‹ Hermann et DorothéeChapitre 23 sur 138 · LETTRE XVI · texte numérisé non relu

LETTRE XVI

Les juillet

Qu'on est enfant! Pourquoi donc soupirer r vec tant d'ardeur après un regard ! Qu'on est enfant ! Nous étions allés à Wahltieim ;

les dames sortirent en voiture, et pendant notre promenade je crus voir dans les yeux noirs de Lolotte... Je suis un insensé ; pardonne-le-moi. II fallait les voir ces yeux! Soyons bref, car mes paupières tombent de sommeil. Les femmes montèrent en voiture ; nous étions à la portière, le jeune W..., Selstadt, Audran et moi. On causait avec ces messieurs, qui sont assez léeers et étourdis. Je cherchais les yeux ae Loiotte, mais ils se portaient tantôt sur Tun, tantôt sur l'autre. Mais moi, moi I qui étais entièrement, uniquement occupé d'elle ; ils ne tombaient point sur moi ! Mon cœur lui disait mille adieux, et elle ne m'a pas reg-ardé ! La voiture passa, et je sentis une larme prête à couler. Mes yeux la suivirent ; je vis la tète de Lolotte hors de la portière ; elle se penchait pour regarder, hélas ! dirai-je moi ? Mon ami ! je flotte dans cette consolante incertitude. Peut-être s'esteUe retournée pour me voir. Peut-être...« Bonne nuit..... Ohl que je suis enfant î

LETTRE XVn

Le 10 juillet.

Je voudrais que tu visses la sotte flg'are que je fais lorsqu'on vient à parler d'elle. fc>urtout quand on me demande si elle me plaît. — Plaitl Ce mot me déplaît à la mort. Quel original serait celui à qui Lolotte plairait, dont elie ne remplirait pastouslessens. toutes les facultés ! Plaît! Quelqu'un me demauûait deruiéremeut si Ossiau me plauaii.

LETTRE XVni

Le 11 juillet.

Madame M*** est très-mal. Je prie pour sa vie, car je souffre avec Lolotte. Je la vois rarement chez mon amie ; et elle m'a conté aujom*d'hui une aventure surprenante. Monsieur M*** est un vieux ladre, qui a bien tourmenté sa femme, à qui il a rosj:né les ailes de fort prés. Cependant celle-ci a toujours trouvé le moyen de se soutenir. Il y a quelques jours, le médecin lui ayant déclaré qu'elle ne pouvait pas en revenir, elle fit appeler son mari, et lui pai'la ainsi, en présence de Lolotte : « n faut que je te confesse une chose qui pourrait être, après ma mort, une source de trouble Et de chagrin. J'ai conduit le ménage jusqu'ici avec autant d'ordre et d'économie qu'il m'a été possible ; nmis, pardoune-le-iuoi, je t'ai trompé depuis trente ans. Tu ne tlxas au commencement de notre mariage qu'une somme fort modique pour la table et les autres dépenses de la maison. A mesure que notre ménage est devenu plus cous.dérable, je n'ai pu gagner sur toi que tu augmentasses la somme que tu me donnais pour chaque semaine, et, dans le temps de nos plus fortes dépenses, , tu exigeas qu'elles fussent couvertes avec un florin par jour. Je me soumis sans répliquer, mais je pris chaque semaine dans ta caisse l'excédant de ma dépense, bien assuiée qu'on ne soupçonuei'ait jamais une femme de voler son mari. Je n'ai rien prodigué, et je serais même passée sans aucun remords à l'éternité;

si je te fais cet aveu, c'est afin que celle qui doit conduire la maison après moi, ne pou- ^nt se soutenir avec ie peu que tu lui donneras, ne soit pas dans le cas de se voir objecter sans Cesse que ta première femme s'en est contentée. •

Je réfléchis avec Lolotte sur cet aveuglement incroyable de l'humanité, qui fait qu'un iiomme ne soupçonne aucun manège dans une femme qm lait face avec six florins à des dépenses qui doivent monter au triple. Au reste, jai connu des gens qui vous auraient soutenu sans etoiineiueut qu'ils possédaient chez eux la cruche d'iioiie iuépuisabie du Prophète.

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