‹ Hermann et DorothéeChapitre 107 sur 138 · UNE FORÊT ET UNE CAVERNE · texte numérisé non relu

UNE FORÊT ET UNE CAVERNE

FAUST, seul.

Esprit sublime! tu m'as donné tout, dès oue ie te l'ai demandé; tu.as'daigne te monfrer a moi face à face, et'lesrayons de ta lumière m'ont éclairé ; tu m'as donne pour domaiùe la majestueuse nature, avec la force de la sentir et d'en jouir.' Ce n'egt pas une froide admiration que m'ont (-inspirée ses merveilles; tu as permis que ^ je pénétrasse tous ses secrets, et que je lusse dans son sein comme dans celui d'un ami ; tu as tait passer sous mes yeux la longue chaîne dea êtres vivants, et tu m'as appris- à comp-endre, comme le langage de mes frères, le bruissement des forêts, la voii des flots et des orages. Quand la tempête mugit et groa-

FAUST 129

de dans la forêt, quand les pins déracinés se précipitent et brisent autour d'eux les branches et les souches voisines, quand l'écho des montagnes répète au loin le bruit de leur chute, alors tu me conduis dans une sûre retraite ; tu me donnes en spectacle à moi-même et déroules devant moi les replis les plus secrets de mon cœur. Le soir, quand la lune répand sa i'^amiére paisiljle sur la nature, les ombres pâles des temps passés m'apparaissent au-dessus des rochers; elles sortent des forêts couvertes de brouillards ; elles se balancent sur des rayons d'argent, et entretiennent l'austère volupté de la méditation. Mais, je sens, hélas! que le bonheur de l'homme ne saurait être complet. Ces joies célestes que tu m'as peimise, ces joies qui s'élèvent jusqu'à toi, esprit sublime! je dois les goûter en présence du. compagnon que tu as attaché à mes pas ; je ne puis plus me séparer de lui, et cependant toujours froid et aédaigneux, il m'abaisse à mes propres yeux. Un souffle de sa bouche flétrit le bonheur que je recois de tes bienfaits. Il se complaît à présenter à mon esprifc des tableaux voluptueux, qui allument une ardeur farouche dans mon sein ; il me précipite du désir dans la jouissance, et, dans le plaisir même, il me poursuit encore de dé-sirs inquiets.

HÉPBiSTOPHÉLÈs. (Il ctitre.)

Auras-tu bientôt flni t ou comptes-tu prolonger ceci longtemps ? On peut en essayer une fois ; mais hàtons-nous d'arrirer à quelque cha se de nouveau.

FAD8T.

N'as-tu donc pas mieux à faire que de venir ici rne troubler dans mes bons moments? nvsz i

130 VAUST

■éPHISTOPHÉLÈS.

Je ne demande en vérité pas mieux que de te laisser tranquille, si tu oses me le demander sérieusement; je renoncerais sans grand dommage à un compagnon si déplaisant, si dur et Si fantasque, qu'il est impossible de le satisfaire ; j'y travaille tout le jour sana relâche, et jamais je n'ai pu encore surprendre sur son yisage un s\gue de contentement.

Voilà son étemel refrain I il prétend que je lui dois des remercîments, parce qu'il m'est insupportable.

llét>HtSTOPHÉLÈS.

Eh ! dis-moi, je te prie, pauvre fils de la terre, comment aujais-tu vécu sans moi f Je t'ai guéri pour longtemps des écarts de ton imagination, qui, si je ne fusse venu à ton secours, t'entraînaient bien loin de ce monde; mais tu veux, je crois, revenir à tes anciennes folies ; dis-moi, je te prie, qu'as-tu â faire, comme un hibou, dans ces cavernes, sur ces roches escarpées ? Veux-tu, comme un vil crapaudj te nourrir d'herbes flétries et d'eau croupie sur les rochers *? C'est, en vérité, un doux et aimable passe-temps, je le vois, ton ancien métier de doateurte tient toujours au corps.

Si tu pouvais comprendre comme ces in»

étants passés dans la soUtude renouvellent eu moi les forces de la vie ! S'il t'était donné ye t'en former seulement une idée, tu trouverais im plaisir diabolique , digne d© toi, à m'ealcTer ce bonheur.

HÉPHISTOPHéLÈS.

Oh' le le comprends à merveille. La nuit, toempé de rosée, se couclier sur la montame^et là contempler avec délices rmuneniué'deiaeiîe et du ciel ; confié d'orgueil se croire une sorte de diviniti fouilleï dans les entrailles de la terre avec des désirs curieux de pénétrer les secrets des six JO'Jf«,^e Is création, se forger desjoies nouvelles Incon» S au' vulgaire, se /ondre dans e granj Tout, se dépouiller entièrement du fils de fhomme , voilà sans doute un p aisir plus Qu'humain, d'autant plus doux qu en deflni» five cette contemplation sublime se term^ nera... (il fait un geste) ie n'ose dire comment.

Page 1