire à son maître quand on connaît son caractère, les soins qu'il regarde comme les plus importants et sur lesquels sa volonté est prononcée. Apprenez-moi donc comment je pourrai gagner leur affection.
— Ohl que je t'approuve, fille prudente, accomplie, répond le jeune homme judicieux, de vouloir t'instruire de leur caractère avant ton arrivée! Sans une attention semblable» j'aurais fait d'inutiles efforts pour servir mon père à son gré , en me chargeant de veiller matin et soir sur la culture de ses champs et de ses vignobles, avec le même soin que s'ila m'appartenaient en propre. Je n'eus pas de peine à contenter ma mère , elle rendit justice à mon zèle; tu seras de même à ses yeux la plus excellente des filles en soignant sa maison comme si elle était à toi ; mais il en est autrement de mon père : il aime qu'aux actions se joignent encore de certaines apparences qui le flattent Belle étrangère, ne me regarde pas comme un fils dénaturé si , dès mon abord, je te parle de son faible. Oui , je te le jure, c'est la première fois qu'un tel aveu sort de mes lèvres, qui ne s'ouvrent jamais pour un babil léger ; mais tu m'inspirea tant de confiance que mon cœur s'épanche »vec toi. Ce bon père se plaît à quelques dé-
corations dans le commerce de la vie, H exige des témoignages extérieurs d'attachement et de vénération : un mauvais serviteur, qui saurait profiter de ce penchant, parvien* drait peut-être à captiver sa bienveillance tandis que le meilleur, s'il ne s'y prêtait pas pourrait devenir l'objet de son aversion.
— J'ai le ferme espoir de les contenter l'un et l'autre, répond-elle avec joie, et en doublant légèrement le pas dans le sentier qui s'obscurcissait. Le caractère de ta mère est parfaitement semblable au mien , et dès mon enfance les manières agréable? ne me furent pas étrangères. Autrefois les Français, nos voisins, mettaient un grand prix à la civilité ; elle était commune aux nobles, aux bourgeois, et à ceux qui vivent sous le chaume; chacun la recommandait à ses enfants. Ches nos Germains aussi, les enfants venaient le matin souhaiter la bonne journée au père et à la mère, en leur baisant la main et en leur faisant la révérence, et ils se conduisaient avec politesse et décence le jour entier. Tout ce que je tiens, depuis mon enfance^ d'une bonne éducation et d'une heureuse habitude, tout ce que mon cœur pourra m inspirer — je veux le consacrer au respectable vieillard. Mais qui me dira ce qu'il me reste à savoir, comment je dois me conduire en* vers toi-même, toi, son fils unique, et à l'avenir mon supérieur î
Comme elle parlait ainsi, ils étaient arrivés sous le poirier. La lune, dans toute sa rondeur, répandait sa clarté majestueuse du haut de la voûte céleste; la nuit était venue, avait jeté son voile sur les dernières lueurs du soleil ; à leurs yeux s'étendaient, en de grandes masses qni se touchent, une lumière aussi claire que celle du jour, et les ombres de la nuitHermann entend avec plaisir cette question amicale, sous le bel SLi-h^e qui l'ombrageait, au lieu qu'il aime, et qui, ce jour même, a été le témoin des pleurs qu'il a répandus pour sa chère exilée.
T-Rdis qu'ils s'asseyaient pour se reposer m moment, le jeune hom me transporté d'ànour, saisissant la main de la jeune fille:
— Que ton cœur te le dise, lui répond-il, 8t suis librement ce qu'il te dira.
Mais il ne hasarde pas un mot de plus , quoique l'heure soit si favorable; il craint de s'attirer un non; et sa main, hélàs! a touché l'anneau qu'elle portait au doigt , cet iAdice qui déjà l'a troublé.
Ils étaient assis en silence, lorsque la je une fille prenant la parole :
— Quelle douceur me fait éprouver l'admirable clarté de la luue ! elle égale celle du jour. Je distingue dans la ville les maisons, les cours, jusqu'à cette fenêtre sous ce toii ; je crois pouvoir en compter les carreaux.
— La maison que tu vois , dit le jeune
— 103 -~ homme contenu par cette réponse, est notre demeure où je vais te déposer, et cette fenêtre sous le toit est celle de ma chambre, qui peut-être sera la tienne ; car nous ferons une autre distribution de nos logements. Ces champs nous appartiennent, les blés y ont mûri pour tomber demain sous la faulx ; ici, & l'ombre de ce poirier, nous goûterons le repos et prendrons notre repas. Mais descendons le vignoble et traversons le jardin ; vois l'orage épouvantable qui s'approche de nous en lançant des éclairs, et qui bientôt enseveâra l'aimable clarté de la pleine lune.
Ils se lèvent, descendent, portent leurs pas le long du champ à travers les riches épis. Prenant p'aisir à la clarté nocturne, ils sont arrivés au vignoble, et commencent à marcher dans l'obscurité.
II la conduit sur les pierres nombreuses et informes, degrés du berceau. Elle descend à pas lents , les mains appuyées sur l'épaula de son guide : la lune, dont la lumière fugitive vacillait à travers le berceau , jette sur eux ses derniers regards, et bientôt environnée de nuages orageux, elle laisse ce couple lans les ténèbres.
Hermann, plein de force, est attentif à soutenir la jeune fille, penchée sur lui pour assurer sa marche ; mais , comme elle ne connaît pas ce sentier et ces pierres de masses Inégales, le pied iui manque, il éprouve un
craquement léger, elle est près de s'abattre î soudain le jeune homme intelligent , se tournant vers elle, a étendu le bras et soutenu sa bien-aimée ; elle tombe doucement sur son épaule ; leurs seins , leurs joues se touchent. Immobile comme le marbre, contenu par les ordres sévères de sa volonté , il ne la presse pas sur son sein d'une plus forte étreinte, et se borne à ne pas céder au poids. Chargé de ce précieux fardeau, il éprouve un sentiment plein de charme ; il sent les battements et la chaleur du cœur de son amante , il recueille l'haleine embaumée qu'elle épanchait sur ses lèvres, et il porte en homme sensible la jeune personne, l'ornement de son sexe par sa beauté et par la richesse de sa taille. Pour déguiser la douleur qu'elle ressentait : — C'est, dit-elle en plaisantant, un signe malheureux , selon l'avis des gens graves , lorsqu'en entrant dans une maison , non loin du seuil, le pied vient à craquer. Que n'ai-je donc reçu un meilleur présage 1 Arrêtonsnous un moment : que diraient ton père et ta mère si tu leur amenais une servante boiteuse î tu leur paraîtrais un hôte peu intelli- Cent.