‹ Hermann et DorothéeChapitre 30 sur 138 · LETTRE XXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXIX

Le 13 août.

En vérité, Albert est le meUleur homme qui soit sous le ciel. J'eus hier une scène smgu- Uèreavec lui. J'étais allé le voir pour prendre congé de lui , car il m'avait pris envie , pour Changer, de parcourir à cheval la montagne , et c'est de là que je t'écris aujourd'hui. Comme i'aUais et venais dans sa chambre, j aperçus ses pistolets. . Prète-moi, lui dis-je. ces pistolets pour mon voyage. - A ton service, si tu veux bien prendre la peine de les charger, car, pour moi, je les ai seulement pendus ici pro forma (l). • J'en pris un. Albert continua;. . Depuis le mauvais tour que m'a joue ma prévoyance, je ne veux plus avoir d'armes chargées. . Je fus cm-ieux de connaître cette his-

toire, . . 1 „„^

. J'étais, me dit-il, depuis six mois a la camna'-ne, chez un de mes amis; j'avais une paire S°pistolets non chargés, et je dormais sans inquiétude. Je ne sais pourquoi, une aprèsdS qu'il faisait mauvais temps et que ) etTJsez désœuvré, il me vint dans l'esprit Sn pourrait bien nous attaquer, que nous Jurions besoin des pistolets et que no-us pourrions .. Mais tu counais cela. Je les donnai

(â) Pour la forme.

au domestique et lui dis de les nettoyer et de les charger. Il badine et veut faire peur à la servante. Je ne sais par quel accident le pistolet part, lance la baguette, qui était dans le canon, ians la main de la pauvre fille et lui fracasse le pouce. J'en fus pour une avalanche de lamentations et de plus pour les frais de chirurgien. Depuis ce temps-là, je laisse toutes mes armes déchai-gées.— Mon cher ami, à quoi sert la prévoyance? Le danger ne se laisse point pressentir... Cependant... » Tu dois savoir comme j'aime cet homme jusqu'à ses cependant. Ne sait-on pas de reste que toute règle générale a ses exceptions ? Mais il est si juste, si loyal, que quand il croit avoir dit une chose hasardée, trop générale ou douteuse, il ne cesse de limiter, modifier, ajouter et retrancher, jusqu'à ce qu'enfin il ne reste plus rien de la thèse première. L'occasion était belle; il s'enfonça fort avant dans le même texte, suivant sa coutume, au point que je ne l'écoutai plus. Je tombai dans une espèce de rêverie; puis, me levant comme en sursaut, j'appuyai le canon du pistolet sur mon front, au-dessus de l'œil droit. « Fi donc! dit Albert en me retirant le pistolet ; qu'est-ce que cela veut dire ? — Il n'est point chargé. — Qu'importe? qu'est-ce que cela veut dire? répliquat-il d'un ton d'impatience. Je ne puis me figurer comment ui. homme peut être assez fou pour se casser la têt«. La seule pensée m'jn fait horreur. — Vous autres, hommes, m'écriai-je, ne pouvez-vous donc parler de rien sans dire d'abord : ceci est fou et cela sage, ceci bon et cela mauvais l Qu'est-ce que tout

cela signifie ? Avez -vous, pour cela, examiné les motifs secrets d'une action? Savez-vous démêler avec précision les causas pour lesquelles elle s'est faite et pour lesquelles elle devait se faire ? Si vous le saviez, vous seriez moins précipités dans vos jugements. — Ta m'accorderas, dit Albert, qu'il y a certaines actions qui sont toujours criminelles, quels qu'en soient les motifs. »

J'en convins en haussant les épaules. « Cependant, mon ami, continuai-je, cette règle a aussi quelques exceptions. Il est vrai que le vol est im crime ; mais un homme qui , pour se sauver lui et les siens de l'horreur de mourir de faim, sort pour marauder, est-il digne de pitié ou de punition ? Qui osera jeter la première pierre contre le mari, qui, dans le transport d'une juste colère , immole une épouse infidèle et son indigne séducteur? contre la jeune fille, qui, dans l'instant d'un voluptueux délire, s'égare dans les fougueux transports de l'amour ? Nos lois mêmes, C8s lois pédantes, ces lois barbares, se laissent toucher, et suspendent le glaive de la justice. —C'est tout autre chose, répliqua Albert, puisqu'un homme entraîné par ses passions perd absolument l'usage de sa raison, et doit être regardé comme un homme ivre ou un insensé. —Voilà bienles hommes raison nabies ! m'écriaije en souriant, passion 1 ivresse ! folie ! vous voyez tout cela avec indifférence, sans y prendre aucun intérêt. Gens de bonnes mœurs, vous blâmez l'ivrogne, vous regardez l'insensé avec horreur ; vous passez outre comme le prêtre, et remerciez Dieu, comme ie phari-

sien, de ce qu'il ne vous a pas créés semblables à l'un de ces gens-là. Je me suis enivré plus d'une fois, et mes passions ont souvent approché de l'extravagance ; mais je n'en rougis pas ; j'ai vu par moi-même que l'on a toujours signalé conmie Ivre ou fou tout homme extraordinaire qui faisait quelque chose de grand ou qui paraissait impossible. Et ce qui dans la vie ordinaire est aussi insupportable d'entendre dire d'un homme qui fait une action tant soit peu libre, noble ou inattendue : • Cet homme est ivre ou fou. » 0 geus sot)res, sages de la terre qui n'êtes ni ivres, ni fous, rougissez ! — Voilà encore de tes extravagances, dit Albert ; tu exagères tout ; et au moins ici tu as tni-t (Je comparer aux grandes actions le suicide, dont nous parlons, tandis qu'on ne peut le regarder que comme une faiblesse ; car enfin il est plus aisé de mourir que de supporter avec constance une vie pleine de tourments. »

Peu s'en fallut que je ne rompisse brusquement la conversation ; car rien ne me met hors de moi-même comme de voir un homme m'opposer un lieu commun qui ne signifie rien, lorsque je t-re mes arguments du fond de mon cœur. Je me coutins cependant ; car ce n'était pas la premièi-e fois que j'avais entendu raisonne" de la sorte, et que j'en avais été indigné. • Peux-tu bien traiter cela de faiblesse ! lui répliquai-je avec un peu de vivacité. Eh 1 ne te laisse point séduire par l'apparence. Lorsqu'un peuple gémit sous le joug insupportable d'un tjran, peux-tu, si les esprits fermentent, et qu'il se soulevé et brise

80S chaînes, peux-tu appeler cela une fai* blesse ? Un homme qui, dans l'effroi que lui cause le feu qui vient de prendre â sa maison, sent toutes ses forces tendues, et soulève Bans peine des fardeaux que peut-être il n'aurait pu reuiuer quand ses sens sont tranquilles ; celui qui, furieux de se voir insulter, attaque six adversaires, et vient a bout de les terrasser, peuvent-ils être accusés de faiblesse ? Si celui qui peut bander un arc est fort, pourquoi celui qui le rompt raériterat-il le nom contraire? » Albert me regarda fixement et me dit : • Avec ta permission, il me semble que les exeuiples que tu cites ne me paraissent pas avoir de rapport au sujet.— C'est possible, on m'a déjà reproché plus d'une fois que ma logique approche souvent du radotage. Voyons donc si nous ne pourrons pas d'une autre manière nous représenter quel doit être le sentiment d'un homme qui se détermine à jeter là le fardeau de la vie en général si ag'réable a porter; car ce n'est qu'en entrant dans la situation, en la sentant, que nous pouvons en raisonner avec quelque justesse. La nature humaine, poursuivis-je, a ses bornes: elle peut supporter la, joie, la douleur, la tristesse, jusqu'à un certain degré; ce degré passé, elle succombe. La question n est donc pas ici de savoir si un homme est fort ou faible, mais bien s'il peut supporter I9 mesure de ses souffrances; il est indifférent qu'elles soient morales ou physiques, et il me paraît aussi extraordinaire de dire que celui qui s*^ tue est un lâche, qu'il serait déi'aisounable de donner ce nom à celui qui meurt cl' une fièvre

maligne.— Paradoxe ! paradoxe complet I s'écria Albert. — Pas autant que tu le crois. Tu conviendras que nous appelons mortelle toute maladie où la nature est tellement attaquée, que, toutes ses forces épuisées et n'a.vant plus elle-même aucune activité, elle se trouve trop affaiblie pour pouvoir ee relever par quelque heureuse révolution et rétablir le cours ordinaire de la nature. Eh bien, mon cher, appliquons ceci à l'esprit. Vois cet homme resserré dans ses étroites limites, comme les impressions agissent sur lui, counne les idées se fixent dans son e.'sprit, jusqu a ce qu'il s'élève dans son cœur uue pnssion dont les progrés le privent de toutes les forces qu'avaient ses sensations dans leur calme primitif, et finissent par l'accabler. C'est eu vain qu'un homme raisonnable et de sang-froid contemple la situation du malheureux; c'est en vain qu'il tâche de lUi mspirer du courag-n ; semblable à Yhomme en santé qui se tient auprès du lit (l'un malade, et qui ne saurait lui communiquer la plu s petite partis de ses forces. »

Albert trouva que ^e généralisais trop mes idées; je lui rappelai une jeune tille qui s'était noyée récemment, et je lui contai son histoire. « Une jeune et i hocente créature, qui avait été élevée dans le cercle étroit des soins domestiques et du travail de la semaine; qui n'avait e ; vue d'autre plaisir que de se parer quelquefois le dimanche des modestes habits qu'elle avait lentement gagnés, pour se promener avec ses coin jjagnes autour de la ville; peut-être de danser une fuis lea jours de grandes féies; et qui le reste du

temps passait des heures entières à caqueter avec une voisine sur le sujet d'une dispute ou d'une médisance; un tempérament vif lui fait enfin sentir des besoins plus pressants, augmentés encore par les flatteries des hommes, elle trouve insensiblement tous ses premiers plaisirs insipides; bientôt elle rencontre un homme vers lequel l'entraîne, malgré elle, un sentiment inconnu; U devient son unique espérance; elle oublie tout le monde; elle n'entend rien, ne voit rien que lui, ne désire que lui seul. N'étant point corrompue par les vains plaisirs d'une inconstante vanité, ses vœux tendent droit au but : elle prétend trouver dans un lien étemel tout le bonheur qui lui manque, elle veut y goîiter l'assemblage de tous les plaisirs qu'elle souhaite avec ardeur. Promesses réitérées qui semblent mettre le sceau à ses espérances, caresses emportées qui augmentent l'ardeur de ses feux, assiègent toutes les avenues de son âme; elle nage, pour ainsi dire, dans un avantgoût de tous les plaisirs, le trouble de ses sens est à son comble, et elle étend enfin les bras pour y recevoir l'objet de tous ses désirs..... Son amant l'abandonne Transie, éperdue, elle se trouve sur le bord d'un précipice; tout ce qui l'environne n'est que ténèbres; nulle perspective, nulle consolation, nul pressentiment; elle est abandonnée du seul être qui lui faisait sentir son existence. Elle ne voit point le vaste univers qui est devant ses yeux ; elle ne voit point tant d'hommes, qu: pourraient réparer sa perte. Elle se s^'ut seule, abandonnée de tout le monde.... Aveuglée,

accablée de l'état horrible de son cœur, elle se précipite dans l'abîme, pour y étouffer ses tourments. Tu vois, Albert, dans ce tableau l'histoire de plus d'un malheureux : eh bien.t n'est-ce pas le cas de la maladie ? La nature ne trouve aucune issue pour sortir d'un labyrinthe de forces multipliées et contraires, et il faut que le malade meure. Malheur à celui qui dirait en la voyant : l'msensée! si elle eiit attendu, si elle eiit laissé agir le temps, son dé» Bespoû- se serait apaisé, et bientôt elle eût trouvé im consolateur. C'est comme si l'on disait : l'insensé I il est mort de la fièvre 1 s'il eût attendu que ses forces se fussent rétablies, que son sangse fût rafraîchi, tout aurait repris son équilibre, et il vivrait encore aujourd'hui. » Albert, qui ne trouvait pas que la justesse fle la comparaison sautât aux yeux, allégua encore plusieurs choses ; entre autres, que je n'avais parlé que d'une fille simple et ignorante, maiS qu'il ne pouvait pas concevoir comment un homme d'esprit, qui était moins borné, et qui découvrait d'un coup d'oeil plus de combinaisons et de rapports, pût se laisser aller à ce désespoir. « Mon ami, m'écria/.-je, l'homme est toujours l'homme, et le peu d'esprit qu'on a ne peut guère se mettre en ligne de compte, quand la passion se déchaîne et qu'on se trouve serré dans les bornes de l'humanité. Il y a plus. . Nous parlerons de cela une autre fois, «lui dis-je en prenant mon chapeau. Mon cœur, hélas ! était si plein ! Nous nous quittâmes sans nous être entendus l'un l'autre, comme dans ce monde il est si rare qu'on s'entende.

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