LETTRE XXV
Le26inillet.
Je me suis déjà promis bien des fois de ne pas la voir si souvent. Mais qui pourrait tenir cette promesse? chaque jour je succombe à la tentation, en me promettant saintement de n'y point aller le len^iemaiu, et lorsque le lendemain arrive, je trouve encore ime raison irrésistible, etavant mèmed'y penser, jesuis auprès d'elle. Ou elle m'aura dit le soir : • On vous verra demain? • Qui pourrait après cela n^y pas aller? Ou bien le jour est trop beau; je vais à Wahlbeun, et puis, quand je suis là, il n'y a plus qu'une demi-lieue jusqu'à sa maison! Je suis trop près de son atmosphère... elle m'entraîne... et m'y voilà encore:... .Ma grand'mère avait un certain conte de la montagne d'aimant. Les vaisseaux qui s'en approchaient de trop près se trouvaient tout à coup dégarnis de leurs ferrures; les clous volaient vers la ïTjontagae, et les malheureux matelots s'abi' liaient entre les planches disjointes.
LETTRE XXYl
Le aojuiliet.
Albert est arrivé; je partirai; fàfc-il le plus excellent, le plus noble de tous les hommes, quand je conviendrais même que je lui sius inférieur a tous égards ; il me serait, impossible de le voir posséder devaut moi tant de per-
— rs — fRCtions. Posséder!.... Il suffit, Guillaume, le âaijcé est arrivé. C'est un bon et honnête garçon qu'on ne peut haïr. Heureusement ie n'étais pa-s présent à sa réception 1 Elle m'eût déchiré le cœur. D'ailleurs il est si honnête qu'il n'a pas encore embrassé Lolotte une seule fois devant moi. Dieu l'en récompense! Que je lui sais bon gré du respect qu'il a pour eUe! n me veut du bien, et je présume que c'est l'ouvrage de Lolotte, plutôt que renet de sa propre inclination; car les femmes sont toujours délicates en cela, et elles ont raison. Quand elles peuvent entretenir deux hom.me9 en bonne intelligence, quelque rare que cela soit, eUes seules y gagnent.
Sérieusement, je ne puis refuser mon estime à Albert , sa contenance tranquille contraste avec la turbulence de mon caractère, qu'il m'est impossible de cacher; cependant, il a beaucoup r)e sensibilité et rend justice au mente de Lolotte. U paraît peu sujet à la mauvaise humeur ; et tu sais que c'est de tous les défauts celui que je pardonne le moins.
Il me regarde comme un homme d'esprit et de goût, et mon attachement pour Lolotte, le vif mteret que je porte à tout ce qui la regarde augmentent son tricmphe ; il ne l'en aune que davantaq-e. Je n'examinerai point s 11 ne la tourmente pas quelquefois en secret par de petits mouvements de jalousie : à s<\ place, je ne serais pas trop rassuré, et je crain- ^is bien que le diable ne me jouât quelque
^)uoi qu'a en soit, la joie que je goûtais auprès de Lolotte a disparu; dirai-je que c'est
folie ou aveuglement <?.... Qu'importe le nom? La chose parle d'elle-même !... Je savais, avant l'arrivée d'Albert, toit ce que je sais aujourd'hui ; je savais que je ne devais avoir aucune prétention sur eue. et le n'en avais aucune..... s'n est possible ce ue sentir aucun desir a la vue de tant decnarmes... Et voilà que.comnae un imbécile, j^ouvre de grands J'^ux étonnes de ce qu'un autre vient et m'enlève cette fille l Je ffi-ince des dpnts en dépit de ma misère ; Pt ie me dépiterais doublement, triplement contre ceux qui me diraient que je dois prendre mon parti, et que, pmsque la chose ne saurait être autrement... Au diable les raisonneurs ' . . . Je rôde dans les bois, et quand ie m'approche de Lolotte, que je vois Albert issTsauprès d'elle sous le berceau du petit tarSn et que je ne puis al er plus lom ; U me Send une%ie qui tient de la folie, et je fais Tïiille extravagances. . Au nom de Dieu, m a- S dï aujourd'hui, oins d. scènes comme Sie d'hier au soir «Vous êtes effrayant quand vous êtes si gai. . Entre nous, j'epie le temps ou Albert a affaire, je ne fais qu'un saut jusn i. chez elle, et je suis toujours content lors^i-.^ je la trouve seule.
LETTRE XXVn
Le » août.
De grâce, mon cher Guiilauin;% crois Qi^e je ne t'avais point en vue, lorsque j'pcnvais : « au diableies raisonneurs ! . Je ne peasais pas alors que tu dusses être du même sentiment. Au
fond tu as raison. Un mot seulement. Mon ami, dans le monde rarement nos aïfaires dépendent-elles d'une alternative. Il y a autant de nuances entre le sentiment et l'action, que de gradations entre un nez camus et un nez aquilin.
Tu ne trouveras pas mauvais si, en te concédant tes conclusions, je cherche à me sauver à travers les alternatives.
Ou tu as l'espérance de posséder Lolotte, me dis-tu, ou tu ne l'as pas. Bon ! Dans le premier cas, cherche à la réaliser, cherche à embrasser tout ce qui peut tendre à l'accomplissement de tes désirs. Dans le second cas, ranime ton courag-e, sois homme, et cherche à secouer un sentiment funeste, qui ne peut
que consumer tes forces Mon cher ami,
cela est bien dit, et bientôt dit.
Peux-tu exiger d'un malheureux qui, en proie à une maladie de langueur, voit sa vie se consumer insensiblement , qu'il termine tout de suite ses maux par un coup de poignard ; et le mal qui détruit ses forces ne lui ôte-t-il pas en même temps le courage de s'en délivrer?
Il est vrai que tu pourrais me répondre par une comparaison à peu près semi^luble : quel est l'homme qui n'aimerait pas mii ux se laisser couper le bras, ti, en balançant à le faire, il mettait sa vie en danger^ J*e ne sais... Mais nous ne voulons pas nous piquer ï^a^ des comparaisons. Assez... Oui, Guillaume, j'ai quelquefois de ces moments , où il me prend des accès de courage, où je partirais peut être, si je savais où aller.
LETTRE XXVIIl
Le H) aoât.
Je pourrais mener la vie la plus douce et la plus heureuse, si je n'étais pas fou. Il n'est pas aisé de rencontrer, pour réjouir le cœur d'un homme, le concours de circonstances aussi favorables que celles où je me trouve actuellement. Tant il est vrai, hélas I que du cœur seul dépend le bonheur ! Être im des membres de cette aimable famille, aimé du vieillard comme un fils; des petits enfants comme un père, et de Lolotte... Et cet honnête Albert , qui ne trouble mon bonheur par aucune boutade, qui m'embrasse avec l'amitié la plus cordiale, et pour qui je suis, après Lolotte, ce qu'il a de plus cher au monde
Guillaume, c'est im plaisir de nous entendi-e, lorsque nous allons a la promenade, et que nous nous entretenons de Lolotte ; on n'a jamais rien imaginé dans le monde de si plaisant que notre situation ; et cependant elle me fait souvent venir les larmes aux yeux.
Quand il me parle delà digne mère de sa fiancée, et qu'il me conte comment, étant à son lit de mort , elle remit le soin de sa maison et de ses enfants à Lolotte ; la lui reconimanda à lui-même ; comme depuis ce temps-là elle est animée d\m tout autre esprit ; comme elle
i pris à cœur le soir du ménage, et s'est révélée une véritable mère ; comme tous ses mstants sont marqués par quelq„es preuves de son amitie, ou quelques productions de son travail ; et comme, malgré tout cela, elle a su conserver toute sa vivacité et son enjouementje marche à coté de lui ; je cueille des fleur?' sur mon passa^re; j'en fais avec soin un bouquet puis... je le jette dans la rivière qui coule aux environs, et je m'arrête à le voir s'enfoncer msensibieraent. Je ne sais si je t'ai déjà écrit qu'Albert re.stera ici, et qu'il va obtenir de la cour, ou 11 est fort aimé, un emploi très lucratif. J'ai vu peu de personnes qu'on puisse ui comparer pour l'ordre et l'application aane les aflaixes.